CHAPITRE LU
Armistice accordé aux envoyés du prince marocain. — Trouvé la correspondance de Tempereur avec son fils.
Quelques mots encore sur les conséquences de la bataille d'Isly.
Le fils de Mouley Abd-er-Rhaman, terrifié par la honteuse défaite de son armée, ne s'était arrêté qu'à Théza, où le maréchal s'apprêtait à le poursuivre ; c'était du moins le bruit que nous avions fait répandre par nos émissaires.
L'empereur envoya aussitôt à son malheureux héritier l'ordre de suspendre à tout prix la marche du maréchal en lui promettant de souscrire immédiatement aux conditions proposées avant la guerre.
Le lendemain, en effet, se présentèrent à notre camp deux chefs marocains porteurs d'une lettre impériale.
Chargé en campagne de traiter toutes les affaires arabes, j'avais une tente beaucoup plus confortable que celle dp maréchal, et dans cette tente descendaient d'abord les chefs musulmans qui venaient le visiter.
C'est là que je reçus les deux kaïds marocains. Je n'ai pas besoin de dire que je les laissai sous la salutaire impression de la crainte qu'ils avaient de ne pas pouvoir arrêter le maréchal dans sa marche sur Théza. Dieu sait, cependant, si nous avions hâte de rentrer, car nos soldats, soutenus d'abord par la surexcitation que produit l'attente d'un grand événement,
commençaient à succomber aux chaleurs torrides et aux fatigues de cette rude campagne. Près de deux cents malades entraient par jour à l'ambulance.
Après bien des pourparlers, des allées et des venues de ma tente à celle du maréchal, je dis à mes chefs marocains que le khalifa du roi de France consentait à les recevoir.
Quand ils entrèrent dans la tente du maréchal, je leur fis encore attendre son arrivée, et l'un d'eux me dit : « Mais quand nous mèneras-tu dans la tente du khalifa ?
— Vous y êtes, » lui dis-je. Ils ne pouvaient me croire en face de l'extrême simplicité de la demeure du grand chef.
Le maréchal entra. Ils le saluèrent avec une contenance en même temps humble et digne. La question de l'armistice fut traitée. Les bases furent arrêtées et, à la fin de l'audience, je dis au maréchal, avec l'assentiment des chefs marocains, l'étonnement qu'ils avaient éprouvé en voyant la simplicité de sa tente.
Voici la réponse textuelle du maréchal :
« Vous direz à votre prince qu'il ne doit pas concevoir de honte de la perte de la bataille d'isly, car lui, jeune, inexpérimenté et n'ayant jamais fe-it la guerre, avait pour adversaire un vieux soldat blanchi dans les combats. Dites-lui qu'à la guerre il faut toujours prévoir une défaite, et, par conséquent, ne jamais s'embarrasser d'objets de luxe et de bien-être qui peuvent servir de trophées à l'ennemi vainqueur.
a Si le prince Muley-Mohammed s'était emparé de mon camp, il n'aurait pu se flatter d'avoir pris la tente d'un khalifa du roi des Français.
« Que mon expérience lui serve ! »
Ces paroles graves et bienveillantes m'ont été rappelées depuis par plus d'un chef marocain. Le récit de la bataille d'Isly ne serait pas complet, si je ne mettais pas sous les yeux de mes lecteurs quelques-uns des renseignements que nous
avions pu recueillir sur l'attitude de l'Émir pendant notre campagne et sur ses sentiments intimes.
Abd-el-Kader n'eût pas été éloigné de prendre part à la bataiUe, et il s'était permis même de donner des conseils aux grands personnages marocains qui entouraient le prince impérial et avec lesquels il était en relations.
« Gardez-vous, leur disait-il, de trop approcher votre camp de celui des Français. Quand vous voudrez les combattre, n'amenez avec vous ni artillerie ni infanterie. Attaquezles à l'improviste et de tous les côtés à la fois, afin de disséminer leurs forces. Fuyez devant leur cavalerie de façon à l'attirer dans des embuscades que vous aurez préparées, d
Les partisans de l'émir n'avaient pas manqué de soumettre au prince les propositions et les sages avis du guerrier qui pendant tant d'années avait combattu les armées françaises, mais le fils de l'empereur lui avait fait répondre, quHl rCavait nul besoin de son aide et lui avait fait intimer l'ordre de se tenir à distance, levaillanthéritier présomptif de la couronne chérifienne voulant vaincre seul ces chrétiens auxquels le fils de Mahhi-ed-Din n^ avait pu résister !
Deux sentiments opposés eurent dès lors accès dans l'esprit d' Abd-el-Kader. Si, avant tout, il eût désiré la défiaite de l'armée française, parce que cette défaite eût donné, «n Algérie, le signal d'un soulèvement général, dont il avait préparé l'explosion et prévu les conséquences, il éprouva une certaine satisfaction à voir (1) infliger une terrible leçon aux hordes fanfaronnes du Moghrèb et au prince présomptueux qui avait refusé son concours et méprisé ses conseils.
(1) Abd-el-Kader avait assisté à la bataille d'Isl^r du haut des piemiezs contreforts du massif des Beni-Iznassan, dont tous les contingents attendaient rissue de cette formidable rencontre pour se ruer sur le chrétien s'il eût été vaincu. Devant la défaite de l'armée marocaine, ils jugèrent prudent de rentrer bien vite dans leurs montagnes.
Ce n'est point une simple supposition que j'émets là, c'est la pensée même de l'Émir, exprimée par lui devant le plus dévoué de ses compagnons avec lequel j'eus Toccasion de me rencontrer, l'année suivante, à Tanger.
« Pourquoi lui dis-je alors, Abd-el-Kader ayant pu constater les mauvaises dispositions de l'empereur du Maroc, à son égard, n'a-t-il pas accepté les généreuses propositions que je lui avais Élites de la part du maréchal Bugeaud ? »
« Le soir de la bataille d'Isly, me répondit l'ancien compagnon de l'émir, tous ses plus fidèles compagnons conseillèrent à Abd-el-Kader de mettre fin à une guerre inutile désormais et désastreuse, et d'accepter les propositions du maréchal dont Bou-Hammidi nous avait donné connaissance. Mais pouvait-on arracher l'espoir du cœur de ce croyant qui, confiant dans la toute-puissance du Très-Haut, n'admettait pas le pouvoir éphémère des hommes ? Ses regards, sans cesse tournés vers le ciel, ne voyaient pas les réalités de ce monde!... Dieu l'a voulu! y>
Le maréchal avait été très satisfait de l'activité et du zèle dont je lui avais donné des preuves durant la longue et fatigante campagne du Maroc, et il avait plus d'une fois demandé à son ofl&cier d'ordonnance, le capitaine Eivet, qu'il savait être mon meilleur ami, quel genre de récompense pourrait m'étre le plus agréable. Rivet n'avait pas besoin de me consulter ; je n'avais pas une pensée, je ne nourrissais pas un désir qu'il ne connût. Il dit au maréchal que toute mon ambition était d'entrer dans la carrière militaire, à laquelle m'avait arraché mon père lorsque, par deux fois, en 1835 et 1836, il avait fait rompre l'engagement que j'avais contracté pour entrer dans les spahis.
C'était diflScile, mais ce n'était pas impossible. Le maréchal pouvait, par une faveur exceptionnelle, me faire entrer dans Tannée, au titre indigène^ avec le grade de chef d'escadrons,
sauf à faire régulariser cette situation par une loi, ainsi que du reste cela avait eu lieu pour deux ou trois officiers. Mon excellent chef se montra très favorable à cette combinaison qui comblait tous mes vœux. Il me cita à l'ordre de l'armée en ces termes :... mon interprète principal. M, Léon Roches, qui se distingue en toute occasion de guerre pour laquelle la nature l'avait fait. Et il me proposa pour le grade d'officier de la Légion d'honneur.
Je me trouvais ainsi largement récompensé des services que j'avais rendus.
Parmi les trophées enlevés aux Marocains, le moins apparent, mais non le moins précieux, fut la correspondance confidentielle de l'empereur Mouley Abd-er-Ehaman avec son fils. C'est moi qui eus la chance de la découvrir.
Le combat avait cessé; l'ennemi terrifié fuyait en déroute ; nous entrions dans le campement du fils de l'empereur, quand, sous une de ses tentes, j'aperçus un spahis occupé à briser un coffret d'où s'échappaient des pièces d'or, des montres, des bracelets et des papiers. Mon Arabe, inquiet de mon approche, cherchait à cacher sa riche trouvaille. « Tranquillise ton âme, lui dis- je : à toi Tor et les bijoux, à moi les papiers ! d Je laisse à penser l'empressement du spahis à me remettre jusqu'aux moindres feuilles écrites contenues dans le précieux coffret.
Horace Vernet, dans son beau tableau de la bataille d'Isly, m'a représenté au moment où je montre à mon cher camarade Eivet une lettre de l'empereur.
Dans cette correspondance se révèle, sans réticence, la pensée intime de l'islamisme. On y constate, en même temps, la haine qui anime les musulmans contre les infidèles, leur système de duplicité quand ils traitent avec les chrétiens, le sentiment qu'ils ont de l'infériorité de leur puissance comparée à la nôtre et l'affaiblissement de leur foi. .
En rapprochant cette correspondance de l'opinion que m'exprimait le grand chérif de la Mecque (1), on ne peut douter de la décadence des peuples de l'Islam. Quelques nobles individualités, animées d'une foi ardente, comme Shamil ou Abd-el-Kader, ou bien quelques imposteurs poussés et soutenus au pinade par des circonstances exceptionnelles pourront encore surexciter momentanément le fanatisme au milieu de certaines agglomérations musulmanes, mais je ne puis croire à ce qu'on appelle aujourd'hui le réveil de V islamisme.
Je ne saurais trop recommandera mes compatriotes, à ceux surtout qui sont appelés à traiter avec les musulmans, de lire attentivement la correspondance de l'empereur du Maroc avec son fils. Tout est instructif dans ces confidences du souverain orthodoxe de l'Islam, descendant direct du prophète.
Les originaux et les traductions des lettres et documents recueillis par moi dans le camp marocain ont été déposés, dans le temps, aux archives du ministère des affaires étrangères : on trouvera à la fin de ce volume les lettres de Mouley Abd-er-Eahman, dont j'ai pu conserver une copie authentique ; mais afin d'éviter à mes lecteurs les longueurs de cette correspondance, j'ai condensé dans une seule lettre la quintessence, pourrais-jedire,dela politique du chérif empereur du Maroc, considéré par la plus grande partie des musulmans habitant l'Afrique comme le seul khalife orthodoxe de l'islamisme (2).
RÉSUMÉ DE LA COBBESPOUDANCE DB L'EMPEBEUB AVEC SON FILS, AVANT LA BATAILLE D'iSLY.
Si vous êtes en marche, arrêtez-vous à Thaza... la paix nous est plus profitable que la guerre, car les musulmans du
(1) Voir tome ii chapitre xviii.
(2) Voir les notes 3 et 4 à la fin du volume.
Maroc sont faibles. Nos ancêtres, qui pouvaient vaincre mille combattants chrétiens avec cent combattants musulmans, consentaient parfois à faire la paix ; à plus forte raison devons- nous accepter les propositions pacifiques du Français (que Dieu le maudisse !) puisque nous ne pouvons lui opposer que des Arabes nombreux, c'est vrai, mais dont le courage est aussi faible que la foi !...
Vous me dites que notre armée de la frontière a eu le courage de combattre le chrétien (que Dieu l'extermine !) et que si on le rencontre avec énergie il acceptera facilement et humblement la paix, tandis que si nous agissons avec faiblesse il élèvera ses prétentions. Vous avez raison, il n'y a que la force et le courage qui puissent nous être utiles vis-à-vis du chrétien...
Ainsi, dès que vous recevrez cette lettre, marchez sous la garde de Dieu vers la jfrontière ; réunissez les deux armées ; prêchez la guerre sainte à tous les musulmans ; rappelez-leur les récompenses réservées aux guerriers dans les voies du Seigneur. Redites-leur les paroles du Prophète...
L'infidèle insiste surtout sur l'éloignement d'Abd-el-Kader Ben Mahhi-ed-Din. Trouvez un expédient pour V éloigner, le chasser même, mais n'agissiez pas ouvertement. Confiez cette tâche au cheikh Hamdoun ou à d'autres hommes influents du pays ; car si les tribus connaissaient nos intentions hostiles à son égard, elles le défendraient contre nous, et pourtant c'est lui qui a ouvert la porte des hostilités...
Bou-Selham (1) me parle de l'indifférence des tribus de l'ouest au sujet de la guerre contre le chrétien.
Hélas ! nous espérions qu'elles se précipiteraient à l'envi à la guerre sainte pour obtenir les récompenses de Dieu.
(1) Le pacha de Larache faisant fonction de ministre des affaires étrangères.
Elles ont Êiit semblant de remuer, nous avons entendu le bruit de la meule, mais nous n'avons pas vu sortir un grain de farine. Ils ressemblent à des chameaux atteints par l'entêtement de la paresse, rien ne peut les faire relever, ni excitations ni mauvais traitements. Ah ! mon fils ! la religion est soumise à de cruelles épreuves ; notre Prophète Ta dit : « La religion est plus difficile à suivre qu'elle n'a été difficile à établir »
Le chrétien annonce hautement ses intentions hostiles... Veillez à ne pas vous laisser surprendre. Préparez vos guerriers aux combats de la foi. Dieu peut compliquer leurs affaires...
Vous me dites que tous les contingents qui sont sous vos drapeaux sont tellement nombreux et sont animés d'un tel désir de vengeance que le cœm* des musulmans s'est élargi et le cœur du chrétien s'est rétréci. Vous ajoutez qu'il serait honteux de faire rétrograder cette splendide armée à Thaza sans avoir remporté une victoire sur le Français (que Dieu l'anéantisse).
Vous avez raison, mon fils, partez donc avec la bénédiction de Dieu. Arrivez jusqu'à Aïoun Sidi Mellouk, plus loin si vous le jugez convenable. Attendez pour agir d'avoir rassemblé les tribus de Sebdou, des Ouled Sidi Cheikh, du Eif, de Guelaïa et autres ; vous aurez ainsi une armée formidable. N'attaquez pas pourtant, car la guerre n'est pas déclarée. Je vous ferai connaître les moments de faiblesse etles moments de force, les m/mients d'humilité et les momsnts d! orgueil afin que vous puissiez revêtir Us vêtements qui conviennent à chacune de ces heures
Le consul anglais nous dit que la diablesse qu'il appelle la Eeïgna et qui commande dans son pays, imposera la paix au Français et qu'il ne bombardera pas nos ports. Mais si l'ennemi commençait les hostilités, je vous en avertirais par
la voie la plus prompte et je vous permettrais d'attaquer Teimemi. Alors vous lanceriez contre lui les armées des croyants qui l'attaqueraient de tous côtés et j'ai lieu d'espérer que Dieu donnera les chrétiens en pâture aux musulmans, car nous faisons la guerre pour la gloire de Dieu, tandis qu'ils combattent dans la voie du diable...
Mais n'oubliez pas que le Français, ennemi de Dieu, habite ces pays depuis plusieurs années, qu'il est aguerri contre les dangers et contre les fatigues, que les combats ont mille fois éclairé son front de leurs éclairs et que ses oreilles sont accoutumées au bruit de leur tonnerre.
On m'annonce que le Français se prépare à attaquer nos ports de Tanger et de Mogador. S'il m'avait seulement attaqué par terre, nous aurions pu le repousser avec nos armées victorieuses; mais voilà que je dois reporter monattention sur les habitants de ces villes, qui ont droit à ma protection et à ma sollicitude.
Puisque Tisïamisme n'a ni les armées, ni les vaisseaux, ni les places fortes, ni surtout la foi qui enflammait nos ancêtres, que faire sinon mettre notre espoir en Dieu, et ac^ter les conditions de paix que le chrétien nous impose ? Il n'y a de force et de puissance que dans le Très-Haut !