CHAPITRE LV
Bruits erronés sur nne prétendue rivalité entre le maréchal Bugeaud et le général de Lamoricière. — A propos d*une comparaison établie entre le maréchal Bugeaud et TÉmir.
Pendant mon séjour à Paris, la mission dont j'étais chargé auprès de mes chefs arabes me donnait accès à la cour et aux divers ministères, et me mettait en relations avec les plus hauts personnages delà société. J'avais à répondi^e à d'innombrables questions et j'en profitais pour rétablir l'exactitude de certains faits algériens complètement dénaturés et pour combattre bien des idées erronées. Grâce, sans doute, à la position que j'occupais auprès du maréchal Bugeaud, mes renseignements avaient une valeur exceptionnelle.
Ainsi, on semblait croire qu'il existait Un antagonisme entre le maréchal et ses lieutenants, on allait même jusqu'à attribuer au gouverneur général des sentiments de jalousie à l'égard du général de Lamoricière.
Il n'était pas possible de méconnaître plus étrangement le caractère du maréchal. Lui, jalouser ses lieutenants ! Des pensées si mesquines pouvaient-elles trouver accès dans son esprit élevé, si uniquement préoccupé du succès de la grande mission qui lui était confiée? Il identifiait, au contraire, l'œuvre de ses lieutenants avec la sienne, et était fier de leurs succès. Que de fois mes amis et moi ne lui avons-nous pas entendu répéter : « Sans la haute intelligence de Lamoricière et sans son incomparable activité, jamais nous n'aurions pu
occuper Mascara à l'époque où il s'y est installé, et la soumission des tribus de la province d*Oran eût été retardée de plus d'une année. »
En lisant, il y a quelque temps, l'ouvrage de M. Keller, le général de Lamaricière, j'ai été profondément affecté de la façon dont l'auteur apprécie les rôles respectifs du maréchal Bugeaud et de son lieutenant. Ces appréciations contrastent singulièrement avec les sentiments de respect, d'admiration même que l'illustre commandant de la province d'Oran professait pour son chef. Nous tous, vieux Algériens, qui avons connu Lamoricière, le plus populaire de nos preux de la guerre d'Afrique, nous pouvons affirmer que s'il revenait à la vie, il voudrait effacer les pages où on fait son éloge aux dépens du grand capitaine dont, mieux que personne, il reconnaissait l'indéniable supériorité.
Ce n'est point que la malveillance n'eût tenté souvent d'envenimer les rapports entre ces deux hommes éminents ; mais le commandant Pourichon, confident intime du maréchal, son pays y comme il l'appelait, et qu'il préférait à nous tous sans exciter notre jalousie, Fourichon, qui était en même temps l'ami sincère de Lamoricière, avait bien vite dissipé ces nuages passagers. Ce n'était pas seulement auprès de Lamoricière que notre cher camarade remplissait ce noble rôle de conciliation, car ils étaient nombreux, hélas ! les officieux qui croyaient se faire un mérite auprès du maréchal, en lui rapportant les paroles du général X... et du colonel Z... ! Le plus souvent, d'ailleurs, leur zèle malveillant venait se heurter contre la noblesse des sentiments du loyal guerrier et son impartialité, impartialité dont je tiens à donner un exemple entre mille.
Deux officiers, en Algérie, représentaient l'opinion républicaine, le colonel Cavaignac et le capitaine Charras.
Le maréchal était l'adversaire le plus militant d'un parti
dont ravènement, selon lui, porterait une fatale atteinte à la puissance et à la prospérité de la France. Eh bien, mettant de côté ses sympathies politiques, si vivement accentuées, non seulement il n'hésita jamais à faire valoir les services de ces deux officiers auprès du ministre de la guerre ; mais il exigea, pour ainsi dire, leur avancement par l'insistance qu'il mit à le demander.
Le maréchal Bugeaud était hostile à la République, et pourtant il était le type idéal du républicain, dans la plus haute signification du mot.
Il avait , en effet, les vertus caractéristiques que l'histoire attribue aux grands citoyens de l'époque glorieuse de la république romaine. Il avait un amour passionné de la chose publique ; il poussait jusqu'à la parcimonie le soin des deniers de l'État ; il méprisait le luxe et le bien-être ; il ne se laissait éblouir ni par les honneurs, ni par le rang, ni par la richesse; il n'estimait dans l'homme que sa valeur intrinsèque. Ses mœurs étaient pures.
Aujourd'hui, hélas ! nous pouvons'dire des républicains de cette sorte ce que la Fontaine disait des amis :
Bien n'est pins commun que le nom, Rien n'est plus rare que la chose.
Le maréchal jaloux de ses lieutenants ! lui, je le répète, qui en était fier parce qu'il les considérait à juste raison comme ses élèves!
Je me souviens, à ce sujet, de quelques-unes des appréciations que nous écoutions avidement durant nos soirées de bivac. C'était à la fin de 1843. « Je place très haut, nous disaitil, les talents militaires et administratifs de mes trois lieutenant préférés, Changamier, Lamoricière et Bedeau. Eh bien, si j'avais à faire le choix de mon successeur au gouvernement de l'Algérie, je n'hésiterais pas à désigner M»' le duc d'Aumale,
dans lequel se trouvent réunies les qualités qui constituent le chef d'année et Tadministrateur. Il a la décision prompte, le courage entraînant, le corps infatigable et Tamour du travail, le tout dirigé par une haute intelligence et nn fer me bon sens. »
« Joignez à cela le prestige dont l'entoure, aux yeux de tous et des Arabes surtout, son titre de fils du sultan de France, et vous aurez en lui le gouverneur qui fera de l'Algérie un royaume prospère.
« Maintenant, ajoutait-il, savez-vous quels sont, parmi les splendides colonels, tous appelés d'ailleurs à illustrer l'armée, les deux hommes qui à mes yeux ont l'étoffe des grands capitaines ? ce sont Saint- Arnaud et Montauban. :o
Puisque mes récits m'amènent au moment où je vais me séparer de mon chef bien-aimé, je crois opportun de dire quelques mots à propos d'une comparaison que j'ai entendu établir entre lui et Abd-el-Kader. Bien souvent de hauts personnages, en parlant devant moi de la lutte qu' Abd-el-Kader a soutenue contre le maréchal Bugeaud, prétendaient que l'Émir s'était montré supérieur à son adversaire.
« Le chef arabe, disaient-ils, sans armée régulière, sans places fortes, sans artillerie et sans trésor a, pendant six ans ( 1), tenu en échec le général français qui était à la tête d'une armée nombreuse et disciplinée et qui disposait d'un matériel de guerre formidable et d'inépuisables ressources. »
Pour tout homme ayant fait la guerre en Algérie et connaissant le pays et les populations musulmanes qui l'habitent, cette opinion, à l'aspect spécieux, est erronée.
Les sentiments d'affection, d'admiration même que m'a inspirés Abd-el-Kader et dont on a trouvé l'expression dans le premier volume de mes récits, consacré, en grande partie, à tracer l'épopée du fils de Mahhi-ed-Din, depuis son appari-
(1) De 1841 à 1847.
tion en 1832 jusqu'à la rupture du traité de la Tafna en 1839, ces Bentiments, dis-je, me permettent, sans que je puisse être taxé de malveillance, de réduire à sa juste valeur Faction militaire de Tillustre Émir dans la lutte qu'il a soutenue contre le maréchal Bugeaud.
C'est précisément l'impossibilité où se trouvait Abd-el- Kader d'opposer à son ennemi les moyens de défense employés dans les guerres entre nations civilisées, armées régulières, places fortes, arsenaux, etc., qui lui a facilité les moyens de prolonger cette lutte.
Onpeut,en effet, terminer une guerre et assurer la conquête d'un pays en remportant une grande victoire sur ses armées ou en s'emparant de ses places fortes, de ses arsenaux et de ses villes manufacturières.
Mais comment livrer une grande bataille à un adversaire se dérobant sans cesse, et comment atteindre les intérêts matériels d'un peuple ne possédant ni capitale, ni places fortes, ni centres industriels et qui, essentiellement nomade, fait le vide devant ses agresseurs ?
Telle était la tactique de l'Émir ; instruit de nos moindres mouvements, de nos projets même, par les milliers de musulmans dévoués à sa cause, il était constamment sur ses gardes.
Ses khalifas, à la tête des contingents de leurs provinces, arrivaient sur le territoire que nous nous préparions à envahir, forçaient les populations à émigrer et harcelaient nos colonnes. Tentions-nous de les poursuivre? Fantassins et cavaliers connaissant, suivant leur expression, jusqu'aux pierres de leur pays, disparaissaient comme par enchantement.
Partout Abd-el-Kader et ses partisans étaient accueillis , hébergés et renseignés; partout nous étions reçus à coups de fusil, et, quand à bout de vivres, nous étions forcés de revenir
à nos bases d'opération, des nuées d'Arabes semaient snr nos arrière-gardes, et nous poursuivaient jusque dans nos lignes. L'Émir, alors, proclamait que ses troupes venaient de remporter une grande victoire sur les Français !
On a beaucoup vanté les mouvements stratégiques d'Abdel-Kader. Mais ces opérations militaires, si justement admirées quand il s'agit de transporter à de grandes distances des armées avec leur matériel et leurs impedimenta, n'offraient aucune difficulté à Abd-el-Kader.
Ce n'était rien pour lui, en effet, de parcourir 50 lieues en 24 heures, accompagné de sa cavalerie régulière qui suffisait pour rassembler les contingents de la contrée où il voulait opérer ? Ainsi, menaçant aujourd'hui la plaine de la Mitidja à la tête des contingents des Isser, des Amraoua, du Sebaou et de Test de Tittery, demain il pouvait apparaître dans la vallée de la Mina et du Chélif entraînant avec lui les goum des Flittas et de l'Ouaransenis.
En opérant ces mouvements , il n'avait jamais à se préoccuper des vivres de ses troupes régulièi-es et irrégulières, chaque homme pouvant emporter avec lui, sous forme de rouina (1) des vivres pour plus de huit jours, et les cavaliers trouvant de l'orge pour leurs chevaux dans les silos dont ils connaissent partout la situation.
En pareilles conditions, on conçoit avec quelle rapidité Abd-el-Kader se rendait d'une province dans une autre. Connaissant exactement la position de toutes nos colonnes, il pouvait passer et repasser entre elles sans qu'elles pussent s'en douter, de sorte que lorsque nos généraux croyaient l'Émir devant eux, ils apprenaient tout d'un coup qu'il ghaziait des tribus soumises, ou menaçait nos étabhssements à vingt ou trente lieues en arrière.
(1) Voir tome !«', page 181.
Quelles difficultés, au contraire, s^opposaient à la marche de nos troupes, obligées de traîner après elles d^immenses convois à travers des pays inconnns et difficiles, exposées aux intempéries d^un climat meurtrier et harcelées sans cesse par un ennemi, pour ainsi dire, invisible !
C'est en suivant, pas à pas, les péripéties de cette grande lutte qu'on peut apprécier impartialement les mérites respectifs des deux illustres adversaires qui l'ont soutenue (1), et qu'on peut résumer ainsi :
Au maréchal U génie militaire et toutes Us qualités du grand capitaine; à Abd^l-Kader Vinvincidle ténacité et V indomptable énergie d'un héros de la foi et du patriotisme.
(1) Plus d'une fois déjà j'ai cité l'ouyrage important dans lequel M. le comte d'Ideville fait revivre le maréchal Bugeaud. C'est dans ce beau livre que nos lecteurs jugeront le grand œuvre du conquérant de l'Algérie.
CHAPITKE LVI.
Jugements portés par deux personnages musulmans sur Abd-el-Eader.
Le court parallèle, établi dans le chapitre précédent, entre le maréchal Bugeaud et l'Emir, me rappelle la façon dont deux hauts personnages musulmans appréciaient, devant moi, le rôle joué par Abd-el-Kader en Algérie.
En relatant ici les jugements diamétralement opposés que portaient mes deux amis sur l'Émir, je commets un anachronisme, puisque je ne les ai entendu énoncer que vingt ans après la grande lutte soutenue par cet illustre champion de l'islamisme ; mais j'ai pensé que mes lecteurs trouveraient dans ces appréciations si diverses l'explication de certains faits et de certaines situations que j'aurai à raconter dans la suite de cet ouvrage. Il est bien entendu que je laisse à chacun d'eux l'entière responsabilité de ses opinions.
Sidi Abdallah (1), chérif et marabout, affilié à la confrérie de Sidi-Mohammedel Tedjini, avait fait plus d'un pèlerinage à la Mecque et avait été accueilli avec distinction par les ulémas des plus célèbres universités de l'Orient. Il avait lu tous les ouvi'ages des philosophes grecs traduits en arabe et , tout en restant fervent musulman , il avait adouci, par l'étude de la philosophie, ce que la doctrine de l'islamisme a d'exclusif et d'intolérant. Des circonstances qu'il serait inutile de rapporter avaient établi une grande intimité entre ce person-
(1) Sidi-AbdaUah, originaire de Tlemcen, était venu habiter Tunis et avait réclamé la protection du représentant de la France.
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nage et moi, tandis que je représentais la France à Tunis. Dans cette intimité était également admis le chérif marocain dont on lira plus loin le jugement.
c Quand nos ancêtres furent chassés d^Espagne, me dit un jour mon philosophe tunisien, et lorsque le padisha de Stamboul vit anéantir ses armées par le sabre de Yoan Soubski (1)9 Dieu permit la décadence de Tlslam. Depuis cette fatale époque, notre faiblesse s^est accentuée en raison des progrès delà puissance des chrétiens et, dès lors, tout homme sensé a compris que le devoir des princes musulmans était désormais de vivre en paix avec les nations chrétiennes. Aussi n'ai- je jamais cessé de blâmer hautement la guerre soutenue par Abd-el-Kader contre les Français.
« Et à ce propos, ajouta-t-il, voici une circonstance qui me revient à la mémoire :
« Bien avant la prise d'Alger par les Français, j'étais l'ami de Sidi Mahhi-ed-Din (2) . A son retour de la Mecque, en l'an 1237 de l'hégire (1822) , il me présenta son jeune fils Abd-el-Kader, dont l'intelligence précoce avait tellement frappé le descendant vénéré du grand marabout de Baghdad, Sidi AM-el-Kader-eî-DjUani, qu'il lui avait prédit de grandes destinées (3). D'autres ulémas des lieux saints avaient, diton, remarqué en cet enfant les signes précurseurs de la souveraineté, de telle sorte que Sidi Mahhi-ed-Din, dont la perspicacité n'égalait pas la foi, ne laissait échapper aucune occasion de redire à tous les Arabes les prédictions du marabout de Baghdad et des chérif s de la Mecque. L'excellent homme avait plusieurs fils, un seul était l'objet de ses préoccupations et de ses ambitieuses espérances.
(1) Jean Sobieski.
(2) Père d' Abd-el-Kader.
(d) Lors du voyage de Sidi Mahhi-ed-Bin à la Mecque et à Baghdad. Voir tome I®', page 141.
« Cette admiration outrée m'inspira tout d'abord des craintes, et je crus devoir attirer l'attention de mon ami sur ses conséquences. Dans ce but, un soir que j'étais sous la tente et que je causais intimement avec lui et sa femme Lella Zohra, ma tante maternelle, je leur racontai l'apologue suivant :
a: Un chakal et sa femme ( c'était à l'époque où les bétes « parlaient) avaient plusieurs enfants doux et vertueux qui <i marchaient modestement sur les traces de leurs ancêtres ; d mais ils ne suffisaient pas à leur bonheur, et Dieu écoutant € leurs vœux, leur accorda un petit chakal dont la peau était a mouchetée de blanc; à mesure qu'il grandissait il devenait « plus joli et plus gracieux. Le père et la mère, fiers d'un si s bel enfant, le montraient avec orgueil à tous leurs voisins. € La réputation de beauté et d'intelligence du petit chakal « moucheté (1) s'étendait au loin et arriva aux oreilles d'un a chasseur intrépide, qui, suivi de sa meute ^ força la de- € meure du père et de la mère, les tua ainsi que leurs autres c enfants et s'empara du chakal moucheté, i»
a: Sidi Mahhi-ed-Din et Lella Zohra s'amusèrent de mon apologue, mais n'en comprirent pas le sens. Hélas ! Dieu m'avait pourtant soulevé un coin du voile qui cache l'avenir aux yeux de ses créatures ! Tu sais comment le saint marabout de Gheris fit proclamer son fils Abd-el-Kader sultan des Arabes et quelle guerre terrible s'ensuivit. Dieu, jetant un regard de miséricorde sur les musulmans de l'Algérie, inspira aux Français le désir de la paix. L'observation fidèle des conditions du traité conclu à la Taf na eût permis à Abd-el-Kader d'accompHr la mission qu'il avait reçue de Dieu, disaitil, de régénérer le peuple arabe, abruti par la domination des Turcs. Mais lorsque Dieu veut perdre un prince, il lui ôte la vue de la raison. Le fils de Mahhi-ed-Din, aveuglé par
(1) Dhib el mezarkat.
l'orgueil, lui, hier encore humble taleb de Zaouïa, se crut assez fort pour lutter contre le souverain de la plus puissante nation des chrétiens^ et il entraîna de nouveau les musulmans dans une guerre qui, pendant huit (1) aimées, a porté la désolation et la mort au milieu de populations inoffensives. Et il appelait cette guerre él DjHwd (la guerre sainte) , et il prenait le titre de Moudjehad fi Sébil illah (2) ! Non, une guerre dont l'issue doit évidemment amener la ruine de celui qui l'entreprend, n'est pas le Djihad commandé par Dieu ; non, il ne combat pas dans les voies de Dieu celui qui entraîne ses peuples à de pareilles catastrophes.
« Le Prophète nous l'a dit : « Sachez vous soumettre à « celui qui vous a vaincus, jusqu'à ce que Dieu vous redonne « la victoire. »
« Non, je le répète, le fils de Mahhi-ed-Din n'a pas marché dans les voies du Seigneur.
« Et quelle a été sa conduite vis-à-vis du sultan du Maroc, qui l'avait accueilli comme un père accueille son fils ? N'a-t-il pas soulevé contre lui ses propres sujets et attiré sur son empire les désastres de la guerre ?
« Puis, après avoir causé la mort et la ruine des musulmans qu'il voulait régénérer, il est allé implorer la générosité des chrétiens qu'il avait combattus, et voilà qu'il jouit paisiblement de toutes les douceurs de l'existence !
« Et pourtant (ô Seigneur, qui peut sonder le mystère de tes décrets ?) ce n'est pas sur Abd-el-Kaderque s'appesantissent les châtiments, c'est sur ceux auprès desquels il a trouvé un abri. Vois-le, en effet : après avoir couvert de feu et de sang tout le royaume d'Alger, il se réfugie au Maroc. La guerre désole aussitôt cet empire (3).
(1) De 1839 (rupture du traité de la Tafna) à fin 1847 (sa reddition).
(2) Le guerrier saint dans les voies du Seigneur.
« Au moment où il pose le pied sur la terre de France, la révolution y éclate et le Roi dont le fils lui a donné Yaman, est renversé du trône de ses aïeux (1).
« Il est envoyé à Brousse ; à peine y est-il installé que la ville est bouleversée par un tremblement de terre (2).
« Il choisit enfin Damas pour sa résidence, et tu viens toi même denous annoncer le massacre des chrétiens en Syrie (3).
« Que Dieu nous fasse miséricorde et préserve l'Islam des hommes orgueilleux qui , sous le prétexte d'accomplir une mission divine, attirent sur les fils d'Adam l'horrible fléau de la guerre !
« Pourquoi mes vieux amis Sidi Mahhi-ed-Din et Lella Zohra n'ont-ils pas compris l'apologue du dhib el mezarJcat ? (le chakal moucheté) ? »
Voici maintenant l'opinion de l'autre personnage, Mouley Ahmed, originaire du Maroc, où il avait étudié à l'université de Fez et qui, établi à Tunis depuis de longues années, y jouissait d'une grande réputation de science et de sainteté. Il était affilié à la grande confrérie de Sidi Abd-el-Kader el Djilani, de Baghdad. J'avais assisté mainte fois aux discussions qui naissaient entre mes deux amis quand la conversation tombait sur Abd-el-Kader. C'est donc aux accusations de Sidi Abdallah chérif, que répondait l'uléma marocain en faisant le panégyrique d' Abd-el-Kader.
« Dieu, me disait-il, a permis plusieurs rencontres entre moi, humble serviteur de Dieu, et Sidi el Hadj Abd-el-Kader ben Mahhi-ed-Din; je compte en outre, au nombre de mes amis, plusieurs des personnages qui ont combattu à ses côtés. Je l'ai suivi attentivement durant sa noble existence et j'ai la conviction intime que jamais, dans aucun de ses actes, il
ne s'est laissé guider par un sentiment d'orgueil ou d'intérêt personnel. Jamais il n'a affecté de recevoir de Dieu des inspirations miraculeuses. Ses inspirations, il les a puisées dans le Coran, dans les hadith de notre prophète et dans les plus illustres commentateurs de l'islamisme. En comparant les musulmans d'aujourd'hui aux musulmans des siècles glorieux de l'Islam, dont personne mieux que lui ne connaît l'histoire, il a eu honte de leur dégénérescence et a senti dans son cœur une foi assez ardente pour réveiller celle de ses coreligionnaires. Dieu ne lui offrait-il pas d'ailleurs l'occasion la plus favorable de secouer l'indifférence religieuse des Arabes, en permettant que leur patrie fût envahie par les chrétiens ? Et n'est-ce pas dans le djihad (la guerre sainte) que les musulmans peuvent raviver leur foi ? Quand il s'agit de défendre sa religion, sa famille et son pays, doit-on songer au nombre et à la force de l'ennemi qui les menace, et aux funestes conséquences de la guerre ? Ne doit-on pas combattre jusqu'à la mort, quand cette mort est mille fois préférable à une vie passée dans l'irréligion et l'esclavage ? Voilà la pensée qui a dirigé les actes d' Abd-el-Eader, et à sa voix les musulmans se sont réveillés et ont combattu le combat de Dieu. Abd-el-Kader s'est-il jamais soustrait aux dangers, aux fatigues et aux privations auxquels étaient soumis ceux qu'il entraînait à la guerre sainte ? Ne donnait-il pas l'exemple du courage et de la résignation ?
« Il soutenait, dit Sidi Abdallah, une lutte dont l'issue fatale était certaine, mais l'homme peut-il se permettre de prévoir les desseins de Dieu ? Ne lisons-nous pas dans son livre : « Le moucheron peut aveugler le lion. » « La vic- « toirene vient que de Dieu »? — Il marchait dans la voie tracée par le Seigneur, et lui abandonnait le soin de sa destinée. S'il eût pris en considération le bien-être éphémère des populations musulmanes, il eût compromis leur salut
éternel^ il eût déserté la cause de Dieu dont il s'était fait le défenseur. Or qui abandonne Dieu est abandonné par Dieu. Gloire au fils de Mahhi ed Din dans ce monde et dans Tantre !
€ Sais-tu pourquoi certains musulmans condamnent la conduite d'Abd-el-Kader ? c'est qu'elle établit un contraste qui les blesse entre son désintéressement et leur avarice , entre son mépris du repos et du bien-être et leur amour de l'oisiveté et du luxe , entre la ferveur de ses croyances et la torpeur de leur foi!
« Sidi Abdallah reproche à Abd-el-Kader sa conduite vis-àvis le sultan de Maroc. Ah ! mon cœur se trouble à la vision que met devant mes yeux ce douloureux souvenir ! Je vois apparaître devant le trône de T Étemel ce sultan que j'ai servi et appris à respecter, et j'entends une voix formidable qui lui crie :
a: Va, loin de ïa présence de Dieu, toi descendant du Fro- « pMte, toi le souverain d'un vaste empire musulman dont « tu laisses engourdir la foi! Va suUr le châtiment du crime « que tu as commis en f alliant aux infidèles contre le vrai ce croyant qui marchait dans mes voies. » Et je vois, en même temps, lefiU de Mahhi-ed-Bin, entoure dune lumière divine et montant au septième ciel, soutenu par Sidna Oehril (1). »
En parlant ainsi, mon fervent interlocuteur semblait luimême transporté aux régions éthérées.
Puis, il continua :
« Quand il a demandél'aman aux Français, Abd-el-Kader, tout en rendant hommage à l'ennemi qui l'a vaincu, n'a songé qu'à sa famille et à ses compagnons. C'est pour assurer l'existence des nombreux musulmans rassemblés autour de leur ancien maître qu'il a accepté les dons de la France, et il
(1) L'ange G-abriel«
suit la loi de Dieu en restant fidèle à la parole de soumission qu'il a donnée à son souverain.
« Les malheurs qui ont atteint les pays où il s'est successivement réfugié prouvent que la bénédiction de Dieu le protège contre les fléaux qu'il envoie à ses ennemis. Que Dieu nous fasse participer à ses mérites ! y>
Des deux jugements qui précèdent, lequel représente l'opinion de la majorité du monde musulman ?
Les populations algériennes qui ont été constamment victimes de la lutte acharnée soutenue par l'Émir contre la France, partagent, en grande partie, les idées du marabout philosophe Sidi Abdallah. Telle doit être également l'opinion des Princes musulmans dont le luxe, les mœurs déréglées et l'indifférence religieuse, offraient, au détriment de leur considération parmi leurs sujets, un contraste si frappant avec la simplicité, les mœurs austères et la foi ardente du Moudjehed (guerrier saint), mais, à part ces exceptions tous les musulmans répandus sur la surface du globe sont animés, à l'égard du fils de Mahhi-ed-Din, des sentiments d'admiration que m'exprimait le chérif marocain.
L'histoire confirmera, je l'espère, le jugement que je porte, à la fin du chapitre précédent, sur l'illustre adversaire du maréchal Bugeaud en plaçant Abd-el-Kader au rang des héros qui ont combattu pour ce que les hommes ont de plus sacré : la foi et la patrie.