CHAPITRE XXVI
Je rencontre Isidore. — Embarqué sur le brick italien, Gioan-Battista. — Le capitaine Schiaffino. — Arrivée à Civita Yecchia.
Je louai une mauvaise petite chambre dans un fondouq ♦ car bien que je pusse désormais faire usage de l'or caché dans mes amulettes, je voulais conserver mon incognito pendant le temps qui devrait s'écouler jusqu'au jour où je m'embarquerais pour l'Europe.
Je me rendais au port, afin de me renseigner sur les navires en partance, quand il me sembla voir Isidore. Je crus d'abord être le jouet d'une hallucination, mais non, je reconnaissais parfaitement mon brave serviteur revêtu encore de son costume turc, et rôdant, comme une âme en peine, sur le bord de la mer. Je me rapprochai sans attirer son attention et quand, arrivé au bout de la jetée, il se retourna, j'étais en face de lui et je l'appelais par son nom. Le pauvre garçon s'affaissa sur lui-même et fondit en larmes. J'aurais voulu serrer dans mes bras ce fidèle serviteur, mais nous n'étions pas seuls ; je lui fis comprendre la nécessité de maîtriser son émotion, et je lui dis de me suivre à certaine distance. Moi aussi j'étais profondément ému, mais une dure expérience m^avait appris à dissimuler mes sensa-
DE DJEDDAH A ALEXANDEIE. 179
tions. Comment Isidore se trouvaifc-il encore en Egypte j après les dispositions que j'avais prises pour son retour à Alger ? Je ne pouvais me l'expliquer et pourtant, malgré mon impatience, il fallut, avant de l'interroger, traverser une partie de la ville toujours suivi par mon pauvre servi* teur qui avait peine à marcher. Enfin, nous arrivâmes sur les bords du canal, au milieu de jardins où nous pûmes nous livrer sans témoins à nos épanchements. Jamais mon serviteur n'avait osé m'embrasser de la sorte ; il lui fallut longtemps pour se remettre et m'expliquer sa présence à Alexandrie.
Le pauvre garçon avait été atterré par la nouvelle qu'on lui avait donnée, quelques jours après mon départ, de ma résolution d'aller à la Mecque. Il refusait d'y croire, puis il voulait me suivre. L'excellent M. Fresnel avait tâché de le consoler en lui donnant la certitude de mon retour ; il l'avait entouré des soins les plus bienveillants et avait pris les dispositions nécessaires pour le renvoyer à Alger. Mais il était tombé malade, et on avait dû le mettre à l'hôpital, tenu par de bonnes sœurs de charité. Sorti de l'hôpital, il avait paru consentir à retourner à Alger, et M. Fresnel l'avait envoyé à Alexandrie en le recommandant au consul général de France qui devait pourvoir à son embarquement. Là, Isidore, ayant encore une partie de l'argent que j'avais laissé à sa disposition, refusa de partir, persuadé, disait-il, que son maître reviendrait en Egypte et que son devoir était de l'y attendre. Intuition de ce cœur dévoué!
Je fis connaître à Isidore la résolution que j'avais prise de me rendre auprès de ma tante. Que lui importaient mes projets ? Il avait retrouvé son maître et il le suivrait partout où il lui plairait d'aller.
Pour obtenir passage à bord d'un bâtiment, il était in-» dispensable d'être muni d'un passeport. Isidore avait le sien,
mais je ne pouvais me servir de celui qui m'avait été délivré lors de mon départ d'Alger, parce qu'il énonçait mes noms et qualités. J'étais fort embarrassé lorsque, en examinant le passeport d'Isidore, il me vint une de ces idées qui ne peuvent germer que dans une imagination folle comme la mienne.
Aussitôt conçue aussitôt exécutée :
Je quittai ma défroque musulmane, je retirai mon or de mes amulettes, j'achetai un habillement complet de marin, en étoffe grossière ; Isidore remplaça son costume turc par une belle redingote, un pantalon, un gilet et un chapeau à haute forme qui lui donnaient une si drôle de tournure que lorsque je nous vis ainsi affublés, je fus saisi d'un fou rire qui ne laissa pas d'ébranler son calme et son sérieux ordinaires.
Nous nous rendîmes ainsi transformés à la chancellerie du consulat général de France où un commis voulut bien, au lieu de me délivrer un passeport, ajouter sur celui d'Isidore la simple mention « accompagné de son domestique ».
La difficulté était tournée. Isidore Dordelleau était le maître et moi j'étais son serviteur.
Pas un seul navire n'étant en partance pour Marseille, nous dûmes nous adresser au capitaine du brick génois le Oioan-Battista qui se rendait dans ce port en touchant à Livourne.
Le capitaine Giovanni Battista Schiaffino, qui le commandait, ne paraissait nullement empressé de nous recevoir à son bord. Isidore ne parlant pas un traître mot d'italien, ce fut moi qui fus chargé de la négociation. Je m'aperçus, dès l'abord, que le capitaine génois avait peu de confiance dans notre solvabilité. Je levai la difficulté en lui offrant de payer d'avance notre passage. Il consentit alors à nous recevoir,
mais à la condition que, pour tout logement, nous occuperions la grande chaloupe amarrée sur le pont et que nous nous contenterions de la nourriture de l'équipage. Notre passeport n'étant pas r^ulier et craignant toujours de rencontrer, à Alexandrie, quelque personne de connaissance, j'acceptai les propositions du capitaine.
J'adressai au général Bugeaud et à mon excellent ami M. Fresnel les lettres dont je joins ici la copie.
A monsieur le général Bugeaud, gouverneur général
de V Algérie.
Alexandrie, 8 mars 1842.
Mon général,
« J'ai rempli jusqu'au bout la mission que vous m'avez confiée. La fettoua de Kaïrouan, après avoir été approuvée par le medjelès du Caire, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le faire connaître par ma lettre en date du 10 novembre 1841, â été définitivement sanctionnée par une assemblée d'ulémas de Bagdad, de Damas, de Médine et du Caire, réunie à cet effet par les soins de Sidi Mohammed Ebnou Aoun, grand chérif de la Mecque.
L'original de cet important document est entre les mains du Mokaddem de Tedjini qui, à l'heure où je vous écris, a dû le remettre à son maître l'illustre marabout d'Aïn Madhi, l'ennemi irréconciliable de l'émir Abd-el-Kader.
L'agent de Tedjini, agent qui, durant nos difficiles négociations, a montré un zèle et une intelligence au-dessus de tout éloge, était chargé de faire faire une copie authentique de la fettoua que je me proposais de vous transmettre ; mais je n'ai plus eu la possibilité de le rejoindre; car, le
jour OÙ j'assistais aux dernières cérémonies du pèlerinage, j'ai failli être massacré par une foule fanatique qu'avaient ameutée contre moi deux misérables Algériens qui m'avaient reconnu. J'ai été sauvé, je pourrais dire miraculeusement, par quelques serviteurs dévoués du grand chérif de la Mecque. Ils m'ont enlevé et transporté dans une nuit à Djeddah, où j'ai été embarqué sur un sambouk qui m'a débarqué au port de Kocéir. De là, j'ai rejoint le Nil et je viens d'arriver à Alexandrie.
Je vous ai déjà exprimé, mon général, les motifs qui m'ont déterminé à m'éloigner de l'Algérie. Kien n'est changé à la situation à laquelle j'ai voulu me soustraire ; je me sens donc moins que jamais le courage de l'affronter.
La mort n'ayant pas voulu de moi, je me résigne à vivre, mais je veux vivre loin du monde où j'ai déjà subi de si cruelles épreuves. Je viens donc vous prier, mon général, de faire parvenir au ministre de la guerre la démission que je vous transmets de mes fonctions d'interprète principal de l'armée. J'éprouve les plus vifs regrets à me séparer du chef bienveillant qui a daigné m'honorer d'une estime et d'une confiance, dont je conserverai un perpétuel et reconnaissant souvenir.
Je joins ici le détail approximatif des dépenses occasionnées par la mission que je viens de remplir. Elles sont minimes en comparaison des résultats obtenus, résultats dont vous ne tarderez pas, j'en suis certain, à reconnaître l'importance.
Le consul général de France à Alexandrie doit vous transmettre la dernière lettre de crédit de quatre mille francs que vous avez eu l'extrême attention de lui envoyer pour subvenir aux frais de ma mission ; cette mission ayant pris fin, je n'ai pas cru devoir user de ce crédit.
Je me permets encore, mon général, d'attirer votre bien-
veillance sur mon pauvre père, et je vous prie d'agréer, etc., etc.
F, S. Dès que je serai arrivé eu Europe et que je pourrai coordonner mes souvenirs, j'aurai l'honneur de vous adresser un rapport général sur la façon dont j'ai rempli la mission que vous m'avez confiée et sur les péripéties de mon voyage à la Mecque. »
Monsieur Fulgmce Fresneï, consul de France, à Djeddah,
en résidence au Caire (1).
Alexandrie, S mars 1842.
« Que penserez-vous de moi, mon cher, mon admirable ami, quand vous apprendrez que je viens de traverser le Caire, sans aller me jeter dans vos bras et vous dire tout ce qui déborde en mon cœur de reconnaissance et d'affection pour vous, qui m'avez comblé de bontés de toute sorte, pour vous qui avez assuré le succès de ma mission, pour vous enfin à qui je dois la vie. Me jugeant d'après les apparences, vous m'accuserez sans doute d'ingratitude, sentiment ignoble qui me fait horreur. Oh ! je vous en supplie, écoutez-moi et plaignez-moi au lieu de me condamner.
Malgré la confiance que vous m'avez inspirée, je ne vous ai point dévoilé les tristesses de mon âme; je ne vous ai point dit que, en sollicitant du gouverneur général de l'Algérie la mission qui m'a amené en Egypte, j'étais mû par le désir d'échapper à une situation qui m'était insupportable, et par l'espoir de perdre la vie en l'accomplissant.
(1) C'est à cette lettre que répondait celle de M. Fresnel, en date du 22 septembre 1842, insérée au commencement du chapitre xxii, Hvre IV.
Cette mort que je recherchais, je viens d'y échapper grâce à vos puissantes recommandations ; mais cette situation n'a rien perdu de sa gravité. Si j'étais allé à vous, vous auriez sans doute combattu ces dispositions de mon esprit malade, et la tendre affection dont vous m'avez déjà donné tant de preuves aurait tenté de me faire revenir sur mes déterminations; or moins que jamais je me sens le courage de retourner en Algérie.
Une autre considération m'a encore éloigné de vous, mon bien cher ami : vous m'auriez, avec raison, forcé à publier la narration de mon voyage à la Mecque. Eh bien, l'intérêt même que ne manqueraient pas d'oflfrir mes récits, est un motif de plus pour moi de renoncer à cette publication, parce que je veux rester ignoré. Grâce à vous, à vous seul, je le répète, la mission dont j'étais chargé a atteint le but que je m'étais proposé, et elle produira des résultats qui dépasseront l'attente de mon chef. J'ai donc rempli les promesses que je lui avais faites et ma conscience, de ce côté, est tranquille.
J'hésite encore à choisir la voie que, désormais, je devrai suivre. Je suis parfaitement décidé à m'éloigner à jamais du monde où j'ai vécu et où j'ai tant souffert. Je ne prendrai toutefois aucune résolution définitive avant d'avoir consulté ma mère adoptive, madame Champagneux, cette digne amie de votre tante madame Mérimée, qui toutes deux ont été si souvent l'objet de nos conversations intimes. Vous serez l'un des premiers à qui je ferai part de ma détermination.
Je vous transmets, ci-joint, quelques pages sur lesquelles j'ai jeté à la hâte le récit succinct de mon voyage. Pardonnez ce griffonnage tracé dans le bouge infect où je demeure, en attendant mon départ pour l'Europe. Ma tête et mon cœur sont également troublés.
Quand vous écrirez à votre illustre ami le grand chérif , ou quand vous le reverrez, dites-lui que jamais je n'oublierai les instants trop courts que j'ai passés auprès de lui; la reconnaissance qu'il m'a inspirée durera autant que la vie dont je lui dois la conservation. Vous lui exprimerez mieux ces sentiments que je ne puis le faire dans la lettre que je vous transmets, et que je vous prie de lui faire parvenir.
Ne m'oubliez pas auprès de notre savant ami le cheikh El Tounsi. Dites-lui que son beau-frère le muphti, Sid el Hadj Hassan, ainsi que sa vénérable sœur, Lella Gheriffa, m'ont constanmient entouré des soins les plus délicats et de l'affection la plus dévouée. Ces pauvres amis me croient mort et je ne doute pas de leur affliction. S'ils reviennent au Caire, exprimez-leur toute ma gratitude. J'ai laissé dans l'appartement que nous occupions ensemble à la Mecque et qui pendant notre absence (pour les cérémonies d' Aâraf at) était gardé par leurs deux nègres, j'ai laissé, dis- je, des vêtements, des armes, des objets achetés à Médine et à la Mecque, soixante ou quatre-vingts douros (1), et, ce qui est le plus précieux pour moi, toutes les notes que j'ai prises sur mon carnet depuis mon départ d'Alger jusqu'à la veille de notre départ pour Aârafat. Les misérables qui ont ameuté la foule contre moi connaissaient-ils ma demeure? La cohabitation du brave muphti avec V espion chrétien ]3rofanaieur des lieux saints, ne l'aura-t-elle pas compromis ? Notre appartement n'a-t-il pas été saccagé? Mes inquiétudes à cet égard me préoccupent au delà de ce que je puis dire.
Si elles ne sont pas justifiées et si mes chers compagnons reviennent au Caire, j'ai trop appris à connaître l'honnêteté, j'ajouterais la pureté exquise de leurs sentiments, pour ne
(1) Pièce espagnole valant 6 fr. 30.
pas être certain qu'ils remettront fidèlement entre les mains du cheikh Tounsi tout ce qui m'a appartenu. J'ai, du reste, exactement payé au muphti ma part des dépenses (deux tiers) que nous ont occasionnées notre voyage et nos séjours depuis le Caire jusqu'à la Mecque.
Rappelez-moi au bon souvenir du docteur Perron que nous aimons et apprécions comme il le mérite.
Présentez mes hommages à madame Tresnel, dont je n'oublierai jamais ni le charme, ni la bienveillance.
Jugez, cher ami, du trouble de mon esprit ; j'allais fermer le pli que je vous adresse par le consulat général de rrance, sans vous dire la joie inexprimable que j'ai ressentie en re* trouvant à Alexandrie mon fidèle Mehmed (Isidore) qui, puisant dans son tendre dévouement l'intuition du retour de son maître, a persisté à m'y attendre. Il m'a dit les bontés dont vous l'avez comblé, et il me charge d'être auprès de vous et du docteur Perron l'interprète de sa respectueuse reconnaissance.
Adieu, mon bon ami, mon cheikh, mon sauveur. Pardonnez-moi la divagation de mes idées ; ma pauvre tête est désorganisée, mais mon cœur, qui a conservé toute son ardeur, est plein de vous. Puisse Dieu me permettre de vous serrer encore dans mes bras ! »
Enfin, le 5 mars 1842, Isidore Dordelleau et son domestique s'installaient dans la chaloupe du Saint-Jean-Baptiste, qu'on avait recouverte d'un prélart pour nous mettre à l'abri du vent et de la pluie. Ce jour même nous mettions à la voile, poussés par un fort vent d'est.
Dans le courant de la troisième journée, le capitaine Schiafïino, qui nous avait observés et fait observer, ne conserva plus de doute sur nos positions sociales respectives. Il ne m'adressa aucune question indiscrète, tnais il m'installa
dans une cabine à côté de la sienne et me fît manger à sa table. Isidore fut très bien placé dans le rouffle sur le pont, et mangea avec le maître d'équipage.
Notre traversée fut rapide, mais terriblement agitée. Le brick, chargé de blé, avait déjà subi quelques avaries quand, à la sortie du canal qui sépare la Sicile de l'Afrique, à la hauteur de Marsala, nous fûmes assaillis par un vent de sud-ouest qui soufflait en tempête et qui, en 24 heures, nous jeta sur les côtes d'Italie dans les environs de Civita- Vecchia. Ce ne fut pas sans de grandes difficultés que le pauvre Oioan-Battista, à moite désemparé, entra dans ce port.
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