CONTE HISTORIQUE
Henri de La Tou;* d'Auvergne, vicomte de Turenne, plus connu sous le nom de Turenne tout court, ne voulut jamais se marier. Nombre d'historiens font honneur de cette résolution à son amour pour la duchesse de Longueville. cette Diane de la Fronde, qui lui épargna au moins cette sottise. Il en résulta qu'à sa mort, tant pleurée par Mme de Sévigné et les honnêtes gens de son temps, l'illustre homme de guerre ne laissa d'autre héritier de > ses biens que son neveu, Théodore de Bouillon, soit le fils du prince de Bouillon, son frère.
Ledit Théodore, quoique cardinal à vingtsept ans, était — ce n'est pas moi qui l'invente
— un débauché de mœurs abominables, et, tranchons le mot, une parfaite canaille. Aussi, la succession ouverte, ne voulut-il jamais croire que son oncle, après tant de campagnes victorieuses, ne laissât pour toute fortune que sa gloire, son nom, son épée et pas un pauvre maravédis d'Espagne.
Il en était ainsi cependant, à dire précis de notaires. Fort belle âme, le princier prélat imagina donc que Turenne avait caché quelque part le trésor immense qu'il lui supposait, et pour connaître le lieu de la cachette, il s'en vint trouver la Voisin, fameuse sorcière du temps, qui, à quelques années de là, devait être. brûlée en place de Grève, à titre avéré d'empoisonneuse. Elle battait alors le plein de sa vogue. Il n'était grande dame ni haut seigneur de la cour à Versailles, qui ne hantât, au Marais, l'antre de la sibylle, et Monsieur lui-même, frère du roi très chrétien, avait eu d'elle des révélations à dresser les perruques sur la tête.
Théodore de Bouillon y alla donc à son tour, mais dûment déguisé, pour l'honneur des apparences.
— Madame, dit Rose, la camériste de la Voisin, à sa maîtresse, il y a dans l'antichambre un jeune Savoyard, fort déguenillé, qui prétend
être reçu avant Madame de Soissons et le maréchal de Luxembourg lui-même.
— Il a raison, introduisez-le immédiatement. Et courant à sa rencontre :
— Monseigneur, Votre Éminence est chez
elle.
Déjà frappé de cette divination, le faux Savoyard formula sa requête. Rien que par la dévastation du Palatinat, son oncle avait dû prélever des sommes énormes sur les taxes de guerre et les rançons. Et il y avait encore les pierreries, les pièces d'art, les vaisselles d'or, toute la menuaille dont les princes vaincus ont coutume d'acheter la clémence des vainqueurs. Or on ne retrouvait rien, et nulle part. Le fatal boulet de canon qui l'avait emporté à Salzbach avait-il donc scellé à jamais le secret du trésor de Turenne?
— Je n'ai même pas à consulter le tarot, fit la devineresse, je sais! Là où il n'y a rien, l'Eglise elle-même perd ses droits. Or il n'y a rien. Le maréchal est mort plus pauvre que le dernier de ses lansquenets.
— Permettez-moi d'être absolument certain du contraire. Le trésor existe, son emplacement seul échappe à mes recherches. Me laisserezvous en confier la découverte à M. de la Reynie,
l'intendant de la police, et perdrez-vous de gaieté de cœur les cinquante mille livres qui en sont le prix de recompense?
La Voisin était fine mouche et elle aimait l'argent à en mourir.
— Il y a bien un moyen, glissa-t-elle, mais, prince de Rome et de l'orthodoxie, vous allumeriez vous-même mon bûcher, rien que pour sauver mon âme!
— Il y a temps pour tout. Quel est le moyen, diabolique ou non?
— Eh bien, monseigneur, c'est d'avoir le sésame de la cachette de la bouche même de votre oncle.
— Mais il est mort, et il dort le dernier sommeil dans la crypte de Saint-Denis, entre les rois de France, sous la dalle de marbre.
— Je n'ai donc rien dit, conclut la sorcière en se levant pour reconduire le visiteur.
— Quoi, dans la basilique, madame, une profanation doublée d'un viol de sépulture, moi, cardinal et de la lignée de Bouillon 1
— A votre service.
■ — Et mon oncle reviendra? Vous le garantissez?
— Je n'accepte Te salaire qu'après le travail, tel est v<Jtre gage.
Il fut donc convenu que l'on se rendrait à Saint-Denis, sous couleur de passer la nuit à prier sur la tombe du héros, et le jour de cette veillée pieuse fut fixé au vendredi suivant qui fatidiquement tombait un treize. Dans l'intervalle, la Voisin eut diverses entrevues secrètes avec le sacristain de la cathédrale, dont la complicité était nécessaire comme gardien de l'abbaye.
A l'heure dite, le cardinal se trouva au rendez vous, accompagné de l'abbé de Choisy, autre personnage équivoque, et d'un capitaine au régiment de Champagne, armé contre les embûches, à toute chance. Conduits par le bedeau à la crypte, ils s'arrêtèrent devant le tombeau de Turenne déjà disposé en table de messe noire et éclairé de torches renversées. La sorcière les y attendait en robe écarlate, plus qu'à demi décolletée et tenant à la main un crucifix sanglant, dont elle maintenait l'icpne la tête en bas, selon le rite satanique. Entre six cierges de cire noire, deux officiants, la chasuble à l'envers, se préparaient à célébrer l'office du diable qui doit commencer par Vite missa est et s'achever sur Y Introït. Cette messe sacrilège était servie par le nègre de la Voisin et par Rose, sa camériste, tous deux initiés aux choses d« la
kabbale. Debout sur la dalle, comme sur un autel, la magicienne donna le signal du sacrifice, et par une coïncidence extraordinaire, un orage de la plus extrême violence s'étant abattu dans Saint-Denis, comme sur commande, la tour de l'abbaye, ébranlée, se prit à gémir jusque dans ses œuvres basses. Si l'abbé de Choisy eût bien voulu être à Choisy et. le capitaine en Champagne, rien sur le visage du neveu de-Turenne ne rappelait le sang-froid de l'oncle dans les combats. La sorcière était bien servie par la nature, et le client tremblait de tous ses membres.
Elle l'avait prévenu que le prodige aurait lieu au moment de l'élévation contre- eucharistique, c'est-à-dire lorsque sur le ciboire renversé, l'officiant principal dresserait l'hostie noire pour l'incarnation du dieu des ténèbres, et elle lui avait enseigné la formule de l'incantation :
— Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, où est votre trésor? Répondez.
Il devait le dire trois fois. A la première en effet, il n'obtint pas de réponse. La crypte était fouettée d'éclairs, et dans la nef, au-dessus d'eux, il semblait que le vent fût enfermé comme dans l'outre d'Éole. A la deuxième évocation, une voix souterraine se fit entendre :
— Je viens, gronda-t-elle.
Et d'après la déposition de Rose, la carriériste, au procès de la Voisin, à la Chambre de l'Arsenal, voici ce qui se passa au troisième appel :
— Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, où est votre trésor?
— Le voici! fit la voix.
Et la dalle se souleva. Puis, comme Jeté dans les rangs ennemis, le bâton de maréchal de l'oncle roula aux pieds du neveu, son indigne héritier.
LES DEUX COQS