‹ Trente-six contes de toutes les couleursChapitre 34 sur 38 · CONTE ORNITHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

CONTE ORNITHOLOGIQUE

Rien de plus agréable pour un poète que de recevoir de ses correspondants des sujets d'études. J'ai souvent cette aubaine, et j'avoue que, lorsque le thème indiqué relève de la philosophie qui m'est propre et, comme on dit, de ma manière, j'incline volontiers à satisfaire les bonnes gens qui me font l'honneur cle vouloir collaborer à mes besognes.

Cette semaine, ma musette a été provoquée sur deux questions, d'abord sur celle du massacre des moineaux, qui paraît bouleverser un -assez grand nombre de lecteurs. Il y faudrait, pour défendre leurs chers pierrots, la plume du père Toussenel, l'auteur phalanstérien de Y Or-

nithologie passionnelle. Lui seul eût pu plaider leur cause, et dire s'ils dévorent plus de blé que de chenilles, partant qu'ils sont plus nuisibles qu'utiles. Le père Toussenel savait ces choses. Par un procédé d'analogies emprunté à La Fontaine et illustré par Grandville, il démontrait dans chaque espèce l'honnêteté de la nature et prouvait qu'il n'y avait réellement sous le soleil qu'une seule bête méchante, ou plutôt mauvaise, et cette bête, vous la connaissez Ce n'est pas le moineau. Ce n'est même ni le tigre, ni l'hyène, ni le requin, ni la vipère. Ce n'est pas non plus ce terrible nyctalope, le grand-duc, oiseau de la mort, en qui il voyait a l'Infâme » et à qui il trouvait une ressemblance si drôle avec M. Thiers, sans doute à cause de la lue Transnonnain. Oh! la rue Transnonnain, douleur inconsolable des républicains poètes de la Deuxième! Une barricade, la nuit, et, devant, des cadavres crispés; puis, en haut, sur le tas de pavés rouges, M. Thiers et ses lunettes!... La voilà, la méchante bête, — un homme, quoi! Pour ce qui est des moineaux, je suis bien tranquille, on ne les détruira pas, et mes correspondants ornithophiles peuvent l'être autant que moi. Xi salpêtre, ni poison n'en viendront à bout, et on y épuisera les primes, leur prolifi-

cité étant inouïe, fabuleuse, et, rougissons-en, exemplaire. Plus on en tuera, plus ils pulluleront, car telle est leur loi. C'est à peine si leur dinrnution sera sensible lorsque Fautomobilisme aura supprimé le cheval et rendu le crottin plus rare que la truffe. Là où il y a une ville, il y a des rats dans les caves et des pierrots sur les toits. L'arrêt d'extermination des moineaux, si on le décrète, sera de la poudre aux moineaux, c'est le cas de placer cette locution. Charmeurs des jardins, dormez!

Si le pierrot se défend par lui-même de son invincible fécondité, — il a, je crois, jusqu'à quatre couvées par an, — il pourrait encore, en un temps moins pratique, arguer, pour nous apitoyer, des services rendus pendant le Siège et du rôle patriotique qu'il y remplit en nous alimentant de pâtés d'alouettes. Loin de franc filer, et Dieu sait s'il le pouvait, il plia ses ailes et il s'enferma avec les ingrats qui parlent aujourd'hui de le proscrire. On en fit des hécatombes et Paris ne fut plus qu'un énorme Pithiviers. Les moineaux francs, pendant le Siège, ont réalisé par milliers à la fois le : « Qu'il mourût! » du grand Corneille et le dévouement du pélican.

Peut-être la fureur suburbaine des puissants

maraîchers l'emportera-t-elle cependant sur la reconnaissance des Parisiens, et le moineau donnera-t-il lieu, comme la taupe, à des primes d*assassinat, d'où naîtront de vagues industries. De quelle somme sera cette prime par tète, c'est ce que j'ignore. En Afrique, celle d'un lion vaut six mille francs, mais la chasse en est plus dangereuse. Se. fera-t-on les trente sous sur les gouttières? Dressera-t-on des chats de chasse? Tendra-t-on des filets entre les cheminées? Faudra-t-il des permis? Y aura-t-il des toits réservés et des rues interdites? Le Président de la République ouvrira-t-il solennellement cette vénerie au Bois de Boulogne, le faucon au poing? Quels seront les droits sur ce gibier aux Halles? Que fera-t-on de ces petits cadavres déplumés qu'un Siège seul rend comestibles?

Le massacre, d'ailleurs parfaitement imbécile, comme tout massacre, ne sera de quelque utilité qu'aux naturalistes, et j'entends par naturalistes les savants qui x étudient les phénomènes de l'Histoire naturelle, spécialement ici les ornithologues. L'un de ces phénomènes, qui va jusqu'au problème encore," est celui de la mort du passereau.

N- 11 pas que je sache de quoi il meurt, le

pauvre bohème, car c'est de faim, de froid, d'amour, comme toutes les bêtes gardées dans l'Arche, et il meurt aussi d'avoir vécu, hélas! mais, une fois mort, on ne sait pas ce que son petit cadavre devient, et personne n'a jamais vu un moineau mort, ni à la ville, ni dans les champs, ni l'été, ni l'hiver, sous la feuille ou la tuile.

Dans un livre admirable, le plus tendre qu'ait écrit le sensitif des sensitifs, dans La Nature chez elle, Théophile Gautier a posé, le premier, aux savants,. cette question de poète : a Que deviennent les pierrots morts? a Et notre ami François Coppée la lui a cueillie aux lèvres pour la traiter en un lied charmant. Après avoir volé, s'il vole trop, se fond-il dans l'espace? Le vent le boit-il d'une lampée? Se dissipe-t-il comme un flocon dans l'indigo profond de l'éther immense? Car tous ne sont pas dévorés par l'émouchet et l'épervier, et les trois quarts sans doute, meurent de mort naturelle dans les hôpitaux des bois ou les châteaux des cheminées! Or, personne ne peut se vanter d'avoir rencontré dans ses promenades le cadavre, que dis-je! le squelette d'un passereau. Les appelle-t-on moineaux parce qu'ils disparaissent comme les moines, inaperçus? Le pierrot ne meurt pas, il se volatilise; du moins, on pourrait le croire.

On saura donc, et ce sera tout le bénéfice de l'extermi nation, comment est fait un moineau mort, et les naturalistes pourront en dissèque1* sans être obligés de les tuer eux-mêmes ou de les arracher aux moustaches matamoresques des matous. Le problème de Théophile Gautier sera résolu; la science aura, fichtre, fait un grand pas.

Je les aimais mieux dans le cimetière aérien, évanouis en discrètes personnes, et cherchés par les yeux attendris des poètes. Chacun son goût, seigneurs maraîchers. Mais, encore une fois, tous les « taïauts » et les « sus, sus •» n'y feront rien, et ces gais compagnons garderont la ville. Moineaux, petits moines gais du monastère de Courte-et-Bonne, espèce paillarde et mystique, il y aura toujours pour vous des miettes de pain d'aumône sur les rebords de nos fenêtres. Louez Dieu et cachez vos cadavres.

LA PIÈCE SUISSE ASSISE

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