Troisième Partie
"tSBP?
— II est son amant 1...
Il avait la voix rauque, la mine bouleversée, il venait de tomber comme une trombe au milieu de mon atelier, et maintenant aâialé sur une chaise, il râlait, les cheveux trempés de sueur, les yeux fixes, et si pâle ! . . . J'abandonnai mon chevalet.
— Son amant, tu deviens fou!
— Fou, plût à Dieu.,. Oh! la catin, la catin, quelle fille !
Son état faisait mal ; je lui versai un grand verre d'eau, et m'approchant du pauvre garçon, je lui épongeai le front, essayai de le faire boire,
l86 TRis RUSSE.
de calmer un peu ses nerfs, au fond très embarrassé, ne trouvant à lui dire que les banalités d'usage.
— Es-tu bien sûr?... tes yeux auront mal vu, tu exagères, etc., etc.
11 vida d'un trait le verre d'eau, et, d'une voix toujours rauque, mais devenue un peu plus la sienne :
— J'ai vu, de mes yeux vu.
— Tu arrives de là-bas ?
Il me fit signe que oui.
— Diable!
Je consultai de l'œil mon horloge dans sa gaine de chêne : six heures et demie du soir. Mauriat avait couru à travers champs, mettons quarante minutes de la villa à la ferme, cela faisait alors cinq heures et demie; une drôle d'heure, pour se laisser surprendre ! au moins singulière pour une fine mouche comme Madame Livitinof ; mais quand la gourmandise
les prend, les plus sages sont les plus folles, toutes les femmes ont l'heure du Charreton, puis Beaufrilan avait peut-être brusqué l'affaire ; en politique, comme en amour, le succès est aux beaux sanguins, qui hussardent. Tout navré que je fus de l'état de Mauriat, j'avais grand'peine à retenir une violente envie de rire; pour la femme d'acier, qu'était la belle Moscovite, je trouvais le dénouement plus que piètre, banal : c'était vraiment bien la peine de déployer tant de grâces savantes, d'exposer d'aussi étranges théories, de s'être montrée, tout un mois, tour à tour la perverse, la câline et la froide créature qu'elle s'était donné mission de paraître, et cela pour tomber bêtement entre les bras de ce bellâtre, et, circonstance aggravante, en plein jour, avant le coucher du soleil : au fond j'en étais assez ravi. Madame Livitinof avait eu le don de m'agacer terriblement au dernier dîner donné par elle, elle s'y était ouvertement moquée
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de nous avec le Beaufrilan, et puis la découverte d'aujourd'hui devait être une douloureuse, mais salutaire douche glacée sur la belle passion de Mauriat. Si, après ce coup, il n'était pas guéri, il fallait renoncer à tout espoir, et il cessait d'être intéressant, en devenant tout à fait ridicule.
Je m'asseyais donc auprès de lui et, lui prenant les deux mains dans les miennes, avec l'air le plus apitoyé possible;
— Hé bien ! entre nous, qu'as-tu vu ?
— Tout !
— Tout?
J'avais rapproché ma chaise.
— Ah! pauvre ami... conte-moi cela.
— Hé bien! voilà... Depuis le dîner de jeudi je n'avais pas remis les pieds à la villa; je boudais avec d'autant plus de persistance, que je croyais de Beaufrilan absent, il nous avait lui-même annoncé son départ, quand ce matin je reçois un mot de Madame Livitinof : elle me demandait
des livrés, autant que possible des mémoires du. dix-huitième siècle. Tu connais la rage littéraire du dix-huitième, que croient devoir afficher les femmes depuis les romans des Concourt, c'est une mode, une folie... Qu'y comprennent-elles ? Assurément pasgrand'chose. Le jargon les surprend, les amuse, et voilà.
— Tu es dur, mon ami.
— Mais juste.,. Si tu savais le peu de cervelle que contient, au fond, la boîte osseuse des plus jolies têtes et des plus pensives... tout dans le profil et le regard...
— Personne ne le sait mieux que moi, mon ami, j'ai fait de Tanatomie.
— Elle me demandait donc des mémoires ou des correspondances ; Petchorine à cheval attendait, dans la rue, les livres et la réponse. J'étais alors dans le bain; je fais dire que j'enverrai les livres dans la journée et, après le déjeuner,bouleversant ma bibliothèque, j'atteins la correspon-
dance de Madame d'Épinay, celle de Madame du Oeffand, les mémoires de Madame de Créquy, j'en fais un paquet et, tu connais ma lâcheté : au lieu de l'envoyer, je le portai moi-même... le besoin de rentrer en grâce et de lui demander pardon des torts... qu'elle avait envers moi
— Puissamment raisonné, ce sont les plus graves, ceux qu'on pardonne le moins.
— J'accours, j'arrive à la villa, j'entre au salon et j'y trouve éperonné, botté, la cravache à la main, et prenant congé d'ailleurs, le Beaufrilan, que nous croyions à Paris.
— Et Madame Livitinof ?
— Oh! elle, toujours souriante, avec son calme exaspérant.
— Et une nouvelle robe ?
— Oui, une nouvelle robe.
— Comment la robe?
•^ En soie turquoise, une soie d'un mince et
la moulant... d'ailleurs plus jolie que jamais, un amour, adorable !
— Et pas surprise ?
— Surprise? pas une seconde. —Tiens, c'est vous, vous ne boudez donc plus. Vous m'apportez les livres, c'est très bien, cela. Voilà Monsieur de Beaufrilan, qui est plus aimable que vous; il prétend qu'il s'ennuyait à Paris sans me voir, il est revenu ce matin, et au débotté sa première visite est pour moi, tandis que vous, vous êtes à deux pas, à Fécamp, et vous savez rester quatre grands jours... Oh! ces poètes! comment disiez-vous tout à l'heure, monsieur de Beaufrilan : Vatum irrita.. J
— Vatum irritabile. gênas, déclinait Beaufrilan, et, le sourire aux lèvres, il me cédait la place.
Je m'étais levé.
— Ah ça, mon cher AUain, te moques-tu de moi ou deviens-tu fou ? C'est là tout ce que tu
as vu, de tes yeux vu... c'est là-dessus que...
— Attends la fin. Madame Livitinof s'était levée pour le reconduire, je m'étais emparé d'un album, jele feuilletais, mais je les suivais attentivement du regard. Alors j'ai très bien vu Sonia lui glisser dans la main une clef, tu m'entends bien, une xlef, et, le doigt sur les lèvres, le congédier avec un sourire... mais un de ces sourires ! Il n'y a que pour l'homme, qu'elles attendent à minuit, que les femmes ont de ces sourires-là !
J'arpentais l'atelier, puis revenu devant lui après un ou deux tours :
— Tu es très malade, mon cher.
— Malade?
— Certes! Tu accours chez moi, pâleàm'impressionner et criant : Il est son amant! et c'est sur un sourire et une clef, que tu as cru lui voir remettre.,. Tu l'as rêvée, la clef comme le sourire et le reste... si ce sont là tes données!
— J'en ai d'autres et de très sérieuses.
Je haussais les épaules.
— Assieds-toi là et écoute.
Il était devenu 'très calme, c'était à n'y rien comprendre.
— Madame Livitînof était revenue s'asseoir, auprès de moi et là, charmante, naturelle, la Sonia d'autrefois presque retrouvée : « Je vous garde à dîner, > disait-elle, elle insistait même... Tu vois le piège... elle voulait détourner mes soupçons.
— C'est de la démence pure... Enfin !
— J'évitai l'embûche, m'excusai.
— Car en demeurant à la villa tu pouvais vérifier si tes prétendus soupçons n'étaient pas un rêve de ton cerveau malade... En vérité, mon pauvre .ami...
— J 'savais mon plan, patience... En la quittant, je prenais le chemin de ta ferme, je venais te prier de vouloir bien aller rendre visite assez
194 TRis RUSSE.
tard dans la soirée à Madame Livitinof, comme en rentrant dTport, où tu aurais été dîner, par exemple; si tu y trouvais Beaufrilan, ou si même tu le rencontrais sur les roûîes, l'affaire était claire, n'est-ce pas ?
— Bien obligé du rôle.
— J'en ferais autant pour toi à l'occasion, mon cher.
— Ce qui ne prouve pas l'excellence du personnage ; j'aime à croire que tu ne viens pas maintenant...
— Oh ! tout est changé, mais ne m'interromps pas... J'allais donc chez toi, j'étais un peu ému, un petit tremblement nerveux dans les membres... En passant par Froberville, j'entre dans un cabaret, le temps d'avaler un verre de cognac. La première salle, celle où je buvais, était un peu obscure, mais dans celle du fond, donnant sur la cour et plus éclairée à cette heure du soir, qu'est-ce que je vois... attablé et
TRES RUSSB. I95
dînant ? Beaufrilan, comprends-tu ? Beaufrilan demeuré à deux kilomètres d'Yport,à proximité de la villa, Beaufrilan caché dans le voisinage, Beaufrilan pour tout le monde, pour les domestiques et moi à Étretat, attendant dans cette auberge de campagne l'heure du rendez-vous.
Certes, je Tavais bien vue, la clef, et le sourire, je ne Tavais pas rêvé non plus. Je me jetai dans un coin pour ne pas être aperçu, d'ailleurs lui ne s'en préoccupait guère. Quelle rencontre avait-il à redouter à cette heure, dans ce cabaret de douzième ordre ?... Je soldai vite et partis. Sont-ce là des données ?
— Si l'on veut ! Mais c'est bien du roman, si l'on y réfléchit.
— Mais, mon cher, le roman, c'est la vie. Si l'on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait un chapitre à écrire tous les jours.
— Oui... Et que comptes-tu faire maintenant?
— Je viens te demander à dîner. Tu me regardes ?
— A dîner? Très volontiers.
— Tu n'en reviens pas de mon calme ?
— Je t'avoue, qu'après ton entrée...
— Oui, c'est passé... Sur le premier moment cela a été dur.
— Serais-tu guéri ?
Je m'étais levé et l'avais pris affectueusement dans mes bras.
— Presque, et il eut un singulier sourire, et, comme je lui frappais amicalement sur l'épaule : — Oh ! demain il n'y paraîtra plus. Mais ne parlons plus de cela. Le dîner est prêt?
— Oui, je fais mettre un couvert.
Il fut charmant ce dîner; Mauriat, presque gai, redevenu l'ami des anciens jours; de Madame Livitinof pas un mot, moi-même évitant de prononcer une parole qui pût sonner
comme une allusion aux événements de la journée. Après le dîner nous passions dans l'atelier prendre le café, après le café les liqueurs.
Mauriat, toujours très calme, semblait même éviter de boire, lui ordinairement assez beau buveur : à neuf heures et demie il se levait, consultait sa montre, arpentait l'atelier de long en large, puis, ouvrant la porte toute grande et me serrant cordialement la main :
— Maintenant je vais tuer Beaufrilan, me disait-il d'une voix tranquille, et, me glissant entre les doigts, il dévalait au grand galop, s'évanouissait dans la nuit.
Cela avait été dit et fait si froidement, si vivement à la fois, que j'en restai d'abord abasourdi; puis un soupçon me venait aussitôt.
J'avais laissé Mauriat un moment seul dans l'atelier, avant de nous mettre à table, le temps d'aller donner à la cuisine l'ordre d'ajouter un plat et un couvert ; j'allai vite à mon
râtelier d'armes, un revolver y manquait; prêt à un meurtre, Mauriat était venu s'armer chez moi.
Une légère mantille de dentelles d'or nouée sous le menton, une vaste pelisse de velours mauve jetée sur ses épaules, Madame Livitinof était accoudée à sa terrasse, il était déjà tard : à ses pieds, obscure et muette, la vallée, comme un grand trou d'ombre, au-dessus d'elle le ciel calme, sans lune, et les grandes masses immobiles des bois. Le buste penché au-dessus de la balustrade, Madame Livitinof se taisait: un bruit de branches cassées dans le taillis, au-dessous d'elle, la faisait tout à coup tressaillir; elle avait
redressé sa taille, et il y eut une minute d'angoisse.
— Qui est Ik? pouvait-elle enfin articuler d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre vaillante.
— Moi!
Et deux mains s'étant posées à plat sur la balustrade, un homme s'enlevait à la force des poignets, au-dessus de la rampe, et venait tomber debout sur la terrasse à quelques pas de Madame Livitinof.
r— Mauriat!... Vous m'avez fait une peur.
— Oui, c'est moi... Je ne croyais pas vous trouver seule.
Et il s'asseyait tranquillement, le dos dans le vide, les jambes nouées autour d'un balustre; Madame Livitinof, la taille droite, les bras croisés sous sa vaste pelisse, dardait ses yeux dans le noir, essayant en vain de rencontrer son regard.
— Êtes-vous devenu fou ? disait*elle enfin de
sa voix hautaine, qu'est-ce que cette façon de vous introduire chez moi? vous perdez le sens et je serai forcée de vous fermer nia porte, mon cher.
— Il me restera donc l'escalade, répondait le poète.
Madame Livitinof eut un haut-le-corps ; ce soir Mauriat résistait dans sa main ; elle le sen-tait prêt à tout, excepté à l'obéissance : elle chercha encore à rencontrer ses yeux; elle distinguait bien la lueur humide de ses prunelles, mais par cette nuit obscure lui ne pouvait la voir ; il ne pouvait saisir ni l'ensemble de sa physionomie ni la comédie de son regard et de son sourire... Invisible, elle perdait de son pouvoir ; une colère la prenait, l'idée lui vint de pousser en arrière cet homme assis dans le vide, elle n'aurait eu qu'à appuyer le doigt.
— Qu'est-ce que vous voulez? Pourquoi
20a TRÀS RUSSE.
êtes- VOUS ici? sifflait-elle ; le silence de Mauriat Texaspérait à la fin. Vous avez un motif? Êtesvous malade? Quoi?...
— Je vous savais ici sur la terrasse et je suis venu vous y retrouver, voilà !
— Ah! voilà!... Eh bien! vous allez voir comment sortent de chez moi les gens qui s'y introduisent à cette heure... Je vais vous faire jeter dehors par mes gens, mon cher.
— Allons donc ! vous n'en ferez rien.
— Comment ?
— Pour la bonne raison que vos gens pourraient faire erreur et jeter dehors Monsieur de Beaufrilan, que vous attendez, et qui ne peut tarder à venir maintenant.
— Monsieur de Beaufrilan ?
— Dui, vous l'attendez, et je suis venu rattendre avec vous.
— De Beaufrilan... Parole d'honneur, Mauriat, vous êtes fou ou ivre !
— C'est lui qui est fou d'être venu se jeter entre nous deux, Sonia... Je vous ai parfaitement vue lui remettre la clef avant le dîner; il va monter là, par le petit escalier, que vous m'avez fait si joliment descendre certaine nuit de clair de lune, au commencement d'août, tandis que vous chantiez ce délicieux air de Sigurd : «Des présents de Gunther, je ne suis plus parée. » Autrefois, il n'y avait qu'une grille à ce petit escalier, dans le haut; vous en avez fait poser une seconde, dans le bas, par crainte des voleurs sans doute... Celle du haut est ouverte ce soir. Celle du bas, quelqu'un en a la clef... Hé bien ! je me suis juré que personne, personne au monde, ne le monterait, ce petit escalier ; et comme de Bëaufrilan est le quelqu'un qui va tout à l'heure y paraître, j'attends Monsieur de Bëaufrilan.
— Mauriat, je vous jure...
— Sonia, pourquoi vos grands lévriers russes
a04 TRES RUSSE.
sont-ils à la chaîne ce soir ? Ordinairement ils rôdent en liberté la nuit sur la terrasse. Vous voyez bien que vous attendez quelqu'un.
— Hé bien! après tout, mettez que j'attende quelqu'un et que ce quelqu'un soit Monsieur de Beaufrilan ; de quel droit venez-vous m*empêcher de l'attendre, si cela est mon caprice, à moi?
— Du droit que je vous aime et que, moi présent, nul ne sera votre amant ; cela est aussi ma fantaisie, à moi.
Depuis quelques instants une lueur douce, comme une aube appâlie, pointait là-bas, très loin, au-dessus des collines, dans la direction des Hogues; maintenant elle s'élargissait comme un lait répandu dans le ciel, effleurant la cime neigeuse des arbres, frangeant de nacre les déchirures des nuages ; et, vaguement baignée de vif-argent, la vallée s'éveillait, s'emplissait d'une clarté de rêve sous le lever de la lune.
TRES RUSSB. 205
Consciente dé sa beauté, Madame Livitindf s'était rapprochée de la balustrade, tendant son front au baiser pâle de l'astre : c'était plus un halo blême qu'une clarté, mais c'était assez pour faire saillir de l'ombre sa jolie Jête jusqu'alors invisible; et, à mesure que la lune montait dans le ciel, Mauriat voyait surgir devant lui, comme lentement évoquée par une incantation mystérieuse, une lumineuse silhouette de femme, toute de. velours mauve et de dentelles d'or, née de la magie du clair de lune et comme faite de ses rayons.
Elle enveloppa Mauriat d'un long regard et, demi-souriante :
— Et que lui ferez-vous à Monsieur deBeaufrilan ? Vous lui direz des vers ?
— Non, je le tuerai.
— Vous le tuerez ?
— Comme je vous le dis.
Elle s'était brusquement rapprochée du
poète, secouée par un petit frisson et presque caressante.
— Vous voulez rire !... avec quoi... ?
— Avec ceci. Donnez-moi votre main, Sonia ; vous voyez, je parle sérieusement.
Madame Livitinof eut un mouvement de recul ; il venait de lui promener silencieusement la main sur le canon d'un revolver ; Madame Livitinof n'avait pas eu peur, mais le froid de Tacier l'avait fait tressaillir.
— Alors, vous feriez cela pour moi ? re— prenait-elle,et sa voix avait des câlineries d'enfant.
— Certes, vous l'allez bien voir, et l'on en« tendit le bruit sec du chien qu'on armait.
— Quand il aura mis le pied sur la première marche de cet escalier, Beaufrilan sera un homme mort.
Les yeux de Madame Livitinof dévoraient le poète ; une flamme bleu -..d'alcool, une lueur
courte et perverse, les faisait étinceler comme des pierreries dans Tombre. Tout à coup, lui jetant les bras autour du cou :
— Je savais bien que tu viendrais ce soir, lui chuchotait-elle dans un souffle, un souffle tiède de caresse et comme Mauriat, stupéfié, se raidissait :
— Chut, murmurait-elle en Tétreignant étroitement contre elle, si tu m*as vue lui remettre la clef, c'est que je voulais que tu me visses la lui remettre. Nous crois-tu donc si maladroites ? Ah ! nigaud, nigaud, qui ne sait pas tout le bien qu'on lui veut et ne se doute pas de son bonheur!
— Sonia ! Sonia ! ! !
Ce tutoiement, cette caresse...
Le pauvre garçon éperdu n'en croyait pas ses yeux, son toucher, ses oreilles ; il serrait avidement contre sa poitrine ce corps jeune et souple qui s'attachait au sien, mais il ne là-
2o8 TRBS RUSSE.
chait pas son arme et, les doigts toujours crispés, il baisait, à travers Tor un peu rude des dentelles, les cheveux, le front, les paupières de la jolie créature abandonnée entre ses bras :
— Sonia, Sonia, Sonia !
Madame Livitinof, la tête un peu renversée en arrière, le regardait de bas en haut.
— Mauriat, donnez-moi votre revolver.
— Ah ! cela, non, jamais.,.
Il s'était brusquement redressé, toute sa méfiance tout à coup revenue.
— Mauriat, donnez-moi votre revolver.
Elle avait répété la phrase très lentement,
scandant presque les mots.
— Mauriat !
Elle fit une pause sur le nom, nuançant la voix d'une intonation singulière et, comme il hésitait, visiblement torturé entre sa jalousie et sonamour:
TRES RUSSB. 2O9
— Qui vous prouve, après tout, que Beaufrilan vienne pour moi ?
Le poète eut un sursaut, l'impudence était trop forte. Madame Livitinof eut un étrange sourire.
— Sans doute, il y a Nitika.
— Nitika !
Mais Mauriat n'était plus à ses mensonges...
Blême, les dents serrées, il regardait fixement, désespérément, d'un œil extraordinairement ouvert, la petite grille et le bas de l'escalier, où venait de s'arrêter une ombre ; il levait lentement son arme, ajustait : Madame Livitinot étouffait un cri et, appuyant la paume de sa main au canon du revolver :
— Mais, pour une fois, croyez-moi donc ; quand je vous jure... !
Une seconde de plus, le coup partait. En voyant Madame Livitinof jeter sa main au devant de son arme, l'émotion de Mauriat avait
aïO TRES RUSSE.
été si forte qu'il avait senti ses genoux se dérober sous lui; un spasme lui avait fondu le cœur et, le front humide, Tœil vague, affadi jusqu'au malaise, il s'appuyait maintenant à la balustrade, le revolver à peine retenu dans ses doigts mous et moites, devenus en coton, sans ressort.
L'ombre était toujours debout contre la grille : elle semblait attendre, hésiter. Vive comme la poudre, Madame Livitinof s'était emparée de l'arme de Mauriat, puis, s'avançant précipitamment au haut de l'escalier, elle se penchait sous un reflet de lune, et là, toute blanche dans la clarté :
— Montez ! lançait-elle à l'homme demeuré dans le bas sur la route. Elle s'était aussitôt rejetée en arrière et venait heurter à la porte du salon, qui s'entre-bâillait et se refermait sur elle en laissant passer sur la terrasse, enveloppée dans une longue pelisse de velours pâle, la tête
voilée de dentelles d'or, grande, mince et souple comme elle, une identique et fantastique Sonia, une autre Madame Livitinof.
Cela tenait du rêve et du cauchemar. Adossé, reculé contre le mur de la^ villa, immobilisé de stupeur , Mauriat ne pouvait détacher ses yeux de cette Sonia de mensonge. Au « montez! » -de Madame Livitinof, l'ombre avait introduit une clef dans la serrure, la grille avait cédé sous sa poussée, et, maintenant, de Beaufrilan très reconnaissable au clair de lune montait, à pas étouffés, les trente-huit degrés de l'escalier de bois.
Mauriat voulait hurler, lui sauter à la gorge ; une main de fer, une émotion trop forte le clouait sur place, lui étranglait la voix dans le gosier. Le Beaufrilan venait de mettre le pied sur la terrasse, il allait droit à la Sonia voilée : la femme à la pelisse, à la mantille d'or lui jetait les bras autour des épaules et, doucement
aia TRES RUSSE.
enlacés, Madame Livitinof et son rival s'enfonçaient dans le salon obscur, dont la porte se refermait sur eux.
S'était-elle assez effrontément jouée de lui î Comme un imbécile, qu'il était, il s'était laissé désarmer, et c'était pour le faire assister à cela, à cette infamie, qu'elle venait de lui jouer la comédie du tutoiement et de l'amour! Elle avait voulu sauver son amant, voilà tout. Et cet homme, comme elle l'aimait pour s'être ainsi jetée devant le revolver! Maintenant ils devaient bien rire ensemble. Une mâle rage lui écrasait et lui gonflait à la fois la poitrine ; il suffoquait avec l'impression d'un coup de couteau au cœur et il restait toujours là, immobilisé, stupide. Tant de perfidie l'accablait.
— Hé bien, vous voilà changé en statue !
raillait dans son dos une douce voix de femme. Au même instant il manquait tomber à la renverse, et pour une raison bien simple, il s'était
appuyé contre une porte et cette porte venait de s'ouvrir, la porte de la chambre à coucher de Madame Livitinof, où dans son effarement il avait été s'adosser, cherchant un coin d'ombre où se dérober pour mieux voir. Souriante et debout dans l'embrasure de cette porte, Madame Livitinof était là, toujours enveloppée de sa pelisse de velours mauve, le front ennuagé de ses dentelles d'or.
— Sonia ! Il avait joint les mains, défaillant, presque tombé à genoux.
— Chut, mon ami, songez que nous ne sommes pas seuls !
— Sonia, Sonia, comment c'est vous !
— Mais où vouliez- vous que je fusse,monami?
Elle avait toujours son joli sourire impertinent et calme; lui avait baissé la tète; elle alors désignant la porte du salon :
— Quand je vous disais qu'il venait pour Nitika, ne pouviez-vous me croire ?
Elle s'était de nouveau accoudée au bord de la terrasse. La lune en son plein soulignait d'une clarté froide et bleue tous les détails du paysage.
— Tenez, voici votre revolver, ajoutait-elle en lui tendant son arme ; ne serez-vous donc jamais raisonnable !
Et, comme il la contemplait avec des yeux fous, enivrés, et cependant doutant encore :
— Que diriez-vous d'une promenade à la tour des Hogues par ce clair de lune ? Je n'ai pas renoncé à mon idée, moi.
Pour toute réponse, Mauriat, des sanglots sur les lèvres, lui dévorait les deux mains de baisers ; elle alors, considérant avec un mince sourire et cet homme énervé et la beauté magique de cette nuit lunaire:
— Allons, je vous emmène, car franchement qu'avons-nous à faire ici ? Seulement descen-
dons par les appartements et passons au chenil, nous détacherons Lieverlé et Raounda... nous emmenons les chiens, n'est-ce pas?
Et, lui passant sa main fine à hauteur des lèvres:
-— Vous serez sage, au moins, homme aux nerfs fouettés, poète impressionnable !
Là-bas, du côté de rorient, des lueurs rouges, un reflet d'incendie, dévoraient l'horizon : une subite fraîcheur, une humidité aiguë et pénétrante, glaçait maintenant l'atmosphère de la nuit, tandis que, du côté de l'ouest, les collines encore crépusculaires, comme émaillées d'argent liquide sous une dernière traînée de lune, fuyaient lumineuses, de légères vapeurs floconnant à mi-flanc des futaies, des landes d'ajoncs et des taillis. Les bas trempés de rosée, un peu
frissonnante sous son velours mauve, Madame
2l8 TRÈS RUSSE.
Livitinofrevenaitàpied par les bois; Mauriat lui donnait le bras. Heureux de sentir tiédir contre sa chair la douce chaleur de la jeune femme, le poète se taisait : il marchait lentement, écartant tantôt des grandes herbes, tiges lourdes de pluie, tout à coup versées d'un côté telle une gerbe d'épis. trop mûrs, tantôt une touffe de ronces, qui sonnaillait alors comme un filet d'acier sous les gouttes d'eau secouées. Tout entiers à leur souvenir, et quel souvenir! tous deux gardaient comme un mutisme, délicieusement angoissés tous deux d'une même crainte, celle de voir s'évanouir le charme et le parfum de ce souvenir même, si l'un ou l'autre en rompait le silence et, étroitement enlacés tous deux, sentant chacun leurs corps à travers leurs vêtements, ils serpentaient par les broussailles, seuls au milieu du décor merveilleux, que sont les bois nocturnes, à l'heure où fraîchit le premier souffle matinal.
— Mauriat, disait tout à coup la voix alentie et comme reconnaissante de la jeune femme, Mauriat, voulez-vous me redire les vers que vous m'avez récités tout à l'heure dans la tour des Hogues; vous savez, la ballade russe que je vous ai traduite et que vous avez bien voulu m'adapter en français ;.le voulez-vous, mon ami?
Ils étaient alors au milieu de la clairière d'Ingueville : vaporeuse et toute noyée de brouillards, le sol «n disparaissait comme submergé par une marée de brume montante, un étang blanchâtre, où les grands hêtres des futaies enfonçaient leurs troncs à demi engloutis ; les herbes et les taillis d'ajoncs transparaissaient comme voilés de gazes ; et, bondissant tout à Tentour, Lieverlé et Raounda, les deux grands lévriers de Madame Livitinof, y faisaient, à chaque saut, de subites trouées, de grandes déchirures, aussitôt refermées, comme reprisées à même dans la trame humide des vapeurs.
Mauriat s'arrêta ; leurs yeux se rencontrèrent. Comment! elle voulait qu'il rompît le silence, ce silence à travers lequel ils entendaient si distinctement vibrer leurs âmes et battre leurs cœurs. Elle comprit ce regard, et s'appuyant, câline, à son épaule :
— Oui, redites-moi ces vers, mais lentement, très lentement, tout en marchant, comme dans un rêve..* vous laisserez un peu tomber votre voix à la fin de chaque strophe.
Ne pouvez-vous m'accorder cela ?
— Soit!
Et d'une voix lente et grave, tout en continuant d'écarter les ronces et les herbes, Mauriat commença :
Il était une belle fille, Fille de duc et de baron, Qui, nuit et jour, tirait Taiguille, Assise au fond de son donjon.
Elle était chaste, pure et fière Comme Técu d'un chevalier ; Les pigeons blancs de sa volière Ne la voyaient pas s'habiller.
Les jours de fête, à la vesprée, La belle fille allait au bain, A la source froide et nacrée Qui coule au milieu du ravin.
Trois beaux archers couverts de gloire Veillaient sur elle au fond du bois.
Leur arc était d'or et d'ivoire, D'érable était leur bleu carquois.
Le fils du roi, dans la clairière.
Chassant depuis l'aube, un matin, Vint pour boire à la source claire Oij la belle prenait son bain.
— Les rimes sont mauvaises, mais une adaptation !
— Chut, chut, continuez, faisait Madame Livitinof singulièrement attentive.
— Soit.
aaa Tais russe.
D'un geste, écartant la feuillée, Il s'avance, et, les yeux surpris, S'arrête, l'âme émerveillée :
Qu'ai-je vu dans les joncs fleuris !
Est-ce une déesse, une fée ?
Mais la belle a poussé trois cris.
Les archers tirent leur épée Et notre beau chasseur est pris.
La nymphe, elle, a fui la fontaine.
Entrave aux pieds, menotte aux mains, A grands coups de. glaive on malmène Notre amoureux, par les chemins.
On crève les yeux au doux sire.
On rase ses cheveux d'or blond.
La belle se plaint et soupire, Mais il faut du sang à l'affront.
— Oui, c'est cela, pensait tout haut la jeune femme :
Koliout glaza cras nomou parniou Breïout ievo zolotia wolossa Crasna devitza jiero jaleîet i vzdihaêt.
No noujana crowza osvor bliénie, ^
Maintenant la seconde partie, celle que j'aime le mieux peut-être : Et Mauriat continua :
La feuille tombe et le temps passe ; Le vieux roi, de douleur, est mort Sans avoir retrouvé la trace De son fils. Et les cheveux d'or
De la belle^ à force d'attendre Un invisible fiancé, Sont devenus couleur de cendre, Et les archers ont trépassé.
Je suis vieille et mon front grisonne ; Jadis, j'avais l'amour des rois, Maintenant, hélas I plus personne... !
— Je t'aime encor, dit une voix.
Je te vois toujours jeune et belle, Le front clair comme au premier jour ; Et ta jeunesse est éternelle, Car éternel est mon amour I
Je t'aime I La dame, pensive.
Se penche au bord du puits profond ;
Elle écoute la voix plaintive.
Le prince aveugle est dans le fond.
— Il est encor quelqu'un qui m'aime I Quelqu'un voit encor ma beauté !
Dit la dame, et sous sa peau blôme* Son cœur de vierge a palpité.
— Gardes, valets, ouvrez la porte.
Qu'on descende au cachot glacé 1 Vous, lansquenets, faites escorte, Voici venir mon fiancé !
Et Madame Livitinof, devenue sérieuse, reprenait pour elle-même :
Il est encor quelqu'un qui m'aime 1 Quelqu'un voit encor ma beauté !...
Et ta jeunesse est éternelle, Car éternel est mon amour !,
Puis, voyant que Mauriat l'examinait :
— Mais continuez donc, mon ami.
Elle avait presque fermé les paupières,
recueillie en elle-même, comme pour mieux écouter ; lui, alors, reprenait :
C'est le soir : les gens de la noce Avec des rires méprisants Sont partis : le temps est féroce, Le jeune couple a deux cents ans.
L'ombre est charmante et nuptiale.
Au ciel, l'astre des nuits d'été Emplit l'alcôve et la grand'salle De son vague rêve argenté.
Si la belle est parcheminée, Le doux sire a des cheveux blancs :
Tous deux près de la cheminée Viennent s'asseoir à pas tremblants.
Près de l'aveugle, au clair de lune La vieille dame aux traits jaunis Songe à l'immense forêt brune, Qu'emplît le jeune amour des nids,
Aux fleurs de mai dans la broussaille; Et le front sur le front perclus
m0m^ai^m0^m
aaÔ TRES RUSSE.
De Taieul, l'aïeule tressaille...
L'amour passé ne revient plus !
— Ami, gardez votre chimère, Vous, vos yeux ont toujours vingt ans ; Moi, mes regards voÎ3nt la lumière, Et mon hiver est sans printemps.
Dans l'heure présente et lointaine.
Voyez toujours comme autrefois La baigneuse de la fontaine...
L'amour ne sourit pas deux fois.
Sire, adieu. — Sur le banc de pierre Elle tombe, le front glacé ; Le lit de noce est une bière.
Le présent venge le passé.
Il y eut un silence.
Alors sentencieusement, Madame Livitinof :
L'amour ne sourit pas deux fois.
Leurs yeux se rencontrèrent encore, ceux de Mauriat étaient pleins de reproches. Comment l'amour ne souriait pas deux fois ! Et tout à l'heure, dans la grande chambre ruinée de la tour
des Hogues, toute enchantée de clair de lune, il ne leur avait donc pas souri, deux fois et même plus encore, cet amour, qu'elle calomniait maintenant; il ne leur avait donc pas souri, l'amour, quand, debout devant la haute fenêtre à meneaux, aujourd'hui sans verrière et s'ouvrant toute grande sur un verger de ferme, elle lui avait fait dire une première fois ces vers et que, toute vibrante des émotions de la nuit, là dans cette ancienne chambre gothique, convertie par les fermiers des Hogues en grenier à fourrages, elle s'était abandonnée à lui, brûlante et froide, son grand manteau de velours mauve jeté au travers des bottes de paille, ces bruissantes bottes de paille parmi lesquelles il l'avait lentement et longuement possédée, grisés tous deux par la magie de ce décor lunaire, où il y avait à la fois de l'idylle, de la légende et, mêlées l'une à l'autre, de la poésie de la nature et de la poésie du passé.
228 TRÈS RUSSB.
L*ingrale ! ... Et commepourdonner un démenti à ses paroles il prenait à deux mains cette jolie tête pâle, cette jolie tête aux yeux déjà cernés par les joies de la nuit et, Pattirant brusquement contre lui, il allait appuyer sa moustache et ses lèvres sur la rose humide de cette bouche, quand Madame Livitinof, brusquement redressée :
— Chut!... Ton vient... appelez les chiens près de nous... qu'on ne nous voie pas ici.
Maurîat écoutait : en effet, au loin, très loin, dans la direction d'Yport, un pas sonnait sous les futaies, un pas d'homme alerte et rythmé, qui venait à leur rencontre.
— Ici Lieverlé, ici Raounda, étouffait sourdement le poète; d'un grand bond, qui déchirait brusquement le brouillard, les deux bêtes folles étaient auprès d'eux : Mauriat avait saisi Lieverlé au collier. Madame Livitinof en avait fait autant à Raounda, et, maintenant un peu penchés sur les lévriers, dont ils s'efforçaient
de régler lallure, ils marchaient Toreille au vent, avec angoisse.
Toréador, en garde, toréador, toréador, Et songe bien, oui, songe en combattant
Qu'un œil noir te regarde
El que Tamour t'attend.
Toréador, toréador, l'amour t'attend.
Une voix de baryton chantait* dans Téloignement, exultante.
— Beaufrilan.
Madame Livitinof s'était arrêtée net. — Prenons par la traverse... rentrons sous bois... Oh 1 lui moins que tout autre... je ne veux pas qu'il nous voie par ici.
— Ce serait le cas, au contraire, de faire cesser une erreur fâcheuse...
— Vous êtes fou, laissez-lui son erreur, ma sécurité avant tout... Mais on dirait qu'il s'éloigne, on ne Tentend plus chanter.
— Laissez donc, il reprend haleine, il va
attaquer le second couplet; il a l'amour gai, Beaufrilan.
— Comme les brutes... Mais vous voyez bien qu'il s'éloigne.
Le second couplet éclatait, mais effectivement plus loin : au lieu de suivre la sente et de continuer droit devant lui» Beaufrilan avait dû tourner à gatfche. *
— En effet, pensait tout haut Mauriat, il regagne Frober ville, où il a laissé son cheval.
— Son cheval !
— Oui, son cheval, à Froberville, où il dînait à Tauberge et où je l'ai surpris attablé, en sortant hier de chez vous ; d'où mon escalade de cette nuit, notre promen...
Elle lui mit la main sur les lèvres.
— Alors il dînait là, dans cette auberge...
L'imbécile 1
L'aurore venait de paraître : maintenant une immense rougeur colorait tout le ciel, où pâlis-