‹ Trente-deux ans à travers l'IslamChapitre 59 sur 63 · RAPPORT SUR LA FONDATION D'UN COLLÈGE FRANCO-ARABE A ALGER · texte numérisé non relu

RAPPORT SUR LA FONDATION D'UN COLLÈGE FRANCO-ARABE A ALGER

Février 1843.

Dans l'intervalle qui s'écoulait entre les expéditions que dirigeait incessamment le maréchal dans la province d'Alger et dans la province d'Oran, le guerrier n'oubliait pas les œuvres de la paix. Il me nomma membre de la commission chargée de préparer un projet de réorganisa-

(1) Voir, pour l'orighie de la langue kabyls, le tome I*', Vivre V, chap. xxxr.

tion dn corps des interprètes mUitaires, ces utiles auxiliaires de Tarmée, qniont versé si sonvent leur sang à côté de nos plus intrépides officiers (1). Je ni*oocnpai spécialement d*un projet de collège arabe, et on ne lira pas sans intérêt, je Tespère, le rapport qne j'adressai & ce snjet à M. le Gonvemear général, rapport dans lequel je développais sur les musulmans les idées qui s'étaient formées dans mon esprit en étudiant, sur le vif pour ainsi dire, leurs mœurs, leurs usages, leur caractère et leur religion.

Alger, 10 avrill843.

<E Monsieur le Gouverneur général,

cr D'après votre ordre, je jette rapidement sur le papier les idées que j'ai eu rhonneur d'émettre en votre présence, au sujet de l'organisation du corps des interprètes, et de la fondation d'un collège franco-arabe & Alger : c'est une œuvre d'avenir à laqaelle, nous avez- vous dit, nous devons travailler de façon à ne pas être sans cesse obligés de recourir aux expédients, quand il s'agit de parer aux nécessités du moment.

a Grâce à vous, nous l'espérons, Monsieur le Grouvemeur général, S. E. le ministre de la guerre prendra en sérieuse considération le travail de la commission que vous avez instituée à l'effet de poser les bases de l'organisation du corps des interprètes. Chaque jour, se fait de plus en plus sentir le besoin de ces utiles fonctionnaires. Partout où se sont trouvés des interprètes instruits, honnêtes et courageux, les officiers généraux auxquels ils étaient attachés ont constaté les services importants qu'ils ont rendus. H est indispensable d'organiser ce corps de façon à assurer

(1) Consulter à cet effet Tonviage de M. Péraud, Annaies des interprète* de Varmée d'Afrique, Dans son livre, M. Féraud a fait ressortir les services rendus par tous ses collègues et a gardé sur son compte un silence par trop modeste Comme doyen des interprètes de l'armée, je suis donc heureux de trouver cette occasion de dire hautement combien mon anden corps s'honore d'avoir compté Féraud dans ses rangs. A part la première phase de mon exist^ice, ma carrière et celle de Féraud ont eu, à vingt ans de distance, une analogie quin'a pas peu con-^ tribué à resserrer les liens d'afFection qui nous unissaient déjà comme collègues En effet, ajorès avoir été inomus aux divers grades de l'interprétariat , nous avons été tous deux attachés au gouverneur de l'Algérie : moi au maréchal Bugeand, lui au général Chanzy ; nous avons quitté l'armée pour entrer aux Affaires étrangères, et nous avons été consul et consul général. M. Féraud a rendu de tels services à Tripoli, qu'il sera bientôt appelé, comme ministre plénipotentiaire, à tenir haut encore le drapeau de la France en face de l'Islam.

Je recommande également à l'attention des personnes qui s'intéressent aux affaires de l'Algérie les deux brochures remarquables publiées par M. le colonel Trumelet, sur la nécessité de réorganiser le corps des interprètes.

l'ayenir de ses membres, et à les entourer d'une considération qui, aujourd'hui, fait défaut à plusieurs, conséquence fatale d'un recrutement précipité.

ce L'octroi de cette organisation attirera alors dans ce corps, si méritant d'ailleurs, des sujets d'élite, tandis que le maintien de l'état actuel forcerait tous les interprètes, ayant une valeur au point de vue de la moralité et de la science linguistique, à chercher une autre carrière.

a A mesure que vous soumettiez les tribus hostiles, Monsieur le Gouverneur général, vous songiez à les organiser, et vous avez compris que, pendant longtemps encore, nous devions gouverner les Arabes par les Arabes, a On brûle le bois avec le bois, x> disent-ils eux-mêmes dans leur pitoresque langage.

<i Mais, bien que des motifs de prudence vous aient décidé à faire gouverner les Arabes par leurs anciens chefs, vous n'avez nullement renoncé à adopter, plus tard, telle organisation qui vous paraîtrait ofiErir plus d'avantages.

ce Quel que soit d'ailleurs le système auquel on donnera plus tard la préférence, il est évident qu'il faut dès à présent en préparer les éléments, c'est-à-dire former en même temps des Français et des Arabes dignes et capables d'exercer un commandement.

ce n faut surtout, à la nouvelle génération que nous sommes appelés à gouverner, une éducation qui la rapproche de nous, lui permette de comprendre nos institutions, lui fasse apprécier notre supériorité morale autant que notre puissance matérielle, en un mot, l'initier à ce que nous appelons la civilisation. Entreprise bien difficile, car nous avons affaire à un peuple essentiellement réf ractaire à toute idée nouvelle, qui depuis les temps bibliques se nourrit des grains qu'il récolte se vêt de la laine de ses troupeaux et dont le seul luxe consiste dans ses armes et ses chevaux.

ce En France, nous n'arrivons à former des officiers pour notre armée, des magistrats, des ingénieurs, des médecins, etc., etc., qu'en imposant aux enfants destinés à ces diverses carrières , l'obligation de faire des études préparatoires dans nos écoles primaires, nos lycées et nos écoles spéciales, et ce n'est qu'au bout de douze ou quinze années d'un travail assidu, et après avoir subi des examens sévères, qu'ils sont admis à exercer la profession qu'ils ont embrassée.

ce Or, croit-on qu'il soit bien facile d'acquérir la connaissance de la langue, de la religion, des lois, de l'histoire, des mœurs et des besoins d'un peuple qu'on doit gouverner? Ces études ne demandent-elles pas autant de temps, d'intelligence et de travail, que celle des mathématiques, de la jurisprudence, de la médecine ?

a Qui veut la fin vent les moyens.

a Puisque nons avons soumis les Arabes, nous devons préparer des hommes capables de les gouverner. Il faut donc créer des écoles spéciales qui seront des pépinières où les diverses administrations viendront choisir leurs sujets D

Dans le projet que je soumettais à M. le Gouverneur général, il s'agissait de deux lycées juxtaposés , l'un destinée recevoir les musulmans de l'Algérie, Arabes, Maures ou Kabyles et l'autre des Français. Une communication devait être établie entre les divisions de ces lycées, de façon à ce que, pendant les heures de récréations, les élèves français et indigènes appartenant aux divisions similaires pussent communiquer.

Il est bien évident que c'était en Algérie que devaient être installés ces lycées; car les musulmans consentiraient difficilement à envoyer leurs enfants en France, où leurs études religieuses seraient forcément négligées. Or, pour eux, la base de l'éducation de l'homme, c'est la connaissance de sa religion.

La direction du lycée arabe à Alger devait, selon moi, être confiée (sous notre haute surveillance, bien entendu,) à un des ulémas les plus vénérés de l'Algérie, et par sa piété et par sa science.

L'enseignement, dans ces deux lycées, devait être donné de telle sorte que l'étude du français dans l'un, et de l'arabe dans l'autre, marchasaent de front avec les études prescrites par le programme ordinaire de l'université.

Il est certain que, au bout de deux ou trois ans, les Français auraient fait en arabe les mêmes progrès que les Arabes en français ; ils auraient eu alors l'immense avantage, les premiers de suivre les cours de langue arabe professés par des Arabes ; et les seconds, de suivre les cours de toutes les autres sciences professés par des Européens.

Cette éducation commune et mutuelle ne pourrait manquer de créer des liaisons intimes entre les élèves des deux religions, et ces Haisons contractées à cet âge durent toute la vie, le souvenir ne s'en efiEace jamais et il influe très souvent sur la destinée de l'homme.

Par ce mode d'enseignement, on éviterait, en outre, le grand inconvénient des éducations d'indigènes faites en France. D'abord, ces élèves voulant efEacer de l'esprit de leurs compatriotes le vernis d'impiété dont les recouvre, aux yeux des musulmans, une longue cohabitation avec les chrétiens, affectent, à leur retour, des sentiments plus fanatiques encore que ceux de leurs coreligionnaires; ensuite, en apprenant le français, ils oublient ou n'ont jamais su l'arabe littéral, et alors, ne pouvant trans-

mettre leurs idées dans leur propre idiome, il leur est impossible d'accréditer parmi leurs compatriotes la science qu'ils ont acquise. C'est pourquoi les études classiques de la langue arabe, comme de la langue française, doivent précéder l'étude des autres sciences, ou, tout au moins, marcher de pair avec elles, caries sciences les plus simples ne peuvent se communiquer que par la parole et, pour les faire comprendre, aimer et respecter, il faut posséder toutes les ressources de la parole.

On créerait dans nos lycées un cours de turc et de persan que suivraient les jeunes gens qui se destineraient au drogmanat.

Lorsque les élèves de ces deux lycées, qui, en fait, ne formeraient qu'un seul et même établisement, auraient parcouru toutes les classes de l'instruction universitaire et auraient subi les épreuves des examens d'une façon satisfaisante, ces élèves, disais-je dans mon rapport, seraient admis, suivant leurs aptitudes respectives, dans les écoles militaires ou civiles.

Je terminais ainsi :

(T Lors de mon récent séjour au Caire, Monsieur le Maréchal, j'ai constaté qu'il serait facile de nous procurer, dans cette capitale de l'Egypte les premiers éléments de nos lycées, personnel et matériel.

<L Plusieurs professeurs indigènes des écoles fondées par Méhémet Ali, hommes de talent et possédant déjà par une longue pratique les qualités du professorat, seraient disposés à accepter une position mieux rétribuée et plus stable dans un établissement universitaire français.

<r Quelques Européens même, d'un mérite supérieur, professeurs dans les écoles spéciales du vice-roi, sont déjà dans les mêmes dispositions.

« Nous trouverions, en outre, à la typographie de Boulak, tous les ouvrages classiques élémentaires et scientiûques en usage dans les écoles universitaires de France, traduits en arabe.

<r C'est une œuvre de longue haleine qu'il s'agit d'accomplir, Monsieur le Maréchal ; elle doit ajouter, si elle est approuvée par le gouvernement du Boi, un élément de durée à notre domination en Algérie.

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