OBSERVATIONS SUR LA LANGUE ARABE
Pendant les journées et les soirées que je passai à Taïf , au miUeu des chérifs, hommes lettrés et relativement instniits, je fis des progrès sensibles dans l'étude de la langue arabe. C'est en écoutant parler les habitants du Hedjaz que j'ai acquis un langage qui, tout en conservant le cachet, si je puis m'exprimer ainsi, de l'arabe parlé dans l'ouest de l'Afrique, se rapproche pourtant de la langue littérale, et me rend compréhensible aux gens du peuple et des lettrés dans toutes les contrées de l'islamisme que j'ai parcourues. Tout en évitant autant que possible les fautes de prononciation et de grammaire commises par les habitants du Moghreb (ouest de l'Afrique), j'ai tellement contracté l'accent de ces contrées que tous les musulmans parlant l'arabe, avec lesquels je cause, sont persuadés que j'en suis originaire. Il m'est souvent arrivé de dire à quelques-uns d'entre eux qui ne me connaissaient pas que j'étais Français d'origine 'j ils refusaient absolument de me croire.
C'est dans le Hedjaz qu'on entend le langage le plus pur et se rappib^ chant le plus de l'arabe que parlaient les Koréïohites et dont le prototype est le Coran.
Un simple Bédouin du Hedjaz parle aussi correctement que les lettrés des universités lorsqu'ils sont en chaire ; observant toutes les règles grammaticales, ils ne commettent pas une faute de prosodie. Quand mes amis, les chérifs de Taïf, conversaient entre eux , ils employaient non seulement à les termes les plus choisis , mais ils observaient toutes les Aarakat (voyelles), et leur langage était pour mon oreille d^araMsant une délicieuse musique.
Les habitants de la Mecque n'ont pas conservé dans leur façon de s'exprimer la pureté de prononciation, le choix d'expression des Bédouins du Hedjaz, et pourtant leur langage est encore un modèle de douceur et
d*éléganc6, en le comparant à celui de l'Egypte et de la Syrie. Et, à oe sujet, j'ai souvent entendu exprimer cette opinion qne Tarabe parlé dans rOccident n'était pas la même langue que l'arabe parlé dans l'Orient.
Je ne puis admettre cette opinion. La langue arabe est une , et elle reste une parce que, ainsi que je l'ai dit plus haut, son prototype est le Coran dont le texte est tellement invariable que la transposition d'une simple lettre , ou même d'un accent , par un lecteur ou un copiste , est considérée comme tme impiété.
Je ne crois même pas qu'on puisse donner le nom de dialecte à l'arabe parlé dans la partie occidentale de l'Afrique ; car les dialectes d'une langue ofi&ent une sorte d'individualité plus on moins prononcée ; tandis qne la langue parlée par les Tunisiens, les Algériens et les Marocains n'est autre que l'arabe mal prononcé. Or ces fautes dans la prononciation, jointes à la richesse de la langue arabe, qui abonde en synonymes et en images , où les mêmes idées peuvent être exprimées en tant de termes différents , et où les mêmes objets reçoivent des appellations différentes dans les diverses contrées de l'Orient et de l'Occident, choquent et étonnent au premier abord ; mais pour peu qu'on soit lettré et qu'on se donne la peine d'écouter attentivement, on arrive bien vite à familiariser son oreille à ces divers langages , et on constate que c'est le même arabe. Deux ou trois exemples entre mille expliqueront mieux encore ces différences :
Le pain s'appelle khobz en Syrie et au Maroc, hessra dans la province d'Oran , et aâichey en Egypte.
Le cheval, aâoud dans l'ouest , s'appelle heussan dans l'est.
Okoad, assieds-toi, dans l'ouest, edjless dans l'est.
Ouach enta ! Ouach halék, comment te portes-tu en Algérie ; Jcif ennec & ^Tunis ; zxic en Egypte.
Toutes ces expressions sont parfaitement arabes.
Mon cher professeur du Caire, le cheikh El Tounsi, me disait que Fœirouzabad , le savant qui a composé le dictionnaire arabe appelé Kamou» (1), avait recueilli dans cet ouvrage les mots et les locutions employés chez toutes les tribus de l'islamisme qu'il avait visitées à cet effet.
Les Arabes, en étendant leurs conquêtes, mêlèrent sans doute à leur langage quelques termes de l'idiome des peuples conquis, mais tous ceux qui savaient lire et écrire avaient conservé leur langue dans sa pureté première.
La prononciation a dû être modifiée par la nature des contrées où on
(1) Océan.
parle Tarabe et par le caractère des habitants. Doace et harmonienfie dans les vallées de TÉgypte et de la Mésopotamie , la langue arabe est devenne dore et gutturale dans les montagnes delà Syrie et de l'Afrique.
La différence la plus sensible que j'aie remarquée entre l'arabe parlé est celle qui existe entre les Karocains et les Bédouins de la Mecque. Eh bien, les uns et les autres parlent la même langue, mais la prononcent différemment et emploient des mots différents pour exprimer les mêmes idées. Il faut tenir compte également de la différence essentielle qui existe entre les besoins et les habitudes des peuples qui parlent la langue arabe.
Ainsi, quand je me trouyais avec des Bédouins du Hedjaz, je les comprenais beaucoup mieux que ne les comprenaient les habitants des ▼illes de Syrie et d'Egypte, parce que leur langage se rapproche essentiellement de celui de mes Arabes du désert algérien, qui ont leur même genre de vie et leurs mêmes usages.
L'identité des mœurs a conservé l'identité du langage.
n est bien entendu que je ne comprends pas dans les dialectes arabes le langage des Berbers, des Kabyles, des Chelouhh, des Biskeris, des Béni M'zab et des Touaregs, qui tous parlent une langue dont l'origine remonte aux Lybiens, G^tules ou Phéniciens, habitants autochtones de l'Afrique septentrionale, et qui n'a aucun point de ressemblance avec l'arabe (1).