CHAPITRE XLIX
Lettre d'Abd-el-Eader. -~ Rencontre avec Boa-Hanii9idî.
On se souvient que, dès mon retour de la Mecque, j'avais été chargé par le maréchal d'écrire à Abd-el-Kader, pour lui ôter tout espoir de traiter désormais avec la France, en lui laissant toutefois entrevoir que, le jour où il voudrait mettre fin à la lutte qu'il soutenait contre la France, le roi le recevrait à merci et lui donnerait à lui et à son entourage une retraite digne de son rang. Abd-el-Kader m'avait adressé alors une réponse assez obscure et qui témoignait de la vive contrariété qu'il avait ressentie en apprenant, d'une façon si dure et si formelle, la résolution prise par le gouvernement français de ne plus traiter avec lui , fût-ce même pour Téchange des prisonniers. Toute communication entre nous avait donc cessé depuis cette époque.
Lorsque Escoffier (1), l'héroïque trompette du 2® régi-
(1) Dans un ordre du jour d'Alger, le 25 novembre, le maréchal Bugeaud s'exprime ainsi :
<r L'armée admire encore le généreux dévouement du trompette Escoffier, du 2^ régiment de chasseurs d'Afrique, qui, au combat du 22 septembre, donna son cheval à son capitaine M. de Cotte, démonté, en lui disant : « n vaut mieux que vous l'ayez que moi, car vous^ rallierez l'escadron, tiC et je ne le pourrais pas. D Un instant après, il fut fait prisonnier.
« Le roi, informé de cette conduite héroïque, n'a point attendu qu'Escof fier fût rendu à la liberté; il l'a nommé membre de la Légion d'honneur par ordonnance du 12 novembre.
ce Cette récompense, qui calmera chez Escoffier les douleurs de la capti-
ment des chasseurs d'Afrique, fut décoré , je demandai au maréchal la permission d'envoyer sa décoration à Abd-el- Kader. J'obtins également de mon chef l'autorisation de renouveler à l'émir l'assurance des affectueux sentiments que je lui conservais, et de lui dire combien j'étais peiné de son obstination, dont les conséquences seraient fatales et à sa famille et aux populations qu'il entraînait dans une guerre insensée.
Peu de jours après, je recevais la réponse de l'émir :
« A celui qui se dit encore notre 'ami, à celui qui m'est encore cher, au distingué Lionne, fils de Eoches. Salut à celui qui suit la vraie voie.
a: J'ai reçu ta lettre et immédiatement, suivant ton désir, j'ai remis devant mes askers (1) et mes khièlas (2) , rangés devant ma tente, la décoration destinée au trompette Escof fier. J'honore le courage même chez mes ennemis. Je ne négligerai rien de ce qui sera en mon pouvoir pour bien traiter les prisonniers ; si le maréchal tient à leur délivrance, qu'il m'envoie Abd-el-Kader Ben Rébah, agha des khièlas et Kaddour-Bel Aoufi, mon Bach Chaouch.
« Tu m'engages encore à cesser une guerre qui, dis-tu, est réprouvée par ma religion et par les lois de l'humanité. Quant à ma religion, je sais ce qu'elle m'ordonne et ce qu'elle me défend ; et ce n'est pas un chrétien qui enseignera à un musulman le sens du Coran.
« Quant à l'humanité, tu ferais bien dédire aux Français de suivre d'abord les conseils qu'ils me donnent. Qui, je te le demande, transgresse le plus les lois de l'humanité , ceux
vite, toute Tannée y prendra part; elle y verra une nouveUe et éclatante preuve que le gouvernement ne laisse jamais dans l'oubU les belles actions.
« Signé : Bugeaud. »
(1) Fantassins réguliers.
(2) Cavaliers réguliers.
dont les armées ont envahi le pays des Arabes qui ne les avaient jamais offensés et apportent au milieu de leurs tentes la ruine et la désolation, ou celui qui combat pour repousser cette injuste agression et pour délivrer son pays du joug de conquérants infidèles ?
« Cessons, si tu m'en crois, ces paroles inutiles. Ce n'est point par la porte des reproches qu'on peut entrer dans la maison de la paix.
« Ne me parle donc plus des devoirs que m'imposent la religion et rhumanité, et surtout ne cherche pas à faire briller à mes yeux l'or que pourrait me prodiguer ton roi, si j'acceptais la proposition que tu me fais en son nom d'aller vivre près de Bit-Allah (1). Ni la crainte ni l'avarice ne me détourneront de la voie du Seigneur, dans laquelle je marche eu combattant les oppresseurs de mon pays. Si vous voulez mettre un terme aux maux de la guerre, faites-moi des propositions acceptables, je suis prêt à les écouter; et pour te prouver mon désir de faire la paix, je délègue tous mes pouvoirs à mon frère en Dieu Bou-Haromidi, que j'autorise à demander une entrevue au maréchal, et à accepter le traité qu'il jugera convenable de m'imposer, traité que je m'engage d'avance à observer fidèlement.
« Par cette nouvelle alliance seulement, nous rendrons la tranquillité aux créatures de Dieu.
« C'est aux efforts que tu feras pour amener cette solution honorable que je reconnaîtrai la sincérité de l'amitié que tu dis m'avoir conservée.
« Écrit par ordre de celui qui combat pour sa religion. « Sid-el-Hadj Abd-el-Kader Ben-Mahi-Ed-Din.
<c Que Dieu lui soit en aide !... i>
(1) La maison du Dieu, c'est-à-dire la Câaba, dans le temple de la Mecque.
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Quelques jours après la réception de cette lettre, deux cavaliers se présentaient aux avant-postes de notre camp, placé sur le haut Isly, à vingt kilomètres environ d'Oudjda.
Ils remirent à l'cfiBcier, qui l'apporta à Fétat-major, un carré de papier sur lequel se voyaient l'empreinte d'un cachet et des caractères arabes. Je reconnus le sceau de l'émir, audessus duquel étaient écrits ces mots : « Un tel et un tel sont porteurs d'une lettre importante ; nous les plaçons sous la sauvegarde de l'ami Lionne, fils de Roches. »
Ordre fut donné d'amener les cavaliers, qui me remirent une lettre adressée au maréchal. Elle était signée par Bou- Hammidi et revêtue de son sceau. Elle était ainsi conçue :
« Au maréchal Bugeaud, khalifa du roi des Français dans le royaume d'Alger et ses dépendances.
« Saints conformes au rang élevé que tu occupes dans ce monde.
c( Je te fais savoir que notre seigneur Sid-el-Hadj Abdel-Kader Ben-Mahhi-ed-Din m'a autorisé à te faire entendre des paroles de paix.
« Je n'ai pas oublié la sagesse et l'esprit de conciliation dont tu nous as donné des preuves lors du traité conclu à la Tafna; sois encore animé des mêmes sentiments, et nous pourrons, si Dieu le permet, mettre un terme aux maux qui accablent des populations innocentes.
« Indique-moi l'heure de la rencontre ; que Dieu nous dirige tous dans la voie du bien.
« Salut à qui suit cette voie.
« L'humble serviteur de Dieu.
« Mohammed El-Bou-Hammidi. »
Le maréchal paraissait peu disposé à autoriser des pourparlers dont Abd-el-Kader pourrait tirer parti en laissant croire aux Arabes qu'il négociait la paix ; en tout cas, ilrefu-
CAMPAGNE DU MAEOC. 383
sait absolument de recevoir Bou-Hammidi. Je lui demandai, comme une faveur personnelle, de me permettre d'avoir une entrevue secrète avec le khalifa de l'émir, afin de prouver à mon ancien ami le désir que j'avais de contribuer, dans la mesure du possible, à une solution pacifique.
Le maréchal voulut bien accéder à mon désir, et j'écrivis à Bou-Hammidi de se trouver le lendemain à notre arrièregarde, où j'irais le rejoindre pendant que l'armée serait en marche dans la direction d'Oucheda. De la sorte notre entrevue n'avait rien d'officiel, et on pouvait la considérer comme une rencontre fortuite.
J'avoue que ce n'était pas sans une certaine appréhension que j'allais revoir le fanatique musulman qui avait été sur le point de ine faire mettre à mort lors de ma fuite de Tlemsen(l) et que je n'avais jamais rencontré depuis cette émouvante scène. Mais, malgré le calme qui s'était produit dans mon imagination, j'éprouvais toujours un charme indicible à me trouver en face de situations plus ou moins dramatiques.
Je copie ici le rapport que j'adressai au maréchal, le jour même où eut lieu mon entrevue avec Bou-Hammidi :
Rapport adressé à M. le maréchal Bugeaud par Tinterprèie en chef de V armée Léon Roches,
Bivouac sur le haut Isly, 11 juiUet 1844.
Monsieur le Maréchal,
J'ai l'honneur de porter à votre connaissance que, d'après la permission que vous m'en avez accordée, je me suis abouché, ce matin, avec Sid Mohammed El Bou-Hammidi (2), ex-khalifa de l'émir Abd-el-Kader. Notre entrevue a eu lieu à
(1) Voir tome I«, page 236.
(2) Voir le portrait de Bou-Hammidi, tome !«', page 214.
384 LIVEE NEUVIÈME.
environ 1,500 mètres de notre arrière-garde ; il était accompagné d'une trentaine de cavaliers; comme je n'avais avec moi que 5 chasseurs et votre officier d'ordonnance, le brave Mohammed hen Kaddour, neveu du regretté Mustapha ben Ismaël, le colonel PéUssier ne m'a permis de rejoindre Bou- Hammidi qu'après avoir gardé auprès de lui comme otage un des deux cavaliers de l'ex-khalif a, porteur de la lettre qu'il vous a adressée.
J'ai difficilement reconnu l'ancien khalifa de Tlemsen. Il a considérablement vieilli ; à peine âgé de trente-huit ans, les cheveux de ses tempes mal rasées et sa barbe sont grisonnants. Son costume, son harnachement, ses armes, son cheval, sont ceux d'un simple cavalier, lui qui, autrefois, affectait un grand luxe.
Malgré la haine qu'il a toujours ressentie pour moi et qui a dû augmenter depuis ma fuite de Tegdempt (1839), il m'a abordé avec affabilité. Ses grands jeux bordés de longs cils noirs conservaient le regard farouche que je lui connaissais. Il m'a adressé des saluts de la part d'Abd-el-Kader, s'est informé de vos nouvelles. Monsieur le Maréchal, et s'est étendu sur les bonnes relations qu'il a entretenues avec vous en 1837.
Je voulais descendre de cheval, afin de causer plus à notre aise ; il s'y opposa, me disant qu'il se méfiait des cavaliers marocains qui, s'ils le reconnaissaient, ne manqueraient pas de faire connaître sa démarche au kaïd d'Oudjedah, chargé d'intercepter toute relation entre les gens d'Abd-el-Kader et les Français. Nous allâmes à l'écart, et quand il se fut assuré que personne ne pouvait nous entendre, il s'exprima ainsi (afin de rendre plus fidèlement et plus rapidement compte de notre entretien, j'adopte la forme du dialogue) :
campagne du maroc. 385
Bou-Hammidi.
Les choses d'ici-bas, ô fils de Roches, sont bien instables ; le sultan qui détrône la veille son ennemi peut être détrôné le lendemain ; celui qui remporte la veille une grande victoire, peut subir le lendemain une désastreuse défaite. Il est donc bien sage, celui qui ne désespère jamais dans la mauvaise fortune, et celui qui redoute une disgrâce au milieu de ses succès.
Telles sont les dispositions de mon seigneur et maître Sid El Hadj Abd-el-Kader ; telles devraient être celles du maréchal Bugeaud. Le premier est vaincu, le second est vainqueur ; mais les rôles peuvent changer ! Dieu seul est tout-puissant ! Le maréchal se rendra vraiment digne de la victoire, en se montrant généreux vis-à-vis de son ennemi terrassé, et c'est cette générosité à laquelle je viens faire appel aujourd'hui au nom de mon maître. Il ne craint pas d'avouer sa défaite, mais il lui reste la force que ne peut ébranler aucune puissance ici-bas, sa confiance en Dieu.
LÉON Roches.
Mon noble chef, le maréchal Bugeaud, n'a-t-il pas donné à Sid El Hadj Abd-el-Kader une preuve éclatante de la magnanimité du roi de France en lui proposant, à deux fois différentes, par mon entremise, la retraite la plus honorable que puisse désirer un musulman, en lui offrant de l'envoyer à la Mecque lui, sa famille et trois cents de ses plus fidèles compagnons, et en lui assurant, pour le reste de ses jours, un revenu en rapport avec la générosité de la France et la haute position de l'Emir ?
Bou-Hammidi.
Je conçois que le maréchal tienne ce langage à mon maître, car il peut ignorer les sentiments intimes qui animent son âme ; maïs toi, qu'Abd-el-Kader a traité comme son fils, toi qui as vécu auprès de lui et qui as pu lire dans son cœur, comment peux-tu admettre que le fils de Sidi Mahhied-Din puisse jamais accepter de pareilles propositions ?
Ne sais-tu pas que le repos, le bien-être, les richesses et les honneurs n'ont aucune valeur à ses yeux ? Quant à l'asile que vous lui offrez à la Mecque, ne pourrait-il pas s'y rendre sans votre secours ? Ne sais-tu pas d'ailleurs que combattre dix jours les infidèles est préférable à un séjour de dix ans auprès de Bit-Allah (1) ?
Fais donc comprendre au maréchal et à son roi, qu'Abdel-Kader en prenant les titres de Emir el Mouminin (2) et de Moudjéhèd fi Sebil Illah (3) en a compris le sens et assumé l'entière responsabilité. Il a conçu le dessein de r^énérer les Arabes de l'Algérie et il a juré de combattre dans la voie de Dieu, il ne se soustraira jamais aux obligations que la foi lui impose. Dieu, toutefois, lui permet de souscrire à des conditions qui ne seraient pas contraires à sa loi. Qu'on place, par exemple, sous son autorité une portion du royaume d'Alger qu'il gouvernerait au nom de la France, et il prendra l'engagement solennel de ne plus porter les armes contre elle. Mais, me diras-tu, « il avait déjà fait un traité avec la France et il a rompu ce traité. » C'est qu'alors, nous étions aveugles ; des gens insensés conseillaient mon maître, nous ignorions ce que nous savons aujourd'hui. Il n'en serait plus
(1) Maison d'Abraham dans le temple de la Mecque.
(2) Commandeur des croyants.
(8) Guerrier dans la voie du Seigneur.
ainsi, Sid El-Hadj Abd-el-Kader deviendrait l'ami le plus dévoué de la France ; il lui paierait l'impôt qu'elle fixerait, et, moi-même ainsi que les membres de sa famille que vous désigneriez, nous nous remettrions entre vos mains comme otages et comme garants de la bonne foi de notre maître.
LÉON Roches.
Avant d'aller plus loin, sache, ô Sid Bou-Hammidi, que tu as devant toi deux hommes dans la même personne. L'ami de ton maître, qui lui conserve une profonde gratitude et une sincère affection, et l'interprète, dévoué à la France, qui place l'honneur et l'intérêt de son pays au-dessus de toute autre considération.
L'ami fera tous ses efforts pour être utile à Sid El-Hadj Abd-el-Kader, et aura le courage de lui dévoiler la vérité, quelque pénible qu'elle soit à dire et à entendre.
Le serviteur de la France sera l'interprète fidèle des pensées et des résolutions de son chef.
Je croyais que le malheur avait enlevé le bandeau qui était sur vos yeux et j'espérais qu'après vos défaites et les rudes épreuves que vous avez subies, vous auriez jugé sainement la situation; je me trompais, et le maréchal vous connaît mieux que moi. Il ne voulait pas me permettre de m'aboucher avec toi, parce qu'il considérait cette démarche comme inutile ; il a cédé toutefois à mes sollicitations, mais, au moment où je le quittais, voici les paroles textuelles qu'il m'a ordonné de te faire entendre :
« Je suis certain qu'Abd-el-K!ader vaincu, chassé de son pays, réduit au métier de chef de maraudeurs pour vivre, lui, sa famille et ses compagnons, je suis certain, dis-je, qu'il aura les mêmes prétentions que celles qu'il avait à la Tafna. Mais dis bien à son envoyé, Léon Roches, que jamais la
France ne fera l'abandon, à qui que ce soit, d'une parcelle du royaume d'Alger qu'elle a conquis, avec la permission de Dieu, quand elle devrait, pour le conserver, sacrifier l'armée victorieuse que je commande et dix autres après elle ; dislui que ma parole est sacrée et que, ni moi ni aucun chef français après moi ne sera assez oublieux de son honneur et assez injuste pour livrer à Abd-el-Kader des tribus qui se sont soumises à nous après la promesse formelle que nous leur avons faite de les gouverner nous-mêmes et de les protéger contre d'anciens ou de nouveaux oppresseurs.
« Dis-lui nettement que si son maître n'accepte pas la noble retraite que je lui ai proposée, que s'il continue à soutenir cette lutte désespérée, il ternira la gloire qu'il a acquise d'abord en défendant son pays.
« Nous aussi nous connaissons le Coran et nous savons que Dieu y ordonne le bien et y défend le mal.
« Or ne fait-il pas le mal le musulman qui fond à l'improviste sur des populations musulmanes inoflPensîves, qui les extermine, massacre femmes et enfants et s'empare de leurs dépouilles ?
« N'est-ce pas le mal de porter le trouble et la désolation dans un pays tranquille habité par des cultivateurs et des bergers ?
« N'est-ce pas le mal de pousser à la révolte les sujets d'un souverain auprès duquel on a trouvé un refuge ?
« Dieu peut-il commander des actes semblables ?
« Qu' Abd-el-Kader comprenne mieux sa situation et qu'il redoute, s'il oppose un nouveau refus à la faveur que je lui accorde au nom du roi de France, que Dieu et les hommes ne lui demandent bientôt un compte terrible des maux qu'il aura semés sur ses traces durant son passage ici-bas ! »
En traduisant à Bou-Hammidi le langage du maréchal, je m'étais animé; j'avais élevé la voix et Mohammed ben
Kaddour se rapprocha de nous, car, m'a-t-il dit, il avait remarqué une contraction effrayante sur les traits de Texkhalifa.
Bou-Hanunidi se rendit maître pourtant de ce mouvement de colère, et faisant signe à Ben Kaddour de s'éloigner, il me pria de parler plus bas et ajouta d'un ton triste et pénétré :
« Nous sommes hôtes d'une terre étrangère, ô fils de Roches; nous sommes exilés ; prends pitié de notre situation, elle est dure! Elle doit attendrir le cœur du maréchal et réveiller ses sentiments de magnanimité. Jure-moi que tu lui rediras nos paroles, je t'en supplie au nom de ton ami Sid El-Hadj Abd-el-Kader.
« Dis au maréchal que l'Emir lui adresse mille et mille saints, qu'il l'adjure de se souvenir de leurs relations amicales à la Tafna et d'oublier les griefs qu'il a à lui reprocher.
« Jure-lui, en notre nom à tous, que nous observerons rigoureusement les conditions du traité qu'il voudra nous accorder.
« Songe que Dieu te demandera compte du bien que tu auras négligé de faire. »
Nous voyions arriver par le fond de la vallée une centaine de cavaliers que Bou-Hammidi me dit être des Marocains faisant partie du corps d'armée réuni à Oudjedah, et il me supplia de terminer notre entretien que j'aurais voulu prolonger pour lui expliquer mieux encore les déterminations de la France et le charger de communications personnelles plus affectueuses pour l'Émir; maïs je compris qu'il était prudent de suivre son avis et je me retirai.
Au moment où je m'éloignais, il me fit prévenir par l'agha des Khièlas, un ancien compagnon d'armes d'AïnMadhi (1), qu'il allait faire semblant de nous tirer des coups de fusil
(1) Voir tome I", page 314.
pour éloigner les soupçons des Marocains chargés de les espionner.
En effet, son escorte dirigea sur nous un feu inoffensif, car les balles sifSaient bien au-dessus de nos têtes.
En entendant la fusillade, le colonel Pélissier crut à une trahison, il fit lier le cavalier retenu en otage et, suivi d'un peloton de chasseurs, arriva au galop à ma rencontre. Je le rassurai, le prisonnier fut remis en liberté et Bou-Hammidi s'éloigna lentement avec son escorte.
Je n'ai pu me défendre d'un profond sentiment de pitié. Monsieur le Maréchal, en entendant l'humble langage du lieutenant d'Abd-el-Kader.
Ce khali^, musulman fanatique, hier encore puissant et orgueilleux, renommé par son courage et sa ténacité, implorant aujourd'hui l'appui de celui qu'il avait autrefois accusé d'être un espion et dont aujourd'hui il regrettait sans doute de n'avoir pas fait tomber la tête (1) Quel exemple saisissant des vicissitudes humaines !
Pom* que Bou-Hammidi, le fier Kabyle, propose au nom de son chef la conclusion d'un traité qui stipulerait la vassalité de l'Émir vis-à-vis de la France, il faut que sa situation soit bien précaire et qu'il n'ait pas grande confiance dans l'asile que lui donne Mouley Abd-er-Rahman !
Quant à accepter les généreuses propositions que vous m'avez chargé de faire à Abd-el-Kader, Monsieur le maréchal, je connais trop son caractère pour admettre qu'il les accepte avant d'être absolument réduit à la dernière extrémité, et je prévois que, d'ici-là, nous aurons encore à repousser plus d'un retour offensif de ce musulman dont l'énergie indomptable est au service de croyances inflexibles.
Veuillez agréer, etc., etc.
(1) Voir tome I, page 236.
CHAPITEE L.
Intrigues d' Abd-el-Kader auprès de l'entoiirage du fils de Temperenr. — EfiEet produit sur la frontière en Algérie par l'arrivée de l'armée marocaine. — Calme du maréchal. — Bombardement de Tanger. — Bataille d'Isly.
Tandis qu' Abd-el-Kader tentait encore de renouer des négociations avec le maréchal, par l'intermédiaire de son lieutenant^ Mohammed el Bou-Hammidi, il ne négligeait pas l'occasion qui se présentait à lui de faire éclater entre la France et le Maroc un conflit qu'il préparait depuis qu'il avait levé l'étendard de la guen'e sainte.
Il avait, je l'ai déjà dit, plus d'un partisan parmi les chefs composant l'entourage de Mouley-Mohammed, fils aîné de l'empereur, et les kaïds des tribus makhzen de l'ouest, qui admiraient en lui le guemer soutenant, depuis tant d'années, une lutte si glorieuse contre la France. Il ne lui fut dès lors pas difficile de surexciter leur fanatisme. Un de mes émissaires, en sa qualité d'affilié à la confrérie de Moulej Taïeb, put assister à une réunion secrète de hauts personnages marocains auprès desquels Abd-el-Kader avait envoyé un des marabouts les plus influents des Beni-Iznassan. Voici le langage que leur tint le saint personnage :
« Dieu a enfin jeté un regard de miséricorde sur ses fidèles croyants. Voici, mes seigneurs, l'heure où l'infidèle va être brisé par le choc terrible des Moudjehedin (1) du Mogh-
(1) Guerriers saints.
reb (1). Depuis dix ans, le fils de Mahhi-ed-Din, sans trésor et sans armée, tient en échec la puissance des Français. Que Eera-ce aujourd'hui qu'il aura pour allié le grand cherif , sultan de Fez, de Mequenez et de Maroc ?
« Tandis que vos chevaux fouleront aux pieds les cadavres des soldats qui ont l'audace de vous braver, les Arabes de l'Algérie se lèveront de toutes parts et écraseront l'infidèle. Tous sont prêts et n'attendent qu'un signal d'Abd-el-Kader. Que Dieu donne la victoire à l'Islam et maudisse le chrétien (2) ! »
Les renseignements que je recevais chaque jour, soit d'Oudjedah , soit de Théza , soit de mes amis musulmans habitant l'Algérie, Tell et Sahara, confirmaient le langage du marabout des Béni Iznassan. Partout s'était répandu le bruit de l'arrivée du prince marocain, à la tête d'armées formidables, avec la mission de chasser les Français.
Nos alliés réellement fidèles, rares hélas! redoutaient la nouvelle de la défaite du maréchal, tandis que les autres l'attendaient avec impatience pour courir sus au chrétien.
En outre de ces renseignements sur les dispositions des musulmans, mes émissaires me donnaient la liste des contingents de l'ouest, et des diflPérents corps de cavalerie régulière composant l'armée de Mouley-Mohammed. J'arrivais à un chiJBre approximatif de cinquante mille cavaliers, dont trois mille Oudêïa (3), et trois mille Aâbid-el-Bokhari (4)
(1) De roccident.
(2) J'ai retrouvé dans mes notes ces paroles, écrites sons la dictée de mon émissaire.
(3) Nom donné & une partie de la cavalerie régolière formant la garde de l'emperenr.
(4) Cavalerie régulière composée de nègres formant également la garde impériale. Cette garde, 8*élevant à douze mille cavaliers admirablement montés et bien armés, est redoutée par les tribus les plus puissantes du Maroc. Elle a la réputation d'être invincible !
de la garde de Tempereur. Le nombre des fantassins ne dépassait pas deux mille, mais une victoire remportée par l'armée marocaine ne pouvait manquer de rallier à elle tous les hommes valides des tribus avoisinant la frontière, c'està-dire plus de vingt mille cavaliers et douze mille fantassins.
Ai-je besoin de dire que chaque jour,, à chaque heure, je rendais compte au maréchal de tout ce que j'apprenais. Jamais je n'ai pu constater la moindre inquiétude sérieuse dans son esprit. Certain, comme je l'étais moi-même, que les tribus de l'Algérie et celles de la frontière marocaine ne bougeraient pas avant de connaître l'issue de la lutte qui allait s'engager entre l'armée française et l'armée marocaine, h maréchal envisageait tranquillement la situation, car il ne doutait pas de la victoire. Sa seule préoccupation était de trouver l'occasion de la remporter.
Telle n'était pas, je dois l'avouer, la disposition d'esprit de quelques généraux qui avaient fourni assez de preuves de leur brillant courage pour se permettre de donner des conseils de prudence. C'était, à leur avis, jouer toute sa fortune sur un coupé de dé. Un incident imprévu pouvait déranger les plus savantes dispositions et compromettre l'issue de la bataille dont la perte était évidemment, à leurs yeux comme à ceux du maréchal, du reste, la perte de T Algérie,
Je ne parle pas des bruits qui couraient sur le nombre de l'armée : le chiffre publié par les Arabes dépassait cent mille combattants !
Le maréchal, tout en désirant l'occasion de frapper un grand coup, voulait toutefois en laisser aux Marocains l'entière responsabilité. A cet effet, il adressa, le 6 août, à Mouley- Mohammed une troisième lettre qui se terminait ainsi... « C'est donc pour la dernière fois que je te demande une réponse catégorique au sujet des deux conditions que, dès mon arrivée
sur la frontière, j'ai posées comme bases d'une paix solide entre nous, et qui sont :
<i V La reconnaissance de la limite qui existait sous la domination des Turcs entre le Maroc et l'Algérie, et 2® l'éloignement de la frontière de l'Emir, de sa deïra et de celles de nos tribus qui l'ont suivi. »
« Si d'ici à quatre jours, je n'ai pas reçu de toi l'acceptation explicite de ces conditions, je serai endroit de considérer ton silence comme une nouvelle preuve d'hostilité et j'irai moi-même, à la tète de mon armée, exiger la réponse que je sollicite aujourd'hui avec le désir de maintenir la paix. »
Le délai de quatre jours était plus que suffisant, puisque vingt kilomètres à peine séparaient le camp français du camp marocain.
Le 12 août, le maréchal reçut de Djemâa Ghazaouet une dépêche que le prince de Joinville lui adressait par un aviso de son escadre et par laquelle il lui annonçait que, devant les fins de non-recevoir opposées par le gouvernement marocain à l'ultimatum qu'il lui avait posé, il venait de bombarder Tanger et se dirigeait sur les côtes occidentales du Maroc pour s'emparer de Mogador,
Comme lors de la prise de la smala par le duc d' Aumale, le maréchal et toute son armée exultèrent de joie en apprenant le glorieux fait d'armes du prince de Joinville ; nous étions tous fiers des nobles fils du souverain de la France.
Le délai était expiré et Mouley-Mohammed n'avait pas daigné répondre. L'occasion si ardemment désirée par le maréchal se présentait enfin ; il ne la laissa pas échapper.
Le 14 août, à la tête de huit mille soldats dans l'âme desquels il avait su faire passer sa confiance dans la victoire, le grand capitaine culbutait les quarante-cinq mille cavaliers, éUte de l'armée de l'empereur, et mettait ainsi le sceau à la conquête de l'Algérie.
Le lendemain^ je lisais à mes camarades, réunis dans ma tente, le récit de cette glorieuse bataille que j'adressais à mon cousin le commandant ***, attaché au ministre de la guerre, lorsque le maréchal entra et voulut écouter cette lecture. L'approbation qu'il daigna donner à mon récit m'engagea à en garder copie. Bien qu'il ait été reproduit par M. le comte d'Ideville dans son bel ouvrage sur le maréchal Bugeaud, je crois qu'il trouve ici sa place.