CONTE JAPONAIS
Un bonze japonais, fcoudhiste, m'a conté la jolie légende que voici. Elle pourrait servir de thème à une féerie, si les féeries n'étaient pas, loi du genre, à base d'ineptie térébrante.
C'était sur la route qui, de Yokohama conduit, sous une voûte de cèdres, au sanctuaire de Kamakoura. Elle est soigneusement entretenue à cause des pèlerins qui la battent sans cesse, et bordée de maisons de thé toujours fleuries. Les Japonais passent la moitié de leur vie à visiter leurs dieux et à jeter sur leurs icônes de petites pierres qui doivent y rester çn équilibre, ces ricochets sont leurs prières, si elles sont exaucées.
L'un des tas où ils s'approvisionnaient de
ces munitions pieuses était « tenu », si j'ose m' exprimer ainsi, par un habile casseur appelé Ramouki, qui les cassait admirablement. De son petit marteau il leur donnait des formes de palets arrondis et légers qui se posaient tout seuls, comme des oiseaux sur la tête de l'idole vénérée, et y restaient. De là des « tas » de faveurs divines pour les fidèles.
Or, Ramouki n'était pas content de son sort. C'était un grinchu, le brave Ramouki, et quoiqu'il eût de son poste et de son négoce sa bonne mesure de riz quotidien, il trouvait le monde mal fait et les parts inégales. Un jour qu'il prenait son thé de cantine dans une des maisonnettes hospitalières de la route, il vit passer dans sa chaise de voyage un riche bourgeois corpulent emporté par deux jeunes djinrikis, véloces comme le vent de tempête, et il rêva d'être ce bourgeois, habillé de pierreries sonnantes et prismatiques,
— Il n'en tient qu'à toi, lui dit en riant la jolie fille qui le servait. Jette des pierres à notre Bouddha du bois de lataniers voisin, il est le dieu des vœux accomplis, il exaucera le tien si tu lui empiles six palets dans la paume de la main, qu'il tend éternellement ouverte aux plus humbles offrandes.*
Ce qu'elle en disait n'était que pour le railler, mais il la prit au mot, et étant allé au bois sacré, il parvint à caser, à la distance requise, s'x pierres plates et rondes, dans la dextre du dieu des vœux accomplis. Et Ramouki fut transforme en bourgeois opulent, et pansu, dit la légende.
Il jouissait à peine de cette incarnation extraordinaire, devant laquelle la mousmé s'était enfuie, les cheveux dénoués par la terreur, qu'un peloton de la garde impériale du mikado apparut dans la poussière. On ne sait pas où il allait, le puissant mikado, mais il y allait au quadruple galop des chevaux de son palanquin d'or, invisible et sacré, comme il sied à un roi de la race céleste et surhumaine. De telle sorte que F avant-garde, balayant la route, bouscula, renversa et foula Ramouki, qui n'échappa que par prodige à la ruée des cavaliers.
— Ah! s'écria-t-il, les quatre fers en l'air, être le mikado!...
Et il le fut instantanément. Ce fut lui qui, dans le palanquin d'or, voilé à tous les regards, continua le voyage furieux à travers les fronts prosternés.
Mais voici que par les fentes de la caisse de
soie et de pourpre, le Fusi-Yama, la montagne adorable et adorée du Japon, dessina sa pyramide rose, vers laquelle tout poète soupire.
— Qu'y a-t-il de plus beau que d'être mikado, pensait Ramouki, sinon d'être le Fusi-Yama?
Et il devint le Fusi-Yama lui-même, en un clin d'oeil.
Quand il fut le Fusi-Yama, le casseur de pierres se sentit le centre incandescent d'une chaleur épouvantable. On était au plein d'un été torride, et le soleil lui dardait sur la cime et sur les versants les cent mille brasiers dont se compose son incendie. Le Japon se calcinait à ses pieds. Les rizières grillaient. Les torrents s'écaillaient. La mer, une cuve de plomb fonda. Les Nippons tombaient comme des mouches. Une malédiction infinie lui montait à travers les forêts sans verdure, et comme un nuage accourait dans le firmament, pareil à une étoupée d'ouate, le bon Ramouki désolé voulut être cette blanche nuée salutaire. Cette fois encore le dieu des vœux accomplis fit honneur ^ sa prière, et le sempiternel mécontent vola dans l'espace sous cette forme aérienne et intercepta le soleil meurtrier.
Or, cette nuée, qui paraissait petite à l'horizon, était immense et faisait ni plus ni moins
te tour de la terre. Elle contenait à elle seule tout un -déluge, mais un déluge fabuleux, propre à noyer l'espèce humaine et tous les animaux libres ou domestiques^ sauf les poissons qui roulent avec elle sur la boule. Ramouki, grossi de seconde en seconde, creva comme une outre fantastique et pendant trente et un jours il plut sur le Japon et inonda ses trois mille îles et îlots. On a en voyait plus trace. Les villes s'enfonçaient dans le sol, comme délayées dans le godet à encre de Chine. Toutes les forêts déracinées flottaient, les arbres entraînés à la mer pêle-mêle avec les cadavres de l'ex-peuple nippon. Le cataclysme était définitif. Ramouki, anéanti d'horreur, s'accusait désespérément d'être le double fléau de sa patrie. Il ne savait plus quel vœu former pour en sauver les derniers débris, c'est-à-dire les montagnes.
Il se souvint pourtant que le vent était l'ennemi déclaré de la pluie. « Je veux être le vent! cria-t-il. » Et il le devint, mais quel vent! C'était celui qu'on a proprement nommé : de tous les diables. Alors les montagnes elles-mêmes s'effondrèrent dans les vallées, tandis que les vallées se comblaient, nivelées ainsi que par le rouleau à daller le ciment. Il ne resta bientôt debout, de tout l'empire du Levant, que le su-
blime Fusi-Yama, bien entendu, décapité, il est vrai, mais invulnérable, et puis, sur la route même du Kamakoura, un roc.
Un simple roc.
Mais sur ce roc la jeune mousmé était assise et elle reconstruisait avec des longues aiguilles et de doux rubans papillonacés l'édifice de sa chevelu e.
— Ah! que je sois ce roc où tu reposes, lui clama 1* amoureux cantonnier, déjà guéri de ses vilains rêves de gloire, de puissance et de fortune.
Elle se leva, lui remit son petit marteau qu'elle lui avait conservé, et, sage jusqu'à la mort, il concasse encore le roc en petits palets artistiques que l'on jette à la tête des dieux pour se les rendre favorables.
ON NE MANGE PAS LE ROSSIGNOL