CONTE DE BONNE FEMME
— Si tu ne l'aimes pas, pourquoi l' épouses-tu ? — : Parce qu'il a cent mille livres de rentes.
— Alors, tu te vends, Sibyle?
— Que veux-tu, Lena, c'est la vie.
— Et ton flirt, le pauvre Gontran?
— Je ne lui ai rien promis. Ce n'est qu'un flirt. Et puis... on se retrouve, n'est-ce pas? Le mariage, c'est la liberté!...
Les palmiers de la jardinière avaient un peu remué, comme au souffle d'une baie subitement ouverte, et Alexandre Bernard parut. C'était le futur de Sibyle. Avait-il entendu le dialogue des jeunes filles? Lena l'a toujours pensé, mais
rien ne le décelait dans ses gestes ni sur son visage.
— Mademoiselle, sourit-il en offrant le bras à celle qui allait être sa femme, c'est le tour de Caruso. Il va chanter. Venez.
Et ils rentrèrent au concert, dans le grand salon où le Tout-Paris financier, politique, industriel et artistique faisait cohue.
Sibyle d'Endersac était une admirable blonde. Orpheline à quatorze ans de père et de mère sans fortune et recueillie par sa grand' mère maternelle, vieille dame très douce et très pieuse, mais dont Page affaiblissait de jour en jour les facultés, elle s'était élevée toute seule, et fort mal, ou fort bien, selon les idées que l'on a, anciennes ou modernes, du rôle de la femme dans le combat social des sexes. Pratique, délibérée, « d'attaque », selon la définition qu'elle' donnait d'elle-même, elle réalisait ce type de la vierge idéale du féminisme, pour qui l'amour est le danger et à qui Dumas fils a trop appris qu'elle est, elle aussi, capitaliste. « Il a cent mille livres de rentes », avait-elle dit à Lena, et, avecun coup d'œil à la glace, elle avait conclu mentalement : « -Ça vaut ça », sans y surfaire d'ailleurs.
Quant à Alexandre Bernard, inutile de le dépeindre, ce récit le fera connaître, Il l'aimait.
sans nul doute, de toute son âme, une âme assez iière, comme vous allez voir.
Les deux rites du mariage accomplis, mairie et église, sans parler de la séance de contrat chez le notaire, Sibyle avait été ramenée par sa grand1 mère à l'hôtel Bernard, parc Monceau, transformé en résidence princière, encombré de présents de noce et monté d'une domesticité complète. Elle y entra comme dans un iêve. Sa chambre à coucher était celle d'une fée et jamais lit, autel d'amour, ne fut plus voluptueusement paré pour le sacrifice à la Vénus conjugale. Il l'y avait conduite par la main jusqu'au seuil, et, la laissant là, s'était retiré discrètement, sans mot dire. L'aïeule présida seule à la toilette de nuit, dont l'entreprise était le début expert et resta le chef-d'œuvre de deux soubrettes qui semblaient avoir appris leur art dans les gravures galantes du dix-huitième siècle. Puis elles s'éclipsèrent, laissant Iphigénie sur le bûcher, tandis que la bonne grand'mère, selon l'usage matronal, se penchait à F oreille de la victime pour lui expliquer l'holocauste. Il va sans dire que la vierge féministe idéale lui éclata de rire au nez dès les premiers mots :
— Embrassez-moi, grand'maman, et allezvous-en, je n'ai pas peur, je sais.
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Cinq minutes après, à une petite toux sous la portière, elle répondit par un « Entrez n très brave.
Alexandre était en costume de voyage.
Elle se dressa, béante, dans les dentelles.
— Oui, fit-il, c'est très simple, vous désiriez ma for-tune, vous l'-avez. Mon seul regret est qu'elle ne soit pas encore, et telle quelle, au taux de votre beauté. J'espère un jour y atteindre, et c'est dans ce but que je pars. Adieu, madame, et dormez bien.
La stupeur avait immobilisé Sibyle. Elle demeurait écrasée sous les courtines comme par la chute du ciel de lit. Elle se reprit pourtant sous l'injure d'homme à femme dont elle était . souffletée en sa demi-nudité dédaignée. « Je croyais que vous m'aimiez », jeta-t-elle, trouvant ainsi d'instinct la seule réplique opportune et qui pût arrêter le fugitif, déjà à la porte. Elle l'y arrêta, en effet. Il revint à elle, et. d'une voix que l'émotion rendait comme solennelle dans la tendresse, il s'exprima en ces termes :
— Je ne rétracte rien de mon premier aveu. Je reste fidèle à mon serment. Je vous aime aujourd'hui autant qu'hier et que demain. Ma vie est à jamais nouée à la vôtre. Tout est dit. tout est fait, tout est irrévocable, mais
vous ne m'aimez pas. Non seulement je le sais, mais je le sens, car la nature ne trompe pas. Dans ces conditions, il serait du dernier des lâches d'user des droits que la loi seule me confère et que je ne puis tenir, étant honnête homme, que de l'amour, ou plutôt de la réciprocité de désirs qu'il décrète. Vous possédez du pauvre Alexandre Bernard tout ce qui, de lui, vous tentait : le millionnaire. L'époux était de trop dans le marché; je le retire. Le seul lésé, je pense, dans l'affaire, c'est moi, puisque je vous aime.
— Ah! monsieur... l'affaire... le marché... quels mots!... Et comment me traitez- vous donc? Suis-^e une fille?
Et hors du lit, cette fois enveloppée et voilée d'un peignoir où s'épandait sa splendide toison d'or de jeune lionne, elle allait, irritée et défaite, dans la honte de la chambre nuptiale.
— Est-ce moi qui ai inventé le mariage? Si je ne vous aime pas, est-ce ma faute?... J'étais pauvre, et vous le saviez.
— Sibyle, lui dit-il doucement, je vous aurais épousée riche, mais j'eusse tout de même attendu.
— Quoi?
— D'être aimé.
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Et sur ce mot, qui posait si nettement le problème, il lui baisa la main et regagna la porte.
— ■ Où allez-vous? lui cria-t-elle.
* — ■ Je ne sais pas.
— Où vous écrire?
— Chez mon notaire.
Alors, au bruit de 1" automobile qui l'emportait loin d'elle, Mlle d'Endersae se trouva seule. libre, opulente, selon le rêve nouveau du beau sexe affranchi, et maîtresse de son corps et de son âme, sans avoir même eu à les racheter par Tholocauste de sa précieuse virginité.
Le phénomène social auquel les femmes s'habituent le plus vite, c'est la fortune, et quand il se double de celui du veuvage, à dire d'expertes, c'est du nanan! Pendant les premiers temps de cette double béatitude, Sibyle n'en perdit pas une friandise. Dans ce délicieux hôtel du parc Monceau, où tous les luxes avaient été accumulés pour elle, elle ressemblait à un écureuil lâché dans une serre exotique et qui se pend, une à une, à toutes les branches aromatiques et dansantes. Il n'avait pas été bien difficile de duper la vieille grand'mère, de plus en plus déclinante, sur l'absence prolongée du mari et ses causes. Lena s'en inquiétait davantage et elle finit par obtenir confidence, avec
promesse de secret, des péripéties de la décevante nuit de noces. Un soir, à l'heure violette où le parc s'efface dans la bruine d'améthyste qui est le voile de la mélancolie, Sibyle lui avoua qu'elle s'ennuyait à périr.
Elle ne savait elle-même ce qu'elle avait, mais les jours et les nuits lui étaient interminables. Oui, Taclage avait raison, qui dit que la richesse donne tout, excepté le bonheur. D'ailleurs, elle n'avait aucune nouvelle de son mari et ne savait pas où il pouvait être.
— Si tu t'en préoccupes, fit Lena, demande-le à son notaire.
— C'est déjà fait, mais il y a un mot d'ordre, évidemment, car il a feint de l'ignorer.
— Écris-lui.
— La première, jamais! Pardonne-t-on de telles injures?
Il sautait aux yeux qu'elle ne pensait plus qu'à lui. La confidente ne s'y méprit point, étant du sexe, et, pour s'en assurer, elle eut l'idée de lui parler de son flirt.
— Sais-tu qui j'ai rencontré, hier, à ta porte? Gontran!...
— Quel Gontran? releva Sibyle. .
Et Lena fut fixée ; elle aimait son mari, la malheureuse, malgré l'injure, à cause de Tin-
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jure peut-être. Et si la jeune fille s'était cachée, la nuit, dans la chambre nuptiale honteuse, elle aurait entendu la vierge veuve sangloter sur la couche déserte et appeler son Alexandre, car elle lui avait écrit, bel et bien, et il n'avait pas répondu.
Ce fut le lendemain que Sibyle retourna délibérément chez sa grand'mère. Elle y reprit sa chambre, ses robes modestes et son train de demoiselle pauvre. Elle s'était couverte du prétexte de soigner la vieille dame, parvenue aux confins de sa vie, et qui bientôt s'éteignit entre ses bras. Mais, la morte ensevelie, elle resta dans l'appartement familial, au milieu des choses aimées depuis l'enfance. Hélas! elle y cherchait la Sibyle d'autrefois, la conquérante « d'attaque », prosélyte des idées modernistes sur l'égalité rivale des sexes, la capitaliste peureuse de l'amour que son miroir encadré de mousseline blanche ne lui reflétait plus.
Un jour, elle reçut du notaire un billet où il la priait de vouloir bien se trouver « chez elle » pour affaire d'importance. Elle lui manda aussitôt que, décidée à ne plus remettre le pied à l'hôtel Bernard, elle l'attendrait « chez elle », en effet, soit au logis grand-maternel, jusqu'à la tombée du jour. Mais il ne vint pas. Alors,
anxieuse, elle alla au rendez-vous. Ah! mon Dieu! lui était-il arrivé quelque chose!
Rien de changé. Tout est dans l'ordre ordinaire, objets et gens. Elle entre, elle monte, elle traverse les salles, personne. Que se passet-il donc? Voici la porte de la chambre à coucher, sous les lourdes tentures qui la drapent. Elle les écarte. Un homme est là, devant le lit conjugal, à genoux, comme en prière.
— Alexandre, je t'aime!
Ils sont aux bras l'un de l'autre, enlacés, éperdus, heureux comme au paradis.
— Pardon, pardon... Je serai ton éternelle servante.
— Mon éternelle maîtresse, Sibyle.
JULIE