‹ Trente-six contes de toutes les couleursChapitre 25 sur 38 · CO>TE BOULEVARDIER · texte numérisé non relu

CO>TE BOULEVARDIER

C'était le temps où, fou de symbolisme, je cherchais le tableau définitif de « l'Age d'or ». Ah ! que d'esquisses dans mon atelier ! Aucune ne me satisfaisait complètement. Il fallait pourtant me décider, on en parlait déjà dans les feuilles. « Ce sera le clou du Salon! » clamaient les nouvellistes.

Je m'arrêtai à une scène allégorique où s'exprimait assez bien l'économie sociale que je professe, car je suis un peintre à idées, le dernier peut-être. Cette scène représentait deux hommes primitifs, tout nus, bien entendu, dans la forêt vierge, dont l'un, le brun et le plus fort, faisait griller sur des fagots le blond et le plus

faible, pour le boulotter, sous l'œil de Dieu. On voyait l'œil de Dieu dans les nuées. Mon idée de l'âge d'or était ainsi fort -honorablement rendue. L'âge d'or, ou bon temps de notre espèce, a été l'ère innocente de l'anthropophagie franche et sans codes, naturelle, quoi!

J'allais donc le prouver, la brosse au poing, lorsque, patatras, m'échut l'héritage épouvantable...

Qu'est-ce que je lui avais fait, à cette canaille de Morel bey, pour qu'il me léguât, à moi, sa fortune, et quelle fortune! Nous nous détestions cordialement, oui, et depuis le collège où je lui faisais ses vers lapins en échange de mes quatre règles; plus tard, je ne manquais pas une occasion de le larder de mes sarcasmes, de le flageller à plein visage de tous les synonymes du mot voleur, et dans un dur moment, j'avais poussé le mépris jusqu'à lui refuser l'aide de sa bourse.

— Vends-moi un tableau, m'avait-il offert, au prix que tu voudras.

— ■ J'aimerais mieux le crever et crever moimême.

— Voyons, mon portrait, veux-tu? Je t'en donne cent mile francs I

— Soit, mais assis sur le monceau sanglant des malheureux Fellahs que tu as affamés, rui-

nés et tués pour remplir ton c offre de malversateur éhonté.

Il riait avec des regards de tigre.

— Va, va toujours, grinçait-il! j'aurai ta peau tôt ou tard.

Il Fa eue. Mais quelle vengeance, oh! quelle vengeance!... Un legs de vingt-quatre millions par testament olographe, le misérable!

Recevoir sur la nuque un pareil boulet de vingt-quatre au moment même où l'on s'entreprend à la glorification de l'âge d'or — ■ âge où l'or n'existait pas — et lorsqu'on va rendre à la naïve anthropophagie l'hommage public, allégorique, décoratif même que l'économie sociale lui décerne, c'était pour abattre Hercule. Ajoutez à cela que le notaire, un pince-sansrire à côtelettes, me félicitait comme pour un mariage, et que devant les clercs béants j'avais l'air d'un monsieur qui a gagné la bataille d'Austerlitz. Je me sentais ridicule à vomir.

— Peut-on refuser l'héritage? dis-je au tabellion.

— On le peut, fut sa réponse. Mais outre que ce serait la première fois depuis la découverte du vieux monde par Adam et Eve, votre refus nuirait à la mémoire du testateur, dont les obsèques, vous le savez, menacent d'être magni-

fiques. Vous passez pour fort honnête homme et le monde entier vous guette au tournant. Réfléchissez.

■ — Là est précisément l'obstacle. Ce Morel bey a été par excellence le type de l'homme sans foi ni loi du hideux âge de fer. Sa vie n'aura été qu'une filouterie immense, féroce, inhumaine, et près de lui les négriers sont doux et les pirates angéliques. Morel bey fut un fléau d'Egypte.

■ — Le direz-vous, fit le notaire, et, si vous le dites, à qui le ferez-vous croire? Regardez par la vitre tous ces gens affairés qui courent dans la rue; ils chassent au million, eux aussi; ils seront demain derrière son corbillard. Croyezmoi,- votre place est à leur tête!

— Qui? Moi! Vous payez-vous la mienne?

■ — Un mot alors : pourquoi le receviez-vous dans votre atelier et, qui pis est, pourquoi le tutoyiez-vous?

Je rentrai chez moi avec cette tempête dans le crâne. Que signifiaient-ils, les vingt-quatre millions absurdes de Morel bey, et que disait cette voix maudite d'outre-tombe? Dans la pénombre du soir tombant, l'allégorie de ma toile me semblait moins claire à la fois et plus paradoxale. Si l'Institut comprend, à cause des nus,

le public peut s'y méprendre. Pourquoi : Age d'or? On se boulotte encore les uns les autres. Évidemment. A preuve, dira la critique, toujours à la blague, la vie môme de ce Morel bey dont le peintre hérite. Le tableau devenait impossible. J'y renonçai.

La concierge m'avait remis, au passage, un paquet de lettres déjà énorme. Félicitations universelles. Pas une note discordante, même des plus honnêtes, que dis-je, des plus scrupuleux, ceux pour qui l'argent a une odeur, malgré le proverbe. Et les intimes accoururent. Ils étaient extasiés de ma veine, « si méritée d'ailleurs, qui tombait sur le meilleur garçon et le plus talentueux. A la bonne heure, cette fois elle avait ôté son bandeau, 1/ aveugle Fortune! » Personne ne s'inquiétait de savoir à quel titre j'héritais ainsi d'un Crésus à qui ne me rattachait aucun lien de parenté quelconque. J'aurais donné un million des vingt-quatre pour qu'on me demandât le secret de l'énigme. Était-ce donc si simple? De telles aventures n'étonnent-elles même plus la conscience moderne? Quoi, aucune réserve sur la moralité du testament? Pas un artiste camarade qui m'aimât ou m'estimât assez pour me supposer sensible au scandale de ce legs aberrant? Tous, tous,

tous aplatis devant le veau d'or! Le notaire avait donc raison : « On ne me croirait pas. » Je conduisis les funérailles, tête nue.

C'était accepter publiquement l'héritage.

Mais je voudrais bien vous y voir! Qu'il lève la main et se nomme, celui-là qui. en un temps où tout se règle par le seul fatalisme du jeu et où Ton ne vaut que selon sa veine et sa déveiae, maintiendrait son âme en équilibre et blanche entre un scrupule d'honneur et vingts-quatre millions, fussent-ils souillés de vol et ensanglantés de meurtre comme ceux de l'abominable Mopel bey!

Je me doutais bien que je serais «tapé » et. je vous prie de le croire, je m'y étais résigné à l'avance. Je le fus comme un empereur romain, par tous les moyens insidieux ou comminatoires, connus, inconnus, de l'art de l'être. Les formalités fiscales ou autres retardèrent seules F imminence de ma ruine. Je calculai qu'en huit jours huit des vingt -quatre millions auraient fondu dans les poignées de mains, à cent francs la poignée, où se taxent les dévouements dits désintéressés. Pour les seize autres millions, je fis établir par un clerc de l'étude qui jonglait avec l'arithmétique le calcul suivant, à savoir que, au prorata de partage égal, les demandes

écrites de secours, souscriptions aux bonnes œuvivs. .'!i<ouragements aux arts, brevets d'inv "iit ions, commandites d'affaires, de journaux, statues, prix d'académie, de vertu, de gymnastique, ne laisseraient à chacun des solliciteurs et et à moi-même que la somme de sept francs soixante-dix-sept centimes, sans les frais d'envoi et non portés à domicile. Et je commençai à comprendre la vengeance de Morel bey, avec le sens machiavélique de son infâme : « J'aurai ta peau tôt ou tard! »

Je ne pouvais plus peindre, j'étais sans idées, sans main, sans vue, sans courage, anéanti, vidé, démembré, comme le pauvre cerf cerné par les chiens de meute, qui n'ose plus sortir de l'étang et s'y noie. Je mâchais et remâchais l'opprobre d'avoir été vu par tout Paris, chef découvert, derrière le corbillard de ce coquin avéré, honni pendant sa vie, et couvert de fleurs après sa mort. Les reporters pendaient en grappes de chenilles à ma sonnette. Mon nom flambait en vedette sur les papiers du matin et du soir et rivalisait de majuscules avec celui de l'assassin du jour. Ma cote montait sur le marché des toiles peintes. Nul camarade de Rome ne venait plus, la journée finie, tailler bavette dans mon atelier de multimillionnaire. On me

lâchait comme un galeux. Je n'étais plus du monde où l'on travaille, où Ton rit, où Ton chante, où l'on aime, où Ton vit enfin.

— Tu es trop riche, m'avait dit Gabrielle, ma Minai Pinson, en me fermant sa porte au nez; tu me fais peur! ~

Et, en la rouvrant à demi, elle avait posé ce dilemme :

— ...Ou alors épouse-nni!

Épouser Gabrielle, un modèle certes admirable, excepté de vertu, le pouvais-je? J'en avais bien envie pourtant, tant je me sentais triste, embêté et seul dans ma caverne d'Ali- Baba. Mais les vieux, là-bas, au pays, que diraient-ils de ce mariage couronnant cet héritage? Le papa, il ne badinait pas avec l'honneur ni avec son Ordre, dont il avait payé la croix d'une jambe, en 1870, à Sedan. La maman, comment expliquerait-elle au bon Dieu, dans ses prières, la double faute de son enfant bienaimé. si droit, si fier jusque-là et net comme un sou neuf de toute vilenie? Ils en mourraient tous les deux de ce mariage... et de cet héritage donc ! y

Je courus chez le notaire.

— Où en sommes-nous? lui demandai-je.

— Oh! pas si vite, sourit-il dans le bronze-

de ses côtelettes. Les formalités de succession sont lentes. Vous en avez encore pour deux bons mois avant d'entrer en jouissance. Mais si vous avez besoin d'argent, le plus juif vous en prêtera sans crainte.

— Je n'ai pas besoin d'argent, au contraire. Je n'en ai môme jamais eu besoin, étant artiste et gagnant largement ma vie par mes travaux. C'est de cela que le lâche Morel bey a voulu se venger; il m'enviait, le malheureux; j'étais plus riche que lui et ses vingt-quatre millions ne lui procuraient pas autant de joie que la bonne pipe que voici et que, la séance finie, je bourre, allume et fume à la gloire de Rembrandt, du Léonard et de Watteau.

— Je vous avertis, dit le notaire, qu'à votre défaut la fortune de feu Morel bey retourne à l'État.

— Une restitution alors? Qu'elle y retourne! Je revins, léger, à l'atelier et l'y repris mon

« Age d'or ». Mais je l'ai appelé 1' « Age de fer », parce que les quatre âges sont le même et que l'anthropophagie est éternelle en société.

UN MARIAGE D'ARGENT

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