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CHAPITRE XXIV

Ruines de Thèbes. — Départ de Kezmeh.

Heureosement, pour la satisfaction de ma curiosité, les Italiens étant en majorité, c'est dans leur langue que s'exprimaient tous les touristes. J'appris alors qu'ils venaient de visiter les ruines de Louqsor, de Kamak, de Médinet Abou, en un mot les ruines de Thèbes. Je ne m'étais pas rendu exactement compte de la situation de Kenneh, et j'étais loin de me douter que j'étais si rapproché des ruines de cette ville, dont le nom ramenait ma pensée vers les merveilles de l'antiquité et dont l'histoire avait si profondément frappé mon imagination de collégien. Les ruines de Thèbes ! Malgré mes chagrins et mes préoccupations, le désir de voir ces splendeurs s'empara de moi, et je ne pensai plus qu'aux nïoyens de satisfaire ce désir.

Pendant que j'écoutais avidement la conversation des voyageurs européens, nous avions traversé le Nil et nous abordions, sur la rive gauche du fleuve, une plaine déserte où nous n'aperçûmes d'abord aucun vestige. Je me mêlai aux marins de la dehebïa qui portaient des effets appartenant aux touristes. Après une marche d'environ une demi-heure, nous vîmes un monument qui apparaissait à peine au-dessus du sol. C'était, disait un Italien, un temple dédié à la Vénus égyptienne. Je n'examinai pas les détails, mais j'admirai les proportions de cet édifice, qui, construit il y a plus de quatre

mille ans, était dans un état parfait de conservation. C'était splendide, mais je pensais à Thèbes. Je liai conversation avec un interprète kophte. Je lui dis que j'étais Algérien et que je désirais visiter les grandes ruines d'où arrivaient les voyageurs européens. Il parut d'abord étonné de mes questions, puis il voulut bien me donner les renseignements que je lui demandais, et grâce auxquels je pus prendre passage à bord de la dehebïa qui avait amené les bagages et la suite des touristes à Eenneh. Quant à eux, ils montaient une belle embarcation que Méhémet Ali avait mise à leur disposition pour la durée de leur voyage.

Le patron du bateau sur lequel je m'étais embarqué, profita d'un vent du nord assez violent pour remonter le Nil. Partis le 4 février à 5 heures du soir, nous débarquions le lendemain, dans la matinée, au village de Louqsor dont les huttes sont appuyées contre des ruines gigantesques.

Il me serait impossible de rendre compte aujourd'hui de l'impression que produisit sur moi la vue de pareilles splendeurs. Ces portiques, ces colonnades, ces péristyles, que j'apercevais sur les deux rives du fleuve , m'écrasaient de leur majesté. Et ces bas-reliefs, plus beaux encore que ceux que j'avais admirés en Italie, et qui représentent des combats et des cérémonies de l'époque ! Et ces salles immenses dont le plafond était soutenu par des colonnes admirables encore reliées par des architraves sculptées. Et ces colosses majestueux qui sont assis sur les rives du fleuve et qui dominent la plaine ! ! ! Aucun guide ne me donnait d'explications, mais il me semblait que j'admirais mieux. Je me figurais qu'un de ces colosses devait être la statue de Memnon qui, nous disait-on au collège, rendait des sons harmonieux, etc., etc.

Je trouvai encore, au milieu de ces ruines, des aimées du Caire eiTant entre des colonnades, dans l'attente sans doute des voyageurs qui arrivent fi'équemment dans ces parages. Je

fus pour elles une proie de mince valeur ; c'est elles au contraire qui me donnèrent une hospitalité que je payai avec mes talismans et mes bonnes paroles. Je visitai Medinet- Abou, ruines situées sur la rive gauche. Là je vis un temple plus magnifique encore que ceux que je venais d'admirer à Louqsor, Je ne pouvais m'arracher à la vue des colonnades et des bas-reliefs sur lesquels sont sculptés les fastes de J'histoire des souverains qui ont construit ces merveilleux monuments. Je vis encore d'autres palais à Kouma, village misérable quand on y pénètre, mais d'un aspect agréable à l'extérieur, car il est ombragé par de beaux dattiers et des acacias ; je demandai l'hospitalité à de pauvres fellahs qui me l'accordèrent avec empressement ; ils me parurent si malheureux que je leur distribuai quelques karch (piastres turques) ; ils m'apportèrent à profusion des dattes, du lait, des galettes et des œufs. Je fis causer mes hôtes, qui me dépeignirent leur misérable condition ; travaillant sans cesse pour que tout le fruit de leur travail devienne la proie des agents fermiers du gouvernement, qui lui achètent les revenus d'un district.

Ne craignant pas d'exciter des soupçons chez ces fellah simples et ignorants, je leur demandai des renseignements Bur les ruines. Ils me dirent que dans la chaîne de montagnes qui est à l'ouest et parallèle au cours du Nil (la chaîne Lybique sans doute), dans une vallée étroite nommée Biban el Moulouk (les portes des rois), se trouvent de vastes et magnifiques tombeaux. « Les chrétiens, me dirent-ils, y pénètrent avec des torches et, à l'aide de sortilèges, ils ont déjà enlevé une partie des trésors qui y sont enfouis et gardés par des djenns, d II m'aurait fallu des compagnons et de l'argent pour pénétrer dans ces tombeaux qui m'eussent pourtant offert tant d'intérêt ; je dus donc, à mon grand regret, renoncer à satisfaire ma curiosité.

Mes hôtes, en faveur desquels je n'avais pas fait payer mes amulettes, ni mon remède pour les yeux, voulurent eux-mêmes me transporter le lendemain sur la rive droite du Xil où, me disaient-ils, se trouvaient les ruines les plus importantes. Ils me débarquèrent à Kamak. Mes pauvres fellah avaient raison ; je me trouvai là au milieu de ruines devant lesquelles les plus beaux palais et les plus beaux temples que j'avais vus en Europe, paraissaient des jouets d'enfants. C'était, je le répète, écrasant de grandeur et de majesté. Je croyais rêver. J'errai pendant des heures et sans direction au milieu des colonnades. Je comptai, en un endroit, jusqu'à cent cinquante colonnes alignées et des colonnes qui ont plus de vingt mètres d'élévation sur trois de diamètre, et quels chapitaux ! Je suivis ensuite une autre allée qui conduisait à un immense édifice. Etait-ce un temple? Cette allée est bordée de sphynx en granit noir. De distance en distance, je me trouvais au pied d'immenses arcs de triomphe (1), surmontés de tours, couverts de sculpture. Alors j'aurais désiré un guide intelligent ; j'aurais voulu du moins pouvoir consulter l'histoire des dynasties d'Egypte! Je me contentai d'admirer.

Voulant jouir delà vue générale de ces ruines gigantesques d'un point élevé, je m'engageai dans un escalier assez bien conservé qui me conduisit au haut d'une tour. Arrivé au sommet, quel coup d'œil magique !

A l'est, je voyais l'horizon, la chaîne des montagnes qui bordent le Nil à une grande distance. Les cimes éclairées par le soleil couchant étaient rose- violet. A l'ouest, la chaîne Ly bique, où sont les tombeaux des rois, se détachait presque noire sous les derniers rayons du soleil. Au sud apparaissait, bordé de villages pittoresques, le Nil dont les eaux étaient

(1) J*ai su depuis que ces monuments que je prenais pour des arcs de triomphe, étaient des pylônes (portails des temples égyptiens).

dorées par les teintes du couchant. Au nord, enfin, ce même fleuve coulant entre les ruines imposantes de la ville aux cent portes qui devait occuper, sur les deux rives, tout l'espace compris entre Louqsor et Karnak.

J'avais été tellement absorbé par l'admiration, que la journée s'était écoulée sans que j'eusse songé à prendre d'autre nourriture que quelques débris de galettes que j'avais mis dans le capuchon de mon burnous et un Jiallèb de lait de buffle que m'avait trait un berger, moyennant quelques paras.

Ah certes ! je n'oublierai jamais cette splendide journée du 7 février 1842 !

Je descendis au débarcadère de Karnak, j'achetai quelques galettes et des dattes et je m'embarquai sur une dehebïa qui partait pour Kenneh où nous arrivâmes le lendemain au point du jour. Je retrouvai mon patron avec lequel j'avais été en pourparlers pour mon passage jusqu'à Fouah, port situé à la pointe du Delta, et dont l'importance provient de son voisinage de Tantah, ville où se tiennent des foires considérables. Mon reïs, qui avait des voyageurs et un chargement complet pour cette destination, m'accorda le passage, sans vivres, moyennant une somme qui absorbait à peu près mes petites ressources. Je ne voulais point encore avoir recours à l'or que j'avais dans mes amulettes, et dont la vue seule aurait pu m'attirer de graves embarras, sinon mettre ma vie en danger. Je comptais sur la Providence pour ma nouiTiture.

Mais, où va-t-il, se sont sans doute demandé mes lecteurs , où va-t-il? Quels sont ses projets ?

Hélas ! je l'avoue en toute humilité, je n'avais aucun but précis. Depuis ma sortie du collège, ma vie n'était qu'une suite d'aventures. J'étais comparable à un marin qui se serait lancé en pleine mer sur un esquif sans boussole. J'avais demandé à mon chef une mission où je comptais trouver

la mort, seul moyen, selon moi, d'échapper à une situation qui m'avait paru insoutenable. La mort n'avait pas voulu de moi, et je me retrouvais en face de cette même situation. L'idée de rentrer dans ce monde où m'attendaient les cruelles épreuves auxquelles j'avais tenté de me soustraire, me faisait frémir; je voulais le quitter à jamais, soit en m'expatriant, soit en cherchant un refuge dans un couvent ; mais pour ce dernier parti, il fallait la foi catholique; or ma piété n'était qu'un déisme vague et confus.

Au milieu de ces indécisions, ma tante m'apparut comme le phare vers lequel je devais me diriger ; cette tendre mère d'adoption était le seul être à qui je voulusse ouvrir mon âme et qui pût compatir à ma situation. Elle seule pouvait me guider. Je pris donc la détermination de me rendre au* près d'elle, et de m'en remettre aveuglément à ses maternelles inspirations.

Cette résolution, une fois arrêtée, je m'étais senti délivré d'affreuses préoccupations, et c'était sous cette heureuse influence que j'avais fait mon excursion aux ruines de Thèbes.

Il s'agissait dès lors de gagner Alexandrie et de m'embarquer pour la France sans me faire connaître.

Je passai encore une journée à Kenneh. J'allai revoir mon vénérable ami du bazar, auquel j'annonçai mon départ. Il m'invita à aller prendre mon dernier repas dans sa maison. Je fis plusieurs talismans, et quelques lettres à des soldats égyptiens qui voulaient donner de leurs nouvelles à leurs familles, de sorte que ma recette regarnit assez bien ma maigi'e escarcelle. Je renouvelai ma provision de poudre d'antimoine mêlée à de l'acétate de plomb, mon grand remède contre les ophthalmies, et j'allai dîner chez mon eudoul. Cet excellent homme, en appelant sur moi la bénédiction de Dieu (adieu musulman), me remit un couffin, petit panief

DE DJEDDAE A ALEXANDRIE. 171

ouvert, rempli de provisions de toute sorte qui snflît bien des j'oura à ma nourriture.

Je ne sauraîa dire le regret que j'éprouvai en quittant cet excellent homme qui, sans me conDaître et sans espoir de me revoir, m'avait comblé d'attentions tendres et délicates. Ces regrets, je les avais éproovéa, et je les éprouvais plus profonds à mesure que je voyais approcher le moment où je me séparerais pour toujours de ces êtres bienveillants, chrétiens et musulmans, qui, depuis mon arrivée en Egypte et en Arabie, m'avaient donné tant de preuves de sympathie et de dévouement. Je m'attristais à la pensée de ne plus les revoir, et de ne plus pouvoir, de vive vois, leur exprimer ma reconnaissance.

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