CHAPITRE LIV
Campagne de Dellys. — ^ Je conduis les chefs arabes à Paris.
Les événements du Maroc avaient, on s'en souvient, forcé le maréchal à accepter des tribus de la petite Kabylie une soumission qu'il prévoyait bien ne devoir pas être durable, car il n'avait pas exigé d'elles les garanties qu'il leur eût imposées s'il eût pu peser plus longtemps sur leur territoire. Ce qu'il avait prévu était arrivé : Ben Salem avait encore reparu chez les Missas, et, soutenu par un grand chef kabyle, Bel- Kassem Oulid-ou-Kassi, il avait opposé une terrible résistance à la colonne du général Comman, envoyé pour protéger les tribus que leurs intérêts rattachaient plus solidement à notre cause.
Au heu de prendre un repos qui lui était nécessaire après tant de fatigues, le maréchal partit, à la fin d'octobre, pour Dellys d'où, à la tête d'une petite armée composée des troupes du général Comman et de celles qu'il avait amenées d'Alger, il marcha contre les tribus kabyles dissidentes, qui occupaient de fortes positions à Aïn el Arbî et les mit en complète déroute.
Quand les tribus révoltées apprirent que le vainqueur d'Isly commandait en personne l'armée qui venait de leur
infliger un si terrible échec, elles furent terrifiées ; elles chassèrent Ben Salem de leur territoire et vinrent faire leur soumission. Le maréchal obtint des garanties sérieuses et rentra à Alger, après avoir organisé le grand aghalic de Taourga.
Cette campagne avait momentanément empêché le gouverneur général de profiter de la permission qu'il avait obtenue d'aller passer quelque temps en France ; mais on ne cessait de s'entretenir à son état-major des joies que promettait ce congé, tous les officiers attachés au maréchal devant l'accompagner et aller jouir avec lui des ovations que Jui réservait la France.
Quant à moi, je renonçais à un pareil bonheur, car je ne pouvais songer à me permettre les dépenses qu'entraînerait ce voyage, en face des engagements que j'avais contractés vis-à-vis des créanciers de mon père; mon devoir strict, et je le remplissais, m'ordonnait de verser entre leurs mains tout ce qui n'était pas absolument nécessaire à notre entretien.
Et cependant, en restant à Alger, je devais être forcément attaché à Tétat-major du général de Lamoricière, désigné pour faire l'intérim du maréchal. Certes, je comptais parmi les admirateurs du brillant général, et j'avais reçu plus d'une preuve de son estime et de sa bienveillance ; mais je ne pouvais supporter l'idée d'avoir à exprimer aux Arabes une autre pensée que celle de mon chef; idée fausse, amour-propre mal placé, j'en conviens; les vieux m'khaznis algériens (1) me comprendront.
Voulant donc échapper à cette situation, je demandai au maréchal de vouloir bien m'autoriser à aller demeurer auprès du chef kabyle, Ben Zaâmoum^ pendant le temps que
(1) Nom que se donnaient entre eux les anciens officiers s'occapant des affaires arabes.
durerait son congé. « Là, lui disais-je, je serai dans les meilleures conditions pour apprendre la langue kabyle et pour étudier les mœurs, les usages et le caractère de cette race. De cette façon, quand, à votre retour, vous entreprendrez la conquête de la grande Kabylie, j'aurai acquis des connaissances qui vous rendront mon concours aussi utile auprès des Kabyles qu'il l'a été auprès des Arabes. »
Cette proposition séduisit tout d'abord le maréchal, dont l'esprit était sans cesse préoccupé des moyens qui pouvaient concourir au succès de la grande mission que la France lui avait confiée, et, cherchant une combinaison qui pût faciliter ma mission sans compromettre ni ma sûreté personnelle, ni la dignité de mon caractère, il en parla à Rivet. L'amitié clairvoyante de mon excellent camarade devina les motifs qui m'avaient inspiré la proposition que je venais de faire au maréchal. Placé très haut dans son esprit et dans son cœur, Eivet se permettait quelquefois de faire aux idées de notre illustre patron une opposition aussi ferme que respectueuse. 11 hésita alors d'autant moins à prendre cette attitude qu'il s'agissait du camarade qu'il chérissait comme un frère. Il combattit d'abord mon projet en lui-même, puis il ajouta: « Comment, Monsieur le Maréchal, celui de nous tous qui vous a rendu les services les plus importants, celui qui a partagé avec nous dangera et fatigues , resterait seul exposé à de nouveaux dangers, à de nouvelles fatigues, tandis que nous irions en France prendre part aux ovations qui vous attendent et goûter joies et repos dans le sein de nos familles. Oh ! Monsieur leMaréchal, vous êtes trop bon, trop juste et vous aimez trop votre brave Roches pour favoriser un projet que sa délicatesse lui a suggéré, mais dont l'exécution, j'en suis certain, briserait son cœur (1). »
(1) C'est notre ami commun, le capitaine de Garraube, présent à
La question posée en ces termes était résolue. Ma proposition fut écartée, et il fut convenu que j'accompagnerais la smala du maréchal en France ; mais, en quelle qualité ?
Une circonstance fortuite fournit à mon chef bien-aimé l'occasion qu'il recherchait de me donner une nouvelle^ preuve de sa bienveillance.
M^"" le duc d'Aumale, pendant qu'il commandait la province de Constantine, avait eu la pensée d'envoyer en France quelques-uns des grands chefs arabes dont il avait éprouvé le courage et le dévouement ; en remettant son commandement au général Bedeau, Son Altesse lui avait même désigné les personnages qu'il jugeait dignes de cette faveur.
A notre retour à Alger, nous trouvâmes une dépêche du général Bedeau qui attirait l'attention du gouverneur général sur le désir manifesté par le prince au sujet de l'envoi en France des chefs de la province de Constantine.
« Voilà l'affaire de Roches, s'écria l'excellent maréchal, en remettant à Rivet la dépêche du général Bedeau ; c'est lui qui conduira les chefs arabes en France et il partira avec nous. »
Une proposition à cet effet fut soumise au ministre de la guerre, le maréchal Soult, qui , dans l'ordre de service qu'il m'adressa, spécifia que les chefs arabes dont les noms suivent seraient placés uniquement sous ma direction.
Voici la liste de ces chefs : le Icaïd AU ben Beha Ahmed, khahfa de Constantine, mort au service de la France;
Sid Lakhdar hen Ottani, kaïd de Setif, tué à l'ennemi;
Si Mohammed ben cherifel BourotiM, kaïd de Philippeville, tué à l'ennemi.
Sid Bou-Lakhrass ben Guêna, neveu de Ferhat surnommé le Serpent du désert, aujourd'hui encore khalifa de Biscara ;
l'entretien, qui me rendit compte de l'intervention de mon cher camarade.
Sid Mohammed hen Ahmed eî Mokrani^ fils du khalifa de Medjena(l);
Sid Ahmed ben Mohran, marabout, fidèle, mais sans importance ;
Si Mohammed Chedli, kadhi de Constant ine, mort dans l'exercice de ses fonctions;
Sid el ffadj Mehammsd El Kharroubi (2) , ancien secrétaire de l'Émir, mort sans jamais s'être rallié sincèrement à notre cause.
Le maréchal, son état-major, les chefs arabes et moi, nous embarquâmes, le 16 novembre, sur la frégate à vapeur le Montézuma, Nous assistâmes aux fêtes offertes au vainqueur d'Isly par la population de Marseille, où je me séparai de ma chère smala.
Avant de conduire les chefe arabes à Paris, je voulus leur faire visiter Toulon, Lyon, Besançon, Mulhouse, Strasbourg, Metz et Nancy. Oh ! que j'étais fier et heureux de leur montrer les imposants boulevards de notre belle France , ses magnifiques arsenaux, ses superbes vaisseaux, et ses soldats, et ses marins incomparables, toute cette puissance militaire, enfin, destinée à maintenir sa gloire et son prestige, et à protéger ses champs fertiles, son industrie et son commerce.
C'était la première fois que je voyais ces grandes choses, et des joies patriotiques inondaient mon âme ; aussi avec quelle
(1) Au 4 septembre, il était encore khalifa de la Medjana et commandeur de la Légion d'honneur. Lorsqu'il eut connaissance du décret de Crémieuxau sujet du désarmement des musulmans et de l'armement des Israélites, et quand il apprit que la population française d'Alger avait arraché ses épaulettes au général en chef , gouverneur par intérim de l'Algérie, il renvoya au ministre son brevet de khalifa, sa croix de commandeur et la solde qu'il venait de toucher, en lui écrivant : <i J'ai juré de servir le souverain de la France, mais je n'obéirai jamais à un juif. 2> — Il se mit & la tête de l'insurrection et se fit tuer à la première rencontre.
(2) Voici le chap. xxxvi. — Prise de la Smala.
orgueilleuse ôatisfaction ne répondaîs-je pas aux mille questions de mes Arabes qui, en face de la puissance des Français, se consolaient d'avoir été vaincus par eux et paraissaient fiers de servir leur sultan.
J'eus la conviction d'avoir atteint le but sérieux de ma mission dans cette première partie de mon voyage.
A PariSy comme dans les grandes cités que nous venions de visiter, nous fûmes accueillis avec autant de cordialité que de distinction. Chacun prenait à tâche de donner aux chefs arabes la plus haute opinion de la France et de ses habitants.
Que dire de l'impression produite sur eux par les témoignages de bienveillance qu'ils reçurent du roi, de sa famille, des ministres et des grands dignitaires de l'État I Le duc de Nemours, le prince de Joinville, le duc d'Aumale et le duc de Montpensier, aux côtés desquels ils avaient plus d'une fois combattu, voulurent les recevoir, chacun à leur tour. Quels palpitants souvenirs évoqués dans ces splendides réceptions! Que de sentiments chevaleresques, que de poésie dans le langage de mes Arabes ! Je dis toujours mes^ car je m'étais identifié avec eux et eux avec moi.
Si les occupations et les préoccupations de ma mission me l'avaient permis , j'aurais fait un livre du plus haut intérêt en me contentant simplement de rédiger, en leur laissant leur originalité, les impressions que me communiquaient, chaque soir, mes compagnons.
Une des plus vives et qu'ils m'exprimèrent dans des termes touchants, ce fut celle qu'ils éprouvèrent lorsque le roi leur fit l'honneur de les recevoir dans l'appartement privé, où se réunissaient chaque soir tous les membres de la famille royale. Leur admiration ne tarissait pas en parlant de la reine qu'ils avaient vue entourée des princesses ses filles et belles-filles, toutes occupées à coudre des vêtements pour les pauvres. Ils ne revenaient pas de la simplicité et de l'a-
mabilité de ces nobles femmes, épouses et filles de souverains, les interrogeant avec bienveillance sur leurs impressions et leur demandant des nouvelles de leurs femilles. Ils étaient également frappés de Tattitude tendre et respectueuse des princes vis-à-vis de leur auguste père.
Leurs yeux se mouillèrent de larmes, lorsque le fils du noble prince, qui s'était naguère illustré sous lem-s yeux et que Dieu avait prématurément ravi à l'amour de sa famille et de son pays, le jeune héritier de la couronne de France, le comte de Paris, leur fut présenté par la noble veuve, sa mère. Dirai-je les hautes marques de satisfaction dont m'honora le roi, et les témoignages de bienveillance que je reçus de la royale famille !
Je n'étais pas venu à Paris depuis 1840 ; je laisse donc à penser le bonheur que j'éprouvai à revoir ma tante, M™® Champagneux, dont la tendresse et le dévouement m'avaient arraché au désespoir. Avec quel empressement j'échappais aux occupations de ma vie officielle pour venir me retremper dans cette affection maternelle dirigée par l'intelligence la plus élevée ! Mes chefs arabes voulurent tous être présentés à ma mère adoptive. El Oualïâa (1) (la mère) est parmi les musulmans l'objet d'un respect tout particulier. «: La bénédiction de la mère ouvre la porte de la miséricorde divine, d disentils en baisant la maison de VOualida,
Avec quelle joie je revis mon cher abbé Véron, et l'abbé de la Bouillerie, mes amis de Rome, et tant d'autres excellents camarades !...
... L'heure de la séparation sonna au milieu des plus douces satisfactions du cœur et de l'esprit.
Le gouvernement venait de désigner le général comte de la Rue, pour procéder, avec un plénipotentiaire marocain,
(1) A Constantinople 'Talidéh" nom donné à la mère du Sultan.
à la délimitation de la frontière entre l'Algérie et le Maroc.
Le maréchal Bugeaud voulut que je fusse attaché au plénipotentiaire français. J'éprouvais toujours une vive répugnance à me séparer de mon chef, mais , en cette circonstance, je comprenais l'intérêt qu'il voyait à m'adjoindre à cette importante mission et je me gardai bien de témoigner la moindre hésitation.
Le ministre de la guerre daigna me consulter sur le choix de l'officier qui devait me remplacer auprès des chefs arabes. Je lui exprimai le profond regret que j'aurais de laisser à une autre direction que la mienne ces hommes dont l'attitude avait été jusqu'alors irréprochable ; « je doute même, osai-je dire au maréchal Soult, que ces braves gens consentent à se séparerdemoi,et je supplie Votre Excellence de les consulter à cet égard avant qu'ils puissent connaître mes sentiments personnels. »
Le maréchal Soult voulut bien condescendre à cette proposition. Mes braves chefs n'eurent pas un instant d'hésitation : « Nous sommes venus avec le fils de Eoches, il a caché ce qu'il y a de mal en nous pour ne montrer que le bien, nous voulons partir avec le fils de Boches. »
Le but que s'était proposé le gouvernement, en accédant à la proposition du dac d'Aumale, était atteint ; il fut donc convenu que j'accompagnerais mes pupilles jusqu'à Toulon, où ils s'embarqueraient pour Alger, et que de là je rejoindrais le général de la Eue à Port-Vendres.
Au moment de me séparer du maréchal Bugeaud et de mes camarades composant son état-major, je fus assailli par de tristes pressentiments. Je désirais, plus que jamais, la réalisation du projet qu'avait approuvé mon bien-aimé chef, de me faire entrer dans les rangs de l'armée, et je craignais vaguement que la mission qu'on venait de me confier ne vînt y apporter des obstacles. Je semblais lire dans l'avenir.