‹ Trente-six contes de toutes les couleursChapitre 9 sur 38 · AUTRE COTE JAPONAIS · texte numérisé non relu

AUTRE COTE JAPONAIS

Tituma Kano était peut-être l'homme le plus riche d'Yedo, — ■ que nous nommons à présent Tokio depuis cette belle révolution de 1868 grâce à laquelle notre bien- aimé mikado Moutsoukito, gloire à lui, réunt les deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, dans ses mains triomphantes. — Sa fortune immense lui venait de sa famille de daïmios, vingt-cinq fois séculaire, l'une des plus marquantes de notre histoire.

Il devait en. être le dernier rejeton, car il avait toujours refusé de se marier et même de s'assurer par adoption un héritier de son nom et de ses biens. D'abord, féodalien incoercible, il ne croyait pas au nouveau Japon, modernisé à

l'européenne et il n'y voyait aucun rôle à remplir pour sa lignée ancestrale. En outre, il aimait peu les femmes et sa philosophie soldatesque les vouait toutes au métier que, dans le quartier de Yosivara, exercent les marchandes de sourires. On n'en installe une à demeure que pour avoir d'elle des enfants; or, d'enfants, mâles ou femelles, il n'en voulait à aucun prix, le cycle des Tituma Kano étant clos pour lui avec l'ère des Saïgouns.

Aussi mangeait-il sa fortune. Mais quand je dis qu'il la mangeait, ce n'est pas au figuré, c'est au propre, étant de ces « fous de leur ventre » que les Français appellent gastronomes. Nous en avons dans l'Empire du Levant qui ne le cèdent en rien aux occidentaux, malgré la frugalité générale de notre race, mais de tels que Tituma Kano, il faudrait, je crois, pour en trouver, remonter jusqu'à ces patriciens de la Rome césarienne qui pouvaient payer à l'encan un surmulet cinq mille sesterces, soit trois cents grands yens de notre monnaie. (1.328 francs, note du traducteur.)

Il est avéré que si le surmulet en eût valu la peine, Tituma Kano aurait encore renchéri sur cette somme exorbitante et que ses moyens lui permettaient de la doubler. Ses cuisiniers, qui

avaient carte blanche, ne l'eussent pas cédé à ceux du mikado lui-même. Il enrichit l'un d'eux pour une sardine, une simple sardine, que ce maître-queux lui servit, un jour, sur une feuille de mûrier, et dont la saveur inexplicable résumait comme en essence toutes celles des poissons de la mer. Elle avait été cuite dans un hareng enveloppé lui-même d'un maquereau, inséré dans un i)ar, que recouvrait un saumon, recouvert d'un esturgeon, et le goût en était sublime. Je me~hâte d'ajouter, pour rendre hommage à la vérité, que l'auteur du chef-d'œuvre culinaire était compatriote de Vatel et de Carême.

Outre ce grand artiste, Tituma Kano entretenait, dans sa palais de Soto Sero, qui est la « cité » déTokio, autant d'autres cuisiniers qu'il y a de cuisines en ce monde, et ils y rivalisaient de « génie de gueule » pour satisfaire, à l'italienne, à l'espagnole, voire à l'allemande, les papilles visiblement blasées de notre Apicius nipponais.

Tituma Kano ne prenait qu'un repas par jour, ne buvait que du thé, mangeait seul et n'avait jamais invité personne à son festin éternel dont il jouissait en silence. Aussi serait-il oiseux de vous apprendre que son obésité était hyperbolique. Il marchait littéralement sur le

ventre, comme les vieux crapauds centenaires qui sont les ornements de nos jardins. Du reste, il ne s'en portait pas' plus mal, parce que d'abord le thé, quand il est bon, conserve, et ensuite parce que, descendant d'une race de géants, il résistait mieux qu'un autre aux excès de son régime alimentaire. Mais le temps vint, car il devait venir, où rien ne lui fut plus savoureux. Tout ce qui vit, fleurit, broute, vole, nage ou barbotte dans la nature lui avait passé sur la langue, et les épie es mêmes ne la chatouillaient plus. Et les quatre cuisiniers, vaincus, se regardaient, comme des prêtres au bout du dogme révélé, vides d'idées et mornes.

Un soir que Tituma Kano songeait, la croisée ouverte sur son parc magnifique, à la monotome de la vie et de Tordre absurde des saisons, il vit à ses pêchers en fleurs que celle du printemps commençait, et, pour lui, la soixantième fois, hélas. Et il ne savait plus que manger sur la terre. La veille, on lui avait présenté un pied de jeune éléphant blanc farci de langues de bécharus, qui sont des flammants rose^. le tout expédié à grands frais d'Afrique sur Tune de ses jonques, et il avait déclaré que le mets ne valait pas la dépense. Il s'y était en outre ébranj<: une dent, à la vérité un peu creuse.

Tout à coup un oiseau chanta dans un buisson. Cet oiseau, c'était un rossignol.

Le rossignol, peut-être ne le savez-vous pas, émigré de l'Europe chez nous, au renouveau, par petites étapes, de forêts en forêts, et il a ainsi deux temps d'amour, l'un européen, l'autre asiatique. Mais il ne chante qu'en une seule langue, l'universelle, celle de la musique, qu'entendent toutes les oreilles, humaines et divines, sans interprètes. Aussi est-il partout l'oiseau des poètes. Au Japon il est sacré. Quoiqu'on ne punisse plus de mort, comme autrefois, ceux qui attentent à sa vie, le bon mikado ferait encore un mauvais parti au sacrilège qui le mettrait à mal. Il est vrai que nous révérons aussi profondément les poètes dont le rossignol est le symbole et le maître.

Quelle ne fut donc pas l'épouvante des quatre cuisiniers, quand, réunis pour débattre sur le menu du lendemain, ils ouïrent Tituma Kano, rouge de désir au clair de lune, et battant, comme un phoque, sa bedaine de ses petits bras, s'écrier :

— Je veux manger du rossignol!

Aucune objection n'était possible. Allez donc dire qu'une chose est sainte, et même qu'elle n'est pas comestible, à un homme qui a dans

ses caves le revenu, accumulé pendant vingtcinq siècles, d'un gouvernement de province et qui pourrait, à lui tout seul, rebâtir Yedo incendiée.

Le rossignol, arrivé le matin même de France, chantait éperdument à ses amours japonaises. Il appelait à tue-tête la bien-aimée et ses vocalises emplissaient le dôme nocturne. Tous les poètes, le pinceau à la main, l'écout aient, de leurs mensardes.

On ne prend pas le rossignol dans les ténèbres car il y est invisible et sa voix s'épand par gerbes en tous sens, répercutée par les échos trompeurs. Mais un oiseleur réputé se chargea, en tremblant, pour une somme considérable, et sur le serment du secret, de l'abominable capture. Abusant de l'épuisement du chantre, il s'était posté sous un rosier, dès l'aurore, et d'un poing immobile, il tendait une sauterelle sur une branche visqueuse de groseillier. A demimort de faim et d'amour, l'oiseau des poètes vola au piège et il s'y englua. L'oiseleur s'empara de lui aisément, le porta aux cuisiniers et s'enfuit avant le jour avec son argent infâme.

Oh! qu'il était maigre le pauvre rossignol au plumage roux, au bec brun, aux yeux noisette, et comme il ressemblait bien aux déshérités

qu'il allégerise! Il n'était mauviette qui ne fut plus abondante en graisse, et, sous les doigts des cuisiniers, il ne bossuait qu'un petit squelette aux os décharnés et pointus. Non, vraiment, il n'est pas comestible, le rossignol!

Mais qu'allaient-ils en faire? Comment accommoder cette pelote d'aiguilles, et les quatre valets se le demandaient entre eux sans se répondre, dépourvus de leur science pour la prepremière fois. Aucun livre de cuisine bourgeoise n'enseigne à préparer le rossignol. Ils se 'décidèrent enfin pour la brochette, c'est-à-dire pour le plus simple, et quand il fut de la sorte deux fois retourné sur un petit bûcher de bois aromatiques, ils le revêtirent pieusement de son plumage, lui fermèrent son bec à jamais muet et le servirent à Tituma Kano dans une vieille boîte de laque en forme de cercueil. Puis ils se retirèrent pour rédiger leur démission collective, car ils étaient déshonorés.

Le féroce gastrolâtre avait empoigné les baguettes d'or pour les piquer dans l'oiseau et l'amener à lui, mais voici que leurs pointes rebelles se recourbèrent à son poing comme pour lui refuser ce service. Puis il en fut de même de son couteau, dont la lame se brisa d'elle-même sur les plumes du volatile. Il le saisit alors pour

■ -biquet er avec les dents et connaître, de sa langue impie, le goût d'il rossignol, mais cette langue se retira d'elle-même dans sa gorge et, de sa mâchoire descellée, les dents tombèrent une à une, comme des grêlons, sur une vitre.

Ivre de rage, le fils des daïmios s'était élancé vers la panoplie de ses ancêtres pour décrocher la formidable hache avec laquelle le premier des Tituma Kano, dit le géant des îles, fendait les blocs de glace du Fusi-Yama, et il se préparait à l'employer contre le rossignol miraculeux, lorsque, tout à coup, sur l'appui de la fenêtre, une rossignolette s'abattit d'un doux vol et percha. C'était la bien-aimée japonaise que l'époux victorieux avait appelée toute la nuit par ses trilles. Elle l'avait entendu ou jardin du mikado, et. consentante à son amour, elle le cherchait pour commencer leur nid.

Et le rossignol secouant ses ailes, dégourdissant ses pattes et les yeux ranimés par le soleil, sortit du cercueil de laque et s'envola avec elle dans les pêchers en fleurs.

Huit ou dix jours après Tituma Kano, édenté, et la langue rentrée, mourut de faim sur ses trésors immenses, — car on ne mange pas le rossignol.

LA FOLIE l)E MANFRED MAMPHRE

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