‹ Trente-deux ans à travers l'IslamChapitre 29 sur 63 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Avant de livrer à la publicité mon livre « Rome » où je raconte scmpaleusement la brusque transformation opérée en moi et où j'exprime des sentiments de dévotion tellement exaltés qu'ils offrent un contraste, je pourrais dire choquant, avec les récentes tendances de mon esprit en matière de religion, j'ai voulu le soumettre à l'examen et à la critique de deux amis dont l'affection sincère et le jugement impartial méritent également ma confiance.

Le premier, après avoir lu mon manuscrit, m'écrivait : « Ne retranchez rien à vos pages sur Rome. 11 faut bénir Dieu de vous les avoir inspirées, car, en ouvrant ainsi votre âme, vous ferez un bien véritable à d'autres âmes. Rien ne vaut pour convaincre et toucher, des accents qu'on ne saurait ni remplacer ni imiter. L'art ici doit s'effacer devant ce qui est plus puissant que lui, devant ce qui a été senti et vécu; vos pages si sincères, si simples, si vibrantes ont une réelle beauté. Elles sont une œuvre, une grande œuvre dans l'ordre moral.

« Si vous croyez avoir à réparer le passé, il doit l'être et au delà, par la courageuse générosité de vos aveux.

« Vous avez bien tort d'être inquiet sur ce chapitre de Home, s'il n'est pas le plus curieux de votre livre, il en est le plus émouvant, n'y changez donc rien )>

Yoîci maintenant le langage que me tenait mon second ami après avoir éconté la lecture de ce même chapitre :

« Si votre livre ne devait être lu que par de vrais

croyants, le récit de votre conversion et de votre séjour à Rome serait parfait ; mais ce livre n'arrivera-t-il pas plutôt entre les mains d'hommes du monde plus ou moins libres penseurs ? Quand ils liront qu'après un pèlerinage à la Mecque vous avez été amené, 'par hasard^ à Rome où vous vous êtes subitement converti et où vous avez voulu vous faire missionnaire ; qu'ensuite, sur une parole du pape, vous avez consenti à retourner en Algérie où vous aviez pris la résolution de ne plus reparaître ; puis qu'enfin, après cette première conversion, vous êtes revenu à une vie mondaine et qu'il a fiillu une dernière épreuve pour vous amener définitivement à l'observance des pratiques de la religion, que penseront-ils de toutes ces tergiversations ?

« N'admettant pas les effets de la grâce surnaturelle et dtt repentir, ne seront-ils pas amenés à prendre l'auteur pour un esprit vif, emporté, enthousiaste et peu solide dans ses convictions, ses desseins et ses actes ?

« Ne serait-il pas mieux de supprimer les lettres que vous écriviez à votre tante, dans le paroxysme de votre ferveur, et de remplacer les mots confession^ communion^ par une expression générale, V accomplissement des devoirs religieux, par exemple. Ne vaudrait-il pas mieux également passer sous silence votre projet d'entrer dans l'ordre des Jésuites ? Pourquoi parler des oublis religieux qui ont suivi votre conversion ?

« Saint Paul a eu son chemin de Damas et, devenu apôtre, il a raconté les désordres antérieurs de sa vie, mais il n'a pas dévié

ce J'en dirai autant de saint Augustin »

Si je n'avais poursuivi que le succès de mon Hvre et si j'avais cédé au désir de me montrer au public meilleur que je ne

suis, je n'aurais certes pas hésité à suivre les conseils de mon second ami ; mas il m'a semblé qu'arrivé au déclin de la vie, au moment où je ne puis tarder de comparaître devant le grand juge, je devais songer uniquement à la réparation de mes erreurs et des fautes que j'ai commises. Or, la meilleure manière de les réparer, n'est-ce pas de les avouer courageusement devant ceux que j'ai pu scandaliser ?

Mes lecteurs, quels qu'ils soient, ne tiendront-ils pas compte d'ailleurs de la fougueuse imagination d'un jeune homme lancé, durant la première période de son existence, dans un milieu où auraient pu sombrer des croyances plus solides que les siennes ?

N'ai-je pas été successivement poussé par des circonstances extraordinaires, à prendre des résolutions contradictoires, et cet état maladif de mon âme ne me prédisposait-il pas aux changements subits opérés en moi pendant mon séjour à Rome?

Quoi qu'il en advienne, je crois ne devoir rien retrancher du récit scrupuleusement vrai, je le répète, des causes qui ont amené ma conversion, et des effets qu'elle a produits.

Si, en agissant ainsi, je donne lieu à des appréciations sévères sur l'instabilité de mon caractère et de mes desseins, on ne pourra du moins, je l'espère, suspecter ma bonne foi. Mes convictions ont toujours été sincères, et celles qui m'animent aujourd'hui et me soutiennent à travers les épreuves les plus cruelles, ces convictions seront désormais inébranlables.

Sous le bénéfice de ces observations, je n'apporte aucune modification à la rédaction primitive de mon chapitre « Eome D, repoussant également les suggestions d'un faux amour-propre et les lâchetés du respect humain.

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