CHAPITRE XLVII
Lettre dn capitaine Bivet sur la campagne de la Kabylie. — Rencontre du chaonch de Tlemoen. — Lettre dn maréchal. — Je quitte le colonel £ynard« — J'arrive an camp du maréchal.
Nous avions régulièrement des courriers du maréchal, qui avait chassé Ben Salem du Sebaou et livré plusieurs combats glorieux à de nombreux contingents kabyles. Il s'occupait d'organiser le pays. Mon bon ami, le capitaine Eivet, m'annonçait ainsi les résultats de cette campagne :
< Bordj el MenaU, 21 mai 1844.
« Pends-toi, Grillon! Oui, mon cher Roches, pendant que vous faites de la poUtique, de la bonne, nous en sommes certains, nous nous sommes battus, et vous n'étiez pas là!
« Avec ses habiles manœuvres que vous connaissez, notre maréchal a remporté sur tous les contingents de la petite Kabylie, arrivés de vingt lieues à la ronde, deux éclatants succès, le 12 (1) et le 17. Notre division, composée de sept mille combattants, a délogé et mis en déroute plus de vingt mille Kabyles occupant des positions que la nature semblait rendre inexpugnables. Nos pertes (150 hommes mis hors de combat) sont minimes en tenant compte de la diflBculté des lieux et du nombre de nos ennemis. Ils ont eu plus de 300 tués et un
(1) « Vons avez dû recevoir la lettre dans laquelle je vous parlais de la première afEaire.]) (C'est la lettre que j'avais communiquée à Durrieu.)
nombre considémble de blessés. Je n'ai rien regretté, dan» ces jonrs de belles et grandes émotions, que de ne pas vous avoir à mes côtés, mon cher ami, mon frère d'armes.
« LesKabyles ont été tellement terrifiés que leurs chefs, conduits par le fils duf ameux Ben Zâamoum, sont venus demander l'aman et traiter des conditions de leur soumission. (Ici de longs détails sur l'organisation de la petite Kabylie.)
« Je suis heureux de vous dire que Sidi Mohammed ben Mahhi ed Din (1) , votre khalifa de Sebaou (je dis votre, car c'est bien vous qui l'avez fait khalifa), a pris une large part à ces succès, soit par le concours que son goum a apporté à notre cavalerie, soit par l'influence qu'il a exercée sur la soumission des chefs.
€ Nous étions encore au milieu de grandes difficultés, quand une dépêche très pressée du général de Bar nous a appris la menace d'intervention marocaine. Le maréchal n'a pas sourcillé et a résolu de finir ce qu'il atait si bien commencé.
« Ce serait une question assez singulière à vous adresser que de vous demander ce que vous pensez de cette intervention. Y croyez-vous ? Entre la demande et la réponse , il pourrait se révéler bien des choses. Quant à moi, cher ami, bien que les nouvelles du général de Lamoricière soient très alarmantes, je ne crois pas à la guerre.
a: J^ai une autre conviction^ dest qiCen cas cFintervmtion décidée, il y aura dans les environs de îa frontière, si on hisse à notre maréchal le temps d'arriver, une grande bataille qui cimentera à tout jamais la grande œuvre dÂfriqm (2).
« Daumas, qui dans cette campagne tient la place que vous occupez auprès de notre maréchal, dirige sa politique avec l'habileté que vous lui connaissez.
« Adieu, etc. »
(1) Voir tome II, chapitre xxxv.
(2) Quel pressentiment !
CAMPAGNES D'aFRIQUE. 367
Nous recevions également des dépêches du général de Lamoricière, très préoccupé des troubles survenus sur la frontière du Maroc, où Abd-el-Kader, traqué de toutes parts, s'était retiré.
Parmi les cavaliers porteurs de la correspondance du général Lamoricière, je reconnus un des chaouchs de Bou-Hammidi, qui, lors de mon exil à Tlemsen, avait fait partie du goum envoyé à ma poursuite sur la route d'Oran, et avait traité brutalement mon fidèle Isidore. Il avait même affecté une insolente joie lorsque, amené devant le khalif a, son maître, il crut que j 'allais être supplicié. Chaque fois que ce misérable en avait trouvé l'occasion, il m'avait témoigné une hostilité qui m'avait frappé.
Je ne l'avais pas revu depuis près de sept ans, mais je ne pouvais oublier cette figure antipathique. Je m'aperçus que lui-même me reconnaissait. Nous restâmes toutefois l'un et l'autre impassibles.
Je mis le colonel Eynard et son état-major au courant de la situation, et il fut convenu que la reconnaissance entre le courrier et moi aurait lieu le soir même dans ma tente.
Quand Miloud (c'était son nom) entra, je lui fis signe de s'asseoir. Mon nègre Bel-B[heir lui présenta une tasse de café et une pipe. Il but l'une et huma l'autre sans la moindre émotion. Il répondit avec une grande lucidité à toutes les questions que je lui adressai.
ce Je vois à ton langage, lui dis-je, que tu es un homme d'expérience et de bon jugement. Je veux te demander un conseil ; écoute. Dans une heure malheureuse de sa vie, un homme de noble condition s'est trouvé en face d'un autre homme de basse naissance qui, abusant du pouvoir dont il jouissait alors, l'a indignement traité. Les circonstances ont amené ce lâche à la merci de l'homme injustement offensé. Dis-moi, que ferais-tu à la place de ce dernier ? » Et, en parlant ainsi, je fixais sur lui un regard qui, me dirent ensuite
mes camarades, n'avait rien de bienveillant. Lni, alors, sans se déconcerter, me répondit : « Un simple cavalier comme moi, ne vivant que de l'éperon et du fusil, se vengerait, mais un honmie de grande tente, comme toi, lui pardonnerait. » Et il continua à fumer tranquillement son chibouk.
Cette scène avait vivement intéressé notre état-major, à qui le lieutenant Margueritte traduisait la conversation engagée entre l'ancien chaouch de Bon Hammidi et moi. Nous étions tous en admiration devant un tel sang-froid et un tel à-propos chez un simple m'khazni (1), et le colonel Eynard, s'associant à la vengeance du fils de grande tente, lui donna une somme décuple de celle qui lui revenait comme courrier.
La mission confiée à notre colonne nous avait amenés à Sâaïda, où nous reçûmes la confirmation des événements de la frontière du Maroc, dont le général de Lamoricière nous avait donné connaissance.
Attaché au colonel Eynard, non comme interprète, je le répète, mais comme représentant de la politique arabe de notre chef, j'agissais à son égard bien plus en ami qu'en subordonné. Je lisais toute la correspondance sans exception. J'appris, enrentrant d'une visite chez un chef de tribu, qu'un courrier du maréchal était parvenu au colonel. Je me précipitai vers sa tente ; il était absent. Ainsi que c'était mon habitude, j'ouvris son portefeuille et je lus les dépêches arrivées le matin. Le maréchal confirmait les détails contenus dans la lettre de Rivet et ajoutait : « Bien que les soumissions des Flisset et B'har, des Beni-Raten,des Amraoua, etc., ne me paraissent pas très solides, je ne me montre pas trop difficile , car je viens de recevoir du général de Lamoricière des nouvelles d'une telle gravité que je me décide à me rendre de ma personne sur la frontière du Maroc, où j'appellerai successi-
(1) Fonctionnaire.
vement les troupes que je jugerai nécessaires. ( Suivaient les détails surlesdispositionsàprendre).Laprésencedemon brave Roches me serait plus que jamais utile, car je suis forcé de laisser Daumas à Alger. Si toutefois son concours vous est indispensable, gardez-le ; mais, dans ce cas, ne lui parlez pas du désir que je vous exprime, car s'il le connaissait, il n'écouterait que son dévouement à ma personne, il vous planterait là et s'exposerait aux plus grands dangers pour me rejoindre. »
J'achevais, tout tremblant d'émotion, la lecture de cette dépêche, quand le colonel entra dans sa tente.
« Qui vous a permis de lire ma correspondance ?» me dit -il d'un ton furieux. Je connaissais trop le colonel Eynard pour m'effrayer de sa colère et de ses menaces. Je laissai passer l'orage sans sourciller, et lui dis froidement :
« Mon cher colonel, je ne vous suis pas indispensable, notre mission politique a pris fin, et Margueritte, qui parle admirablement l'arabe, me remplacera auprès de vous. Le maréchal a plus besoin de moi que jamais, rien ne m'arrêtera, j'irai à lui. D
Le colonel Eynard comprit que ma résolution était inébranlable et qu'il serait contraint d'employer la force, s'il voulait m'empêcher de partir. Il le pouvait, car j'étais soumis à la disciphne militaire ; toutefois le dévouement sans bornes qu'il avait voué à son chef ne tarda pas à lui faire envisager la situation sous son jour véritable , et il ne m'objecta plus que le danger d'aller seul rejoindre le maréchal. Je lui promis d'user de la plus grande prudence. Je consultai le kaïd des D jaâfra , tribu dépendant du cercle de Sâaïda ; sans me dissimuler le danger que je courais de rencontrer des Arabes dissidents, d'autant plus que l'arrivée d'Abd-el-Kader à la tête de 1,500 cavaliers venait d'être signalée à Merhoum^l^ lieues sud-est de Sâaïda, ce chef, particulièrement dévoue au