CHAPITRE XLVIII
Conférence et combat à Sidi EUOussinu — Négociations et rencontres hostiles. — Arrivée de Monlay Mohammed, fils aîné de Tempereur.
Je ne pouvais arriver plus à propos. Le maréchal venait de recevoir une lettre de Sid AU Ben Taub el Ghcennaoui^ récemment nommé kaïd d'Oucheda et chargé par Tempereur du Maroc d'intimer aux Français Tordre d'évacuer le poste de Lella Maghnïa, établi, selon lui, sur le territoire de son empire.
Ainsi, c'était un simple kaïd, sans pouvoirs réguliers, que Mouley Add-er-Rahman (1) choisissait pour traiter une question d'une si haute importance avec un maréchal de France, gouverneur général de l'Algérie! Il adressait, en même temps, au représentant de la France à Tanger une lettre dans laquelle il se disait en droit d'exiger qu'une punition sévère fût infligée au général (le général de Lamoricière) qui avait attaqué les troupes impériales sur le territoire marocain.
Voilà les procédés et les formes adoptés alors par le gou-
(1) Empereur du Maroc.
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vernement de Mouley Abd-er-Rhaman , empereur du Maroc, yis-à-vis de la France au souverain de laquelle, dans ses lettres oflScielles, il donnait simplement le titre de grand des Français,
Le maréchal, dans sa réponse , donna d'abord une sévère leçon de politesse au kaïd marocain ; il lui dit que de pareilles questions ne pouvaient être utilement traitées par correspondance, et il lui demanda de désigner, sans délai, le jour, l'heure et le lieu où lui, Guennaoui, devrait se rencontrer avec un des généraux du maréchal, muni de ses pouvoirs.
Les termes de la lettre indiquaient la distance qui existait entre le khalifa du sultan de France en Algérie et le kaïd dOucheda.
Mon bon ami le capitaine Rivet avait bien prévu que j'accourrais auprès du maréchal, dès que je connaîtrais sa résolution de venir de sa personne sur la frontière du Maroc ; aussi avait-il eu la bonne pensée d'amener avec lui le lettré musulman que j'employais pour rédiger la partie la plus importante de la correspondance arabe. Plus que jamais son concours m'était nécessaire, et pour bien comprendre le& roueries du style maugrebin et pour que les lettres du khalifa du sultan de France ne donnassent lieu à aucune critique au point de vue littéraire. Vis-à-vis des musulmans, il faut toujours éviter de se placer sur un terrain d'infériorité.
La seconde lettre du chef marocain fut plus convenable. Il annonçait que le lendemain il se trouverait au marabout de Sidi Mohammed-El-Oussini où il attendrait l'envoyé du KJialifa du Sultan de France.
Le lendemain, 16 juin, le général Bedeau auprès duquel le maréchal m'avait détaché parce qu'il comptait plus sur moi que sur tout autre pour traduire énergiquement son langage, le général Bedeau, dis-je, accompagné du commandant de Martimprey, de Sidi Hammadi Sakkal, ancien kaïd de Tlemsen et de M. Brahamsha, interprète de la divi-
sion d'Oran, arrivait de bonne henre an marabout désigné.
Le général de Lamoricière, à la tête de 4 bataillons et de 4 escadrons, occupait, à un kilomètre environ de l'emplacement de notre rendez- vous, la rive droite d'un cours d'eau appelé El Mouilah. El Guennaoui développa ses 4,500 cavaliers et un bataillon d'infanterie régulière sur une ligne parallèle , à 500 mètres environ de la Koubba de Sidi-el-Oussini. C'est là que nous rencontrâmes El Guennaoui ; nous descendîmes de cheval et nous entrâmes en conférence. Dès le début, le général put se convaincre qu'elle n'aboutirait à aucun résultat, d'abord parce que Guennaoui émettait des prétentions inadmissibles et ensuite à cause de l'attitude hostile de son escorte, qui, peu à peu, s'était rapprochée de nous et poussait des vociférations assourdissantes. Aux cris et aux menaces des cavahers qui nous entouraient succédèrent bientôt des coups de fusil. Le général, conservant son sang-froid imperturbable, se leva lentement et dit à Guennaoui d'un air méprisant : ce Les hommes cessent de parler quand les chiens aboient. :» Je répétai cette phrase de façon à être entendu des énergumènes qui nous entouraient. T^e malheureux kaïd perdait la tête ; il s'élança pourtant en selle et, à l'aide de cavaliers nègres de la garde de l'empereur, il parvint à refouler les premiers rangs. Notre position, seuls et à pied au miheu de ce désordre, devenait insupportable, nous remontâmes donc à cheval sans la moindre précipitation et nous fîmes face à ces forcenés.
Guennaoui vint alors à nous et nous suppha de nous retirer, puisque la continuation de notre conférence devenait impossible.
Le général Bedeau protesta énergiquement contre la sauvage attitude des cavaliers marocains, et je leur criai en son nom : « Craignez que Dieu ne vous demande bientôt un compte terrible de votre injuste agression ! d
Nous entendions toujours siffler les balles; nous arrivâmes toutefois sains et saufs auprès du général de Lamoricière, qui se disposait déjà à venir nous arracher, morts ou vivants, des mains de ces fanatiques.
La retraite fut ordonnée, et les Marocains, prenant la modération du général pour de la faiblesse, dirigèrent leur feu sur son arrière-garde, qui avait ordre de ne pas riposter. Le capitaine Daumas (2), du 2® régiment de chasseurs, le héros de Sidi Rached (1), reçut là une blessure légère en apparence et dont les suites privèrent pourtant Tarmée d'un officier qui eût été un de nos plus brillants généraux de cavalerie.
Cependant, le maréchal, entendant la fusillade et voulant s'assurer de l'état des choses, arrivait au galop, suivi de son état-major. Dès qu'il apprit ce qui venait de se passer, il n'eut pas un moment d'hésitation. Ses ordres si nets, si précis, furent aussitôt transmis; les troupes restées au camp eurent bientôt rejoint la colonne du général de Lamoricière, l'offensive fut prise sur toute la ligne et, au bout de deux heures à peine, la cavalerie marocaine fuyait en pleine déroute
(1) Frère cadet du général Daumas.
(2) Dans une expédition dirigée par le général GrentU contre les Flittas, 50 chasseurs d'Afrique, commandés par le capitaine Daumas, furent subitement attaqués par plus de 1,500 cavaliers ennemis ; ils gagnèrent avec peine le marabout de Sidi Rached^ situé sur un petit tertre, et là, mettant pied à terre, ils combattirent en fantassins, résolus de vendre chèrement leur vie. Le capitaine Fa vas était, avec 60 autres chasseurs, à quelque distance de ce point. Ses derrières à lui étaient libres , et l'ennemi si nombreux, qu'il aurait pu , sans honte , se retirer sur la colonne française ; mais ce vaillant officier, n'écoutant que son courage , prit l'énergique résolution d'aller partager le sort de ses camarades compromis. H traversa avec une rare intrépidité et un rare bonheur la ligne ennemie, et rejoignit le capitaine Daumas, qui continuait à se défendre héroïquement; malgré ce secours, les chasseurs auraient infailliblement succombé, sans l'arrivée d'un bataillon du 3* de ligne qui les délivra. En ajoutant cette glorieuse page aux annales du 2* régiment de chasseurs d'Afrique, Daumas et son camarade Favas eurent vingt-deux hommes tués et trente blessés, dont six officiers sur sept.
et le bataillon d'infanterie régulière était taillé en pièces par le colonel Yussuf à la tête de ses spahis.
Le maréchal écrivit, le soir même, à Guennaoni, et, après lui avoir reproché l'agression dirigée contre ses parlementaires, agression que les lois de la guerre ne lui avaient pas permis de laisser impunie, il lui déclarait qu'il n'en était pas moins disposé à terminer pacifiquement les différends survenus entre la France et le Maroc, au sujet du règlement de la frontière et de la protection que l'empereur accordait à Abd-el-Kader.
Ici commence la longue campagne pendant laquelle le maréchal et les agents marocains ne cessèrent de se donner réciproquement l'assurance de leurs dispositions pacifiques, tandis qu'ils se livraient à des actes flagrants d'hostilité.
Grâce à mes émissaires, nous étions informés des moindres démarches d' Abd-el-Kader, et nous savions quelle influence il exerçait sur les tribus de la frontière, dont le fanatisme était encore entretenu par la présence des contingents des tribus Makhzen (1) de l'ouest du Maroc, placés en observation sous les ordres du kaïd d'Oudjeda.
Mouley Abd-er-Rhaman ne désirait certes pas la guerre, mais il était encore assez aveugle pour espérer l'éviter en nous intimidant par un grand déploiement de forces, il cherchait à se faire illusion à lui-même.
Du reste, j'ai pu souvent m'en convaincre, il existe chez les musulmans un sentiment d'amour-propre, une sorte de respect humain qui les empêche de s'avouer entre eux leur faiblesse vis-à-vis des chrétiens; leurs craintes intimes se traduisent en forfanteries, et ils croiraient se compromettre en montrant à leurs coreligionnaires des tendances pacifiques à l'égard des infidèles. Les chefs mêmes sont in-
(1) Cavaliers irréguliers au service de l'Etat.
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fluencés par ces sentiments dans leurs rapports avec leurs subordonnés.
Tant est-il que le souverain du Maroc espéra maintenir la paix en envoyant sur la frontière son fils Mouley Mohammed, l'héritier présomptif du trône, à la tête d'une nombreuse armée. Il semblait persuadé que le maréchal, en face d'un déploiement de forces aussi considérable, traiterait de la paix à des conditions bien plus avantageuses pour le Maroc, et qu'Abd-el-Kader, intimidé, s'abstiendrait désormais de nouvelles incursions en Algérie.
Le pauvre chérif connaissait aussi peu le maréchal que emu*.