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CHAPITRE XXV

Voyage de Kenneh à Alexandiie. — Procès devant le kadhi. —

Arrivée à Alexandrie.

Le 9 février, le reïs Miloud, propriétaire de la dehebïa sur laquelle je m'embarquais, m'installa dans un petit réduit situé à l'avant où j'avais juste la place pour m'étendre, et ouvi'it sa grande voile à une brise du sud qui nous fit glisser avec rapidité entre les deux rives du Nil.

Le récit de cette navigation, publié à l'époque où je faisais ce voyage, aurait offert de l'intérêt ; aujourd'hui , les bords du Nil jusqu'à Assouan et même jusqu'à Khartoum ont été parcourus par tant de voyageurs et décrit par des écrivains si distingués, que je crois au moins inutile de me livrer à des descriptions. Notre voyage s'effectua d'une façon fort rapide. Je ne pouvais me lasser d'admirer les jolis villages situés sur les deux rives, dont les huttes surmontées de colombiers apparaissent au milieu des dattiers. Tous les jours, nous nous arrêtions à un de ces villages pour acheter des provisions. Quand on y pénètre, hélas ! ils n'ont plus cet aspect qu'ils présentent de loin. Mais quel intérêt ne m'offrait pas le tableau de la vie intime des fellah ! J'étais toujours parfaitement accueilli par les habitants des villages, par les femmes surtout auxquelles je disais la bonne aventure et écrivais des amulettes. Mon remède pour les yeux m'atti-

DE DJEDDAH A ALEXANDBIE. 173

mit également beaucoup de clients. Quand je revenais à ma dehebïa, je rapportais toujours plus de provisions qu'il ne m'en fallait pour ma propre consommation, et j'en donnais aux autres passagers qui m'admettaient aussi à partager les leurs. La vie sur le Nil est on ne peut plus variée : les troupeaux de buffles qui paissent sur les rives ; les femmes fellah, sveltes et gracieuses, qui courent du village au fleuve et du fleuve au village en portant gracieusement leur coulU sur la tête, et en conduisant un enfant par la main, tandis que l'autre est attaché sur leur dos ; des tentes de bédouins plantées dans des forêts de dattiers et de mimosas et entourées de leurs troupeaux gardés par de jeunes pâtres presque nus ; les chadoufs qui s'élèvent et s'abaissent pour puiser l'eau du Nil : toutes ces scènes pastorales, qui rappellent les mœurs bibliques, offrent au voyageur un charme indéfinissable. Je restais pendant des heures entières en contemplation, bercé par le bruit cadencé des manœuvres de nos marins dont les chansons monotones se mêlaient au cri des nombreux oiseaux qui voltigent à la surface du fleuve.

Nous nous arrêtâmes successivement à Syout, à Monfalou, à Minieh, à Djirgé, à Béni Souaf, etc. Plus je visitais des villages et plus j'acquérais la certitude de la tyrannie exercée par le gouvernement égyptien sur l'intéressante population des fellah. Cette splendide vallée de l'Egypte est si riche, le ciel y est si clément, l'eau du Nil y est si délicieuse, que le fellah y est presque heureux, quoique son travail, qui enrichit les traitants qui l'exploitent et le gouvernement qui l'opprime, lui procure à peine de quoi se nourrir et se vêtir, et quel vêtement ! De quelle félicité ne jouirait-il pas, si ceux qui le gouvernent se contentaient de s'approprier seulement les deux tiers de ses récoltes !

Je suis certain de ne pas exagérer en comparant l'Egypte, à l'époque où je m'y trouvais (1841 et 1842), à une vaste

habitation des Antilles, cultivée par des esclaves dont le propriétaire et les agents sous ses ordres prélèvent tous les revenus et accablent ces malheureux de mauvais traitements.

Quand j'étais au Caire, parfaitement accueilli par le vice-roi et ses hauts fonctionnaires, quand j'admirais son armée, ses manufactures et ses écoles, je pressentais déjà que ces belles apparences cachaient une réalité moins brillante ; mais j'étais loin de me douter de l'état misérable des pauvres fellah.

Le 22 février, notre dehebïa s'amarrait au port de Boulak, en face de cette île de Eoudha où j'avais passé de si agréables soirées dans le palais hospitalier du Soliman pacha (général Selve). Mon cœur me portait à me rendre au Caire pour me jeter dans les bras de M. Fresnel, de cet homme excellent qui m'avait sauvé la vie, et à l'intervention duquel je devais d'avoir accompli la mission dont j'étais chargé. Mais je ne voulais, à aucun prix, attirer l'attention sur ma personne. M. Fresnel se fut infailhblement opposé à l'exécution de mon projet de retraite du monde ; il ignorait les causes qui m'en éloignaient, et il eût exigé de moi, ce qui était raisonnable, la publication d'un voyage que deux Européens seulement avaient accompli avant moi : Ali bey et l'Anglais Jean Louis Burckardt. Tout ce que je désirais alors, c'était de rester ignoré. Je résistai donc aux sentiments de gratitude qui m'attiraient vers mon illustre ami , me réservant de lui écrire dès que je serais arrivé à Alexandrie ; car jusque-là il m'était matériellement impossible et de rédiger une lettre pareille et de la faire parvenir à son adresse.

Mon brave reïs Miloud, par suite de circonstances indépendantes de sa volonté, dut s'arrêter à Boulak et transborder* son chargement sur la dehebïa d'un autre reïs auquel il me recommanda. Il fut bien convenu avec lui que mon passage était payé jusqu'à Fouah.

Nous arrivâmes à ce village le 27 février. Mon nouveau

reïs, qui m'avait inspiré peu de confiance, justifia mes soupçons en me réclamant le prix de mon passage de Boulak à Fouah. Je refusai ; il me conduisit devant le kadhi. Il exposa les faits d'une façon tout à fait inexacte. Je plaidai ma cause avec véhémence, car j'étais indigné de sa mauvaise foi. Le kadhi qui, à mon costume et à mon langage, m'avait reconnu pour un habitant de l'Algérie, m'imposa silence, me condamna à payer au reïs le prix du passage qu'il me réclamait injustement, et ajouta à haute voix : « Ces méc( créants d'Alger qui vivent sous le joug avilissant des in- (i fidèles sont par trop insolents !» — « Les véritables mecs: créants sont les juges injustes, y> m'écriai-je.

A peine ces paroles étaient-elles prononcées que deux zaptié (agents de police attachés au tribunal) s'élancèrent vers moi, sur l'ordre que venait de leur donner le kadhi de me soumettre à la bastonnade.

Ma première pensée fut de déchirer le sachet qui contenait mon passeport français et de faire appel à l'intervention de l'agent consulaire de France que je savais résider à Fouah ; mais c'était faire un scandale et rompre Tincognito que je tenais à conserver. Je repoussai les deux zaptié avec une telle force qu'ils jugèrent prudent de se tenir à distance, et, d'une voix retentissante, je dis au kadhi : ce Si la crainte « de Dieu ne t'empêche pas de commettre des injustices, « redoute au moins les consuls de la nation amie du pacha, <r ton maître, qui te ferait pendre pour un cheveu que tu <c arracherais à la tête d'un protégé français. »

L'audace de mon langage et de mon attitude, dont j'avais déjà tant de fois reconnu l'efficacité à l'égard des musulmans, produisit sur l'esprit du magistrat lâche et prévaricateur l'effet que j'en attendais. Il me fit signe de sortir du prétoire et ordonna aux zaptié qui s'étaient rapprochés de moi de me laisser libre.

Délivré de la crainte de subir un supplice humiliant, auquel il me semblait que j'aurais préféré la mort, je n'en étais pas moins condamné à payer le reïs, en faveur duquel la sentence du kadhi avait été rendue. Or, en payant la somme réclamée par le reïs, je me trouvais absolument sans ressources pour arriver jusqu'à Alexandrie. Mes talismans et mon remède pour les yeux pouvaient me suflSre auprès des fellah simples et hospitaliers ; mais, dans le pays soi-disant civilisé où je me trouvais, ces moyens d'existence étaient inefficaces et, je le répète, ici comme à Kenneh, ileût été dangereux pour ma sûreté personnelle de montrer une seule des pièces d'or que renfermaient mes amulettes.

Au moment où j'allais sortir de la salle ironiquement appelée Makam el Hak, le lieu de la justice, j'avisai deux passagers de la dehebïa qui nous avait conduits de Kenneh à Boulak et qui, là, avaient entendu le brave reïs Miloud me recommander au reïs sur la barque duquel il avait dû transborder ses passagers, et lui dire que mon passage était payé jusqu'à Fouah,

Je rentrai avec eux dans le préfoire et je dis au kadhi :

« Seigneur, je te prie d'excuser les paroles inconvenantes c( que j'ai prononcées devant toi, paroles échappées à un c( homme dont tu avais offensé les sentiments religieux en « appelant mécréants ses compatriotes qui pendant dix ans « ont combattu les chrétiens que Dieu a rendus maîtres de c( notre pays. Je t'apporte en outre la preuve que les préce tentions de mon adversaire étaient iniques. Il m'eût été <( facile d'appeler de ta sentence au tribunal du consul, mais ce c'est toi qui devras me rendre justice. Ecoute le témoic( gnage de ces musulmans et rends ta sentence à laquelle, « je le déclare d'avance, je me soumettrai respectueusece ment. »

Mon langage n'était pas celui des hommes vulgaires dont

je portais le costume, et mon attitude audacieuse contrastait avec les expressions respectueuses que j'employais avec, affectation. Le kadhi, se méfiant du crédit dont je semblais me prévaloir auprès des consuls, m'écouta avec une bienveillance apparente, et, après avoir recueilli le témoignage des passagers mes compagnons qui fut accablant pour le Teïs, mon adversaire, il le débouta de sa demande, lui adressa les plus vifs reproches et le menaça même de la prison. Mon triomphe était complet. Mais moi aussi je me méfiais et du changement si subit survenu dans les dispositions de mon juge, et des regards furieux de mon adversaire. Aussi, sans perdre de temps, je me dirigeai vers Foum el Khelidj (l'embouchm^e du canal Mahmoudia), et je pris passage à bord d'une barque qui partait pour Alexandrie, où j'arrivai sans nouveaux incidents, le mardi V^ mars 1842.

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