‹ Trente romans: Le cœur; La chair; L'espritChapitre 6 sur 8 · ZÉPHIRIN · texte numérisé non relu

ZÉPHIRIN

pauvre monde devient difficile. Tout renchérit! Je ne me montre probablement pas assez généreux pour. ces dames: de là leur aversion inexpliquée. »

Aussi, le lendemain matin, en partant pour le pansage, quand il signala à Zéphirin « ceci >•

— bien en évidence sur la cheminée, pour Alice, une superbe Provençale, très brune, avec une paire d'yeux brûlant commedes braises

— il avait fait plus grandement les choses.

« Ceci » contenait celte fois deux louis.

Heureusement, en fille du Midi, Alice n'était pas du tempérament des autres.

Le soir même, au café, les yeux hors de la tête, elle sauta presque sur le capitaine, en l'appelant : « poseur de lapin ! » Un esclandre.

A la fin, tout s'expliqua. C'était ce scélérat de Zéphirin qui mettait chaque fois « ceci » dans sa poche. Puis, vers huit heures, quand la belle s'éveillait, en demandant où était Armand, l'ordonnance répondait : c< Au pansage, parbleu ! — Va-t-il revenir, au moins? — Le capitaine ne revient jamais. — Ne vous a-t-il rien remis pour moi? — Le capitaine ne donne jamais

rien aux femmes. Il promet peut-être des cent et des mille, mais il ne tient pas... Tandis que moi qui suis pauvre, quand je n'ai que cent sous je ne les promets pas : je les donne. » EtZéphirin montrait alors qu'il avait cent sous.

Alice la Marseillaise^ était la première qui ne les eût pas acceptés.

Vous êtes-vous trouvé placé, dans un dîner, à côté d'un de ces aimables vieillards, qui mettent une coquetterie à vous faire oublier qu'ils ont le double de votre âge? Leurs cheveux blancs sont comme un repoussoir qui rend plus séduisante la jeunesse de leur cœur et de leur esprit. Tout de suite, on se sent camarade avec eux. Après les banalités du début, leur conversation devient des plus attachantes. En faisant appel à leurs souvenirs, ils évoquent un temps que vous n'avez pas connu, et au milieu duquel ils vous font vivre réellement une heure. D'un autre côté^ vous leur parlez à cœur ouvert, vous leur confiez vos plus intimes sentiments avec une franchise et un abandon qui ne sortiraient pas aussi complètement si vous causiez avec un de vos contemporains. Alors, par une exquise délicatesse, votre interlocuteur, se croyant

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obligé de VOUS rendre abandon p.our abandon^ vous dévoilera les secrets de sa vie et le fond de son expérience.

Tel était M. L..,, un beau vieillard frisant la soixantaine, encore très v^rt,à côté duquel j'eus la chance de dîner un soir dans une maison de l'avenue du Bois-de-Boulogne.

Vers une heure du matin, par une nuit demai admirable, sous un vrai ciel d'Italie, limpide et criblé d'étoiles, nous passions devant l'Arc-de-Triomphe, JM. L... et moi. Et nous redescendîmes vers Paris, à petits pas, par l'avenue des Champs-Elysées.

— La merveilleuse nuit, pensais-je, digne d'être chantée par Musset, ou de jeter dans les bras l'un de l'autre, un homme et une femme, deux êtresjeunes, sentant bouillonner leur sève, pris du besoin de s'accoupler au risque de se perpétuer !

Puis, j'eus une grande envie de fumer un cigare. J'en avais justement deux dans la poche. M. L..., appartenant à une génération qui ne fumait pas, refusa mon ofTre ; mais, porteur d'une boîte d'allumettes, ce fut lui qui me donna du feu. Et, après avoir causé un peu de tout pendant la soirée, philosophie, femmes, médecine, roman, théâtre, musique et politique, après avoir) selon son expression, « fait le tour des

idées », nous nous mîmes à parler religion. Et voici, mot à mot, ce que m'a dit M. L..,, cette' nuit de printemps voluptueusement tiède et parfumée.

— « Me connaissant de ce soir, monsieur^ vous avez cru devoir être aimable, ou si je vous ai réellement plu, vous avez dit votre pensée véritable en me trouvant gai, bien portant^ « plus jeune que les jeunes »... Et moi, je vous ai laissé dire, d'abord parce que votre erreur me fait plaisir, me flatte, et que ce n'était ni le lieu, ni le moment de descendre au fond des choses... Mais, maintenant qu'il est plus de minuit, nous nous connaissons depuis hier et sommes par conséquent de trop vieux amis pour que je vous laisse dans l'erreur. . . Eh bien ! je suis malheureux, sachez-le, profondément malheureux. Et c'est la religion qui a empoisonné ma vie... Tenez, vous allez voir...

« Ma femme. . . Oui ! elle n'était pas à ce dîner d'où nous sortons, elle ne va plus nulle part... Ma femme, monsieur, a dix ans de moins que moi qui en ai cinquante-neuf... Oh! elle est encore belle, très belle! Grande, brune, étoffée mais pas empâtée, un port de reine. Ah ! si vous la voyiez !...si vous Taviez vue, surtout, à vingtquatre ans, quand nous nous sommes mariés ! . . .

<( Et un mariage d'amour, s'il vous plaît!... Nos parents se connaissaient... Elle n'avait pas quatorze ans, déjà grande comme aujourd'hui, on lui en aurait donné dix-huit. Un soir comme celui-ci, à la campagne, par un clair de lune étonnant, nous nous donnâmes un premier baiser qui, en une seconde, décida de notre vie. Dès le lendemain, je la demandai au père, un homme à caractère, qui me répondit : « Oui, mon gaillard! mais il faut que tu la mérites... Je lui donne cent mille francs, et toi, tu n'as pas le sou. Gagnes-en autant et tu l'épouseras. Prends ton temps, travaille, elle t'attendra : je ne compte pas la marier de bonne heure... Si oui, tope là! » Eh bien, à trente ans, j'avais gagné cent mille francs et ma femme. Aussi, de vingt à trente, quelle orgie de travail !

« J'étais fort comme un bœuf, vous comprenez ! Mais tout passait dans ma rage à vouloir m'enrichir et vite. Aussi, je vivais dans une continence amoureuse presque absolue, avec de loin en loin^ — cinq ou six fois par an, peut-être — une folie de quarante-huit heures, une orgie de matelot venant de faire le tour du monde.

Quant à ma fiancée, le père, un rude homme, me la laissait voir trois ou quatre fois par été, aux vacances, sous ses yeux, pendant une demi*"

heure : avec ce régime là, j'arrivai, vers trente ans, au mariage, vigoureux de corps et de cœur, presque neuf... Hum ! vous m'en croyez : quelle nuit de noces !

« Et quelle lune de miel !... Que dis-je? une lune dé miel? Pendant dix, quinze, vingt ans, il m'a semblé que j'étais un dieu, tant je me complaisais dans la plénitude de mes facultés, dans la conscience de ma force. J'étais un homme, sacré tonnerre! et je vous certifie que je vivais. Des sens, du cœur, de l'estomac, du ventre, du cerveau, je débordais de vie. Pas un rouage de la machine compliquée que nous sommes qui ne fonctionnât avec une imperturbable régularité ! Et je me sentais heureux. Tout me réussissait. Ma fortune naissante faisait la boule de neige. J'avais déjà une fille de belle venue, puis, ayant désiré un fils, il m'en naquit un. Peut-être qu'en ce temps-là, homme d'Etat, général, écrivain, inventeur, homme de science, — au lieu d'exercer le modeste emploi que vous savez — j'eusse pu faire quelque chose, marquer ma trace, éterniser mon souvenir.

« Eh bien ! tout à coup, vers ma cinquantième année, — à mon demi-siècle révolu, — j'ai été comme touché par une main invisible. Ou plutôt, c'est ma femme, ma malheureuse femme, qui a été touchée.

(( Ça a commencé par la mort de notre fille^ perte qui, naturellement, nous a accablés l'un et l'autre, puis qui a laissé la mère dans une sorte de prostration morale, dont la pauvre femme ne s'est plus relevée.

a Isabelle, qui n'avait jamais été une pratiquante bien zélée, s'est mise à fréquenter l'églisç. D'abord, paraissant ne se soucier nullement des cérémonies régulières du culte, elle y venait de préférence l'après-midi, à l'heure oîi les moindres craquements, une chaise qu'on déplace^ une porte refermée, le bedeau qui se mouche, prennent une importance extraordinaire, dans le vide des grandes nefs sonores. Et elle restait là des heures, assise dans un coin sombre, au fond de quelque chapelle latérale, pensant à notre fille, se croyant plus près d'elle parce qu'elle oubliait tout : la marche du temps, son intérieur, ses affaires, son mari et son fils, caressant le rêve d'être elle-même sortie de la vie, — de la vie dont elle ne percevait plus que de lointains murmures. En parlant, elle laissait des sommes à la sacristie, pour qu'an brûlât des cierges.

« Bientôt, les longues heures de rêverie solitaire dans la paix d'une éghse déserte, ne lui suffirent plus. Elle alla à la messe et aux offices, d'abord le dimanche, puis chaque jour. J'es-

sayai de tout pour réagir, la distraire. En vain^ monsieur ! je n'étais pas le plus fort. Bientôt, une autre cause, le retour d'âge, vint précipiter Jes effets du mal. La diminution de son existence physique, la mort d'une partie d'elle-même, achevait le détraquement. Quand la femme se voit à jamais privée de l'amour, paraît il, il lui faut un exutoire. La religion succède à Famour : la même chose peut-être, au fond^ mais renversée. Moi, depuis neuf ans que j'en souffre, je suis arrivé à croire qu'une aberration succède à l'autre, que tout est creux et vide, ceci aussi bien que cela. La religion m'a fait tant de mal, monsieur, que je nie ce qui a été mon passé : l'amour et le bonheur. Aujourd'hui la vie me dégoûte, j'en suis à détester la femme "en général. Intellectuellement surtout, je la méprise. Si l'intelligence est encore le meilleur de l'humanité, l'homme supérieur ne devrait pas s'empêtrer d'une femme. Ça empêche de penser, la femme : il n'y a encore que le célibat !. Ainsi, jeune homme, si vous avez le bonheur d'être célibataire... »

La vérité exacte me force à reconnaître que^ à partir de ce moment, cet excellent M. L...^ après m'avoir vivement intéressé par le récit de sa vie, me parut légèrement raseur. Ses théories

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générales ne contenaient pas autant d'intérêt que ses malheurs particuliers. Et comme nous venions de dépasser le rond-point des Champs- Elysées, lui ayant demandé du feu pour allumer mon second cigare, je pris congé de lui, un peu brusquement. Je venais de voir passer une promeneuse solitaire, grande, superbe, élégante, avec un port de reine comme M""^ L..., mais n'ayant pas encore Tâge de la crise religieusCc

Mademoiselle Laurence — « première » chez les sœurs R..:, la grande maison de modes de ra\enue de TOpéra — prit à part la jeune Marion, trottin dans les treize ans et demi, une gamine précoce :

— Ne dis rien... et file avec moi... J'ai une course à faire, tout en haut des Champs-Elysées: je t'emmène... Comme on est en mortesaison, j'en profilerai pour pousser une visite à ma tante, établie rue de la Pompe, à Passy... Enchantée, ma tante nous gardera toutes deux à dîner...

La jeune Marion dansait de joie. Mademoiselle Laurence dut la calmer :

— Chut !... ou je ne t'emmène pas...

Puis, avant de partir, ces demoiselles s'ar-

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rangèrent devant la psyché, avec un même sentiment de coquetterie. Mais la Marion n'avait qu'un vulgaire a tapin »', tandis que la première, une Parisienne de vingt-trois ans, élégamment mise et portant la toilette avec plus de chic que les trois quarts des clientes, se coiffa d'une légère capote crème, garnie de trois mignonnes hirondelles noires aux ailes déployées, une invention hardie des sœurs R... ayant fait sa première apparition le dimanche précédent, aux courses d'Auteuil, et que mademoiselle Laurence, une exquise réclame vivante, portait glorieusement.

Au rond-point de l'Etoile, ces demoiselles descendirent de l'omnibus.

Laurence commença par ramasser et relever un peu ses jupes. Une manche d'arrosage, pour abattre la poussière de la chaude aprèsmidi d'été, ne venait-elle pas de couvrir la chaussée d'une sorte de tapis de boue. Sur la pointe du pied, la première gagna un trottoir, suivie de Marion. Là, elle s'orientait.

Bon! l'avenue de Friedland. A droite en descendant un peu, l'hôtel de la grande dame chez qui elle a affaire; d'ici, elle reconnaît la marquise vitrée qui miroite au soleil.

Oh ! une très grande dame, belle à tomber h genoux devant, pas beaucoup plus âgée qu'elle,

et riche, riche, et comtesse. Le mari, très loin, dit-on, hors de France, ambassadeur quelque part.

C'est peut-être cette absence qui donne à madame de N. N... une teinte de mélancolie, cet air distrait, absorbé, qui n'a pas échappé à ces demoiselles la dernière fois que la comtesse est venue à la maison de modes. Et cette dernière fois — hier — sa distraction était même si grande que madame de N. N... en a oublié un tout petit paquet, que Laurence a dans la poche, un cent de cartes de visite, toutes neuves, gravées avec la couronne de comtesse. Et c'est pour rendre le cent de cartes à qui de droit que mademoiselle Laurence, accompagnée de l'apprentie, a voulu faire la course. Outre que madame de N. N..., une cliente des plus sympathiques, sera enchantée de retrouver ses cartes, qui sait ! Une généreuse récompense?... Le tout est de trouver la comtesse revenue de sa promenade au Bois et de parvenir jusqu'à elle.

Mais il est trop tôt. Cinq heures. Les voitures y vont maintenant, au Bois; donc rien ne presse. Tiens, un peu à l'écart sur le trottoir, pourquoi ce rassemblement? Un forain qui fait des tours, en maillot rose. Un hercule.

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— Allons voir..., soupira la Marion, tendant cou, enflammée.

— Penh! un acrobate... Toujours la même lose!... répond la première, avec une moue, ifin, si tu veux, avançons-nous : ça nous fera ujours passer un moment.

En maillot rose, William, était un beau rps d'homme. Ving-cinq ans au plus. Les isses et les bras trop forts. Mais, grand, il mblait bien proportionné. Le front bas des itues, sans doute pas beaucoup de cervelle, ime, on ne peut réunir toutes les supérioés! Un poète, parnassien ou décadent, n'eût s manqué de vouloir le sculpter en strophes, uples, nerveuses comme lui et donnant la Qsation de cette chair vivante, dont on deviit la moiteur sous les mailles du collant, et ['on voyait trembler comme de la gélatine à aque effort surhumain. Sans avoir jamais ngé de leur vie à sculpter, ni à peindre, ni écrire, les deux modistes, depuis quelques inutes, n'en jouissaient pas moins vivement la mâle beauté de William. La petite Ma- )n, elle, avec la polissonnerie de sa puberté

trop instruite, n'avait d'yeux que pour les jambes de rhercule. Parfois, cependant, elle remontait, lâchait d'apercevoir le poil qu'il avait sous les bras. Tandis que le plaisir ressenti par mademoiselle Laurence était moins enfoncé dans la matière, pas précisément pur, éthéré, mais presque intellectuel. Elle éprouvait une jouissance d'amour-propre, et singulièrement vive : l'hercMle l'avait remarquée, s'occupait tout le temps d'elle. Impressionné par sa beauté, plus encore par sa toilette, par les trois petites hirondelles aux ailes déployées de sa capote, il lui « faisait de l'œil ». Même, la prenant sans doute pour une grande dame, voilà que, semblable à ces preux de jadis qui ne rompaient des lances dans les tournois que pour la dame de leurs pensées, il ne travaillait ostensiblement que pour elle, venant exécuter bien devant elle chacun de ses tours, la cherchant du regard quand il levait ses poids, attendant, pour les laisser retomber sur le sol, qu'elle eût applaudi ou crié : « Assez ! » A chacun de ses boniments au public, il lui souriait comme pour lui demander son approbation.

Loin d'être offusquée^ ni même intimidée en rien par ce manège, exécuté d'ailleurs avec une certaine discrétion, la jeune fille Tencourageait plutôt, poussait des petits rires étouffés, ren-

dait œillade pour œillade. Et comme elle pressa le coude à Marion, au moment où William, son bras en Tair, après Tavoir saluée deux fois avec une gravité respectueuse, fit partir le coup de canon à son intention. Le cœur de mademoiselle Laurence, en cet instant, battit bien fort. Et ce n'était pas seulement la secousse de la détonation. L'odeur de cette poudre qu'on venait de brûler là, — pour elle, — lui montait au cerveau, et, pendant une minute, lui parut un hommage grisant et délicieux.

Puis, lorsque l'hercule fit la quête en commençant par elle, Laurence, autant par reconnaissance que pour ne point déroger dans l'opinion du saltimbanque, y alla d'une pièce de dix sous, que celui-ci reçut avec vénération.

La quête achevée, il manquait « dix-sept sous pour faire trois francs » ; William fit un pressant appel à l'équité du public. Rien ne tomba sur le vieux tapis étendu à terre.

— Non, c'est pas raisonnable?... Je m'en vais faire encore une fois le tour de la société... Voyons, une dame qui m'appelle?

Et il revint vers les deux jeunes modistes, son aumônière, une sorte de vieille blague à tabac, dans la main.

Alors, comme un éclair, une idée, saugrenue et risquée, traversa Tesprit de la première,

encore grisée. Un véritable coup de folie, qu'elle regretta aussitôt maiê trop tard. C'était fait !

Mademoiselle Laurence venait de glisser une des cent cartes armoriées de la comtesse N. N... au fond de Taumônière de William.

Autant William, en maillot rose, était un magnifique hercule, autant, habillé, endimaHché, avec des pantalons à pied d'éléphant et sa chevelure à accroche-cœurs, il avait Tair d'un ancien garçon boucher delà Villelte devenu un marchand de caries transparentes. Aussi le concierge de Thôtel N. N... fut-il on ne peut plus étonné, le lendemain vers deux heures de l'après-midi, à la vue de ce personnage louche qui demandait à parler à la comtesse, « en personne ».

— Je ne sais, mon garçon, si elle y sera pour vous... Enfin, essayez... vous verrez bien !

Et il voulut le faire passer par l'escalier de service :

— Non ! pas par ici I . . . par là !

Mais l'autre, qui avait déjà gravi plusieurs marches du grand escalier d'honneur, ne se

retourna que pour dire sa façon de penser à rînsolent :

— Eh! va donc, sale mufle de pipelet...

Gueule de larbin!... Tu me prends pour un autre!... Ferme ton plomb, ou si je m'amène, gare à ton gnasse.

Fier et tranquille, olympien, il continua son ascension.

Au premier étage, nouvelles stupéfactions, d'abord du valet de chambre qui vint ouvrir, puis des deux femmes de chambre aussitôt accourues, curieuses, également consternées par l'accoutrement et la dégaine de l'étrange visiteur. On avait beau lui répéter sur tous les tons que la comtesse était absente, il insistait quand même, avec un vocabulaire terrible :

— Moi, je sais qu'elle y est, votre maîtresse... Tas de nom de Dieu... et qu'elle m'attend!

Impressionnés cependant par ce ton de conviction et par sa vigueur physique, les domestiques, auxquels s'étaient joints un groom et la cuisinière, restaient polis, mais parlaient tous à la fois : Monsieur avait tort de croire... Onne songeait nullement à tromper monsieur... Monsieur devrait plutôt revenir : la lectrice, aujourd'hui sortie, la lectrice de la comtesse^., demain y serait, pour sûr... De sorte qu'en attendant à demain...

— De quoi ! la lectrice... Ah ! je sais bien... la môme ! Une morveuse I s'écria William, qui prenait Marion pour la lectrice.

— Une morveuse... noire comme la cheminée... et dont les quinquets ont Fair de vouloir vous déboutonner le falzar... Je m'en fous, moi, de la lectrice : c'est à madame que j 'ai affaire ! . . . Et j'y parlerai, là... faudra bien: J'ai sa carie... vociférait-il en brandissant le carré de vélin comme un couteau.

Tout à coup, au milieu du vacarme, une porte du fond de l'antichambre s'entr'ouvril, un fin profil apparut. La comtesse, brusquement éveillée de sa sieste, les yeux encore pleins de sommeil.

— Tiens, on me demande... Un homme!...

Pourquoi ne lui permet-on pas... Monsieur, veuillez passer par ici.

Nonchalamment, sur la chaise longue où elle languissait chaque après-midi, la comtesse venait de se recoucher. Elle porta la main à la bouche pour étouffer un dernier bâillement.

Debout, à deux pas devant elle, dans la demiobscurité du petit salon, et tortillant son chapeau mou, William attendait.

— Vous pouvez vous asseoir, dit-elle.

Puis, comme à bout de forces pour avoir prononcé ces quatre mots, elle attendit à sou tour.

S'asseoir? C'était facile à dire. Mais où? Arrivant du grand jour, le jeune homme ne voyait aucun siège à portée. Il fit un pas vers la chaise ^ longue, mais avec précaution, de peur de glisser sur ce beau parquet ciré. Puis là, tout près de la jeune femme, pensant à la carte qu'elle lui avait jetée la veille (il croyait du moins que c'était elle, une certaine ressemblance physique existant entre Laurence et M"'" de N. N...), il se crut suffisamment autorisé à ^tomber à ses genoux, à lui baiser galamment les mains, pour commencer.

Et il arriva quelque chose d'extraordinaire.

Celte \rès noble et très belle jeune femme, mariée à un ambassadeur, — et qui, pendant la monotonie d'un long veuvage forcé, n'avait jamais trompé son mari, du moins en action, — ne fut point trop épouvantée par la posture et les baisers de l'inconnu. Au lieu de crier au secours, de se pendre au cordon de sonnette ou de se dérober par la fuite, après une courte résistance pour la forme, le moment vint où ce furent au contraire les minces bras de la patricienne qui serraient de toutes leurs forces le râble de l'hercule.

Les choses n'en restèrent pas là. William fut quelque temps l'amant secret de la comtesse.

Puis, satisfaite sans doute de l'amour athlé-

tique, elle eut « d'autres William ». N'ayant jamais osé restituer le cent de cartes incomplet, M""' Laurence et Marion ne s'étaient pas gênées pour recommencer la plaisantejcie, les gourgandines, pour glisser encore « leur » carte armoriée à un ta's d'acrobates en tous genres, clowns, bateleurs, lutteurs, gymnasiarques; Ceux-ci, entre eux, ont fini par jaser. Heureusement que ça n'est jamais sorti de leur monde I Aujourd'hui, M°^' de N. N... passe toujours pour une vertu aux yeux d'une tourbe de gommeux efflanqués et mal bâtis; mais les ApoUons de la place publique, les Antinous et les Adonis en maillot la connaissent et parlent avec enthousiasme de « la comtesse des Hercules ».

Madame la comtesse Michelle de Yakœui\ au château de Yalcœm\ près de Tours.

Paris, 11 mars.

Ma gentille Michelle,

Oui! ces pattes de mouche, c'est moi, « Clo- Clo », ta vieille amie de pension, Clorinde de Maucreuse. Et si tu savais ce que j'ai à \e raconter! Une folie — sage peut-être, au fond, mais d'un risqué. Je vais horriblement te scandaliser, toi qui n'es guère dans le mouvement. Confinée à Valcœur dix mois sur douze, et de nous toutes la seule heureuse en ménage, tu ne vas pas être à la hauteur! Oh ! mais là, pas du tout. Tant pis! Au fond, sachant que tu es la plus sûre et la plus sérieuse des amies, je suis certaine que tu détruiras tout de suite ma

lettre. Puis, à te dire vrai, je comple sur ton indignation de provinciale pour me rappeler au sentiment des convenances si, pauvre emballée de la vie moderne que je suis, je vais par trop loin. Oui ! retiens-moi au bord de l'abîme, il en est temps encore, car jusqu'ici, le mal n'est pas énorme ; il ne s'agit que d'un projet, d'un étonnant projet. Et maintenant, prête-moi toute ton attention, ma Michelle. Je commence.

A Valcœur, n'est-ce pas ? vous êtes abonnés au moins à plusieurs journaux. Eh bien? ces journaux, pendant cette quinzaine, ouvre-les chaque matin à la quatrième page, et lis avec soin les annonces jusqu'à ce que tu rencoif très l'avis suivant :

MAISON POIR DAMES sFrle^TvîS

se fonder pour offrir exclusivenieot aux dames un grand choix artistique de manches d'ombrelles: ivoire, ébène, citronnier, épine, cornouiller, cep de vigne, etc. Sécurité et discrétion.

Tel est le prospectus arrêté. A quelque variante près, ça va passer un peu partout. Hein? suis-je au courant? Ce n'est rien, tu vas voir que j'en sais davantage. — Et l'adresse? Ces messieurs, qui avaient d'abord songé à un entresol de la rue Laffitte, au dessous d'un grand -couturier, ont eu la prudence d'opter pour un

vasle hôtel entre cour et jardin, au fond des Ternes, non loin des fortifications.

« Ces messieurs ! » Ce ne sont bien entendu pas nos maris qui, eux, auront tout à craindre de l'institution nouvelle. Ces messieurs sont toute une bande de jeunes homûies intelligents et passionnés^ des artistes pour la plupart — peintres, romanciers, sculpteurs, journalistes, — se connaissant entre eux, au moins de réputation, et triés sur le volet, tous dans la force de Tâge de vingt-cinq à trente-huit ans, bien élevés, reçus, choyés partout, mais venant peu dans notre monde, parce que le temps leur manque et qu'ils ne s'y amusent guère. Ils préfèrent nous attirer à eux, et voilà ce qu'ils ont imaginé... Mais c'est ici, ma pauvre Michelle, que Clo-Clo s'embarrasse. Laisse-moi respirer. Non ! si je regarde en avant, je vais perdre tout mon courage. Continuons.

Tu n'es pas arrivée jusqu'à ton âge, sans avoir ouï dire qu'il existe dans les départements, et à Paris, nombre d'établissements hospitaliers où les hommes sont bien reçus, en toute saison et à toute heure. Gais ou tristes, jeunes ou vieux, beaux ou laids, garçons ou mariés, revenus de leurs illusions, ou neufs à la vie, ils n'ont qu'à se présenter. On leur donne à feuilleter un album qui contient des photographies

de femmes. El, si le cœur leur dit, ils en désignent une et voient aussitôt arriver celle qu'ils ont choisie.

Puis, quand ils ressortent au bout d'une heure ou le lendemain, désappointés ou non, contents d'avoir goûté un moment d'oubli, ou n'ayant fait qu'irriter une soif inextinguible, le reste de l'univers n'a rien à dire. Ce qui s'est passé ou non dans la maison hospitalière ne regarde personne, reste entre eux et leur passion, entre leur idéal et la réalité.

Eh bien! par quelle flagrante injustice des mœurs — tu vas dire qu'on t'a changé ta Clo- Clo! — à cause de quelle humiliante inégalité, n'existe-t-il pas, quelque part dans la grande capitale, unexutoire analogue pour notre sexe?

Pourquoi? Réponds. Je t'entends d'ici t'écrier : « Quelle horreur! y> je ne cache pas que tel a été mon premier cri. Le mien? Non, plutôt celui de notre éducation, de nos idées reçues, de notre morale étroite, des préjugés de notre race et de notre époque, préjugés formant l'atmosphère étouffante oîi nous avons poussé. Mais, j'ai réfléchi ensuite : réfléchis à ton tour! Rien n'est immuable ici-bas, parce que rien n'est absolu. Vérité en deçà, erreur au delà. Avec l'époque, le climat, la nationalité, tout passe, tout se transforme. Vivre? C'est

court el, pourtant, combien d'heures lourdes et cruelles. Toi, peut-être, tu es aujourd'hui aimée, heureuse. Mais moi? Qui te dit que demain, pleine de dégoût ou de lassitude à ton tour, tu ne seras bien aise d'avoir à portée de la main quelque sensation inconnue, et ce, sans déranger ta vie, sans désoler inutilement les tiens?

Alors, voici : Mettons que l'établissement dont je te parle soit ouvert. — Nuitamment de préférence, une voilette épaisse sur la figure, en fiacre pris à une station lointaine et les stores baissés, — ou sans aucune de ces précautions si tu en avais la crânerie, — tu arriveras dans la cour de la maison mystérieuse.

Quel battement de cœur, dis, la première fois! Maintenant, tu te sauverais, si tu l'osais. Déjà la porte cochère s'est refermée. Du dehors, personne ne peut te voir. Et les contrevents de toutes les fenêtres donnant sur cette cour sont hermétiquement fermés. Pas d'œil indiscret à redouter! Ça te remet un peu, et tu en as besoin. Voici qu'une négresse entrie deux âges, baragouinant le français, en tablier éclatant de blancheur, t'a ouvert la portière. Sans avoir accepté la main qu'elle te tendait pour t'aider à descendre, tu l'as suivie d'un pas mal assuré. Une porte franchie, quatre

marches montées, té voilà dans le vestiaire.

On te débarrasse. Tu t'es assise dans un fauteuil, car l'émotion t'ôte les jambes. Devant toi, sur un guéridon, divers flacons et des petits verres. Ne refuse pas, c'est un cordial qui achèvera de te remettre. Puis tu te regardes dans la psyché. La négresse t'aide à défripper ta toilette. Tu lui demandes ce que tu lui dois. Elle ne comprend pas. Tu lires ta bourse: elle te montre un tronc pour les pauvres, car on ne reçoit aucun argent dans cette maison. Tu déposes ton offrande, et en te retournant, tu te trouves en présence d'un jeune homme d une trentaine d'années, irréprochable de tenue, qui te salue respectueusement.

Il se met à^tes ordres, et te fait visiter la maison, les grands et les petits salons, les jardins. Ici, l'on danse au piano. Là, dos bosquets et des recoins obscurs si tu ne veux pas être vue, un cabinet de lecture oii se trouvent les romans nouveaux.

Plus loin, une salle à manger où on lunche.

En passant avec toi dans un étroit couloir, ton introducteur te fait mettre l'œil à un judas, par lequel tu aperçois un atelier où est en train de peindre un paysagiste déjà célèbre. « C'est Chose, vous savez, madame. Il travaille, lui, en attendant, pendant que les autres s'amusent.

Désirez-vous lui être présentée? Il sera bien heureux. » Et, comme tu refuses toute rougissante, ton introducteur reprend : « Préférezvous faire la connaissance d'un homme de lettres? M. de B... est là, un peu plus loin, dans son cabinet, également seul... Minuit! il doit avoir fini son article... Je le connais! il serait si content devons le lire pour en essayer l'effet sur vous avant de le livrer aux typos. »

Et ton introducteur se retire quand il te voit apprivoisée; c'est son jour de corvée, et il vient d'entendre dans la cour le roulement d'une nouvelle voiture. Te voilà de la maison ; va, viens, cherche la compagnie ou la sohtude à deux, ou cache-toi pour rêver dans un coin. Lis, dors, mange, écris, fais de la musique. Liberté absolue : Tu es chez toi. Ces jeunes hommes auxquels tu as à faire, peintres, romanciers, poètes, sculpteurs, musiciens, ne sont pas des bourgeois ; la plupart ont des noms, quelques-uns sont célèbres, et tous bien élevés. Ils savent pourquoi tu es ici, et aucun n'aura la goujaterie de te reconnaître, s'il (e rencontre plus tard hors d'ici. Ils sont humblement à tes ordres ; fais ton choix, commande, ou nargueles, si le cœur f en dit. Tu peux t'oflfrir toutes les fantaisies avec eux, même un amour platonique.

El voilà, Michelle, ce qui se raconte derrière le manteau. Sois indulgente! Ne me gronde pas trop de mes folies.

Clorinde de Maucreuse.

Madame Clorinde de Maucreuse^ rue de Verneuil^ à Paris.

Château de Val cœur, 15 avril.

Ma chère Clorinde,

Voici un siècle que je veux te répondre. Dans quelques jours, tu vas nous voir arriver à Paris, où nous resterons jusqu'après le Grand- Prix. D'ici là, sois assez gentille... {Le restant de la lettre consacré à des commissions^ aux recommandations les plus détaillées pour la modiste, la couturière ; puis le post-scriptum suivant) :

P. -S. — A propos ! Nous ne recevons ici que la Gazette de France et la Bévue des Deux Mondes et je n'y ai pas trouvé Tannonce de la maison d'ombrelles. Au fond des Ternes, m'astu dit : mais la rue? Et le numéro?

Michelle de Valcœur.

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