CHAPITRE XLIV
Lettres à mon cousin le commandant X., attaché an ministère de la guerre.
— Janvier 1844. Au sujet des cruautés reprochées à l'armée d'^rique.
— Mars 1844. Opinions du maréchal sur la guerre d'Afrique.
20 janvier 1844.
Mon cher cousin,
Tu es disposé, je le vois avec un profond chagrin, à partager l'opinion émise par certains publicistes, à savoir que Tannée d'Afrique et ses chefs se livrent, vis-à-vis des Arabes, à des actes qui offensent toutes les lois de l'humanité. Mais je voudrais bien savoir si la guerre n'est pas elle-même contraire aux lois de l'humanité ? Comment, quand, en Europe, vous assiégez une ville, quand vos bombes et vos boulets y écrasent des vieillards, des femmes et des enfants, et quand vous rejetez dans ses murs les malheureux qui essayent d'échapper à la famine à laquelle vous voulez les réduire, vous venez nous reprocher, comme des actes de barbarie, les ghazias que nous dirigeons contre les Arabes !
Eh ! parbleu, s'ils avaient des armées disciplinées, nous les combattrions ; s'ils avaient des villes, nous les assiégerions; mais ils fuient devant nous, se bornant à assassiner nos soldats isolés.
Comment voulez-vous donc que nous terminions cette guerre (que vous nous accusez vous-mêmes de rendre interminable), si nous ne cherchons pas à atteindre cet ennemi, insaisissable, dans sa famille et dans ses troupeaux ?
Vraiment, mon cher ami, quand nous lisons de pareilles insanités, nous sommes tentés de croire que nos chers compatriotes ont perdu les plus élémentaires notions du bon sens, ou sont animés à notre égard de passions qui les aveuglent.
Tu parles d'inhumanité ! Si tu pouvais être témoin d'une ghazia, tu changerais de langage. Juges-en plutôt. Nos soldats tuent uniquement les Arabes qui font usage de leurs armes ; ils se contentent d'entourer et de chasser devant eia les hommes inoffensifs, les femmes, les enfants et les troupeaux, qu'ils sont même souvent obligés de défendre contre nos goum (1), beaucoup moins humains que nous à l'égard de leurs compatriotes. Tu verrais avec quels égards nos braves soldats conduisent ces malheureux, et avec quelle sollicitude surtout ils s'occupent des enfants ! Combien en avons-nous vus prendre dans leurs bras ces pauvres petits êtres affolés de terreur et parvenir à les calmer, comme aurait pu le faire a mère la plus tendre I
Quand le triste convoi d'une ghazia arrive à notre campement , le maréchal lui-même veille à ce que femmes et enfants soient installés sous des tentes requises à cet effet. Des factionnaires empêchent qu'aucun homme ne s'en approche, à l'exception des docteurs chargés de les visiter et de désigner les malades. En outre des vivres, on met à leur dis-
(1) Cavaliers arabes auxiliaires.
position, pour les petits enfants, les chèvres ou vaches laitières choisies dans les tronpeanx ghaziés.
Ces troupeaux eux-mêmes sont l'objet de la préoccupation du maréchal. On reconnaît bien Tagriculteur dans la tendresse qu'il porte au bétail !
Ah ! je t'assure que les jours de ghazia, ses officiers et surtout son interprète sont soumis à de rudes corvées ! mais comment nous plaindre, quand lui-même nous donne l'exemple ? Nous ne pouvons prendre ni repos ni nourriture avant que tous nos prisonniers^ hommes, femmes et enfants, soient installés et aient reçu leurs vivres, et avant que les troupeaux ne soient parqués après avoir bu. Oui, mon cher ami, nous devons nous assurer qu'ils ont bu, et ne va pas te figurer qu'il nous suffise de transmettre l'ordre que le maréchal nous a donné.
Dès son arrivée en Afrique, il nous a inculqué à cet égard des leçons que nous nous gardons bien d'oublier. « Un tel, disait-il à l'un des officiers de son état-major, avez-vous transmis l'ordre que je vous ai donné ? — Oui, monsieur le maréchal. — L'avez-vous vu exécuter ? — Non, monsieur le maréchal. — Eh bien, c'est conmie si vous ne l'aviez pas transmis. Conmient un général peut-il compter sur le résultat de telle ou telle manœuvre, de telle ou telle détermination, s'il n'est pas certain de l'exécution de ses ordres ? Que de batailles perdues par suite de l'oubli de cette règle ! »
Je t'en supplie, mon cher ami, ne crois plus aux récits de certains journaux et aux tirades de certains philanthropes s'apitoyant sur le sort des Arabes victimes des cruautés de notre maréchal et de son armée. Certes, et je te l'ai dit maintes fois, ces Arabes sont souvent dignes de pitié, exposés qu'ils sont, en même temps, à nos attaques et à celles d' Abd-el- Kader. C'est pourtant dans leur bouche que je trouve la plus
complète réfutation des accusations portées contre Tannée d'Afrique. Que de fois m' ont-ils dit :
« Nous trouvons auprès des chrétiens générosité et clémence, tandis que nos frères les musulmans nous ruinent et nous écrasent sans pitié, d
Tu plaiderais mieux encore la cause des barbares, si tu venais un peu i^ déciviliser au milieu d'eux; tu n'aurais pas à le regretter.
Adieu.
13 mars 1844.
Mon cher cousin,
Tu me remercies des renseignements que je t'ai donnés sur les progrès que fait notre domination en Algérie, grâce aux talents militaires et à l'habile pohtique du maTéchal Bugeaud; tu semblés craindre toutefois que cette guerre d'Afrique ne soit une mauvaise école pour l'armée. <c Guerre d'escarmouches, me dis-tu, où nos soldats s'habituent à combattre un ennemi qui ne leur oppose jamais une résistance sérieuse, et où nos généraux oublieront les règles de la grande tactique, dans l'impossibilité où ils sont d'en faire l'application. y>
Je n'ai pas la prétention de traiter une question militaire avec toi, brillant chef de bataillon, appelé sans doute à devenir une des gloires de notre armée, mais il m'est facile de répondre aux craintes que tu m'exprimes, en te citant, à cet égard, l'opinion que j'ai souvent entendu émettre à mon illustre chef le maréchal Bugeaud.
« Ne croyez pas, dit-il souvent aux généraux et aux officiers supérieurs qu'il se plaît à réunir autour de lui chaque fois qu'il en trouve l'occasion, ne croyez pas que vous appreniez ici l'art de la guerre, de la grande guerre qu'on doit faire quand on a devant soi des armées solides et disciplinées.
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Certes, tous éprouveriez de terribles désillusions, si vous vouliez employer vis-à-vis d'une de ces armées la tactique que vous avez adoptée vis-à-vis des Arabes. Mais quelle excellente école préparatoire pour nous tous, chefs et soldats, que ces campagnes d'Afrique ! Le général y étudie pratiquement toutes les importantes questions relatives au bien-être de ses soldats : approvisionnements, moyens de transport, etc., etc. ; il apprend à les conduire et à user d'eux sans excéder leurs forces, à poser son camp, à se garder, etc., etc. Les officiers et les soldats s'aguerrissent par des combats incessants, s'accoutument à la faim, à la soif^ à la marche, sous toutes les températures, et aux privations de toute sorte sans se laisser démoraliser. Le difficile à la guerre n'est pas tant de savoir mourir que de savoir vivre. Les officiers, souvent engagés avec leurs bataillons et leurs compagnies dans des actions isolées, prennent l'habitude du commandement et de la responsabilité. Je le répète, Messieurs, nous ne sommes ici qu'à l'école primaire, mais si nous savons profiter des leçons que nous y recevons, nous deviendrons certainement les meilleurs élèves des écoles secondaires. »
Tu le vois, le maréchal, aussi bien que les sonmiités militaires dont tu m'exprimes l'opinion, comprend que nos généraux africains ne doivent pas négliger d'apprendre l'art de la grande guerre.
Et, puisque je suis sur ce chapitre, je crois t'intéresser en te donnant quelques détails sur la façon dont notre général en chef dirige ce qu'il appelle son école primaire.
Il ne se passe pas de jour qu'il ne fasse quelque conférence tantôt sur la façon d'enlever une position, d'opérer une retraite, de tromper son ennemi, de s'éclairer, de garder son camp, etc. J'ai pu même remarquer que certains de ses auditeurs, parmi les plus élevés en grade, paraissent las d'entendre le maréchal ressasser les mêmes leçons et les mêmes
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conseils, et pourtant je suis souvent témoin de fautes commises par ces mêmes auditeurs, fautes qu'ils eussent évitées, s'ils avaient mieux écouté les conseils du grand capitaine.
Il ne se borne pas à des conférences. Suis-le quelques instants avec moi :
Avant le départ de sa base d'opérations, il a de longues conférences avec l'intendant général, pendant lesquelles il examine toutes les questions relatives aux approvisionnements, qu'il calcule suivant l'importance de l'expédition qu'il va entreprendre. Jamais dans ses prévisions il n'oublie de faire la part de l'imprévu. Aussi Mustapha Ben Ismaël disait de lui : « Quand il va chasser le chacal, il s'arme comme s'il devait rencontrer le lion. » A son premier campement, il vérifie luimême les munitions de l'artillerie ainsi que la quantité et la qualité des vivres ; il examine les moyens de transport et le troupeau qui suit l'armée, et que nous appelons viande surpM.
Chaque soir, je dois, au moyen de mes guides et de mes informations, lui soumettre l'itinéraire que la colonne doit suivre le lendemain, la description de la route, du lieu de la grande halte et de l'emplacement du campement. Je dois lui donner, en outre, des renseignements minutieux sur l'eau, le bois et les grains qu'on peut y rencontrer. Et quelles bourrades m'attire la moindre erreur, quand cette erreur peut prolonger de quelques minutes seulement la fatigue de ses soldats ! Lui, si bon en toute circonstance, est implacable quand il s'agit d'une atteinte portée à leur bien-être.
C'est le chef d'état-major qui place ordinairement le camp ; mais le maréchal se réserve souvent cette opération ; et à ce propos, un petit mot pour rire : je l'ai vu plus d'une fois interrompre ses ordres et s'écrier : « François (1), apporte-moi mon fusil. » Il avait aperçu la remise d'une compagnie de
(1) Nom de son valet de chambre.
perdrix. L'instinct du chasseur remportait, il allait, faisait coup double et venait reprendre ses instructions à la parole même où il les avait interrompues, au grand ébahissement des nouveaux arrivés de France, et à la joie de ses soldats et de nous tous qui sommes habitués aux ravissantes excentricités de cette nature prime-sautière.
n tient lui-même à indiquer les positions que doivent occuper les grand'gardes, qui, placées d'abord de jour, sont changées dès que la nuit est venue, seul moyen efficace d'éviter les surprises. Eh bien, très souvent, ces précautions ayant été négligées, notre camp a été réveillé par une brusque attaque des Arabes.
Dans une de ces surprises de nuit, plus sérieuse que les autres, le maréchal, qui, contre son habitude, s'était déshabillé pour se coucher dans son petit lit de camp, fut réveillé par une vive fusillade ; il ne prend que le temps d'enfiler ses bottes et, en chemise, coiflFé de son bonnet de coton, il s'élance vers la partie du camp attaquée, rétablit l'ordre légèrement troublé par la panique de quelques soldats à moitié endormis, de sa voix de stentor fait cesser le feu, et veut marcher en tête du bataillon qu'il a organisé pour fondre à la baïonnette sur les assaillants.
Nous eûmes toutes les peines du monde à l'arrêter. Quelques minutes après, notre bataillon revenait avec des armes et des prisonniers.
C'est depuis ce jour-là, ou plutôt cette nuit-là, que les soldats, en souvenir du casque à mèche, chantent sur l'air de la marche des zouaves : « As-tu vu la casquette ? 2>
Quand il faut enlever une position dont un bataillon s'emparerait facilement à la condition de sacrifier la vie de quelques hommes, le maréchal a recours, autant que possible, à des manœuvres qui effrayent l'ennemi, et la position est occupée sans coup férir.
Lors de ses premières expéditions, il n'était alors que général, les Arabes, suivant leur habitude, fuyaient devant nous, mais s'acharnaient contre notre arrière-garde, où se Uvraient alors des combats meurtriers. Ayant remarqué que nos soldats, mus par un sentiment exagéré de bravoure, ne s'abritaient jamais et servaient, pour ainsi dire, de cible à l'ennemi toujours embusqué, ayant en outre constaté que nous faisions une dépense excessive de munitions, et que le bruit de la fusillade surexcitait les Arabes, le général Bugeaud avait donné les ordres les plus sévères pour que les soldats cherchassent à s'abriter et fussent plus avares de leurs cartouches. Un beau jour, agacé d'entendre encore à l'arrière-garde une terrible fusillade, il s'y rend sans prévenir personne de ses intentions. Il descend de cheval et, au milieu du sifflement des balles, il va aux soldats déployés en tirailleurs, les force à se cacher derrière des arbres ou des accidents de terrain et désigne à leurs coups les Arabes les plus rapprochés. Quelques balles bien dirigées atteignent les plus audacieux, le feu se ralentit et, au bout de peu d'instants, l'ennemi, redoutant une embuscade, cesse complètement la poursuite.
« Animal, disait le général à un de nos braves pioupious, je me f... de ta peau, mais je veux la conserver ; car, situ meurs ici, je ne peux pas te remplacer. Crois ton vieux chef, qui n'a jamais eu peur, mon garçon : le plus malin à la guerre, c'est celui qui tue sans se faire tuer. »
Je te laisse à penser quelles étaient nos angoisses pendant cette leçon.
Depuis ce jour, les ordres du général ayant été exécutés, les Arabes se hasardèrent rarement à attaquer notre arrièregarde.
ce Les petites causes produisent les grands effets, » nous répète-t-il souvent. Un chef d'armée doit descendre aux détails les plus minutieux ; car la vigilance du général en chef
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assure la vigilance de ses lieutenants et de tous ses officiers. y>
Et il prêche d'exemple ; il va visiter le dos des chevaux et des mulets, passe l'inspection des ceintures de flanelle, s'assure par lui-même de la qualité des vivres distribués aux soldats, et goûte souvent leur gamelle.
Ces inspections ont lieu inopinément et à des intervalles si fréquents que plus d'une fois nous remarquons la contrariété qu'elles causent à certains chefs; mais les soldats, comprenant qu'ils sont l'objet des préoccupations incessantes du maréchal, lui ont voué une reconnaissance qui brille dans leurs yeux quand ils le regardent, et qu'exprime leur intonation quand ils disent : Je père Bugeaud.
Calme donc tes inquiétudes, mon beau Roumi (1). L'armée d'Afrique, si elle est appelée à prendre part à une guerre en Europe, prouvera qu'elle a été à bonne école ; viens donc t'en convaincre toi-même, en demandant à ton ministre le commandement d'un de nos glorieux bataillons.
Adieu.
(1) Les Arabes appeUent nn chrétien a Eouini. 3> A Tezceptlon des mnsnlmans instruits, ils ignorent le sens de cette appellation. Boum, qui dérive éyidemment de Borne, était la dénomination sous laquelle Mohammed désignait les Grecs de Gonstantinople. Ainsi on a retrouvé une lettre dn prophète musulman à l'empereur Héraclius, qui commence ainsi : oc lia Herakl Aadhim Er Boum. J> (A Héraclius grand des Grrecs).
Mes camarades et moi appelions, en plaisantant, Roumis, les officiers arrivés nouveUement de France.