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CHAPITRE XLVI

Campagne avec le colonel Eynard. — Organisation des tribus des hauts plateaux. — Lettre de Durrieu donnant des détails sur Aïn Madhi et Tedjinî.

La direction donnée par le maréchal aux opérations militaires combinées, dans les trois provinces d'Alger, d'Oran et de Constantine, Thabile concours de ses lieutenants, leur activité infatigable, et le courage et le dévouement de la belle armée d'Afrique, avaient amené, à la fin de l'année 1843, la soumission de la majeure partie des tribus de l'Algérie.

Un dernier coup venait d'être porté à l'émir dans la province d'Oran. Son khalifa, Sidi Mohammed Ben Allai ouVd Sidi EmbareJc (1), venait de mourir glorieusement à la fin

(1) Le 11 novembre 1843, Mohammed ben AUal (***), ancien khalifa de Melianah, à la tête d'une petite armée composée de nombreux contingents, de plusieurs escadrons de Khièlas et d'un gros bataiUon d'infanterie régulière, fut surpris par le général Tempoure sur l'oued Kacheba. Il opposa d'abord une vigoureuse résistance à Tattaque furieuse de la cavalerie française, et ce ne fut qu'après avoir vu tomber presque tous ses braves réguliers sous le sabre de nos chasseurs d'Afrique qu'il chercha son salut personnel dans la fuite ; mais il fut poursuivi par le capitaine Cassaignolles et trois officiers ; sur le point d'être atteint, il se retourne, tue le brigadier Labossay d'un coup de fusil, abat le cheval du capitaine Cassaignolles d'un premier coup de pistolet, et d'un second blesse le maréchal des logis Sicot, puis tombe frappé en pleine poitrine par la balle du brigadier Gérard.

(*) Voir note II, à la fin du volume, la lettre écrite par Ben Allai anx membres de sa famille faits prisonniers à la prise de la smala. Le chrétien le plus pieux ne pourrait pas s'exprimer autrement dans une position semblable.

d'un combat où son bataillon d'infenterie régulière et ses Khièlas (1) avaient été pris ou tués. Abd-el-Kader, privé du plus actif et du plus brave de ses lieutenants ainsi que des fantassins et cavaliers réguliers qu'il commandait, avait abandonné le Tell, relégué les débris de sa smala dans la région des Chott, et s'était retiré avec le reste de ses partisans chez les tribus marocaines voisines de notre frontière.

On disait hautement que, en face de la soumission de toutes les tribus à la France, Abd-el-Kader ne tenterait plus rien de sérieux désormais contre notre domination en Algérie.

Telle était la croyance générale; mais, en relisant mon journal, je vois que je ne partageais pas cette confiance dans l'avenir ; je connaissais trop bien Abd-el-Kader, sa foi, son courage et son indomptable fermeté, je savais trop le prestige qu'il exerçait encore sur les populations musulmanes, pour croire que sa disparition momentanée indiquât de sa part le désir de cesser la lutte.

Le maréchal, malgré ses beaux succès et les grands résultats obtenus, se gardait bien d'ailleurs de se départir de sa vigilance. Ayant appris que Ben Salem, l'ancien khalifa d' Abd-el-Kader dans le Sebaou, montrait toujours son drapeau dans les montagnes de la petite Kabylie, et voulant rendre libres les communications entre Alger et cette contrée

Ben Allai était borgne, il fut facilement reconnu. Un spahi lui coupa la tête, qui fut apportée au maréchal. Je fus chargé de constater l'identité de celui qui m'avait desservi auprès d'Abed-el-Kader et qui avait été l'ennemi acharné de la famille d'Omar pacha (*),

Il était mort en héros. Le maréchal fit inhumer sa dépouille mortelle dans le tombeau de ses ancêtres, à Coléah, et les honneurs militaires lui furent solennellement rendus.

(1) Cavaliers réguliers que l'armée d'Afrique appelait les cavaliers rouges, & cause de leur uniforme écarlate.

(*) Voir tome 1", pages 157 et 266.

si fertile en produits de toute sorte, le maréchal résolut de marcher contre Ben Salem et alla prendre lui-même le commandement d'une division de sept mille combattants qu'il avait réunis à Tisser.

D'un autre côté, nous commencions à étendre notre influence dans le Sahara, grâce à une ligne d'avant-postes que nous avions établis à Boghar, Teniet-el-Had, Tiaret, Saaida et Sebaou, à côté des ruines de villes ou de camps fortifiés construits par les Komains sur les hauts plateaux dont les immenses pâturages s'inclinant vers le désert sont arrosés par des sources abondantes.

Placés ainsi entre le Tell et le Sahara, dans la partie la plus saine de l'Algérie, nos postes maintenaient et maintiennent encore en respect les tribus habitant les deux régions.

Mais de graves querelles survenues entre les grandes tribus nomades voisines des hauts plateaux menaçaient de troubler la tranquillité de ces belles contrées.

Le maréchal, au courant des excellentes relations que j'entretenais avec les chefs du Sahara et se rendant compte du parti que je pouvais tirer vis-à-vis d'eux de l'amitié que me témoignait Sidi Mohammed Tedjini, voulut m'adjoindre à son premier aide de camp, le colonel Eynard, auquel il confia le commandement d'une colonne expéditionnaire, avec ordre d'aller rayonner dans les cercles de Teniet-el-Had, de Tiaret et de Sâaida. Il nous chargea d'organiser les tribus de cette région de façon à éviter le retour de pareils différends. Je dis nouSy car il fut bien spécifié, dans mon ordre de service, que je n'étais point attaché au colonel Eynard comme simple interprète, mais comme chargé de la direction des affaires arabes.

Certes, j'étais très flatté de la nouvelle preuve de confiance que me donnait le maréchal, mais j'éprouvais un vif chagrin à m'éloigner de mon chef bien-aimé, au moment où il

entreprenait une campagne dans un pays difficile, et où il devait livrer plus d'un combat, tandis que j'allais faire de la politique. Tels furent les divers motifs qui déterminèrent le maréchal à me rappeler à Alger, au moment où J'allais me rendre de Boghar à Aïn Madhi.

Nous employâmes un mois entier à rétablir la paix entre ces grandes tribus, que divisaient des questions de prérogatives et de territoires. Enfin, nous remplîmes, à la satisfaction du maréchal, la mission importante qu'il nous avait confiée, et l'organisation que nous donnâmes aux tribus turbulentes des hauts plateaux et du Sahara amena les plus heureux résultats.

J'eus pendant cette campagne de grandes satisfactions personnelles, satisfactions de cœur et d'amour-propre. Sur une simple lettre écrite par moi, tous les chefs dissidents, hostiles même, venaient à notre camp, sans aucune appréhension, et nous donnaient des gages de soumission. Quant à ceux que j'avais connus durant le siège d'Aïn-Madhi et pendant mon séjour à Tegdempt, ils témoignaient d'une façon vraiment touchante l'affection qu'ils m'avaient conservée. Le grand chef des Lerbâa, avec lequel j'avais fait des chasses si intéressantes (1), et Djedid, et Kharroubi et tant d'autres, vinrent m'apporter des dates, des gazelles, des seloughi (lévriers), des faucons, etc., et quelles belles Dhyfas dans leurs immenses tentes surmontées de plumes d'autruche ! Quelles fantasias ! J'eus, par l'agha des Lerbâa, des nouvelles de mes belles hôtesses arabes (2). La mère et la fille avaient épousé deux grands chefs des Oulad Chaaib. Une des visites les plus agréables fut celle de Ben Nacer (3),

(1) Tome I«', page 344.

(2) Tome I®', page 360.

(3) Ben Nacer, fils de Ahmed ben Salem, notre khalifa. C'est sans contredit le plus beau type arabe que j'aie vu; un seul peut lui être comparé, c'est Bou-Lakhrass ben Guêna, notre khalifa du Ziban.

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neveu de lahia ben Salem, le chef manchot qui m'avait fait visiter Aïn Madhi (1); il était porteur de lettres du commandant Durrieu et de Sidi Mohammed Tedjini.

Mon ancien ami me renouvelait Texpression de sa vive reconnaissance et m'envoyait par Ben Nacer des dates et des confitures faites dans son harem. Il se louait de la conduite généreuse du général Marey à son égard, et me disait que je n'aurais pu choisir auprès de lui d'intermédiaire plus habile et plus sympathique que le commandant Durrieu.

Je copie ici la lettre que cet excellent camarade m'adressait après son entrée à Aïn Madhi.

d El Begsous K'ssar el Haïraiij — 28 mai 1844.

« Mon cher Roches,

ce J'ai reçu par un courrier de Sidi Mohammed Tedjini la lettre que vous m'avez envoyée de Teniet el Had; j'espère qu'il sera aussi fidèle à vous rapporter ma réponse qu'il l'a été à m'apporter votre missive. Et d'abord que je vous remercie, en mon nom et au nom du colonel Saint- Arnaud et de toute la colonne, des détails intéressants que vous nous avez donnés sur la brillante affaire du 12, où le maréchal a infligé une si terrible leçon aux Kabyles des pentes nord du Djurdjura. Je viens ensuite avec bonheur vous tranquilliser au sujet de votre ami d'Aïn Madhi, Vos lettres ont fait merveille, et je constate avec un orgueil national que votre souvenir est encore vivant chez tous les habitants de cette ville et des k'ssours environnants, Tedjmout, Leghouat, etc., etc.

« Ainsi que l'avait ordonné le général Marey, c'est à Tedjmout que, le 21 de ce mois, le khalifa Ahmed ben Salem est venu, à la tête de tous les chefs de tribus et de k'ssours con-

(1) Tome 1er, page 300.

fiés à sa nouvelle autorité, amenant les chevaux de soumission et apportant la somme d'argent imposée à chaque tribu et à chaque oasis.

« Le cheval de soumission oflPert par Sidi Mohammed cl Tedjini, et présenté par les deux représentants de sa ville, a été accepté, son caractère religieux le dispensant de remplir lui-même cette formalité. Le général, ne voulant pas être généreux à demi, l'a exempté lui et les siens de toute contribution en argent. Il fut ensuite convenu que sa ville serait ouverte à une députation française.

« En eflFet, un escadron d'élite, composé de trente officiers pris dans chacun des corps de notre colonne expéditionnaire, efc placé sous le commandement de notre cher colonel Saint- Arnaud, le tout confié à mon ciceronage^ se présentait le 22 mai à la porte d'Aïn-Madhi, ayant pour escorte douze chasseurs d'Afrique. Le khalifa Ben Salem, et cent cavaliers montés sur des juments de pure race et coiffés du grand m'dhall (1) garni de plumes d'autruche, nous attendaient le fusil haut. Les deux premiers khoddam (2) du chérif Sidi Mohammed Tedjini, Raïan et Ben Djellah, ayant à leur suite une partie de la population, nous souhaitèrent la bienvenue au nom de leur maître et nous introduisirent dans la ville, dont les nouvelles murailles nous ont tous étonnés par leur force et la bonne disposition du plan, qui diffère très peu d'ailleurs de celui qui accompagne le récit émouvant que vous avez rédigé des épisodes du siège mémorable d'Aïn Madhi.

« La ville est restée livrée à notre curiosité et à notre avidité pendant trois heures. Les crayons des topographes et des paysagistes ont feit leur jeu. Quant à moi, j'avais hâte de percer le mystère qui enveloppe la personne du chérif,

(1) ^rdkàll YQMt dire, qui donne de l'ombre, nom donné aux immenses chapeaux de paiUe portés par les Arabes durant la saison chaude,

(2) Serviteurs.

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et, grâce à votre lettre, véritable talisman, j'ai pu franchir toutes les portes qui mènent au sanctuaire du descendant du prophète, et je me suis trouvé en face de votre ami, dont les premières paroles vous concernaient. J'ai parfaitement reconnu le type que vous nous aviez décrit. Il m'a accueilli avec une bienveillance enveloppée, pourrais- je dire, de la dignité inhérente à son caractère religieux.

« Il m'a dit que, comme chef d'Ain Madhi, il était disposé à obéir aux ordres du khalifa du sultan de France et qu'il emploierait son influence à maintenir la paix et la tranquillité dans le pays, mais que cette influence était purement religieuse, et qu'il était toujours décidé à rester personnellement étranger aux questions politiques.

« Il a vivement regretté que vous n'ayez pu mettre à exécution le projet que vous aviez formé de venir lui demander l'hospitalité, et nous nous sommes séparés dans les meilleurs termes. Et moi aussi, mon cher Eoches, je regrette votre absence, pour des motifs personnels et généraux. Nos affaires vont bien, mais avec vous elles auraient bien mieux marché.

« Tous les chefe de Leghouat m'ont demandé de vos nouvelles avec le plus vif intérêt. Les chefs des Lerbâa et Din du Djebel Eumour comptent aller vous saluer à Tiaret. (Suivent de longs détails sur l'organisation qu'il conviendrait de donner aux tribus du Sahara et des hauts plateaux.)

« Présentez mes respects au colonel Eynard et faites mes amitiés à Pissis, d'Allonville, Marguenat. Dupin a pris des vues d'Aïn Madhi et de Tedjmont qui feront le bonheur d' Appert, auquel je serre affectueusement la main.

« Recevez, etc. »

Le plaisir que j'éprouvai à revoir Ben Nacer et à recevoir l'expression du souvenir affectueux de mes amis d'Aïn Madhi fut troublé par la nouvelle de la mort de mon brave compagnon Sid lahia Un Ahmed El Bouzidi, le Mokaddem que

je n'avais pas revu depuis la terrible journée dUAârafal (1), et qui durant sa maladie, me disait Ben Nacer, ne cessait de demander à Dieu la grâce de me revoir avant de mourir. Je ne pus m'empêcher de donner quelques larmes à ce fidèle serviteur de Tedjini, dont j'avais reçu si souvent des preuves de dévouement et d'intelligence.

Cette mort me rappelle celle du fils de Sidi Mohammed el Tedjini, que j'appris à mon retour de la Mecque et dont j'ai oublié de parler à mes lecteurs. Ce charmant enfant n'avait pu supporter les émotions du siège et du temps passé en otage loin de sa grand'mère (2), et il avait succombé à une lente consomption.

Sidi Mohammed Tedjini a si souvent donné à la France des preuves éclatantes et de sa grande influence religieuse et de son inébranlable fidélité, que je n'ai pas craint de m'appesantir sur le rôle important qu'il a joué dans les événements dont je fais le récit.

Ses descendants ont religieusement suivi la voie qu'il leur avait tracée, et, pendant tout mon séjour en Afrique, à Tanger, à Tripoli et à Tunis, je recevais souvent la visite d'un des khoddam de Tedjini, qui m'apportait de petits présents avec l'assurance des sentiments affectueux que me conservaient les enfants de mon ancien ami.

(1) Voir mon voyage & la Mecque, tome II, page 145.

(2) Celle qui avait chargé son petit-fils de n\e remettre le chapelet qni me sauva la vie. — Voir tome P"^, page 334.

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