CHAPITRE XLII
Courses dans la Mitidja avec MM. de Beamnont et de Corcelles. Avril 1844. — Langage des chefs arabes. — Opinion du khalifa Sidi Ali sur notre domination.
De nombreux voyageurs, français et étrangers, venaient visiter l'Algérie et la plupart étaient recommandés au maréchal Bugeaud. Tous recevaient un accueil bienveillant ; mais ceux d'entre eux qui, par leur position et leurs capacités, pouvaient exercer une influence sur l'opinion publique et réfuter maintes idées fausses ayant cours en France sur la situation de l'Algérie, ceux-là, dis-je, étaient, de la part du gouverneur général, l'objet d'égards et d'attentions exceptionnels. Les archives des diverses administrations leur étaient ouvertes, et des fonctionnaires militaires et civils étaient mis à leur disposition afin de guider et faciliter leurs recherches.
En ma qualité d'interprète en chef de l'armée, initié à la politique arabe, le maréchal me désignait plus souvent que mes camarades pour remplir de pareilles missions.
Aussi voulut-il bien jeter les yeux sur moi quand ses
deux collègues de la chambre des députés, MM. de Corcelles et de Beaumont, lui témoignèrent le désir de faire une course dans rintérieur du pays.
Ces honorables représentants, justement renommés d'ailleurs, n'avaient pas sur les affaires indigènes des idées parfaitement justes ; ils se faisaient illusion au sujet des dispositions des Arabes à l'égard des conquérants.
Je pensai que la meilleure manière d'amener les collègues du maréchal à une plus juste appréciation de l'état de la société arabe, de son administration et de ses aspirations, c'était de laisser librement exprimer devant eux l'opiiuon des chefs indigènes dont nous parcourions le territoire, et qui nous donnaient l'hospitalité.
Grâce à la confiance que j'avais su leur inspirer et à la façon dont je les interrogeais, la plupart de ces chefs me dévoilaient leurs secrètes pensées. Un surtout, le khalifa Sidi Ali Oul'd Sidi Lekhal, Oul'd Sidi Embarek (1), ayant accepté sans arrière-pensée la domination française, avait une liberté et une franchise de langage en raison même de la sincérité de son dévouement.
C'est donc dans la bouche de Sidi Ali que je mets le résumé des réponses faites par tous les chefs arabes aux questions que leur adressèrent successivement MM. de Corcelles et de Beaumont.
Je lui laisse la parole :
« Vous croyez qu'avant l'arrivée des Français en Afrique, nous subissions avec peine le joug des Turcs, maîtres injustes et rapaces, et vous pensez que nous devons remercier Dieu d'en être délivrés et d'être aujourd'hui gouvernés par des maîtres justes et cléments. Sachez que si nous nous soumettons aux décrets du Très-Haut, qui, donnant la victoire à qui
(1) Cité dans le chapitre m.
il lui convient, vous a rendus maîtres de notre pays, nous n'en haïssons pas moins votre domination parce que vous êtes chrétiens.
<sc Les Turcs étaient parfois injustes et cruels, mais ils étaient musulmans. Le padisha, leur souverain comme le nôtre, est pour nous le khalife de Dieu sur la terre,
« Leur gouvernement avait une organisation simple dont nous connaissions parfaitement tous les rouages, et qui ne subissait aucune variation. Habitant les villes, ils ne se mêlaient jamais à nous, nous laissaient libres sur nos territoires respectife et nous gouvernaient par l'intermédiaire de nos m'rabtin (1) et de nos djoued (2). Le pouvoir passait successivement dans les mains des chefe de deux ou trois grandes familles, qui, en devenant nos aghas et nos kaïds, étaient obligés de payer au gouvernement turc Hak El Bumom (3). Nous leur remboursions au décuple, il est vrai, les frais que leur occasionnait cette investiture, mais nous trouvions toujours auprès d'eux secours et protection, et leurs tentes hospitalières étaient nuit et jour ouvertes à tous les membres de la tribu, grands et petits. Nous nous identifiions avec ces familles dont les chefs nous commandaient depuis des siècles ; nous étions fiers de leur luxe et de leur générosité, et nous trouvions tout naturel d'en fournir les éléments.
<c Et d'ailleurs Dieu bénissait nos champs et nos troupeaux !
« Vous nous dites que votre gouvernement est juste et clément.
« Mais conquérir un pays qui ne vous appartient pas, est-ce de la justice ? Et la ruine et la mort que vos armées traînent après elles au milieu de populations qui ne vous ont jamais offensés, est-ce de la clémence ?
(1) Aristocratie religieuse.
(2) Aristocratie guerrière.
(3) Le droit d'investiture, mot à mot^io; du bwmous.
« Vous nous aviez solennellement promis de respecter nos propriétés et nos usages, et voilà que déjà votre gouvernement dispose du territoire de nos tribus en faveur d'agriculteurs français, territoire dont nos ancêtres jouissaient de temps immémorial. Pouvons-nous, du reste, nous méprendre sur vos intentions ? Vos journaux ne disent-ils pas hautement que vous voulez donner aux chrétiens les terres occupées aujourd'hui par les musulmans ?
« Et, en attendant, vous songez à mêler sur le même territoire des Français et des Arabes, et vous nous affirmez que, dans cette cohabitation, nous serons incomparablement plus heureux que nous ne l'étions dans l'état voisin de la barbarie, dites-vous, où nous vivions avant l'arrivée des Français.
« Eh bien, cet état de barbarie que vous ignorez, sans doute, je vais vous le faire connaître (1) :
« Notre tribu est une grande famille qui porte le nom de son père et de son fondateur. Elle se divise en plusieurs douars (2).
« Chaque douar est commandé par un cheikh (3).
« La réunion de tous les cheikh des douars forme la djemaâ (4) : c'est le conseil des anciens de la tribu.
« Les ordres du chef du gouvernement sont communiqués par l'agha aux kaïds et par le kaïd à la djemaâ, qui en assure l'exécution. Toute affaire concernant la tribu est discutée dans cette assemblée. Ses décisions sont toujours respectées par les parties intéressées. Elle juge de l'opportunité de telle ou telle alliance politique. Lorsqu'un membre important de la tribu veut épouser la fille d'un personnage ap-
(1) L'organisation de la tribu, exposée par Sid Ali, avait été en grande partie respectée par le maréchal Bugeand.
(2) Douar signifie en arabe <ï circonférence, » parce que les tentes d'un douar forment un rond.
(3) Senis (vieux).
(4) Djemaâ, assemblée.
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partenant à une autre tribu^ la djemaâ en fait la demande.
« C'est parmi les anciens du conseil que se conservent les traditions de la tribu et les titres de propriété de son territoire. En outre de cette propriété collective, chacun de nous possède ou peut posséder une ou plusieurs parcelles de terre ou tout autre inmieuble lui provenant par héritage ou par achat, et les droits de chacun ainsi que les limites des terres sont constatés par des actes authentiques délivrés par le kadhi.
(( La réunion de plusieurs kadhis ou ulémas constitue un medjelès (1), auprès duquel les parties en appellent des jugements prononcés par un seul kadhi.
« Chaque douar entretient, à ses frais, un taleb (lettré) chargé de réciter les prières qui se font en commun, et d'enseigner à Ure, à écrire, et d'apprendre le Coran à tous les enfants.
« Au temps des labours, les chefs de tente, possédant des bœufs et des semences, font labourer, ensemencer et sarcler leurs terres par des khammess (2).
<sc Une famille a-t-elle perdu son chef ou ce chef lui-même est-il dans la gêne, les habitants du douar se réunissent à un jour indiqué par la djemaâ, et labourent et ensemencent, sur le terrain communal, la quantité de terre dont le produit est jugé nécessaire aux besoins de la famille nécessiteuse, qui n'a plus qu'à opérer la récolte. Tous les travaux de moisson, de transport des gerbes et de dépiquage se font en commun. Les troupeaux paissent tous sur les terrains communaux et sont gardés par des bergers payés par le douar.
(1) Medjdh signifie, en arabe, endroit où l'on siège, sorte de cour d'appe].
(2) Les khammès de a khoms d (cinquième) sont des métayers qui, n'ayant ni terres, ni bétail, ni semences, exécutent les travaux de labour, fiemailles, dépiquage, etc., et prélèvent le cinquième net de la récolte.
« L'impôt frappé par le chef de TÉtat est réparti par la, djemâa entre les membres du douar, en raison de la fortune de chacun.
« Nous ne sommes véritablement assujettis au travail que pendant deux mois d'hiver pour le labour et les semailles, et un mois d'été pour la récolte.
« Pendant les neuf autres mois, nous montons achevai, parcourons les marchés, afin d'y échanger nos produits, et allons visiter nos amis. Nous nous livrons au moins une fois par semaine à notre passion pour la chasse. Peu de journées s'écoulent sans que nous assistions aux mrs (1) que nous nous donnons réciproquement, à l'occasion des naissances, des circoncisions et des mariages. C'est dans ces fêtes que nos plus habiles cavaliers /owen^ lapoudre et tâchent de se faire remarquer par leur adresse à manier leurs coursiers et leurs armes.
(( Les travaux domestiques sont abandonnés à nos femmes et à nos esclaves, que nous traitons comme des enfants de la tente. Nous tenons toutefois à surveiller nous-mêmes les soins à donner à nos chevaux, ces compagnons inséparables de notre existence.
« Notre nourriture se compose du grain que la terre nous produit avec abondance, que Dieu soit loué ! de la chair de nos troupeaux, que surveillent facilement nos bergers, et du lait de nos vaches et de nos brebis. Nos moutons, nos chameaux et nos chèvres nous fournissent les toisons qui, tissées par nos femmes, deviennent TétofiFe de nos vêtements, de nos tentes, de nos couvertures et de nos tapis.
« Avec le montant de la vente du surplus de nos grains et de nos troupeaux, nous achetons nos armes, nos munitions et les objets de luxe, soieries, draps, cotonnades, sucre, café, etc., que ne produit pas notre pays.
(1) Fêtes.
« Telle est l'existence que nous menons de père en fils depuis Sidna Ibrahim (1). Elle répond à nos goûts, à nos instincts, à notre race, à notre religion enfin. Nous n'en désirons pas d'autre. « Le bonheur, notre savant Lokman (2) l'a dit, réside dans la modération des désirs. y>
« Pourrions-nous, je vous le demande, accepter la cohabitation avec les Français, qui, étant les maîtres, voudront nous soumettre à leurs coutumes et à leurs usages ? Non, il serait plus facile de mêler l'eau avec le feu (3).
« Croyez-vous donc que nous ignorions l'histoire de nos glorieux ancêtres, conquérants de Bled-El-Endeleus (4), qui, pendant sept cents ans qu'ils ont occupé ce vaste royaume, n'ont pu faire accepter leur domination aux chrétiens qu'ils avaient vaincus et qu'ils gouvernaient avec tolérance et justice ? Dès que ceux-ci entrevoyaient l'espoir de chasser les musulmans de leur pays, ne levaient-ils pas contre eux l'étendard de la révolte ?
<3c Comment alors pouvez-vous croire que des musulmans acceptent avec joie la domination des chrétiens?
« Détrompez-vous donc. Des sentiments de haine, soit patents, soit dissimulés, existeront toujours entre les sectateurs des deux religions, comme entre les peuples conquis et les peuples conquérants.
« Moi-même, qui suis aujourd'hui un des plus fidèles serviteurs de la France, je me suis soumis à vous parce que j'ai la
(1) Le patriarche Abraham.
(2) Philosophe arabe.
(3) Au sujet de l'antipathie qui existe entre les musulmans et les chrétiens, un Arabe disait un jour au général Daumas : a Si on faisait bouillir dans la même marmite un chrétien et un musulman, le bouiUon de chacun se séparerait. j>
(4) C'est ainsi que les Arabes désignent l'Espagne, pays des Andalous, et c'est ainsi également que plusieurs historiens arabes appellent les Vandales.
conviction qu'en continuant à vous combattre, je m'expoeais ainsi que ma famille à la ruine, à la mort, sans aucun espoir de vous chasser du pays que vous m'avez pris.
« Les Arabes ne comprennent qu'une chose, c'est qu'ils sont les plus faibles et que vous êtes les plus forts.
ce Ne nous prodiguez donc pas des promesses que vous serez amenés à ne pas tenir et ne cherchez pas à nous faire apprécier les bien&its d'une civilisation que nous repoussons, puisque vous nous apprenez vous-mêmes que ce mot signifie absorption des musulmans par les chrétiens.
« Croyez-moi, restez forts et toujours forts, car le jour où les Arabes découvriraient que vous êtes faibles, ce jour-là ils oublieraient et votre clémence, et votre justice, et tous vos bons procédés, et, ne se souvenant que de vos deux titres, chrétiens et conquérants, ils vous jetteraient dans la mer qui vous a apportés. »
Tous ceux de mes lecteurs qui connaissent les musulmans et qui ont appris, art difficile, à deviner leurs secrètes pensées, reconnaîtront dans le langage que j'ai mis dans la bouche du fidèle khalifa Sidi Ali Oul'd Sidi Embarek la reproduction absolument exacte des opinions et des sentiments de la masse des Arabes de l'Algérie à l'égard des Français.
Il est juste, toutefois, de le reconnaître, certaines tribus nous ont donné des preuves admirables de leur dévouement et de leur fidélité ; de nombreux Arabes ont combattu glorieusement à nos côtés, et de nobles individualités musulmanes ont rendu d'éminents services à notre cause, mais ce sont des exceptions.
En rentrant à Alger, MM. de Corcelles et de Beaumont ne cachèrent point au maréchal les profondes modifications apportées dans leurs idées par ce qu'ils avaient vu et entendu, durant notre excursion en pays arabe.
Je remis également à mes illustres compagnons de voyage
la traduction d'une lettre que les Hachem Gheris (tribu dont faisait partie Abd-el-Eader) avaient adressée au maréchal lors de l'expédition de Mascara. (Voir la note N'' I, à la fin du volume.) Aussi, lorsque, de retour à Paris, ils entendaient nos philanthropes conseiller de remplacer, en Algérie, le gouvernement militaire par le gouvernement civil et l'action de la force par l'emploi des moyens de douceur et de persuasion, ils défendaient éloquemment, à la tribune et dans les salons, le système du maréchal Bugeaud, qu'on peut exprimer en peu de mots : « Justice et clémence appuyées sur la force. »