CONTE SUISSE
L'âme pastorale suisse ne s'exerce et ne se berce que sur peu de légendes, selon ce que j'en sais, du moins, car je n'en connais pas de florilège. Celle de Guillaume Tell, très belle d'ailleurs, paraît lui suffire.
En voici une pourtant que l'on conte aux bords du lac des Quatre-Cantons et qui eût mérité les pipeaux de Gesner.
. Dans les premières années du siècle quatorzième, lorsque les huit cantons héroïques, délivrés du joug de l'Autriche par la victoire de Morgarten, procédèrent à la création de l'unité helvétique par ce système de fédération qui dure encore, deux de ces cantons, Uri et Glaris, se
trouvèrent divisés sur une question de limites. Le bornage entre eux était indécis. Question grave et pleine de litiges chez les paysans de tous pays, surtout de ceux où l'on vit d'élevage, par conséquent de pâture ges.
Comme à cette époque aucun dissentiment religieux n'envenimait les querelles de clochers, dont toutes les cloches sonnaient encore à la foi romaine, les Urinois et les Glaronais, qui venaient d'ailleurs de fraterniser sur le champ de bataille, eurent tôt fait de s'entendre à l'amiable et ils décidèrent que la frontière commune serait commise à une joute.
Les vieux sages bibliques, les anciens des deux cantons résolurent de s'en remettre pour1 le bornage à l'éventualité d'une course athlétique. Du creux central des mêmes vallées, les deux meilleurs coureurs, élus comme tels par leurs compatriotes, s'élanceraient inversement vers les territoires adverses et, au lieu où ils se croiseraient, la pierre limitrophe serait posée et scellée pour la durée de la République.
Comme ils étaient les plus beaux archers de leurs « patelins », Mathias et Heinrick en étaient aussi les premiers coureurs. Ils se trouvaient donc en présence, et comme il retournait, en sus de la gloire, de s'arracher Fridoline, la plus
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jolie fille des deux cantons, vous pensez s'ils s'entraînèrent et de quels souliers ils se munirent ! Ceux de Mercure, en comparaison, ne sont que des galoches. En outre, et pendant les dix jours qui les séparaient de la Saint-Georges, jour de l'épreuve, ils s'astreignirent à des régimes d'ascètes. Fridoline leur broda des sangles de cuir, car elle ne les préférait pas l'un à l'autre. Elle était Suissesse et elle n'attendait son bonheuraléatoire que de la volonté du Tout -Puissant. Mathias était brun, Heinrick était blond, et c'était à cette différence qu'elle les distinguait dans ses rêves.
En ce temps-là, bien avant Calvin, Zwingle et Œcolampade, réformateurs peu gais, il faut le reconnaître, les braves Helvètes n'en laissaient point leur part au festin de la malice. Les patriarches de l'Uri avaient des conseils facétieux dans leurs maisons municipales et, sans aller jusqu'à la charge d'atelier, qui est de découverte récente, les patriarches de Glaris en risquaient de même d'assez bonnes. Il avait été entendu de part et d'autre que le signal du départ des coureurs serait donné, ici et là, par le chant auroral du coq, animal spécialement créé pour régler les horloges, de telle sorte qu'on était sûr qu' Heinrick partirait en même temps
que Mathias et Mathias qu'Heinrick, loyalement.
Mais la veille, pendant la nuit, les Ulysses de Glaris, ayant chambré leur coq, le gavèrent comme dix coqs de grain, de vers et de pâtée. « Il sera si fort et si plein de bien-être, pensaientils, qu'il n'attendra pas F aube pour réveiller ses poules et leur mener causette. » Etait-ce de bonne guerre? Je vous laisse à en juger.
Il est vrai que, de leur côté, les diplomates de i'Uri, tablant sur un raisonnement contraire, avaient imposé à leur chanteclair un jeûne de quarante-huit heures. « Il aura si faim, présageaient-ils, qu'il devancera certainement l'heure où Tlris déploie son écharpe rose, et qui sait si notre Heinrick ne gagnera pas de la sorte une bonne heure sur son concurrent. » Mon opinion sur ce calcul ne saurait être que la vôtre.
Il advint que l'histoire naturelle couronna le dernier de ces machiavélismes. Le coq à jeun chanta presque au milieu de la nuit, et l'autre digérait encore que déjà le champion urinois avait franchi le col, passé le gave et descendait sur le versant glaronais, tel un ruisseau léger qui coule sans obstacle.
Un quart d'heure de plus, Glaris était à jamais sans bornage et des huit cantons héroïques
qui avaient, du sang de leurs enfants, acheté la liberté à Morgarten, il n'en restait plus que sept à l'histoire peut-être et certainement à la géographie.
Heinrick, plus qu'à demi vainqueur, et certain désormais de l'être tout à fait, s'était assis au pied de la montagne, d'abord pour songer à Fridoline et ensuite pour renoueri'un des lacets de ses souliers délacé par les ronces, lorsque pareil au vent du sud qui souffle au Grutli et qu'on nomme en Suisse « le fœn », il vit Mathias dévaler dans un nuage pulvérulent qu'irisaient les premiers feux du petit jour, et comme il était déchaussé d'un pied, il courut sur F autre audevant de son rival. La stupeur de celui-ci était indicible et elle se mua en désespoir.
— Jure moi que tu n'as pas usé de quelque sorcellerie. Ou bien tu es parti devant que le coq n'ait chanté.
— Non, disait l'autre, mais les coqs de l'Uri sonnent le travail à l'homme avant ceux de Glaris.
Et Mathias se désola. La borne posée là, au pied de la montagne, point de la rencontre, c'était le tiers de Glaris englobé par Uri avec les pâturages.
— J'en mourrai, pleurait-il. Écoute, Hein-
rick. tu sais si j'aime Fridoline? Mais je suis Helvète et j'aime encore plus mon pays. Consens à reculer jusqu'au sommet de la montagne seulement, où du moins la limite des cantons sera fixée à la cime argentée d'où on les découvre tous les deux comme des Ghanaans. Et tu prendras la fille comme récompense.
Tous les vrais Suisses sont honnêtes, c'est à cela qu'on les reconnaît. Heinrick n'avait pas la conscience tranquille du subterfuge employé par les sages d'Uri et le coup du coq affamé lui déflorait un peu sa victoire. En outre, il était déchaussé d'un pied, et c'était un désavantage dans ce sentier muletier, plein de cailloux pointus et croulants, où il devait s'engager encore.
— C'est bien, fit-il. je te rends le terrain gagné jusqu'à la cime d'argent de la montagne, qui est, en effet, la borne naturelle des deux Ghanaans, puisque, de là, nous voyons chacun la maison de notre père, et la belle plaine de Morgarten. Mais c'est à une condition : tu me porteras sur ton dos jusqu'à ladite cime, sans me laisser choir dans les précipices et en chantant le ranz des vaches.
Et ainsi fut fait, dit la légende. Deux fortes voix fraternelles, décuplées par les échos,
avaient entonné le fameux psean des Helvètes : « Le z'armailli^lei Golombetté », et l'on vit, l'un sur les épaules de l'autre, les amoureux de Fridoline escalader le flanc perdu et reconquis de la montagne.
Quant à la jeune fille, on prétend à Uri qu'elle épousa le blond Heinrick, et à Glaris qu'elle se maria avec le brun Mathias, mais les deux cantons sont d'accord pour jurer qu'elle les aima également et continua jusqu'à sa mort à ne les préférer ni l'un ni l'autre. C'est ainsi que fut réglé le bornage d'Uri et de Glaris au quatorzième. Chantons.
RAMOUKI LE CASSEUR DE PIERRES