CONTE BIBLIQUE
Tous les fabliaux du moyen âge prêtent au roi Soliman Ben Daoud, que nous appelons Salomon, un bouffon nommé Marculphe. Ledit Marculphe, sorte de philosophe paysan, incarne le bon sens populaire et il joue à la cour du prince oriental juif le rôle légendaire du grand saint Éloi auprès du roi Dagobert de la chanson.
Vous vous rappelez assurément le jugement illustre qui fit de Salomon te type des princes équitables? Deux femmes s'attribuaient la maternité d'un seul et même enfant et, l'on ne sait ni pourquoi ni comment, elles semblaient dire vrai chacune. Assis sur la dernière marche du trône, Marculphe les écoutait se disputer le môme sans mot dire, en tournant les pouces.
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Là-haut, dans sa chaise d'or, et rendu presque invisible par la nuée de pigeons qui pullulaient, innombrables, en son palais, le monarque des monarques disparaissait comme Dieu même.
On ne voyait de lui que l'escarboucle de son anneau magique. Imaginez un ver luisant dans l'herbe noire. A sa droite, sur un banc d'oeuvre de douze .mille stalles, les patriarches et les prophètes. Autant de sages et de docteurs à sa gauche. Des lits de justice comme celui-là on n'en voit plus depuis bien des années!
Tout à coup, au milieu des criailleries des ceux mères, une voix a retenti comme le bronze. « Assez », ordonne-t-elle. C'est Assaf, le grandvizir, porte-parole de l'Infaillible obscur. Et, dans le silence, la voix formule l'arrêt immortel qui a fondé la jurisprudence humaine : « Que l'on coupe l'enfant en deux. »
Mais, de père en fils, vous vous répétez la suite, et dans les palais et dans les chaumières. L'une des deux femmes a poussé un cri terrible comme un rugissement de lionne. L'autre, immobile et muette, regarde, dans sa cuirasse argentée, le jeune soldat,~athlétique et superbe, qui tient déjà l'enfant pendu par le pied, la tète en bas. Assaf, au nom du roi, le décerne à la lionne. Voilà la mère!
Les prophètes et docteurs se prosternent, les pigeons s'envolent sur Jérusalem, et l'anneau magique s'éteint au doigt replié du justicier.
Or, le lendemain, Soliman ben Daoud, qui en ce temps-là faisait construire, s'en fut visiter ses ouvriers. Vous savez que c'était des djinns et qu'ils étaient cent mille occupés à l'édification du Temple? Le mur qui seul aujourd'hui en demeure debout ne peut vous suggérer qu'une idée confuse de ce monument merveilleux où de simples hommes comme vous et moi auraient perdu leurs peines. Aussi F enchanteur y empioyait-il les petits génies intermédiaires soumis à sa puissance universelle. Ils le voyaient arriver à l' improviste et sans autre véhicule que le vent, dont il avait aussi l'usage, car il est avéré qu'il l'attelait à sa guise et bien avant tous les Wilbur Wright de la science attardée.
Mais ce jour-là, pour faire plaisir à Marculphe, il se rendit aux chantiers sur ses jambes à travers les rues ombragées de cyprès de sa bonne capitale.
— Ça te fera du bien de marcher un peu. lui disait le bouffon. Tu ne touches plus assez souvent terre, et, à force de divinité, le sens de la pauvre humanité t'échappe.
— Que signifient de telles paroles?
— A chaque jour son pain, à chaque heure sa leçon. C'est par miettes que le Seigneur nourrit les hecs de sa volaille.
— ■ Allons voir, fit Salomon. décharger les splendides navires sur lesquels la reine de Saba m'envoie, de son Afrique parfumée, les bois odorants et colorés dont je veux charpenter mon Temple.
— Non. sire, perdons-nous incognito dans Solyme et mêlons-nous au peuple de Dieu.
Et le roi obéit, parce que les fous, en Orient comme ailleurs peut-être, ne sont que des sages retournés et qui ont tout bonnement l'esprit placé à l'envers.
En ce temps-là. sous ce règne béni, les enfants surabondaient en Judée, mais, dans la cité sainte, ils dépassaient en nombre celui même des pigeons sacrés. Il y en avait dans toutes les rues, au seuil de toutes les portes, dans les cyprès et sous les charrettes. Il en jouait jusque dans les cimetières. Salomon et Marculphe étaient environnés de marmaille à ne plus pouvoir avancer, de telle sorte que le bouffon les écartait, de-ci de-là. par une poussée d'ailleurs préméditée. Alors une femme s'élançait pour venir en aide au petit et invectivait le brutal qui, pour toute excuse, éclatait de rire.
— Dis-moi, Ben Daoud, demandait-il à son royal compagnon, cette femme accourue au secours de cet enfant meurtri est-elle sa mère, sa tante, sa sœur ou sa cousine?
— Comment veux-tu, mauvais. drôle, que je le sache? Toute femme ferait d'instinct comme elle. Son geste est celui du sexe même, créé pour la protection de l'enfance.
— Sans doute, mais il y a le cri! Les cris viennent de l'âme. C'est l'amour qui les nuance. Penses-tu qu;il s'exprime au même degré de douleur chez une voisine, par exempte, que chez une parente naturelle ou adoptive de l'enfant malmené ?
— Je le pense, en effet.
— Il n'y aurait donc qu'une femme et qu'un enfant sur la terre si tout enfant l'est pour une femme et toute femme pour un enfant?
— Où veux-tu en venir, bateleur diabolique, et que ressort-il de tes subtilités pharisaïques ?
— Téméraire qui juge! fit sententieusement Marculphe en érigeant l'auriculaire à la façon des divinateurs subtils.
Et comme il donnait ainsi à entendre que l'Infaillible s'était, même l'anneau magique au doigt, trompé dans le procès des deux mères, le
roi entra en furieuse colère et il menaça son fou de lapidation exemplaire et publique.
— J'ai mille femmes, épouses ou concubines, clamait-il, et toutes m'ont donné un ou plusieurs enfants. J'ai écrit 1' « Ecclésiaste » où toute philosophie se condense et j'ai chanté le « Cantique des cantiques » où sont dévoilés tous les mystères de l'éternel féminin, et tu veux que moi, Salomon, j'aie mal discerné la vraie mère de la fausse et rendu l'enfant à celle qui ne l'a vraiment pas mis au monde? Tu mourras de ma main si tu ne te rétractes pas!
■ — Marchons toujours, ricana le bouffon, le principal est que le petit n'ait pas été fendu en deux par le sabre du soldat, car ton erreur serait irréparable.
Et Salomon le suivit encore.
Au bout ce cent pas, ils arrivèrent à une ruelle terminée en cul-de-sac, et formant une petite place ombragée d'oliviers, où deux maisons basses s'ouvraient en vis-à-vis. Dans celle qui était au nord il y avait une femme assise sur les genoux du beau, jeune et athlétique soldat de l'audience. Elle se défendait faiblement de ses baisers et, de ses cheveux dénoués, elle lui fouettait en riant le visage.
— Regarde, fit Marculphe!
— Je la reconnais, dit le roi, c'est la fausse mère, celle qui n'a pas bougé quand j'ai ordonné qu'on divisât reniant par le sabre.
— Retourne-toi. Qui est cette femme, dans la maison du sud, qui va, vient et s'active, sans perdre de vue le joli petit juif blond et rose que tu lui as attribué?
— C'est la vraie mère.
— Tu en es sûr, Œil-de-Dieu?
— De plus en plus, vile limace, et je n en sais même pas dans mon royaume d'aussi tendre et maternelle.
■ — Elle n'est pourtant que la nourrice, jeta triomphalement Marculphe, et il en exhiba la preuve écrite, qu'il avait relevée sur les livres du cens.
Salomon repoussa le papier sans le lire :
— Je le savais, dit-il, par mon anneau. Où vois-tu que j'aie mal jugé?
LE TRÉSOR DE TURENNE