COSTE AMERICAIN
Mon vieil ami de collège Common Clicket Star est mort. J'en reçois la nouvelle de New- York, ce matin, avec une lettre réellement posthume, que me transmet son notaire, homme d'une honorabilité infinie. Mon chagrin est des plus vifs. Nous avions débuté ensemble, Common et moi, l'un dans, les lettres, l'autre dans les trusts, et notre âge était le même, à deux jours près. C'est lui qui était devenu riche, — plus que riche. Il avait empilé le mlliard; c'est de ce tas qu'il s'envole. Adieu, cher labadens, et sois plus heureux dans le haut que dans le
bas mon le. Voici sa lettre, traduite du yankee en welche, pour votre commodité.
New-York, juillet 1911.
« De mon lit de vie et de mort, bonjour; c'est moi, — pas pour longtemps; mon médecin sort d'ici, tout à fait souriant : c'est clair. Du reste je meurs de désespoir rentré. Rien à. faire, c'est incurable. Toi, tu es toujours gai. Je te lis dans les feuilles transatlantiques. Fais un article sur moi, j'en vaux la peine, et merci.
« D'abord il y a erreur. Je ne laisse pas le milliard rond, il s'en faut de vingt sous. Je pars sur 999.999.999 francs, — que je t'aurais légués, étant sans fanvlle ascendante ou descendante, si j'avais pensé une minute que tu en eusses le moindre besoin. Je n'arrive pas à me représenter en quoi ils te seraient utiles ni même agréables. Tu es de ceux qui paient avec fierté les impôts les plus écrasants. Un jour — le mardi 15 avril 1885 — tu m'as emprunté un louis et tu es venu me le rendre le mercredi 16 du même mois de la même année. Tu n'es pas fait pour la fortune. Je t'épargne.
« A présent, écoute. — ■ J'ai voulu me marier. Je le veux encore, quoiqu'il soit un peu tard
DE TOUTES LES COULEURS o03
au cadran expirant de mes jours. J'ai tout fait pour atteindre ce but, mais en vain, et je meurs veuf de mon rêve, c'est-à-dire célibataire. Dieu sait pourtant si j'étais difficile dans le choix de « ma » femme! De toutes les vertus de garantie, requérables en pareil cas, je n'en demandais qu'une à celle qui, en devenant Mme Gommon Clicket Star, devait partager mon magot et assurer mon bonheur.
Hélas, cette vertu, fondamentalement conjugale, selon moi et mes idées, n'existe pas, sur la terre du moins, car, au ciel, je n'en sais rien.
« Tu as vu, n'est-ce pas, soit à Paris, soit dans tes voyages, les femmes de ce temps, dans les villes et dans les campagnes, et tu as regardé leurs toilettes. Tu sais, par conséquent, que toutes, à chacune des quatre saisons de l'année, s'habillent selon un modèle uniforme promulgué par un comité de couturiers, de modistes, de chaussetiers, dont les inventions font foi et sont passivement obéies d'un bout à l'autre du monde. Il en résulte que brunes ou blondes, jeunes ou vieilles, laides ou jolies, petites ou grandes, elles se ressemblent à hurler. Il n'y a pas la moindre exagération à dire qu'il n'existe qu'une seule femme dans les sociétés modernes, et toujours la même. Celle qui passe est celle
qui a passé et qui passera sous ta fenêtre. Uniformité effroyable! Elle suffirait à justifier Don Juan et sa liste. Les mille et trois ne sont qu'une méprise, il les confond sur la foi du costume.
« En qualité d'Américain, je souffrais plus que personne de cette imitation servile, que dis-je. furieuse, où mes belles compatriotes perdent toute personnalité plastique et se réduisent au rôle d'épreuves de la Parisienne à la mode. Je fis donc insérer dans les périodiques les plus lus de mon pays l'annonce suivante dont je t'envoie une découpure :
Milliardaire ou presque, épouserait, — les « yeux fermés. — la femme, quelle qu'elle soit, « qui s'habillerait elle-même, à son goût et « avantage, librement, sans souci de la mode « régnante et braverait ainsi le moins vénérable « des ridicules. »
« Comme j'avais indiqué mon adresse, il m'en vint de tout acabit, ai-je besoin de le dire? Elles se fagotaient pour la circonstance. Quelques-unes arboraient les toilettes de Tannée précédente et croyaient ainsi être simples. D'autres avaient essayé de « créer » et leurs créations désolantes se bornaient à un assemblage de pièces disparates où se signait à la fois le défaut d'imagination du sexe et l'inconscience
de leurs attraits propres. Celles qui ne défaillaient pas à la couleur défaillaient à la forme. Les moins sottes se présentaient en des sacs de tons neutres sans ornements, avec l'austérité des quakeresses, et aucune en somme ne réalisait le programme de l'annonce : s'habiller à son goût et à son avantage.
« Est-il donc impossible qu'une femme soit l'artiste de sa beauté? Qu'est-ce donc qu'elles voient dans leurs miroirs quand elles s'y regardent? Toujours d'autres qu'elles. Elles sont pareilles aux singes de la forêt de cocotiers qui reproduisent à l'infini le même geste sur toutes les branches et jettent le coco, multiplié par mille, comme un seul singe. Explique-moi pourquoi, sur un mot d'ordre venu on ne sait d'où toutes les filles d'Eve se sont « entravées » subitement comme forçats à la chaîne et mises à ce supplice aussi disgracieux que torturant, de l'aveu même des plus folles? Elles avaient l'air de pintades en mal de pintadeaux, mais on les aurait hachées sans les faire renoncer à cette dernière mode avant qu'elle fût remplacée par une nouvelle.
« Geste du cocotier encore le port universel de ces chapeaux parasols, chefs-d'œuvre de* l'absurdité en délire, sous lesquels sombrent
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dans les ténèbres les têtes et même les statures des plus déesses, et qui pourraient servir de cloches à des baobabs ou. d' abat-jour aux phares de première classe. J'ai vu des salles, au théâtre, qui n'étaient plus que des bancs de tortues de mer et des rues qui réalisaient l'idéal balistique disparu de la galerie de boucliers sous laquelle les guerriers antiques s'avançaient vers les citadelles. Pas une ne s'est soustraite à l'arrêté anonyme du pince-sans-rire fabuleux qui lança cette c oc assit é dans la mare aux élégances. Les bergères, au passage des trains, se composaient avec des feuilles de choux le chapeau riflard du dernier cri. En plein âge du Féminisme, aucune femme libre ne s'est libérée de cette tyrannie-là, ce qui, entre parenthèses, me fait tordre de rire sur mon lit moribondal. Oh! la revendication!... »
Je passe ici quelques réflexions où vous écopez, mesdames, et qui ne sont que des paraphrases de l'apologue du cocotier, et voici la fin de la lettre suprême de mon pauvre désespéré Common Glicket Star, le milliardaire moins vingt sous :
« L'expérience, cher ami, fut longue, elle durait encore il y a huit jours. On m'avait amené de charmantes paysannes, coiffées de bonnets
originaux et vêtues d'ajustements pittoresques qui leur seyaient à miracle. Mon anneau nuptial était prêt, je n'avais qu'à le leur passer au doigt. Mais je ne tardais pas à apprendre que, coiffes, costumes, tout leur venait de leurs grand'mères avec la manière de les porter. Elles n'en avaient rien modifié depuis trois cents ans, elles n'y avaient pas ajouté un nœud de ruban et tout leur village s'en endimanohait encore. Et l'anneau restait dans l'écrin.
« Enfin, la semaine dernière, mon excellent ami Jeffries Taxikon, le dernier des chasseurs de bisons tomba chez moi, le matin, sans crier gare selon son habitude. — J'ai lu ton annonce, me dit-il, chez les Indiens, en fumant le calumet de la vie sauvage. Je t'en rapporte ta femme. Regarde. Et il me présenta une forme mobile entièrement voilée. D'un revers de main il la découvrit aussitôt et je vis, entièrement nu, le plus extraordinaire spécimen de beauté féminine qui ait jamais été pétri par la nature. — Elle a, d'après les dents, de seize à dix-huit ans, fit Jeffries Taxikon, elle ne sait rien, elle n'a rien vu, son âme est neuve comme son corps; je l'ai trouvée telle qu'elle est dans une forêt vierge. Voilà Mme Common Clicket Star.
— Soit et volontiers, mais elle ne le sera qu'à l'épreuve.
« Et je conduisis, nue sous le voile, la fille primitive dans Tun de ces magasins universels où sont réunis et exhibés tous les produits de l'industrie humaine. — Habille-toi, lui dis-je, à ton goût et avantage. Tout ce que tu vois ici est à toi. Et d'un bond, l'enfant des forêts, sœur des bisons, se coiffa du plus abracadabrant des chapeaux riflards, et, d'un autre bond elle s'entrava!...
« Voilà pourquoi et de quoi je meurs. Adieu, cher ami, sois toujours gai, là est la sagesse.
« Ton feu Common Glicket Star. »
LE DEMI PUR
CONTE DÉMOLOGIQUE
LE DEMI PUR
CONTE DEMOLOGIQUE
...Quoique républicain forcené, il se tenait propre cle sa personne, et il se lavait! La main qu'il vous tendait, main d'assassin s'il en fut, était blanche, douce et parfumée comme celle d'un prélat... j'allais écrire d'un otage!..-
Anomalie incroyable, sa chevelure argentée n'hébergeait point de types de cette vermine particulière aux gens de son opinion politique et qu'on chercherait vainement, même en Bretagne, sur la tête d'un royaliste. Ses bains de pied étaient célèbres dans son parti, et ils le firent suspecter de modérantisme à plusieurs reprises. Pendant la Commune, le bruit courut qu'il avait un pédicure, et il dut se disculper de
l'accusation. Comme Phryné devant l'aréopage, il ôta ses souliers, montra ses cors et les tailla lui-même, avec un eustache à treize, en présence de ses farouches collègues de 1" Hôtel de Ville!... Cette épreuve rétablit son crédit ébranlé, et elle lui rendit la confiance du peuple.
Un fait inouï, constaté ^par tous ceux qui l'ont approché, est celui-ci : ce buveur de sang ne dînait jamais en ville avec du coton dans les oreilles et quand il entrait dans un salon, il avait le soin, vraiment féodal, de confier sa chique à un valet d'antichambre qui la lui remettait à la sortie, pour les réunions publiques!... Il est constant que ce monstre démentait par les soins hygiéniques qu'il, prenait de sa personne l'idée qu'on se fait d'un démocrate socialiste. A la seule blancheur de son linge, vous l'eussiez pris pour un Vendéen sortant de la messe, et venant de recevoir son Dieu, avec ou sans confession, à la sainte table!...
Comme il était député des Bouches-du- Rhône, il nettoyait la sienne avec les eaux dentifrices les plus renommées, pourvu qu'elles fussent rouges, et quand il se gargarisait le matin, à sa fenêtre, sur le rythme de l'ignoble Marseillaise, le concierge, en train de balayer la cour, se donnait, à l'entendre, l'illusion qu'il
avait pour locataire un membre du Jockey- Club. Ce vieillard, vraiment extraordinaire, est peut-être le seul républicain, avec Caton d'Utique, qui ait compris l'usage du rincebouche. Lorsqu'il avait mangé des écrevisses (rouges), il trempait le bout de ses doigts dans l'eau de menthe parfumée, absolument comme une duchesse. Où donc avait-il appris les usages des cours?...
On sait que tous les jacobins épousent leur blanchisseuse, à cause de l'admiration que leur inspire cette profession, qui leur paraît si étrange. Lui, il n'épousa pas la sienne! 11 n'en eut même aucun enfant! De telle sorte qu'on se demande s'il fut sincère. Peut-être son socialisme ne fut-il qu'une énorme mystification.
Après sa mort, son épicier est venu présenter sa facture à la famille, et l'on croit rêver à lire quelle quantité de savon de Marseille on consommait chez lui. Il est vrai qu'il représentait cette ville au Parlement et que, pour flatter ses électeurs, il se croyait peut-être obligé d'abuser de cette denrée phocéenne. On l'a, dans les milieux financiers, accusé de cacher son jeu et d'avoir eu du Panama à l'heure même où il flétrissait le plus violemment les hontes de la spéculation moderne. Il avait du Panama, en
effet. Il en avait beaucoup, il en avait trop. On en a trouvé une caisse entière dans son grenier, mais c'était du Panama en écorce. 11 s'en servait pour dégraisser ses collets d'habits et toutes les étoffes tachées de sa garde-robe. Alors, c'est à n'y rien comprendre. Quelle- figure troublante!
Sur la réputation qu'il avait de se moucher dans ses doigts, comme tous les républicains avancés, il reçut, une fois, la visite de quatre Chinois et de trois Japonais qui venaient l'interviewer sur l'usage bizarre du mouchoir. Il se contenta, pour toute réponse, d'ouvrir son armoire à glace et de leur y montrer les douze piles de tire-jus qui y pyramidaient dans le benjoin, le thym et la verveine. Les Orientaux. en dégringolant l'escalier, se disaient : « Nous nous sommes trompés d'étage, et nous venons de voir le duc de La Roehefoucauld-Bisaeeia! »
On marche, avec cet homme, d'anomalie- en inconséquence, dans les fondrières de l'illogisme. Il déroute l'historien — Miehelet y perdrait sa sophie — fut -il réellement démoc-soc, l'individu inexplicable chez lequel, après sa mort, dans un cabinet de toilette, sous un rideau de serge verte, on a découvert... mais comment dire? Eh bien, oui, soyons impartial, il en avait
un! Certes, il était simple et même vulgaire. Point de recherche d'art dans cette faïence sans fleurs et moderne, que Rouen ni Nevers ne réclameront pas pour leurs musées de céramique. Mais enfin, c'en était un, et il s'en servait, comme un Brummel, un d'Orsay, un Lauzun! Sur cet humble moule à violon, il jouait, lui, ce mangeur de rois, la musique d'eau des aristocrates. La postérité le croira-t-elle? Nos postérieurs ajouteront-ils foi aux récits de leurs antérieurs, quand nous leur raconterons qu'il s'est trouvé un républicain pour s'entretenir nets l'un et l'autre?
Ce serait mal connaître l'époque abominable où nous aurons eu le dégoût de vivre, que d'imaginer qu'un sombre anarchiste pût avoir des habitudes aussi patriciennes sans être accusé de trahison par ses frères et amis politiques. — Il en souffrit, jusqu'au martyre. — ■ Les athées, les libre-penseurs, les francs-maçons, les communistes, toute la racaille qui ne se débarbouille jamais, mange avec les doigts, se démêle avec les fourchettes, crache dans les potages, évacue sous les murs, éructe, flatue et crépite en société, les républicains enfin, ne lui faisaient pas le crédit de civisme qu'on suppose, et loin de là. — « As-tu donc des verrues,
citoyen, que tu portes des gants? » lui disaientils, amers et rébarbatifs. — Et d'autres ajoutaient, plus incisifs encore :
« Écoute, vieille branche de 1848, ton tailleur te nuit. Tu es trop bien foutu! Tu intimides le nnnde avec tes coupes et élévations. Tu nous la fais à la gravure! Un pur ne va pas plus loin que la Belle Jardinière, et il prend, en passant, une prune chez la mère Moreaux. Gare aux gilets et aux nœuds de cravate ! Un patriote doit toujours avoir le cou libre et les cheveux ras. On ne sait pas ce qui peut arriver! »
Mais il résistait à ces propos et il continuait à être élégant et bien habillé. C'est de là que vint la calomnie sinistre sous laquelle il faillit sombrer, à savoir « qu'il payait peut-être son tailleur! »... Quant à l'histoire du narghilé, si célèbre, elle a toujours été mal racontée. La voici telle que je la tiens directement d'un témoin, lequel jouait aux dominos, dans le café, à une table voisine de celle où la fameuse scène eut lieu.
Il se distinguait tellement par -sa propreté, sa bonne éducation, son élégance, la distinction de son esprit et de ses manières, l'instruction et la courtoisie, enfin par cent qualités uniquement réactionnaires et de droit divin, de la tourbe ab-
jecte des démocrates français, qui tous et sans exception étaient des voyous, des marlous, des assassins et des forçats, il s'en distinguait tellement, dis-je, que les légitimistes, réactionniares et boulangistes honorables résolurent de lui poser un lapin patriotique.
« Est-ce un aristo déguisé, ou n'est-ce pas un aristo déguisé ? Tout est là, et nous le saurons », se dirent -ils chez la princesse!
Un jour donc que, dans un de ces repaires, où ils alignaient des listes de proscription, le3 sales libéraux, avec leurs ongles noirs, leurs pipes juteuses, et des jurons plein la bouche, discutaient de l'immortalité ce l'Ame et la niaient, le vieux quarante-huitard tira ses manchettes, et, après un coup d'œil jeté à la glace, il leur fit Téloge de la Prise de la Bastille! L'éloge de la Prise de la Bastille, quand on est tiré à quatre épingles et lorsqu'on s'exprime en termes choisis, poétiques, éloquents, comme il savait le faire, c'est gâter sa cause que de la plaider. — Déjà l'épithète de raseur s'échappait des pipes, lorsqu'on apporta à l'orateur un paquet ficelé. Ce paquet contenait un de ces instruments dus à la science moderne et qu'un docteur populaire appliqua à l'irrigation intime du tube qui rejoint et unit les deux bouches de
l'homme. Aucun des républicains n'en connaissait l'usage, tant ils sont ignorants et malpropres de nature, et cela, hélas! dans tous les pays; lui. il savait!
A l'apparition de l'objet inconnu, les brutes laissèrent tomber leurs pipes et, béants, le regardèrent. Ils n'en avaient jamais vu! Jamais! Nos neveux ne se feront pas une idée de ce que c'était que des républicains français de 1885 à 1895! Enfin, le moins ignare s'écria : a C'est un narghilé! » — Oui, dirent les autres; c'est le calumet de paix que la réaction nous envoie. Fumons-le à la ronde.
Ils allaient donc le fumer à la ronde, comme des imbéciles et des sauvages qu'ils étaient, lorsque le faux frère en cheveux blancs les arrêta : — « Vous vous trompez! fit-il. Tel n'est point son but, ni son usage! » Et saisissant l'objet par son bout d'ivoire, il l'ajusta où il fallait!...
A partir de ce jour-là, on douta de lui dans les sections!
ÊTRE OISEAU