CHAPITRE LUI
Le maréchal , à son retour de sa campagne du Maroc , passe en revue les chefs arabes de la province d'Alger et les invite au palais du Gouvernement.
Le retour à Alger du vainqueur d'Isly donna lieu à une longue ovation.
Tous les journaux français et étrangers publièrent de nombreux articles sur ce beau fait d'armes, mais personne mieux que moi ne put se rendre compte de l'importance de la victoire que le maréchal venait de remporter.
Depuis deux mois, en effet, je recevais de toutes les parties de l'Algérie des renseignements qui me permettaient d'apprécier la situation des esprits parmi tous les musulmans. Elle était de nature à faire naître les plus terribles inquiétudes.
Tant que les Français n'avaient eu à combattre que l'émir, les Arabes n'avaient pu se faire illusion sur l'issue de cette lutte ; mais voilà que le souverain orthodoxe de l'Islam, le descendant direct du Prophète, le successeur des sultans qui avaient anéanti les armées des chrétiens (1), l'em-
(1) Il s'agit ici de la grande bataille que livra, en 1678, à el Kassar-el- Kabir don Sébastien, roi de Portugal, et où il perdit la vie. Les Arabes ne font guère de distinction entre les puissances européennes ; ils les désignent toutes sous le nom de N'qara pluriel de Nesrani (Nazaréen), kott/'far pluriel de kqfer (infidèles).
pereur du Maroc, de Fez et de Mequinez arrivait à la tête d'armées innombrables et appelait tous les fidèles croyants à la guerre sainte.
Comment Tarmée française, si peu nombreuse, pourrait-elle résister à ces formidables cavaliers des Ovâèia et des AaJndél'BoTchari (1) dont le prestige était intact ?
L'immense majorité des musulmans de l'Algérie désiraient ardenmient la défaite des Français ; mais, par un sentiment de prudence inhérent à leur nature, les Arabes voulaient attendre la nouvelle certaine de la victoire de l'empereur du Maroc pour se lever en masse et massacrer les chrétiens.
Les tribus les plus compromises vis-à-vis de nous redoutaient seules cette terrible éventualité, car elles prévoyaient le sort qui les attendait.
La victoire d'Isly, connue bientôt de toutes les tribus de l'Algérie (il existe entre les tribus arabes une sorte de télégraphie qui répand les nouvelles d'une façon miraculeuse), changea instantanément leurs dispositions.
Les confidences de mes amis musulmans, plus ou moins dévoués à notre cause , mais dont je ne pouvais suspecter la véracité, donnèrent au maréchal la mesure des dangers qui nous avaient menacés; aussi dès son retour à Alger, eut- il la pensée éminemment sage et politique d'associer les grands chefs de la province qui n'avaient pris aucune part à la campagne du Maroc , à la célébration des beaux triomphes que l'armée française venait d'y remporter.
L'ordre fut donc donné à tous les khalifas, aghas et kaïds delà division de se rendre à Alger. En effet, le samedi 21 septembre on vit successivement s'élever, sur le champ de manœuvres de Mustapha, les tentes de ces chefs qui, tous fidèles au rendez- vous, arrivaient montés sur leurs plus^beaux che-
(1) Garde impériale.
vaux revêtus de leurs plus riches vêtements et suivis par l'élite de leurs cavaliers.
M. le maréchal avait décidé que, dimanche 22, aurait lieu, à Mustapha-Pacha, une grande revue de la garde nationale d'Alger et delà banlieue, ainsi que des corps de toutes armes qui formaient la garnison de cette ville.
A deux heures , une troupe de cavaliers entra par la porte Babazoun et vint se ranger sur la place du Gouvernement pour, de là, accompagner le maréchal jusqu'au lieu de la revue.
Vingt-quatre aghas et vingt-quatre kaïds , marchant par quatre, ouvraient le cortège, le fusil haut. Ils portaient leurs burnous d'investiture de couleurs éclatantes, le bas de leurs figure était recouvert par un pli de leur haïk en souvenir de la visière ; ils ressemblaient à autant de chevaliers du moyen âge faisant une entrée triomphale.
Après eux venaient les trois khalifas des Hadjoutes, de Sebaou et de Laghouat, suivis de leurs drapeaux et de leurs musiques, le cortège était terminé par une centaine de cavaliers faisant caracoler leurs chevaux richement caparaçonnés.
Lorsque M. le maréchal, suivi de son état-major, s'avança vers eux, ils mirent tous spontanément pied à terre et se précipitèrent vers lui; les um lui baisaient les mains, d'autres les pans de sa capote.
« Grâces au ciel ! tu nous es revenu sain et sauf et victorieux, disaient-ils tous, grâces au ciel ! tu mérites le bonheur et la vitoire, car tu es bon et juste. »
Le cortège se dirigea dans le même ordre vers Mustapha- Pacha et, là, les Arabes se rangèrent sur une seule ligne faisant face à l'armée. A la gauche se trouvait le khalifa Stdi Mohammed ben Mahhi-ed-Din, khalifa de Sebaou (1) ; après
(1) Yoir tome II, ch. xxxv.
lui, Sid Ahmed ben Salem, khalîfa de Laghouat ; à la gauche de ce dernier, le jeune Ali Ben Zâamoum, agha des Flissas, accompagné des kaïds des Kabyles et de Tagha de Taourga; puis venait le khalifa Sid Ali oul'd Sidi Lekhal oul'd Sidi Embarek, khalifa des Hadjoutes (1), suivi du goum des Hadjoutes, des djeudel de Bou-Halouan, des Beni-Zug-Zug et de leurs aghas. Plus loin, le goum des Tittery, Tell et désert; le goum des Ouled-Aïed, l'agha des Beni-Menasser, l'agha de Zatima.
La droite de la ligne était occupée par les goums des Isser, Khachena Beni-Moussa , Béni Khelif et le Makhzen des Aaribes.
D'après les notes de la direction des affaires arabes, le nombre des cavaliers arabes présents à la revue dépassait deux mille (2).
Après avoir parcouru le front de Tarmée et de la garde nationale, M. le Maréchal s'arrêta devant la ligne des Arabes.
A un ordre que je leur donnai, ils formèrent un immense cercle. Le plus grand silence s'établit, et d'une voix retentissante je leur dis au nom du maréchal :
«Oh! vous tous, ici présents, khalif as, aghas, kaïds, cheikhs et simples m'khaznis, eu vous voyant réunis autour de moi, j'éprouve la satisfaction d'un père qui se retrouve au milieu de ses enfants après une longue absence ; malgré mes nombreuses occupations, malgré les soins que réclament vos champs, je n'ai pu résister au bonheur de vous témoigner moi-même ma satisfaction. Oui, vous avez été fidèles à vos
(1) Voir tome II, ch. XLii.
(2) Le maréclial a eu souyent l'occasion de passer en revue des gonm présentant un effectif de dix à douze mille cayaliers^ mais, en cette circonstance, il avait lui-même limité leur nombre. {Goum, corps de cavalerie irrégulière.)
promesses de soumission et d'obéissance, vous avez été sourds aux perfides conseils de nos ennemis et des vôtres, vous avez payé vos impôts , vous avez marché avec nos colonnes , vous vous êtes montrés dignes de toute ma sollicitude. Je vous le répète, je vous considère comme mes enfants.
J'exige que ceux d'entre vous qui auront été victimes de quelque injustice, que ceux d'entre les chefs qui désirent apporter des améliorations dans leurs tribus, que tous ceux enfin qui ont dans le cœur une peine ou une pensée à faire connaître à leur sultan, viennent à moi ; demain, ma journée sera consacrée à les écouter.
« Je vous ai également réunis pour que vosoreilles entendent de ma bouche le récit véridique de la lutte que nous avons soutenue contre les Maugrebins, que Dieu a punis de leur injustes agressions.
« Je ne me suis jamais écarté de la justice, de la vérité et de la bonne foi et Dieu m'a donné la victoire, car Dieu ne fait jamais triompher que les justes, à quelque religion qu'ils appartiennent. »
Là, le maréchal m'ordonna de faire un récit succinct des affaires du Maroc, puis il me chargea de terminer en ces termes :
« Aujourd'hui que la paix est signée avec l'empereur du Gharb, aujourd'hui qu'Abd-el-Kader erre dans son empire où il ne tardera pas à être pris et gardé, je vais songer, plus encore que je n'ai pu le faire par le passé , à votre bien^ être ; mes troupes, au lieu de combattre et de faire des ghazia, vont ouvrir des routes, faire des barrages et construire des ponts ; moi-même j'irai vous visiter dans vos tentes, m'enquérir de vos besoins et de vos misères ; moi-même j'irai diriger votre agriculture, car la charrue, comme le fusil, honore la main de l'homme. Gardez- vous d'écouter ceux qui vous pousseraient à vous révolter contre l'autorité française ;
TOUS attireriez sur vous des malheurs irréparables ; que Dieu vous inspire l'obéissance aux maîtres qu'il vous a donnés dans sa haute sagesse, et bientôt vous aurez réparé les malheurs de la guerre, et bientôt vous apprécierez les avantages d'un gouvernement juste et paternel. »
Une décharge générale de tous les fusils des assistants et des cris de Allah ïonsèr el marichan Allah itoûl eumrou : « Que Dieu donne la victoire au maréchal ; qu'il prolonge ses jours! » témoignèrent de l'impression qu'avait produite sur nos Arabes le discours de M. le gouverneur général.
Aussitôt après, le terrain fut choisi pour le Loah-él-harond (jeu de la poudre) que nous appelons maintenant la fantasia, et tous les cavaliers, les chefs en tête, vinrent rivaliser d'adresse devant M. le maréchal, son état-major et les innombrables spectateurs qui animaient cette fête. Pas un accident ne fut à déplorer, tout se passa dans un ordre admirable.
Le lendemain, la journée fut consacrée à écouter les réclamations de ces nombreux visiteurs. Plus de cent d'entre eux reçurent des cadeaux proportionnés à leur importance, à leur dévouement et au zèle qu'ils avaient mis à prélever et à verser les impôts. Des encouragements furent donnés aux autres, et tous se retirèrent parfaitement satisfaits.
J'arrive maintenant à la partie de la fête, à laquelle il m'est impossible de donner à beaucoup près l'intérêt qu'elle a inspiré à ceux qui en furent témoins, je veux parler du dîner auquel M. le maréchal avait invité les trois khalifas, les deux bach agha et les vingt-deux aghas réunis à Alger. •
La table, splendidement décorée, était mise dans la superbe cour du palais du Gouvernement. Les galeries supportées sur les colonnes torses en marbre blanc aux chapiteaux dorés sou-
tenant Jes élégantes ogives du premier étage étaient garnies de dames en grandes toilettes. C'était un magnifique coup d'œil de voir les costumes des arabes aux belles draperies, et leurs têtes expressives encadrées dans le fin haïk retenu par la corde de chameau, à côté des sévères uniformes de nos généraux et de nos officiers. Mais qu'était l'effet produit sur les yeux en comparaison de l'impression que nous éprouvions tous en songeant que l'élite des chefs de l'Algérie, Tell et Sahara, se trouvaient réunis dans une enceinte où, trois ans avant, quatre ou cinq chefs au plus de la plaine de la Mitidja avaient pu être rassemblés pour venir saluer le nouveau gouverneur !
Sans la moindre hésitation, tous ces nobles musulmans, m'rabtin (pluriel de marabout) cheurfa (pluriel du cherif ) et Djouèd (pluriel de Djiid noble) s'assirent joyeusement à table au moment où le canon annonça que le jeûne était rompu. Malgré la sainteté du mois sacré de Ramadhan, ils mangèrent sans hésiter tous les mets qui leur furent présentés sur la simple assurance que je leur donnai qu'ils avaient été préparés suivant les préceptes de leur religion.
Répéter ici toutes les paroles dignes et paternelles adressées par M. le maréchal à ses hôtes, raconter les réponses fines et pittoresques de ceux-ci, serait une tâche au-dessus de ma mémoire.
Après mille sujets épuisés, on en vint à parler de la guerre du Maroc, et tous les chefs demandèrent unanimement à M. le maréchal le récit exact des événements de cette glorieuse campagne, « car, disaient-ils, en retournant dans nos tentes nous serons accablés de questions. La première, celle qui touche le cœur de tous, c'est celle -ci : « Le maréchal est-il bien portant? » Après il faudra satisfaire la curiosité de mille Arabes qui, pendant les longues veillées du Ramadhan se réunissent autour de nous, il faut donc que nous
puissions leur dire : Nous allons vous répéter la vérité, car c'est le maréchal qui l'a dit. »
Mon illustre chef me chargea alors de faire h récit demandé par les chefe arabes. Comment peindre l'attention de tous ces musulmans écoutant l'histoire des défaites de leurs coreligionnaires ? La tête penchée, les yeux fixés sur moi, ils semblaient boire mes paroles. Sans comprendre Tarabe, on pouvait suivre la marche des événements par les impressions qu'on lisait sur leurs physionomies expressives. Le récit fut long et, pourtant, iJ était fini qu'ils écoutaient encore.
Enfin, M. le maréchal s'étant levé, chacun allait se retirer, lorsque l'agha de Zatima, Sidi Mohammed Saâïd ould Sidi Brahim Ul Ghohrini, fils d'un des plus illustres marabouts de l'Algérie, et descendant du prophète, s'écria : « Arrêtez, mes seigneurs et mes frères, nous sommes tous ici membres d'une seule famille ; les Français sont chrétiens, les Arabes sont musulmans , mais Dieu est pour tous et Dieu nous a donné pour sultan le roi des Français. Notre religion nous ordonne de lui obéir, puisque le Seigneur a voulu que son bras fût plus fort que le nôtre; nous avons juré de le servir fidèlement et de l'honorer comme notre sultan. Je vous propose donc une prière au Très-Haut que vous répéterez tous avec moi :
« Fethha (1)! que Dieu donne toujours la victoire au sultan de& Français, qu'il punisse de sa colère tous ceux qui sont ses ennemis, qu'il élève et qu'il chérisse ceux qui sont ses amis, qu'il extermine les traîtres, qu'il donne les biens de ce monde et de l'autre à ceux dont l'intention est pure :
« Descendant des Ouled Sidi Embarek, mets le sceau à cette prière ! »
Et le khalifa Sid Ali répéta à haute voix : « Que Dieu
(1) Mot qui précède toutes les invocations à Dieu.
donne la victoire au sultan des Français ! » et tous les assistants, en élevant les mains, répétèrent : « Que Dieu donne la victoire au sultan des Français ! »
L'agha Ghobrini continua :
« Que Dieu prolonge l'existence de notre seigneur le maréchal; qu'il rende son bras toujours aussi fort et son cœur toujours aussi clément ; qu'il le laisse longtemps le souverain de notre pays, car il est juste autant qu'il est courageux; qu'il augmente son bonheur, sa gloire et ses richesses.
ce Sidi Mohammed, fils de Sidi Mahhi-ed-Din, mets le sceau à cette prière ! d
Et, comme pour la première, les phrases de la seconde prière furent répétées par le khalifa de Sebaou et par tous les assistants.
Jamais, pareilles démonstrations n'avaient été faites, et jamais un chérif , un marabout, n'avait mêlé le nom des chrétiens dans ses prières que pour le maudire; aussi ceux qui priaient avaient-ils l'air de comprendre l'importance d'une profession de foi aussi solennelle.
Depuis longtemps déjà je fréquentais les Arabes, depuis longtemps j'assistais à des fêtes et à des réceptions de cette nature, mais je n'avais pas encore remarqué autant de franchise ni autant de détermination dans l'expression du dévouement des Arabes à notre gouvernement.
Je persistais à croire toutefois et les événements ne tardèrent pas à justifier mes prévisions, que la force serait toujours nécessaire pour maintenir les populations musulmanes de l'Algérie sous notre domination. Je reviens trop souvent peut-être sur cette nécessité, mais, en face des illusions que j'ai plus d'une fois constatées chez mes concitoyens et des systèmes qui me paraissent de nature à amener, à un moment donné, une terrible explosion de mécontentement chez les Arabes, je ne saurais trop répéter les paroles du maréchal
Bugeaud : « Soyons justes et cléments vis-à-vis des Arabes, occupons-nous de leur éducation, de leur bien-être ; admettons-les aux bienfaits de notre civilisation ( je l'entends prononcer emphatiquement cette phrase avec son fin sourire), mais restons toujours forts ! »