CHAPITRE XLV
Sîdi 2fohammed-eI-TedjinL — Son attitude vis-à-vis du général Marey- Monge. — Le maréchal comprend ses susceptibilités.
J'ai dit, dans mes précédents récits, le concours utile que j'avais trouvé auprès du grand Marabout d'Aïn-Madhi, Sidi Mohammed-el-Tedjini, et les services importants qu'il avait rendus à la France en réunissant l'assemblée de Eaïrouan, en secondant par ses mokaddem les démarches que j'avais faites au Caire et à Taïf pour obtenir la fettoua, et enfin en mettant à ma disposition les émissaires intelligents et fidèles à l'aide desquels j'avais établi des relations avec les personnages les plus influents de l'Algérie ; on comprendra donc le désir ardent que j'éprouvais de donner à mon ancien ami une preuve de ma reconnaissance personnelle et de celle du gouvernement français. L'occasion désirée ne tarda pas à se présenter.
Notre domination, dont les progrès avaient été relativement lents dans les parties du territoire où Abd-el-Kader, malgré les revers que nous lui avions infligés, maintenait encore son autorité, avait été acceptée, au contraire, avec rapidité dans la province de Tittery, où nous comptions des chefs arabes dévoués, et dans le sud, où Sidi Mohammed-el-Tedjini, ennemi irréconciliable de l'émir, lui opposait victorien* sèment sa grande influence religieuse.
CAMPAGNES D'AFRIQUB. 353
Le général commandant la province de Tittery avait donc soumis au gouverneur général un projet d'organisation qu'il avait approuvé, et Ahmed len Salem de Leghouat avait été nommé khalif a de la partie du désert où se trouve Aïn Madhi. La position indépendante du chef religieux qui, à l'aide des populations sahariennes, avait reconstruit la ville qu'il avait si glorieusement défendue contre toutes les forces réunies d'Abd-el-Kader, cette position, dis- je, n'avait pas laissé d'exciter des jalousies parmi quelques grands marabouts du désert et, à force d'intrigues, ils étaient parvenus à desservir Sidi Mohammed Tedjini dans l'esprit du général Marey- Monge, en le représentant comme un ennemi de la France ; et, à l'appui de l'accusation qu'ils portaient contre lui, ces intrigants aflSrmaient qu'il refuserait d'ouvrir les portes de sa ville à une armée française qui viendrait pour en prendre possession. Or, telle était la résolution prise par mon ancien ami, et dont il me donnait connaissance par la lettre dont je transcris ici un extrait :
tiC Mars, 1844.
« A Lioun fils de Boches. »
Après les compliments et les saints d'usage : « L'amitié qui nous unit a été consacrée par des actes tellement significatifs qu'il est inutile de nous faire réciproquement de nouvelles protestations. Je viens aujourd'hui faire appel à cette amitié, en invoquant le saint nom du Dieu des deux mondes, pour que l'ami éloigne de l'ami le malheur et la honte qui le menacent. Qui mieux que toi connaît ma position vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis des frères qui appartiennent à la confrérie de mon saint aïeul ? Le siège de cette confrérie est la ville d'Aïn Madhi, que mon père a victorieusement défendue contre les Turcs. J'ai moi-même repoussé les atta-
ques d'Abd-el-Kader, et tu sais comment et pourquoi je lui ai livré ses remparts. Dieu s'est chargé de ma vengeance, car il erre de tribu en tribu sans trouver un abri, tandis que j'ai réédifié la ville de mes ancêtres, plus forte et plus prospère que par le passé.
« Depuis l'injuste agression du fils de Mahhi-Ed-Din, j'ai été son ennemi le plus redoutable dans le Sahara ; j'ai, de concert avec toi, obtenu la fettoua, qui permet aux musulmans de vivre sous la domination des Français, dont je me suis montré l'allié le plus fidèle ; je t'ai mis toi-même en relations avec les Khouans (1) de Moulay-Taieb^ de Sidi Cheikh et de Sidi Evikba^ et voilà que, aujourd'hui, un général français veut pénétrer dans ma ville à la tête de son armée, c'est-à-dire enlever à la zaouïa (2) de mes ancêtres le prestige dont elle jouit dans le Tell et le Sahara. Mais, en permettant un acte qui sera considéré par tous les Arabes comme un acte d'hostiUté, le khalifa du sultan de France ne défcmirait-il pas l'influence que j'exerce à son profit ? Voudrait-il me traiter comme m'a traité mon ennemi et le sien, le fils de Mahhi-Ed-Din (3)?
« Toi seul, mon ami fidèle, toi qui connais le fond de mon cœur, toi seul peux mettre sous les yeux de ton chef la situation dans toute sa vérité.
« Je suis prêt à acquitter l'impôt dû au gouvernement. J'enverrai au général les principaux personnages d'Aïn Madhi donner l'exemple de soumission à la France ; mais, s'il persistait dans le projet qu'il a manifesté de pénétrer avec son armée dans ma ville, je te le dis à toi qui sais que le fils de mon père conforme ses actes à ses paroles, je saurais m'ensevelir sous ses ruines, etc., etc. »
(1) Nom des individus affiliés & un ordre religieux.
(2) Chapelle, université, siège d'une confrérie.
(3) Abd-el-Kader.
La fierté de l'attitude et du langage de Sidi Mohammed el Tedjini me parut de nature à exciter les justes susceptibilités du maréchal Bugeaud. Je crus donc prudent d'attirer d'abord son attention sur la situation exceptionnelle de mon ancien ami, sur les services importants qu'il nous avait déjà rendus et qu'il pourrait nous rendre plus tard, je me hasardai enfin à mettre la lettre de Tedjini sous ses yeux,
a Ce langage et ces résolutions émanent d'une âme bien trempée; me dit simplement le maréchal, Tedjini est un homme ; je reconnais là le défenseur d'Aïn Madhi que vous m'avez dépeint. Eh bien, qu'il admette dans ses murs un délégué du général Marey, suivi d'une escorte d'une trentaine de cavaliers, et je donnerai l'ordre à mon Ueutenant de renoncer au projet qu'il m'avait soumis de faire entrer son corps expéditionnaire dans la ville du marabout. »
Je connaissais l'esprit défiant de Tedjini, et je redoutais surtout les conséquences de malentendus faciles à se produire dans des circonstances aussi délicates ; je demandai donc au gouverneur général de me permettre de me rendre moi-même à Aïn Madhi, afin de régler les conditions de son acte de soumission et de l'entrée du détachement français dans sa ville.
Le maréchal accéda à ma demande, et je me rendis immédiatement à Boghar, où était campée la colonne du général Marey, dont j'avais été le secrétaire lors de mon engagement dans les spahis en 1836 (1), et qui depuis n'avait cessé de m'honorer de sa bienveillante affection.
L'excellent général parut d'abord contrarié en recevant communication du message dont j'étais chargé auprès de lui ; mais, après quelques explications, il envisagea la question à son véritable point de vue et se rallia, sans arrière-pensée, à
(1) Yoir tome !«', page 58.
la décision du gouvemeur général. Je prenais déjà mes dispositions pour me rendre à Aïn Madhi, quand une lettre du maréchal me rappela à Alger (1). Il fallut donc renoncer au projet si séduisant d'aller embrasser l'ami qui m'avait sauvé la vie, de revoir la ville dont j'avais dirigé le siège et d'aller encore pleurer sur la tombe où reposait la dépouille mortelle de ma pauvre Ehadidja (2).
J'avais, du reste, auprès du général Marey un camarade sur lequel je pouvais compter pour accomplir la mission qui m'était d'abord réservée : c'était son chef d'état-major, le commandant Durrieu, chargé en même temps de la direction des affaires arabes. Je lui remis pour Tedjini une lettre, dans laquelle je lui faisais connaître la décision bienveillante que j'avais obtenue du maréchal, et la condition qu'il lui imposait de recevoir dans ses murs un officier supérieur français à la tête d'un détachement. J'expliquais à mon fidèle ami les circonstances qui m'avaient empêché de me rendre moi-même auprès de lui, et je le priais de me répondre immédiatement. Peu de jours après, je recevais la réponse de Tedjini, qui m'exprimait sa reconnaissance, acceptait la condition imposée par le maréchal et me chargeait de donner au khalifa du sultan de France l'assurance de son dévouement et de sa fidélité. Après en avoir obtenu la permission du maréchal, j'envoyai la réponse de Tedjini au commandant Durrieu, avec prière de la communiquer au général Marey.
Mon camarade nous racontera lui-même, dans le chaj^itre suivant, son intéressante visite à Aïn Madhi et le bon souvenir qu'on m'y conseivait.
(1) On lira dans le chapitre suivant le motif de ce rappel*
(2) Voir le premier volume, page 860.