‹ Très russeChapitre 5 sur 8 · VI · texte numérisé non relu

VI

138 TRÀS RUSSE.

devant Mauriat : Être toujours désirée, c'est ne jamais vieillir.

Et d'une voix douce, chantante, elle ajoutait, en esquissant une vieille mélopée barbare, quelques mots en langue russe.

l'twaïa molodost vetchna Ibo vetchna maja louboff.

— C'est le premier couplet d'une vieille ballade de mon pays, où il est question d'un prince aveugle et d'un éternel amour. Nitika la sait, je vous la traduirai en français en respectant le mot à mot et vous me la mettrez en vers. Est-ce dit, mon ami ?

Et elle lui tendait sa main gantée.

— Pourquoi ne priez-vous pas Monsieur de Beaufrilan de se charger de ce travail ? répondait le poète. Monsieur de Beaufrilan a publié des vers.

TRàs RUSSB. 139

— Possible. . . j'ai plus confiance en vous pour la poésie.

— Eten Monsieur deBeaufrilanpourla prose.

— Très possible encore. C'est aux actes que je juge les hommes ; c'est dit, je vous enverrai demain la ballade traduite.

— Soit.

— Et vous, monsieur, disait-elle en mettant spontanément sa main dans la mienne, nous nous reverrons, n'est-ce pas ?

— Madame I

— On vous reverra, je veux dire. Tous les jours,d'une heure à trois, je suis chez moi. Venez me surprendre, nous causerons, nous ne serons pas longs à nous entendre ; et me fixant de ses yeux gris, qui verdissaient: Vous me plaisez beaucoup, franchement, je vous assure, et je suis certaine, moi, de ne pas vous déplaire. Au revoir ! Elle me retira alors sa main. Et maintenant, Beaufrilan, partons, si vous voulez arri-

ver pour la potinière de six heures, puisque vous tenez tant à me compromettre.

Nous les reconduisîmes jusqu'à la voiture.

Ils avaient à peine tourné le chemin : Que t'avais-je dit ! s'exclamait Mauriat, il était encore là, elle s'en va avec lui, quelle damnée coquette I

— De Beaufrilan, elle ne peut le sentir.

— De Beaufrilan !

— Tu ne sais donc rien voir? Elle le méprise et le déteste.

— Mais alors !

— Oui, alors ?

— Quiaime-t-elle?

— Cherche.

— Aime-t-elle, d'abord ?

— Je n'en sais rien, mais en tout cas elle aime furieusement l'amour.

— L'amour, elle, Madame Livitinof?

— Elle-même. C'est peut-être une rouée,

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mais à coup sûr c'est avant tout une amoureuse^ et au demeurant la femme la plus séduisante que je connaisse.

A quelque temps de là^ j'étais en train de faire une étude de plein air, un peu au-dessus d'Yport, dans la sente qui longe le cimetière. Parti depuis l'aube avec armes et bagage^, il y avait bien cinq heures que je travaillais là, dans ce raidillon solitaire, épris d'un adorable bleu de mer matinale, que le soleil montant à l'horizon allait faire évanouir : ravissant d'ailleurs, ce coin d'Océan et de falaises vu de la sente, où je m'étais installé à mi-côte, et d'une couleur idéalement jeune et fraîche, la mer et les loin-

tains de cette transparente matinée d'août. Au premier plan, une bande d'ajoncs d'un vert noir, à demi défleuris ; plus loin, le mur croulant du petit cimetière avec la gaieté blanche de ses tombes et de ses^roix de pierre, submergées d'orties, éclaboussées de soleil : en pleine clarté lui, le vieux cimetière avec çà et là la tache sombre d'un cyprès ou d'un if, comme pour en accentuer la blancheur; et alors, au fond, dans le gris lumineux d'un kilomètre de distance, les toits et le clocher d'Yport, s'incrustant en mosaïque dans. une mer de soie, une mer d'un bleu pâle, qui se moire, frissonne et se confond avec le bleu du ciel. Avec l'avancée de la falaise sud, coupant verticalement cette mer idéale comme pour en indiquer l'horizon, le paysage se composait de lui-même, exquis à peindre, et ce paysage exquis, je travaillais depuis cinq heures à le fixer sur ma toile, quand :

— Oui, vraiment, c'est assez cela. Comment allez-vous ce matin ? sonnait une voix mordante et claire; et, m' étant retourné, j'apercevais Madame Livitinof. Elle était arrêtée à quelques pas au-dessus de moi, au milieu du chemin ; je ne l'avais pas entendue venir. Je me levai, elle agita son ombrelle.

— Ne bougez pas, je viens.

Et, quand elle fut auprès de moi :

— Oui, c'est vraiment très bien, disait-elle, et posant comme par distraction sa main sur mon épaule :

— Savez-vous que vous n'êtes guère poli, vous !

— Comment?

— Oui, vous ; il y a dix jours vous êtes venu me voir avec Mauriat, et depuis ?

— Je travaillais.

— Et vous aviez peur de me déranger;... invitez donc les gens. Sérieusement, est-ce par anti-

pathie pour moi ou pour ne pas déplaire à votre ami, que vous n'êtes pas revenu ?

— Madame!

— Oh! Maurîat est bien assez tyran pour vous avoir défendu... je veux dire prié, de ne pas remettre les pieds chez moi sans lui, et, comme vous êtes un bon ami, un excellent ami... et, riant aux éclats: Oh! ces Normands, quels êtres extraordinaires ! et elle étouffait, secouée par un fou rire, un rire nerveux, sonore, exaspérant comme le bruit d'un verre qui se brise, et dont l'espèce de sanglot faisait mal.

Je la regardais. Singulière créature ! Madame Livitinof avait l'air ce matin- là d'une estampe de Débycourt. Sur une blanche et légère robe de batiste comme écumante de dentelles et s'arrêtant juste à la cheville, elle portait une mante d'ancienne andrinople, de rouge devenue rose, d'un ton délavé et charmant, partout des ruches à la vieille, une de ces antiques mantes du pays,

telles qu'en portent encore les aïeules de campagne : une énorme capote de la même andrinople engloutissait et visage et cheveux; la mante était bien de vieille cotonnade rose, mais la doublure était de moire blanche. Elle s'appuyait, en marchant, sur le manche en vieux saxe d'un immense parapluie écarlate, un parapluie de l'époque évidemment : et, si près du grotesque, elle trouvait le moyen d'être encore délicieuse... oh 1 cette élégante de Tan II, avec cet énorme riflard rouge, dans ce sentier de falaise, au milieu des ajoncs, près de ce gai cimetière, devant cette mer bleue! C'était exquis, je me levai et me découvris lentement :

Elle cessa de rire.

— Qui saluez-vous, la femme ou le costume ?

— Le costume, répondis-je assez froidement.

— Ah ! vraiment, vous trouvez cela drôle ?

— Di;ôle, non, mais intéressant.

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— Comme reconstitution... c'est aussi un essai ou plutôt une trouvaille^ un hasard, c'est un essai aussi : j'ai trouvé cette mante dans le pays il y a huit jours, une loque chez une femme de pêcheur ; le parapluie, je l'ai eu à Étretat, au vieux Rouen. J'ai envoyé la loque à ma couturière et, ce matin, j'ai reçu ce chefd'œuvre;... on a dû courir le Temple pour réassortir la nuance. Cela est-il réellement si joli? alors j'inaugurerai le tout, dans huit jours, à Trouville; aujourd'hui, c'est un essai loyal entre les bois et moi.

— A Trouville?... vous allez nous quitter?

— J'y vais passer trois jours pour les courses. Monsieur Livitinof doit venir m'y rejoindre ; de là je reviens à Yport. *

— Et Monsieur Livitinof avec vous ?

— Non, il repart aussitôt pour l'Autriche, il ne viendra ici que plus tard, en septembre.

Alors vous l'aimez, mon costume ?

Je m'inclinai, elle sourit.

— Vous m'en voulez ?

— Pourquoi.'*

— D'être venue.

— D'être venue ?

— Vous déranger.

— Me déranger ?

— Oui, je vous ai surpris, je vous regarde travailler depuis trois quarts d'heure.

— En effet, par où êtes-vous venue ? je ne vous ai même pas entendue marcher.

— J'étais dans le cimetière.

— Dans le cimetière?

— Oui, j'adore les tombes.

— perchez-vous l'emplacement de la vôtre?

— Peut-être... j'aimerais assez être enterrée ici... dormir en plein soleil, au penchant d'une côte, en face de l'Océan.

Maintenant, dans le sable aridefcle nos grèves. Sous les chiendents, au' bruit des mers,

Tu reposes parmi les morts qui me sont chers, O charme de mes premiers rêves !

Cette Moscovite récitait du Leconte de Lisle !

— Cela vous étonne que j'aie lu/ disait-elle avec son éternel et irritant sourire ; pourquoi pas? on peut être à la fois une cliente de Worth et d'Alphonse Lemerre. Je suis venue ici parce que je savais vous y rencontrer, — je vous ai vu passer ce matin ; — j 'ai mis cette mante pour vous plaire, je me suis tenue coi près d'une heure pour ne pas vous déplaire, et, maintenant que le soleil est trop haut pour que vous continuiez (et elle s'assit au revers du fossé), je viens vous demander un renseignement,

— Un renseignement ?

— Oui, qu'est-ce que Monsieur Pingard ?

— Monsieur Pingard! (Je n'aimais pas cette question.)

TRÈS RUSSB. 151

En quoi ce médiocre négociant en vins de province pouvait-il intéresser Madame Livitinof ! La vision de ce gros petit homme à la trogne rouge et suante, à la mâchoire de buU-dog, à la bonhomie commerçante et familière, la poignée de main pleine d'offres de service, tout cet ensemble vulgaire, mercantile et bas de mar-' goulin et de maquignon venait de me sauter aux yeux; et c'était cette jolie et fine créature qui... I Mauriat avait eu, jadis, avec ce MonsieurPingard, une assez sotte histoire, où le nom de Madame Pingard, une élégante de petite ville, avait été malheureusement mêlé ; le pauvre garçon en était sorti couvert du ridicule inhérent même au ménage Pingard, et en avait d'autant plus souffert, que la malignité publique s'était obstinée à vouloir voir en lui un peu plus qu'un adorateur de la beauté déjà mûre, qu'était alors la belle marchande de vins.

Cette déplorable aventure,le bruit qu'elle avait

soulevé dans le pays, les critiques sournoises, les continuelles allusions, les sous-entendus et toutes les menues trahisons journalières, dont la province assassine, comme d'autant de coups d'épingle, quiconque a osé préoccuper violemment son opinion, avaient, en l'exaspérant, achevé de brouiller Mauriat avec la moitié de la ville assez mal disposée, d'ailleurs, en faveur d'un homme qui se permettait de faire de la littérature au lieu de continuer le commerce; Mauriat avait pris jusqu'au nom des Pingard en horreur, ce nom devenu pour lui le synonyme d^une tare, d'un ridicule attaché à son nom de Mauriat; pour chacun, les noms des deux familles étaient désormais accolés l'un à l'autre : qui prononçait Pingard songeait fatalement à Mauriat.

Mais comment Madame Livitinof, vivant à Yport loin de Fécamp et de ses commérages, absolument étrangère à la ville, avait-elle eu vent

de cette grotesque histoire? Il n'était pas difficile de démêler là une nouvelle perfidie de Beaufrilan : ridiculiser son rival aux yeux de Madame Livitinof était, de sa part, de la belle et bonne guerre ; il avait parlé et elle contrôlait : l'explication découlait d'elle-même.

— Monsieur Pingard! qu'est-ce que Monsieur Pingard? un marchand de vins de Fécamp^ lui répondis-je.

— Riche?

— On le dit.

— Du monde?

Le ton, dont la question était faite, était à lui seul une révélation.

— Du monde ! Monsieur de Beaufrilan vous a-t-il dit qu'il fût du monde ?

— Monsieur de Beaufrilan?

— Oui, avouez que vous en savez tout et autant que moi, et que cet interrogatoire n'a rien à vous apprendre.

— Mais, je>ous assure.

— Oh! je vous en prie, ce serait puéril de vous à moi. Beaufrilan vous a mise depuis longtemps au courant de l'aventure, retouchée, embellie, brodée Dieu sait comment; quant à moi, madame, je siiis trop l'ami de mon ami Mauriat pour vous divertir à ses dépens.

Elle rougit un peu, puis après un silence :

— Un mot seulement. Madame Pingard est-elle encore jolie ?

— A cinquante ans ?

Elle ne put s'empêcher de sourire.

— Je voulais dire a-t-elle été jolie?

— Cela vous intéresse à ce point !

— Dame!... je ne serais pas fâchée de connaître un peu l'idéal de votre ami Mauriat. .

— Parfaitement. Hé bien! je crois pouvoir vous dire que son goût s'est singulièrement affiné depuis (je la regardais bien en face); il est

fort en progrès, très en progrès... d'ailleurs il était si jeune, à cette époque.

— Vingt ans, je crois.

— Vingt-deux.

— Et Madame Pingard, trente ?

— Mettez en quarante.

— Autant dire une mère... oh ! ce pauvre Mauriat !

— Vous Tavez dit, madame, ce fut un sentiment filial, un culte, une exagération du respect dû à la maturité !

Il y eut un nouveau silence, Madame Livitinof le rompit la première.

— Vous aimez beaucoup Monsieur Mauriat.

— En effet, je l'aime énormément, madame, pour lui d'abord, puis pour tous ceux qui le détestent.

— On le déteste donc t

— Croyez-vous, par hasard, que Monsieur de Beaufrilan Tait en grande amitié.

Elle sourit encore.

— En effet, j'ai cru remarquer, mais je ne m'explique pas, car Beaufrilan est arrivé... ; ils écrivent tous deux, tous deux ont du talent...

— Pourquoi ils ne s'aiment pas i Vous l'avez dit vous-même : ils écrivent tous deux, tous deux ont du talent et sont du même pays.

Elle me toucha légèrement le bras :

— Vous êtes un sceptique.

— Et vous? lui répondis-je.

— Oh ! moi, si vous saviez de combien de croyances est fait mon scepticisme !

— Et le mien, madame. Si vous saviez de combiende désirs de croire est faite mon incrédulité !

— Allons, dit-elle en ouvrant son grand para pluie rouge, il n'y a moyen de rien tirer de vous. Mauriat possède en vous un ami rare, très rare, je lui en fais mon compliment.

— Un ami rare qu'il ne tient qu'à vous de compter au nombre des vôtres.

-^-Tffe^-

— Est-ce au moins un peu vrai, ce que vous dites là ! et tournant à demi de mon côté son profil délicat frisé par la lumière : A propos, vend-il de bons vins, ce Monsieur Pingard ?

— Ah ! vous voulez...

— Oui, j'ai une commande à lui faire.

— A lui ou à madame ?

— Ah! madame s'occupe aussi...?

— Oh ! indifféremment, ils sont tous deux dans le train pour les affaires, madame au besoin fait la place.

— Chez les hommes seuls ?

— Non, chez les femmes curieuses de la connaître.

Nos regards se rencontrèrent encore.

— Vous êtes décidément un aussi bon ennemi qu'un fidèle ami, et me prenant cavalièrement la main dans la sienne : Nous reparlerons de notre amitié, adieu.

*CTiy[

— Orgelat, un gris, un suave, un nuancé, rÉliacin des Débats, le Chérubin de la Revue Nouvelle, au fond un très malin, qui a su ne pas être jeune et baiser à propos les doigts des vieilles femmes, les seules qui aient aujourd'hui un salon... Les jeunes, pressées de vivre, ont surtout une alcôve, et Talcôvelui fait peur, à ce petit abbé ; bien trop futé pour y entrer, Orgelat, dans Talcôve, pas assez fort pour en sortir... Quant à du talent, il en a ; il a lu Taine, Stendhal et Shelley, sait s'en souvenir, et avec

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quelques vieux airs de Beaudelaire s'est composé un profil de dandy athéo-anglo-littéraire très apprécié des étrangers, mettons plutôt des étrangères... C'est un talent d'Américaine, il y a en lui du pion, du petit-maître et de la gouvernante anglaise ; en un mot les femmes en raffolent; pour elles, c'est le fin du fin, le grand maître dans Tart des attouchements psychiques, le psychologue et l'analyste de leur cœur féminin dans ce qu'il a de plus flatteur et de moins défini : la belle malice, il s'analyse lui-même ; un Brummel amoureux de son armoire à glace, chuchotent ses ennemis ; pas même... au fond, c'est un bas-bleu ; on ne lui connaît pas de maîtresse.

— C'est un de vos amis, je crois ?

— Parbleu ! de qui dirait-on les vérités, si ce n'est de ses amis... ce sont les seuls dont on peut parler à bon escient, ce sont les seuls qu'on peut connaître.

Le dîner venait de finir : Madame Livitinof

TRis RUSSE. l6l

nous avait réunis ce soir-là, Beaufrilan, Mauriat et moi, et tandis que Beaufrilan, un peu grisé de Champagne, éructait de fiéleuses critiques sur les jeunes de la littérature contemporaine, Madame Livitinof, toute blanche dans une légère robe de mousseline de Tlnde brodée, les hanches comme à peine effleurées par une large ceinture de moire blanche, Técoutait silencieuse, l'encourageant d'un geste vague, d'un équivoque sourire, le regard voilé sous ses longs cils baissés, comme retirée en elle-même, avec la physionomie inquiétante et distraite d'un jeune sphinx au repos.

— Et Dazanos ? demandait-elle, tout en roulant, du bout des doigts, un gardénia qu'elle avait pris dans la corbeille du milieu.

— Dazanos ?

— Oui... Il est à Étretat, il vous a salué l'autre jour, c'est sa femme qui l'accompagne?

— Sa femme 1... Beaufrilan pouffait de rire.

— Ah! pardon... j'oubliais, et pas même l'autre... cette pauvre Julia... Quelle adorable créature ! Je Tai connue jadis à Versailles, j'étais tout enfant, elle déjà une grande jeune fille, c'était le début de leurs amours.

— Oui, c'étaient des promenades dans le parc au clair de lune, Dazanos lui récitait ses vers; ils rentraient parfois à six heures du matin, tout trempés de rosée, des bois de Chaville et de Viroflay. Le père, un vieux fou, attendait sa fille, couché sur le paillasson, au seuil de sa chambre; inouïe, toute cette histoire l

— Oui, j'ai su... elle avait vingt mille livres de rentes... Elle est ruinée aujourd'hui,

— A plate couture... C'est la spécialité- des Dazanos et de quelques poètes.

— Vous dites, Beaufrilan? demanda Mauriat, secoué d'un petit frisson.

— Et de quelques poètes... Désirez-vous des noms? Et de Beaufrilan citait d'affilée deux

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académiciens, trois normaliens et quelques autres, mais sans contredit Dazanos est le plus fort, c'est leur maître à tous; lui-même est si féminin !... nécessairement il doit plaire aux femmes; c'est plus^un vice que de Tamour.

Madame Livitinof avait posé son gardénia sur la uhle.

— Elle est riche, celle de cet été ?

— Georgette?... la pauvre fille !... Elle va débuter en rentrant au Vaudeville ; celle-là, par exception, Dazanos l'aime pour elle-même.

— Ah ! et cette demoiselle Georgette, elle aire Dazanos pour... ?

— Lui-même, naturellement, ou pour tout dire... à cause d'une ressemblance. Georgette était, avant, l'intime, intime amie de Dranier... Trouvez-vous que Dranier ressemble à Dazanos? non... Mais Georgette, elle, trouve...

Emma Dranier en Amérique, elle a pris Dazanos... Aucune, aucune différence.

— Cest vrai, à la rigueur, ce sont deux vieilles blondes !

— Madame !

— Vous me faites dire des sottises, Beaufrilan. Donnez-moi donc une cigarette, monsieur Harel, au moins en fumant n'en dirai-je pas, de sottises ? Versez donc un peu de Champagne à votre voisin, Mauriat, et puisque vous êtes gourmand, reprenez des fraises ; cela doit vous plaire à vous, poète artificiel, ces petites verroteries de Venise, c'est assez décoratif.

Et elle poussait du côté de Mauriat une large coupe d'argent ciselé, remplie de fraises à la glace, comme micacées de givre ; puis, quand elle eut allumé sa cigarette :

— Beaufrilan, vous qui savez tout, qu'est-ce que cette histoire arrivée à votre ami Dazanos rhiver dernier à Bruxelles... Je n^ai jamais pu bien savoir, un collégien, un cocher. ...^^ les tribunaux s'en sont mêlés... On n'a jamais pu...

— Ou voulu dire.

— Peut-être bien. Vous savez, vous?

— Dazanos m'a raconté la chose lui-même.

— Cela peut se dire?

—Non, mais cela peut s'entendre, si monsieur Mauriat le permet.

— Laissez Mauriat tranquille, il est tout à ses fraises.

— C'est que Thistoire du cocher touche un peu monsieur.

— Mauriat?

Mauriat s'était levé.

— Oh ! dans un de ses amis ; l'histoire est arrivée à Claudius Gislhaine.

— Et ce Gislhaine m'ennuie, intervenait Madame Livitinof, je veux du Dazanos et non des inconnus.

— Gislhaine un inconnu ! un poète apprécié, reconnu presque comme un maître par toute la jeune école et par Mauriat lui-même ; de plus,

l66 TRÈS RUSSE.

un être très intéressant, des plus bizarres, et des mœurs... de$ mœurs!

Amour, tu m'apparais aussi comme un beau pâtre, dit-il, en. citant un des vers du poète.

— J'avais compris, dit Madame Livitinof avec un imperceptible haussement d'épaules; la belle bizarrerie et la belle rareté !... C'est de la névrose et pas autre chose, un caprice honteux d'estomac fatigué et blasé ; toutes les fins de siècles éreintés ont de ces goûts bizarres, de l'amour nihiliste... en Russie nous ne les comptons plui5,ces cas-là ! . . . Voyons le Dazanos,que lui est-il arrivé ?

— Avec son collégien ? Mais c'est que vous ne les comptez plus, ces sortes d'histoires ?

— Et celle de Dazanos ?

-Oui.

— Alors, passons. Ça manque d'intérêt pour nous ces petites fantaisies de poète... Il est donc complet, votre ami Dazanos ?

— Mais oui, toute la lyre.

TRis RUSSB. 167

Madame Livitinof venait de se lever et de prendre mon bras pour passer au salon ; là, sous un savant éclairage, dispensé par- trois lampes à globes laiteux, voilés d'immenses abat- JQur de crêpe rose, le samovar et le kummel nous attendaient, servis sur une petite table de laque et confiés à la surveillance de Petchorine, amusant comme une statuette de Saxe dans son soyeux costume de moujik lilliputien. Madame Livitinof nous versait le thé bouillant ; souriant et grave, Petchorine nous offrait le sucre et les liqueurs: c'-était réglé et divertissant comme un joli jeu de scène. Dehors la pluie tombait à larges gouttes, tambourinant comme une légère main invisible aux vitres des fenêtres.

— Entendez-vous la pluie, pensait tout haut Madame Livitinof, voilà qui me gâte ma soirée et mon clair de lune.

— Vous aviez des projets pour ce soir?

— Certainement que j'avais des projets. Je

l68 TRES RUSSE.

comptais sur vous trois pour me conduire visiter la tour des Hogues, par les bois, à pied, le chemin est merveilleux, m'a-t-on dit; n'était-ce pas une lumineuse idée?

— Absolument lumineuse, une idée poétique... Elle est de monsieur Mauriat, l'idée? demandait Beaufrilan.

— Parce qu'elle vous semble ridicule? interrogeait le poète.

— Au moins étrange, souriait Beaufrilan.

— Eh bien ! l'étrange idée est à moi et bien à moi, interrompait Madame LivitinoT. Ce matin, en feuilletant mon guide, j'ai lu : « Tour des Hogues, à trois kilomètres d'Yport par les bois, vestiges de château du douzième siècle, tour encore debout, vieille cheminée... »

— Site enchanteur et vieille légende, ricanait Beaufrilan.

— Vous l'avez dit ; site enchanteur et vieille et très intéressante, intéressante légende !

TRis RUSSE. 169

A quoi le romancier, d'un ton léger.

— Vous la savez, Mauriat, la légende ?

— Non,maisjeraiécrite,jepeuxvousendonner lemanuscrit, cela corsera votreprochain volume.

— C'est en vers ?

— Non, en prose,

— Ça doit être curieux.

— C'est au moins nouveau.

— Je vous faisais l'honneur de vous parler, Beaufrilan, intervenait encore Madame Livitinof, qui voulait bien allumer, mais ne voulait pas voir éclater l'orage, vous avez une façon de rompre les chiens...

— Pardon, madame... Elle disait donc, la légende...? Si monsieur Mauriat Ta écrite, vous devez la connaître.

— Oui, version du guide;... je ne lis jamais les manuscrits.

Beaufrilan s'inclinait.

— Elle disait donc, la légende ?

I/o TRis RUSSE.

— Elle parlait d'une belle châtelaine quelque peu dissolue, d'un abbé de Fécamp cousin du roi Henri II d'Angleterre, attiré et séduit, du château assiégé et de la mort de la châtelaine coupable jugée, condamnée et bel et bien brûlée vive en place de Grève, devant le porche de l'abbaye;... je suis très forte, comme vous voyez.

— Et tout cela pour un abbé !

— Et quelques autres, paraît-il.

— Ah!

— Oui, elle avait l'habitude.

— Et te mari?

— Aux croisades.

— Heureux croisé!... convenez pourtantqu'on était bien un peu sévère alors !

— C'est qu'elle ne se contentait pas d'attirer le jeune homme du temps.

— Elle le ruinait?

— Vous êtes bête; non, mieux... elle le supprimait.

— Marguerite de Bourgogne !

— Oui, Marguerite de Bourgogne.

— Et la femeuse oubliette?...

— La fameuse oubliette qui, donnant sur la mer...

— Était révélatrice, comme Tautre sur la Seine... mais c'est tout un roman. Je comprends, Mauriat, que le sujet vous ait séduit.

— Je vous le cède.

— Merci, c'est un peu neuf... Et c'est dans votre guide que l'on trouve tout cela?

— Oui, dans ce petit livre.

Et Madame Livitinof prenait sur la cheminée un léger volume cartonné qu'elle passait à Beaufrilan. Le romancier feuilletait.

— En effet... château des Hogues... femme cruelle et dissolue... les ménestrels, les jeunes paysans... ah I tout lui était bon.

— Il paraît.

— Le ménestrel, c'était vous, Mauriat.

— Et le jeune paysan, le robuste vassal?

— C'était moi, je veux bien... Très piquante, cette antique légende.

Et il refermait le volume.

— Je comprends que cette châtelaine vous intéresse... Très piquante, cette vieille chronique; je la connaissais, du reste : Dumas Ta traitée dans la Tour de Nesles et Gautier dans Une Nuit de Clèopâtre... Mais la tour des Hugues n'en reste pas moins le roman à faire, le bon roman feuilleton.

— Oui c'est le roman à faire, disait lentement Madame Livitinof.

Nous nous regardâmes tous trois avec stu-

peur : les yeux fixés sur nous avec une étrange insistance, la bouche sensuelle, un peu féroce. Madame Livitinof avait pensé tout haut.

— En vérité, vous autres femmes, vous êtes admirables, éclatait le premier Beaufrilan, supprimer le matin ITiomme aimé de la nuit, voilà

le rom» à faire pour vous autres... quelle bête fauve ai^fond que la femme !

et la beauté sont deux choses profondes contiennent tant d'ombre et d'azur, qu'on dirait Feux sœurs également terribles et fécondes, lyant la même énigme et le même secret.

C'était Mauriat qui gravement avait cité ces fvers.

Madame Livitinof, elle, souriait de son muet et irritant sourire.

— Etdire,reprenaitBeaufrilanquisegrisaitde ses propres paroles, dire qu'au fond c'est le même sentiment mesquin et pusillanime, la même puérile terreur d'une stupide indiscrétion qui vous amène toutes à rêver sinistrement devant les Cléopâtre et les Marguerite de Bourgogne!

— A qjii la faute? souriait Madame Livitinof, Puis, s'affaissant lentement, très lentement au fond de son fauteuil :

— Quand nous nous donnons, quand nous nous perdons, qu'est-ce pour nous que la conscience de notre perte, sinon une volupté de plus dans la souffrance et la passion ! Or qui vous dit, messieurs, vous si jaloux du passé de celles que vous aimez, qui vous dit que nous n'avons pas, nous, la jalousie de l'avenir... Avec quelle sauvagerie vous la poursuivez, vous la possédez la femme dont les lèvres n'ont laissé boire à aucun homme avant vous le philtre d'amour... cette volupté nous est interdite, à nous autres femmes, un homme qui n'ait jamais encore aimé;... un homme vierge, quelle- niaiserie et quelle monstruosité !... Mais nous rêvons peut-être le baiser d'un homme qui jamais plus n'aimera, qui jamais ne pourra plus aimer après nous avoir connues. Grammont- Caderousse brisait les verres où Madame de F... et lui venaient de tremper leurs lèvres;... comprenez-vous maintenant Cléopâtre 1

TSÇWr

TRis RUSSE. r;5

Je me levai, et m'inclinant très bas devant elle :

— Vous êtes décidément très de votre pays, madame.

— Très Russe, n'est-ce pas?

Elle me fixa impertinemment dans les yeux ; elle aussi s'était levée, et s'étant approchée d'une fenêtre : — Mais voilà tout mon plaisir gâté par cette maudite pluie : j.e désirais tant voir cette tour au clair de lune.

— Rien qu'au clair de lune, insinua Beaufrilan, à quoi elle répondait d'un ton de nonchalance :

— Voyez-vous, mon cher, en France les ruines sont comme les jolies femmes, il faut les voir aux lumières.

» — Et la raison ?

— La raison c'est que, dans votre pays, ruines et jolies femmes ne passent célèbres qu'à l'ancienneté.

Elle avait retrouvé toute son espièglerie; elle

IJÔ TRis RUSSE.

venait de s'asseoir auprès de la cheminée et s'éventait indolemment avec un grand éventail de plumes noires.

— A propos, j'ai reçu aujourd'hui la visite d'une jolie femme.

— D'Étretat?

— Non, pas d'une Parisienne, d'une jolie femme parfaitement inconnue... d'une jolie femme de province.

— DeFécamp?

— De Fécamp.

Mauriat avait dressé Toreiue.

— Et vraiment jolie? reprenait Beaufrilan.

— Jolie... qui a été jolie... J'ai dit jolie femme en français.

— Et qu'est-ce qu'elle venait faire chez vous, cette ex-jolie femme ?

— Entre nous, je crois qu'elle était un peu envoyé'e, elle est venue m'offrir des billets de concert... ponr un concert à bénéfice, au

casino de Fécamp, pour le 28... Vous m'y conduirez, Mauriat, à votre concert?

— Madame !

— Il est bien, votre casino de Fécamp ?

— Je n'en sais rien.

— Ah f vous n'allez pas ?

— Monsieur n'y va plus, ricanait le journaliste.

— Mon ami, fis-je à Mauriat, qui était devenu pourpre.

— Et cette dame, reprenait Beaufrilan; donnez-nous quelques détails, elle m'intéresse, votre jolie femme de province... On les compte en province, les jolies femmes... Monsieur Mauriat doit la connaître... Voyons, comment étaitelle? Au fait,, elle a dû se nommer.

— Mais elle était fort bien, même très élégante... Mais elle m'a parlé de vous, Beaufrilan.

— De moi ?

— Oui, c'est la femme de ce négociant en

vins que vous m'avez envoyé, ou, du moins, qui s'est recommandé de vous en venant me faire ici ses offres de service... Ce gros homme commun... Vous y êtes?... Même en prenant congé, madame m'a rappelé que j'ayais promis d'écrire ma commande à monsieur (j'avais parfaitement oublié d'ailleurs)... Alors j'ai fait ma commande à madame... Oh! cela s'est passé dans toutes les formes voulues, les billets placés, la visite terminée, au moment de partir... Madame, madame...?

— Madame Pingard.

— C'est cela, Madame Pingard.

Mauriat s'était levé.

— Qu'avez vous donc, Mauriat? demandait Madame Livitinof.

J'avais eu le temps de le tirçr par la manche.

— Mais j'allais voir le temps, répondit assez indifféremment le poète.

— Allez, mon cher, il pleuvra toute la nuit ;

elle évitait mon regard que je tenais posé sur elle. — Madame Pingard, oui, c'est bien cela, . faisait-elle à Beaufrilan, vous la connaissez ?

— Je crois bien que je la connais, c'est l'élégante de la ville, la belle des belles, la belle Madame Trabu de l'endroit... Comment Tavezvous trouvée ?

— Comment je l'ai trouvée... Hum! des grâces de gantière, mais, à part cela, pas mal, vraiment pas mal... Pourquoi souriez- vous ?

— Je souris aux grâces de gantière... Celte femme, que vous daignez trouver pas mal, pas mal, d'autres l'ont trouvée fort bien, fort bien, le savez-vous?

— Ah! il y a des histoires ?

Il s'était levé.

— Demandez à Monsieur Mauriat, c'est l'homme le mieux informé du pays. Madame, j'ai l'honneur de prendre congé de vous,

— Comment ?

l80 TRES RUSSE.

— Oui, je vous présente mes hommages, je viens de reconnaître le grelot de ma voiture. Je prends demain le premier train de Paris.

— Et vous revenez?

— La semaine prochaine.

— Hé bien, à la semaine prochaine, et elle lui tendait sa main à baiser. Mauriat lui ' aussi s'était levé; très pâle, avec des yeux mauvais qui luisaient, il attendait la sortie de Beaufrilan.

— Pardon, lui disait-il en lui barrant le passage, et sa voix altérée éclatait malgré lui dans la pièce; je sors avec vous, j'ai deux mots à vous dire.

— A vos ordres, monsieur.

Madame Livitinof était debout au milieu du salon; à l'éclat des voix elle tournait la tête.

— Qu'est-ce que cela signifie ?

— Avouez que vous l'avez bien voulu, lui murmurai-je à l'oreille.

TRÈS RUSSE. l8l

D'un bond elle avait glissé jusqu'à eux.

— Une affaire chez moi... Devenez-vous fous, messieurs, en l'absence de mon mari, chez une femme seule... ! Je vous trouve osés de vouloir ainsi me compromettre.

Elle parlait le front haut, son œil commandait, sa voix sonnait implacable et dure.

— Allez, monsieur de Beaufrilan, je vous défends, je vous défends de répondre à Monsieur Mauriat, et vous, Mauriat, je vous ordonne de demeurer ici, vous m'entendez, je le veux, et, lui saisissant le poignet, elle lui soufflait dans l'oreille ce seul mot : « Imbécile! »

De quelle puissance disposait cette femme ?

Quelle phrase magique avait-elle eu le temps de

jeter à Beaufrilan, quelle promesse, quel espoir

avait-elle fait briller à ses yeux dans l'éclair

d'un regard ou d'un sourire? De Beaufrilan

s'était exécuté, avait obéi. Mauriat, maintenu

par elle au poignet, voulait lutter, se débattait.

l82 TRES RUSSB.

— Madame, madame ! — criait-il sufifoqué, révolté ; elle» la tête un peu penchée, Toreille attentive, ne lâchait pas prise, se contentant de répondre avec un continuel haussement d'épaules : — Vous êtes fou, vous êtes fou, vous dis-je.

On entendait une voiture s'ébranler et rouler sous les fenêtres. Madame Livitinof rendait alors la liberté à Mauriat, et, le regardant en face :

— Vous l'avez aimée, cette femme... eh bien ! après... le beau malheur... Est-ce que je suis jalouse du passé ? Je vous ai dit que je n'étais jalouse que de l'avenir.

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