‹ Trente-deux ans à travers l'IslamChapitre 57 sur 63 · CHAPITRE LVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVII

Délimitation de la frontière du Maroc.

Dans les premiers jours de f évi'ier, le général comte de la Eue, son aide de camp le capitaine Pourcet et moi arrivions à Oran, d'où nous repartîmes immédiatement pour Tlemcen. Là, nous trouvâmes le général de Lamoricière, qui avait préparé un travail sur les limites établies entre l'empire du Maroc et la régence d'Alger sous la domination des Turcs.

Le tracé de cette limite avait été fait avec Thabileté et l'exactitude consciencieuse du commandant de Martimprey, chef du service topographique, qui non seulement avait consulté les documents conservés dans les archives des Turcs, mais avait contrôlé ces documents en interrogeant tous les kaïds et cheikhs des tribus algériennes limitrophes. Sidi Hammedi Sakkal, ancien gouverneur de Tlemcen, et les vieux chefs coulouglis avaient corroboré de leur témoignage l'exactitude des limites tracées par le commandant, sous la haute direction du général de Lamoricière.

Ces limites étaient indiquées sur une magnifique carte au cent millième. J'inscrivis moi-même en arabe tous les noms des tribus, des montagnes, des rivières, etc.

Le général de Lamoricière fit mettre sous mes yeux les documents relatifs aux frontières du Maroc trouvés dans les archives turques. Il exigea que j'interrogeasse de nouveau les chefe indigènes qui avaient fourni les renseignements au

commandant de Martimprey et me fit subir ensuite un examen sévère afin de bien s'assurer que je possédais tous les éléments nécessaires pour pouvoir traiter, en connaissance de cause, la question de la délimitation. ^ Maintenant, dit-il au général de la Rue, que Eoches connaît la frontière et qu'il est convaincu de l'exactitude scrupuleuse de notre tracé, c'està-dire des limites fixées par les Turcs, lui seul pourra faire passer cette conviction dans l'esprit des agents de l'empereur. Laissons-le donc employer les moyens de persuasion qu'il croira les plus efficaces ; je l'ai vu à l'œuvre et je réponds du succès. 3>

Le général de la Eue voulut bien partager l'opinion bienveillante du général de Lamoricière et je me rendis seul à Oudjda où venaient d'arriver les plénipotentiaires marocains Sid Ahmida Ben- Ali et Sid Ahmed Ben-el-Khadir. Une lettre du général de la Rue m'accréditait auprès d'eux, à l'effet de poser les bases de la négociation, et de préparer la rédaction des articles du traité.

J'étais muni du tracé de la frontière et des documents Turcs qui en constataient l'exactitude. J'avais en outre, entre mes mains un projet de traité adopté par le plénipotentiaire français et par le général commandant la province d'Oran.

L'habileté (terme euphémique) des diplomates marocains me causait de vives appréhensions ; heureusement j'avais trouvé de précieux enseignements dans mes relations avec les agents de l'empereur durant la campagne d'Isly et dans la correspondance même de ce souverain avec son fils ; grâce à cette étude préalable, je pus me tenir en garde contre mes adversaires maugrebins qui savent mentir avec une amabihté et une apparente franchise inimaginables.

Après quatre longues journées, je leur avais fait admettre l'exactitude du tracé du commandant de Martimprey et je

rapportais au général de. la Rue une note, paraphée par les deux plénipotentiaires marocains, établissant succinctement les bases de la négociation.

Le projet de traité de délimitation fut rédigé par le général de la Eue, qui cédant aux instances du général de Lamoricière, y joignit un projet de convention destinée à régler les rapports commerciaux entre la France et le Maroc par la frontière de terre.

Il s'aboucha alors avec les plénipotentiaires marocains, et après plusieurs entrevues le traité et la convention commerciale furent définitivement rédigés et signés, le 18 mars 1845, au poste de Lella Maghmïa.

Chacun des plénipotentiaires prit l'engagement de soumettre le plus tôt possible à la ratification de son souverain, l'exemplaire du traité resté entre ses mains, et on se sépara après un échange cordial de félicitations qui, de notre part, furent accompagnées de superbes cadeaux. Suivant leur habitude, les envoyés marocains nous offrirent d'assez médiocres chevaux.

Le général de la Rue me chargea d'emporter à Paris le traité de délimitation.

L'esprit prudent et sagace du roi semblait prévoir que la convention commerciale donnerait lieu à de sérieuses difficultés et il hésitait à la ratifier. Sa Majesté ne céda que devant les instances pressantes du maréchal Soult, qui défendait l'œuvre de ses généraux.

Enfin, après vingt jours d'attente, le traité ratifié me fut remis et je l'apportai au général plénipotentiaire, qui m'attendait à Alger.

Nous partîmes le jour même et nous arrivâmes à Oran le 12 mai 1845 ; là, nous apprîmes de mauvaises nouvelles ; l'empereur du Maroc refusait de ratifier le traité de délimitation.

Le plénipotentiaire français eût compromis la dignité de son caractère en s'exposant à recevoir lui-même nn pareil refus ; il se décida donc à m'envoyer seul à Tanger, où j'arrivai le 16.

Voici ce que je lui écrivais le 17.

« Mon Général,

€ Les ratifications de notre Sultan se sont fait trop attendre ; pendant les deux longs mois qui se sont écoulés depuis la signature du traité de Lella Maghrnia, les clauses en ont été ébruitées ; des personnes, maladroitement bienveillantes, ont énuméré les avantages que nous avons obtenus ; la convention commerciale surtout a éveillé de terribles méfiances, qui ont eu le temps de se Mre sentir à la cour de Fez ; l'agent anglais a d'autant plus effrayé le pauvre Mouley Abd-er- Rahman qu'il s'est lui-même exagéré la portée de cette convention.

« De son côté, Abd-el-Kader comprenant les conséquences d'un traité qui fixe une limite précise, assure à la France des droits de souveraineté méconnus jusqu'à ce jour, et lui donne même le droit de pénétrer dans le désert marocain pour y poursuivre ses sujets rebelles ou ceux qui lui donneraient asile, Abd-el-Kader, dis-je, a expédié auprès des amis qu'il compte à la cour de Fez, des émissaires chargés de remettre à l'empereur une adresse où toutes les tribus marocaines limitrophes de l'Algérie protestent contre le traité.

« D'après cefactum, les Français auraient usé de moyens d'intimidation et de corruption vis-à-vis des plénipotentiaires marocains pour leur faire accepter des conditions portant les plus graves atteintes à la dignité et aux intérêts de l'islamisme.

« Ces malheureux plénipotentiaires, qui ont au contraire

manifesté dans les négociations autant d^habileté que de patriotisme, ont été désavoués et chargés de fers ; les présents que nous leur avions offerts ont été renvoyés, et l'empereur vient d'écrire à notre représentant à Tanger qu'il refuse absolument de ratifier un traité blessant pour sa dignité souveraine et lésant les intérêts de ses sujets.

m II ajoute que ce traité a été imposé à ses agents par des moyens que doit désavouer un gouvernement qui se respecte, et, par conséquent, il demande la nomination d'autres plénipotentiaires chargés de procéder à une nouvelle délimitation avec interdiction formelle d'y insérer auciyi article relatif au commerce.

« Et figurez- vous, mon Général, que la lettre de l'empereur est rédigée avec tant de finesse, ses plaintes sont formulées avec un tel accent de vérité et le rôle du général de Lamoricière ayant soi-disant fait ra^prprocher son armée du lieu de la conférence^ y apparaît avec tant d'habileté, que notre représentant, agent très distingué du reste, mais arrivé depuis deux mois au Maroc, n'était pas éloigné de s'apitoyer sur le sort de cet infortuné souverain l

ce Ainsi neuf mois sont à peine écoulés depuis le traité que nous avons généreusement accordé à Mouley Abd-er-Rahman, dont nous venions de battre les armées et démanteler les forts, et voilà qu'il refuse de ratifier une des clauses de ce traité et se permet de porter des accusations mensongères contre les plénipotentiaires du Roi !

« Vous comprenez, mon Général, l'effet qu'ont produit ces insolentes prétentions sur la fibre de l'interprète du maréchal Bugeaud, qui a assisté à la bataille d'Isly et qui a lu la correspondance de l'empereur du Maroc avec son fils I

« J'avoue, et jem'enrepens, que j'ai prof ondément scandalisé notre chargé d'affaires à Tanger en tenant un langage peu diplomatique à l'égard de Sa Majesté chériftenne.

Mais il ne s^agissait pas de m'indigner, il &llait trouver nn moyen de conjurer les fatales conséquences que ne manque* rait pas d'amener le refus de Tempereur*

« Je savais que M*^' le prince de Joinville avait eu beaucoup à se louer du concours de M. Giacomo de Martine, consul général de Naples au Maroc. Je me présentai donc à lui sous les auspices de M. Decaze, duc de Gliicksberg, un des signataires du traité de Tanger. C'est un jeune honmie sympathique, spirituel et dont j'admire l'intelligence (1). J'ai passé la nuit entière à l'écouter et à prendre des notes. Il connaît son Maroc, comme je connais mon Algérie.

« Il est certain que l'obstacle le plus sérieux qui s'oppose à la ratification du traité de délimitation, c'est la convention commerciale, convention qui produirait d'ailleurs des résultats tout à fait opposés à ceux que nous nous proposions d'obtenir.

« Vous allez vous en convaincre :

« Notre convention stipule la liberté entière du commerce sur toute la frontière entre l'Algérie et le Maroc jwir voie de terre.

« L'Espagne, comme toutes les autres puissances qui ont conclu des traités avec le Maroc, a droit à tous les avantages accordés à l'une d'elles ; or, comme elle possède quatre prestdios sur la côte marocaine, elle est en droit de réclamer la liberté du commerce par voie de terre. Cette prétention, parfaitement fondée d'après la lettre même des traités, serait appuyée par l'Angleterre dans le cas où notre convention commerciale serait ratifiée et les presidios espagnols deviendraient autant à^emporiums par lesquels les marchandises anglaises inonderaient le Maroc sans payer de droits.

(1) M. Giacomo de Martino a été depuis ministre du roi de Naples et, jusqu'à la fin de son règne, il n'a cessé de donner à cet infortuné souverain des preuves éclatantes de sa fidélité et de son dérouement.

Les intérêts de l'empereur et les nôtres seraient donc également lésés. Le roi avait raison de refuser ses ratifications à notre petit traité de commerce dont nous étions si fiers ! Et vraiment, si nous, militaires, qui n'avons envisagé la question qu'au point de vue des intérêts de l'Algérie, sommes pardonnables d'avoir fait cette convention, je ne comprends pas que les ministres en aient imposé au roi la ratification.

<r Vous connaissez mes tendances optimistes, mon Général, et vous avez raison de les combattre, eh bien, je suis incorrigible ; au lieu de m'affliger je me suis réjoui du refus que l'empereur oppose à une convention dont vous entrevoyez maintenant avec moi les funestes conséquences.

« Il n'y a pas à hésiter, il faut annuler cette annexe à notre traité : mais je ne me dissimule pas la gravité de cette détermination que vous seul pouvez prendre, mon Général. Je me suis toutefois permis, afin de faciliter notre évolution, de répandre le bruit que le roi a ratifié le traité de délimitation, mais a refusé sa sanction à la convention commerciale. Notre chargé d'affaires m'a promis de ne pas démentir ce bruit.

Si vous prenez cette résolution, très grave, je le répète, mais que commandent les circonstances et à laquelle le moindre retard, la moindre hésitation enlèveraient son efficacité, je me rendrai immédiatement auprès du pacha de Larache, Bou- Selham Ben- Ali, chargé de traiter avec les chrétiens et qu'on décore du titre pompeux de ministre des affaires étrangères. Je vous écris à bord du Titan et vous prie de me le réexpé- -dier sans retard. Il y a péril en la demeure.

(n Agréez, etc. »

Le général de la Eue, après avoir conféré avec le général de Lamoricière, prit la grande résolution de déclarer au gouvernement marocain que le roi avait refiisé de ratifier la convention commerciale, se réservant de reprendre cette négociation lors de la revision des traités. Il m'adressa des

instructions précises à cet égard et m'accrédita auprès de notre représentant à Tanger, qui devait lui-même m'accréditer auprès de Bou-Selham. Le général, dont la responsabilité était seule engagée, me recommanda circonspection et prudence ; il était bien entendu, d'ailleurs, que mon rôle se bornait à négocier, lui seul se réservant de conclure.

Je me. rendis immédiatement auprès du pacha de Larache auquel je remis une lettre d'un mokaddem de la confrérie de Moulay Taiéb (1) que j'avais eu la chance de rencontrer à Tanger. Cette lettre, où le disciple du grand saint de Ouazzan parlait des services que j'avais rendus aux musulmans de r Algérie, me valut un accueil exceptionnel.

Avant d'aller plus loin, il est nécessaire de donner quelques explications sur la position du pacha de Larache. Durant les difficultés qu'avait soulevées le séjour d'Abd-el-Kader au Maroc et lors des événements de la frontière, Bou-Selham Ben- Ali s'était toujours montré partisan des mesures pacifiques, et c'était lui que l'empereur avait choisi pour négocier et signer le traité de Tanger. En un mot, il représentait au Maroc le parti de la paix et jouissait par cela même d'un grand crédit auprès de son pacifique souverain.

Ben-Driss, premier secrétaire de l'empereur, c'est-à-dire son premier ministre, avait, disait-on, poussé à la guerre. De là une rivahté secrète entre les deux personnages ; on comprend dès lors que pour conserver sa faveur auprès de l'empereur, Bou-Selham avait tout intérêt à maintenir la paix ; aussi après trois ou quatre conférences, je pus, sans il-

(1) Les lecteurs n'ont pas oublié les relations que j'avais entretenues et que j'entretenais encore avec les membres de cette grande confrérie, dont j'avais rencontré les mokaddem à Kaïrouan, au Caire et à Taïf. Ils se souviennent également de l'accueil favorable fait par le grand marabout de Ouazzan Mouley-el-Aârbi cherif, cousin de l'empereur, à la lettre que je lui adressais au sujet des marabouts des Bess-hess de l'Ouaransenis. (Voir le chapitre xxxix Beni-Ouragh.)

lusîon, acquérir la certitude que j'aTaîs en lui bien plutôt un allié qu'un adversaire.

Il ne me fut pas difficile, d'ailleurs, de le convaincre de la Êiusseté des bruits répandus relativement à la pression que nous aurions exercée sur les plénipotentiaires marocains , et, documents en main, je lui démontrai l'exactitude du tracé de la frontière.

D'après son conseil, je copiai les documents que j'avais mis sous ses yeux, je rédigeai une note dans laquelle je réunis tous les arguments qui m'avaient servi à le persuader et j'annexai ces pièces à une lettre que je lui adressais à luimême comme ministre des affaires étrangères, et par laquelle je lui faisais comprendre l'urgence d'une réponse prompte et explicite.

Bou-Selham me promit de recommander ma note et ma lettre à l'attention de l'empereur son maître.

Au bout dehuit jours, je reçus à Tanger, où j'étais allé l'attendre, une lettre de Ben-Driss au général de la Eue, lui annonçant que l'empereur consentait à ratifier le traité de délimitation moyennant qmlques légères modifications. Je me rendis aussitôt àLarache. Quel fut mon étonnement lorsque Bou-Selham me dit que l'empereur ne lui avait point envoyé les ratifications demandées et que Sa Majesté Tavait simplement autorisé à rédiger un nouveau traité sur les bases de celui de Lella Maghmïal II me fit lire le projet envoyé par l'empereur. Le tracé était le même, mais on avait choisi d'autres points de repère; le désert n'était pas délimité et nos droits de suzeraineté et de souveraineté sur nos raïas (sujets) de l'empire d'Alger n'étaient pas énoncés.

En outre de ces modifications importantes, l'acte seul de rédiger un nouvel instrument et de le faire signer par d'autres plénipotentiaires marocains constituait un désaveu public du premier traité.

Ces prétentions n'étaient pas admissibles.

Prolonger la discussion, c'était porter une grave atteinte à la dignité même de notre souverain dans la personne de son plénipotentiaire. Il était indispensable de prendre une prompte résolution.

Bien persuadé qu'un langage sévère et une attitude énergique mettrait fin aux intolérables exigences du gouvernement marocain, j'eus l'inspiration de parler et d'écrire en mon nom personnel. De la sorte je n'engageais pas la responsabilité du général de la Rue, et si je n'obtenais pas le résultat que je prévoyais, je laissais à mon chef le droit de me désavouer et de reprendre les négociations soit lui-même soit par l'entremise d'un nouvel agent.

Je rédigeai donc une note, signée par moi, dans laquelle je demandais que l'empereur apposât sur l'exemplaire du traité qu'il avait entre les mains la mention suivante :

fTapprmve tous les articles du traité de délimitation qui précède, parce que mon intention a été, est et sera toujours de maintenir les frontières qui existaient du temps des Turcs.

Quant à la convention commerciale, elle restera sans effet yusqxià ce que, par un nouveau traité avec le sultan de France, nous réglions la question commerciale.

Je fixais un délai, passé lequel je déclarais que j'irais rejoindre le plénipotentiaire du roi, pour lui rendre compte de l'inutilité de mes efforts.

En envoyant copie de cet ultimatum au général de la Rue, je lui disais :

« Ma lettre à Bou-Selham et la note que je l'aï chargé de faire parvenir à la cour de Fez , vous inspireront de graves inquiétudes, mon Général, et j'ai le pressentiment que vous n'approuverez pas mon attitude audacieuse, à cause des instructions que vous aurez reçues de Paris et qui font peser sur vous une grave responsabilité; aussi ai- je pris soin de ne

point l'engager en parlant et en écrivant en mon nom ; il vous est donc loisible de me désavouer et de renouer les négociations. Quant à moi, mon cher Général, je ne suis qu'un bien petit personnage ; mais en demandant à ce que je fusse attaché à votre mission, le maréchal Bugeaud, dont je suis l'interprète, m'a tacitement imposé le devoir de m'inspirer de sa pensée. Eh bien, si par des considérations dont vous seul êtes juge, vous étiez, contrairement aux nobles sentiments qui vous animent, amené à faire la moindre concession aux insolentes exigences du gouvernement marocain, je vous prierais de me renvoyer bien vite auprès de mon maréchal !... D

Et, plus loin : « Mais je ne sais pourquoi, mon Général, je prends ces airs tragiques ; je suis sûr du succès de mon ultimatum, parce que j'ai appris à connaître les musulmans en général et les Maugrebins en particulier... Vous n'avez pas oublié le conseil donné par l'empereur à son fils : Prends suivant Us circonstances^ h vêtement de V orgueil ou de Thumilité! Et cet autre proverbe arabe : Si tu te fais agneau, je me fais lion, si tu te fais lion, je me fais agneau!

« Je suis ridicule de vous dire toutes ces choses, mon cher Général, à vous qui, plus que personne, avez à cœur de sauvegarder la dignité et les intérêts de la France ; mais vous tenez la queue de la poêle et votre devoir est de concilier bien des exigences divergentes. »

L'événement confirma mes prévisions et justifia mon attitude audacieuse.

Voici en quels termes j'annonçais la bonne nouvelle au général de la Kuë, qui arrivait le jour même en rade de Tanger :

462 liVbe dixième.

ce Tanger 20 juin 1845, 2 heuies du matin.

« Mon cher Général,

«Victoire ! mon ultimatum a produit l'efiFet que j'en attendais. L'empereur, eflft^yé des conséquences terribles que j'ai déroulées sous les yeux du pacha Bou-Selham, dans le cas où il refuserait de ratifier le traité de Lella Maghrnïa, l'appouve sans aucune modification. Sa ratification est rédigée conformément au texte indiqué par moi. La lettre impériale est dans ma poche et jamais billet doux n'a fait battre plus délicieusement mon cœur ; j'aurais été si malheureux d'avoir compromis le succès de votre mission, vous qui m'avez donné tant de preuves de bienveillance !

c< Le souverain du Maroc ne se fait point illusion sur la portée des articlesIII, IV et V, qui établissent notre souveraineté et nous reconnaissent le droit de poursuivre les tribus rebelles sur le territoire marocain ; il se plaint de notre exigence ; mais il courbe la tête qu'il eût fièrement relevée s'il eût aperçu en nous le moindre signe de faiblesse ou d'hésitation.

«Je suis mort de fatigue. La lettre de l'empereur est arrivée à Larrache hier à onze heures du matin. A midi, je me présentais chez Bou-Selham avec lequel j'ai réglé les détails de votre entrevue. A deux heures j'étais à cheval, à minuit, je frappais à la porte de Tanger que le gouverneur, le brave Ben-Abbou, est venu m'ouvrir lui-même. Il a voulu m'accompagner chez M. de Chasteau, notre chargé d'affaires, qui m'a témoigné la joie que lui cause l'heureuse solution que je viens d'obtenir.

« Il m'est impossible de me rendre maintenant à bord du Titan ; mais je veux que ce billet vous procure un heureux réveil.

« Malgré mes fatigues, du reste, je me sens tout disposé à aller disputer aux lions de Tanger, l'honneur d'offrir à la plus belle le prix du popin-jay (1). »

Mes lecteurs seront choqués, comme Je le suis moi-même du reste, de l'initiative hardie que je prenais et du langage que je tenais à mon supérieur ; j'espère toutefois qu'ils seront indulgents quand ils sauront que le général de la Eue, connaissant mes sentiments de respectueuse affection et d'entier dévouement à son égard, m'autorisait à le traiter bien plutôt comme un ami que comme un chef.

Et puis la position exceptionnelle que j'occupais auprès du maréchal, et la confiance que je puisais dans la connaissance que j'avais acquise des choses et des hommes de l'islamisme donnaient alors à l'expression de mes idées cette forme tranchante que je réprouve aujourd'hui. Ce récit des difficultés que venait de rencontrer auprès du gouvernement marocain la ratification du ti^tité de délimitation est la réfutation la plus complète des critiques dirigées plus d'une fois contre le traité de Lella Maghmïa.

Le général de la Rue rendit compte au gouvernement du roi de la mission qu'il venait de remplir au Maroc, et, au lieu de s'attribuer le mérite des heureux résultats dus, en grande partie, à la grave responsabilité qu'il n'avait pas craint d'assumer et à la sage et prudente direction qu'il m'avait donnée, il fit noblement ressortir le rôle que j'avais joué dans ses négociations avec les autorités marocaines et suggéra au ministre des affaires étrangères la pensée de m'attacher d'une façon quelconque à la mission de France au Maroc. Il soumit ce projet au maréchal Bugeaud, qui l'approuva et adressa à M. Guizot la lettre que je transcris ici :

(1) Oiseau en bois qui sert de cible.

Lettre du marécliàl,

Alger, le 15 juUlet 1845.

« Mon cher collègue,

« Le général de la Rue vous a fait une proposition que je viens appuyer de toutes mes forces.

« Il s'agit de la nomination de Léon Roches, interprète en chef de l'armée, au poste de consul général à Tanger. C'est, me direz-vous, une énormité qui heurterait toutes les règles hiérarchiques de la diplomatie. Je réponds que la dignité et les intérêts de la France exigent que nous ayons, à la cour du Maroc, un agent spécialement initié aux hommes et aux choses de l'islamisme afin qu'il tire tout le parti possible des victoires que nous avons remportées sur ces peuples fanatiques.

« Si vous connaissiez Léon Roches comme je le connais, vous n'hésiteriez pas un instant à lui confier le poste de Tanger. Il exerce un tel prestige sur les Arabes, que j'ai vu, maintes fois, des populations entières ramenées par lui seul à la soumission. C'est qu'il parle et écrit l'arabe comme un lettré musulman ; qu'il a l'aspect guerrier ; qu'il égale l'habileté des meilleurs cavaliers arabes et que son courage est devenu proverbial parmi eux.

« J'ajoute que son esprit ardent, son cœur généreux et prompt au dévouement le rendent séduisant : c'est en outre un excellent Français.

« Si vous trouvez que le grade de consul général soit d'abord trop élevé, donnez-lui le grade inférieur, mais qu'il soit chargé, seul, de représenter la France au Maroc.

« Il faut savoir prendre les hommes propres à la chose, là « où ils sont , et faire fléchir les règles hiérarchiques devant <c un grand intérêt national. »

«c Quant à moi, en consentant à me priver des services de mon brave Boches, je fais certes acte de désintéressement. c( Agréez, etc. »

Signi :

« Maréchal Bugeaud d'Isly.

Mon chef bien-aimé, en me transmettant la copie de cette lettre, que je lègue à mes enfants comme un titre de noblesse, me conseillait vivement de saisir Toocasion qui se présentait à moi d'entrer dans la diplomatie. « J'avais d'abord encouragé votre d'ésir d'embrasser la carrière militaire, medisait-il, mais nous nous serions heurtés à des difficultés presque insurmontables et, d'ailleurs, il faut savoir sacrifier nos convenances personnelles à l'intérêt de notre pays. Eh bien, l'intérêt de la France exige que vous soyez accrédité auprès du gouvernement marocain, car vous seul remplissez les conditions indispensables pour tirer parti de nos victoires, etc., etc. »

Je serais peut-être resté sourd aux conseils du maréchal, si, pendant le cours de ses négociations avec les autorités marocaines, le général de la Eue n'avait préparé les bases d'un autre traité d! alliance que les parties contractantes étaient parfaitement disposées à ratifier

Une ère nouvelle allait donc s'ouvrir pour moi. J'y entrevoyais certes de douces satisfactions, mais comment ne pas /regretter la position que j'allais quitter ? Ah! je comprenais bien que jamais, dans la carrière vers laquelle me poussaient les événements, je ne trouverais des jouissances morales comparables à celles qu'il m'avait été donné de goûter pendant les glorieuses campagnes de 1842, 1843 et 1844.

Jouissant de la confiance absolue d'un chef qui m'honorait de son affection et me comblait de ses bontés ; autorisé par

loi à entretenir des relations directes avec tons les grands personnages arabes de l'Algérie sur lesquels, grâce ace patronage élevé, j'exerçais une réelle influence ; associé, malgré l'infériorité de mon grade au point de vue hiérarchique, à la haute direction de la politique arabe , j'étais en outre initié aux vastes projets et à toutes les opérations militaires du gouverneur général et du général en chef. Chargé spécialement de l'interprétation orale, de la correspondance arabe, des renseignements et des guides, je remplissais, en outre, en campagne, les fonctions d'officier d'ordonnance du maréchal et je prenais part à toutes les actions de guerre dont je subissais l'irrésistible enivrement.

Quelle situation pouvait mieux convenir à mes goûts, à mes aptitudes et, le dirai- je à mon besoin de dévouement?

Au regret que j'éprouvais en me séparant de mon chef se joignait celui de m'éloigner de cette admirable pléiade d'officiers de tous grades qui apportaient leur concours au grand œuvre du maréchal.

Que j'étais heureux et fier d'avoir conquis leur estime et leur affection, et quelles consolations n'ai-je pas puisées dans ces amitiés que le temps et les vicissitudes de la vie rendent plus chères et plus précieuses à mesure qu'on sent approcher l'heure de la séparation suprême !

Si mes lecteurs ont le courage de lire un troisième volume que je consacre au récit de mes missions au Maroc, à Tripoli et à Tunis, ils y retrouveront tous ces chers camarades, les Trochu, Fourichon, Rivet, Bosquet, Vergé, Youssouf , Fleury, Garraube, et tant d'autres. Combien, hélas ! n'en ai- je pas laissé sur ma route de ceux qmf avais choisis pour m être les compagnons!

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