‹ Trente-six contes de toutes les couleursChapitre 33 sur 38 · RÊVERIE · texte numérisé non relu

RÊVERIE

C'est le rêve de l'enfant, du poète, des amoureux et, aux méchants près, de notre espèce lourde tout entière, l'idéal de joie. Il est réalisé, nous volons.

Grâce aux Wright, aux Farman, aux Latham, à leurs émules prodigieux, le quatrième élément est conquis, comme les trois autres, — la nature est à nous. Salut aux Prométhées de l'air. Ils n'ont plus à craindre que les dieux, qui ne leur marchandent pas leur mauvaise volonté, rendons-leur cette justice. H y a notamment un certain Zeus, ou Jupiter, qui a toujours peur qu'on ne viole son domicile, 10.000 mètres

au-dessus du niveau de la mer, et qu'on le blague à ce sujet, comme à d'autres, dans les opérettes. C'est probablement son aigle qui tournait autour de M. Latham, sur la Manche et qui y jetait de la graine de guigne. Ah! la sale bête. Mais il est trop tard, nous y monterons quand nous voudrons, dans cet Olympe, une butte, une simple butte, d'où l'on voit le dessin de la Grèce, quelque chose comme une feuille de mûrier flottant sur un baquet d'eau de Javel limoneuse.

Il est certain que désormais nous allons vivre le nez en l'air, à regarder voguer les petits bateaux volatiles dans le vide. Tout va se passer dans les altitudes. Je pense que si la théorie darwinienne est la bonne, nos organes euxmêmes doivent subir peu à peu les lois du transformisme. Nos bras tourneront aux rémiges et à nos pieds pousseront des pennes comme ceux de Mercure, dieu du commerce d'ailleurs, et qui, à ce titre, incarne déjà le vol dans les deux sens du mot, si j'ose dire. Il n'en saurait être autrement lorsque la fonction crée l'organe. L'homme aérien s'impose à l'aéroplane comme l'homme terrestre s'est imposé à la charrue. L'action du vélo et de l'auto sur les poumons, les médecins vous le diront, n'est

pas douteuse : nos coureurs olympiques ont déjà des souffles de cyclopes.

Mais voici venir les temps de l'homme-oiseau, ou si vous l'aimez mieux, de l'oiseau humain. C'est un animal nouveau qui frappe à la porte de M. de Buffon et dérange l'ordre- de la zoologie comparée. Outre qu'il coïncide à la fois avec des tremblements de terre d'une part et. de l'autre, avec des bouleversements sociaux qui tous deux sentent leur cataclysme, son apparition semble en apporter le remède. Soit que, pareil à Pépervier, il monte droit dans l'élément azuré, soit qu'il y tire des bordées comme le faucon, ou soit encore que rival du ramier, il en fende les ondes à huit coups d'ailes à la secondeV l'oiseau-homme brave la secousse sismique, le socialisme, l'inondation, le féminisme, la pièce à thèse, le roman à clef, et tous les fléaux de ce plancher des vaches où les vaches mômes ne peuvent plus ni paître en paix ni dormir./je ne connais pas de misère échappée de la boîte de Pandore qu'on n'évite en quatre coups d'avirons dans la mer céleste, et, à mille mètres d'élévation, rien n'apparaît d'un inté-

rêt plus minime, infinitésimal même, que la chute d'un ministère, je n'ose dire d'un gouvernement, mais je le pense.

Incalculables conséquences de la découverte, la pensée se perd et s'use à les imaginer, mais il faut mettre au premier rang celle qui d'abord en découle, à savoir la suppression des parquements ethniques d'où naissent toutes querelles et, partant, les guerres de races. Quelle limite est une chaîne de montagnes dont on franchit les cimes en se jouant? Quelle frontière est le plus large fleuve qu'on enjambe d'un bond dans le laps d'une cigarette? Dites-moi ce que pèse la Manche sous les biplans ou les monoplans des balladeurs de l'espace. A quoi répond, vieille Angleterre, cette terreur du tunnel sous-marin, voie redoutée des invasions continentales, que tu refuses à notre réconciliation historique? Si Guillaume le. Bâtard, fils de Robert le Diable, chanté par Meyerbeer, voulait aujourd'hui renouveler sa descente, ce n'est pas neuf cents barques qu'il fréterait à l'embouchure de la Dives, mais neuf cents cerfs volants, armés et chevauchés, par les Normands. Quant à Napoléon, quel camp de Boulogne, mon empereur! Une Armada d'aéroplanes! Je crois, certes, à l'alliance anglaise, mais je n'y crois fer-

mement que depuis le triomphe de l'aviation sur le pas de Calais.

Être oiseau '.Pouvoir à son gré, quand on s'embête, lorsqu'on est triste et malheureux, piquer de sa fenêtre une tête dans l'infini! Pédaler l'azur! Tailler des coupes profondes dans l'élément élastique et fluide. Monter, s'élancer, planer, fondre, se balancer, papillonner, percher sur les clochers, glisser sur les forêts, se mirer dans les lacs alpestres, sauter drôlement les douanes, voir le monde à l'envers, les villes en raccourci, et plonger à contre sens des lois stupides de la pesanteur! Enfoncée l'attraction! Bulle ou bolide, à ma fantaisie, je tombe si je veux, où je veux, ou je chasse aux nuées.

Et puis, quand je suis las, si oh peut l'être, je cingle sur le balcon d'attache, je pique du bec la vitre de l'ami : « C'est moi, je viens te demander à déjeuner » et j'attache mes ailes à la grille de son jardin suspendu, comme le cavalier attache son cheval à l'anneau de l'auberge.

Soyez-en sûrs, le jardin suspendu est créé par l'aviation; il est l'avenir de l'architecture. La maison future sera renversée, ou elle ne sera

pas, et on n'y entrera que par la cheminée, de haut en bas, comme Asmodée et les lutins des légendes germaniques. Les toits, ouverts en terrasses à l'orientale, auront des remises à aéros et de petits 'ateliers de réparation de plumes d'ailes. Vous verrez, au Salon, des tableaux plafonnants où les choses de la vie aérienne seront représentées à vol d'oiseau dans la perspective désormais normale dont les moineaux jouissent des gouttières. Elle est aussi celle des anges, porteurs d'âmes, dont nos croyances peuplent le firmament et qui font le service du paradis.

Dans son livre charmant, L'Oiseau. Michelet décrit en maître les sensations de l'être empenné et nous prédit ainsi les nôtres. Sa prédilection est pour 1" hirondelle et à la façon pénétrante dont il chante le sort de l'éternelle émigrante, on se demande si, par métempsycose, il n'a pas été hirondelle lui-même avant de revêtir la forme hybride du plus déshérité des animaux. Son style palpite comme un cœur d'oisillon dans la paume d'une main d'enfant. Nul n'a dit et ne dira jamais comme lui le drame de Taronde, pendue au soleil, et glissant sur ses rais autour du monde, comme dans les sillons flottants du char apollonien. Il y vole littéra-

lement avec elle. Il pousse ses cris, il s'essore, se berce, dessine ses longs lacets circulaires et niche aux angles des maisons heureuses. C'est une incarnation extraordinaire. Michelet fut r oiseau-homme avant l'heure et le prophète du prodige de l'aviation.

Il en vient à confondre l'hirondelle avec l'âme même qu'elle lui symbolise et ce n'est pas l'un des moindres effets de son lyrisme éperdu que de le surprendre, lui, le prosateur à la phrase courte, en plein délit de versification et de rimes dans l'hymne d'amour qu'il lui consacre. Lisez ceci à voix haute :

« Qui sait? l'âme revient peut-être à tire « d'aile revoir le cher foyer d'amour et de labeur « et dire un mot encore en langue d'hirondelle « à ceux qui même alors gardent tout notre « cœur, m

C'est un quatrain, digne d'Alfred de Musset et je n y ai changé qu'un mot, labeur pour travail, sans plus. Michelet, poète sans s'en douter, — en fait-il des miracles, cet aéroplane!

LES MOINEAUX MORTS

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