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saient, presque éteintes, les dernières étoiles; de rauques appels de coq, comme enroués dans la brume, se succédaient sur le plateau des fermes. Avec le jour, Madame Livitinof semblait avoir retrouvé tout son sang-froid.

— Je crois que nous pouvons lâcher les chiens maintenant.

Puis, avec un léger sourire :

— Chantait-il avec un entrain ? Il faut croire que la nuit a été bonne. Quand je vous disais, Mauriat, que dans la vie, en amour surtout, le bonheur est une illusion !

— Illusion, que j'eusse été ravi de lui crever sous les yeux... en apparaissant ensemble au milieu de sa route.

— Pour me compromettre!

— Hum!... A l'heure qu'il est, êtes-vous moins compromise ?

— Mauriat !

— A ses yeux... En somme, il a tout lieu de

croire qu'il a été reçu cette nuit par la plus désirable des maîtresses!

— Hé bien, laissez-le croire ! Êtes-vous mécontent, vous, de votre illusion ?

— Sonia !

— A bas les pattes!... Souvenez-vous qu'il est jour, mon ami.

Elle avait quitté le bras de son compagnon ; alors, Mâuriat, songeur, tout en tordant ses moustaches fauves :

— Vous avez beau dire et beau faire... Beaufrilan croit...

— Il croit ce qu'il veut ; des deux, n'avezvous pas eu la meilleure part?... Puis, qui vous dit que je n'ai pas pris mes précautions?

— Vos précautions !

— Oui. Nitika est une fille précieuse.

Nitika?... un soupçon traversait les doutes

du poète.

— Vous aviez déjà Nitika à Florence ?

A quoi Madame Livitinof, avec son sourire de sphinx tout à coup reparu sur ses lèvres :

— Mon ami, j'ai toujours eu des Nitikas ; puis, après une pause: Il faut toujours empêcher les hommes de se battre; un duel discrédite toujours la femme qui en est l'enjeu, les plus grands ennuis de ma vie à moi me sont venus d'un monsieur Ramont Larive, qui a trouvé charmant, à Nice, de se faire tuer pour moi, et notez que je le connaissais à peine, ce monsieur. Il avait daigné remarquer que j'étais joie et jugé bon de porter un toast à ma beauté en plein restaurant, dans la salle commune, àl'heure dudiner; un de mes amis présents lui cassa son verre et le tua... Aussi, pas de duel, et c'est ce qui me menaçait avec vous deux Beaufrilan sans le dévouement de Nitika... Cela me coûtera un peu cher, mais enfin... Quelle mine ahurie vous avez ? Vous n'avez pas le réveil

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amoureux gai, si Monsieur de Beaufrilan l'a folâtre... Non, certainement, je ne me souciais pas qu'une querelle éclatât entre vous deux, à la veille de l'arrivée de mon mari... Voyezvous cela !

— Votre mari !

— Oui, Monsieur Livitinof. Il m'a envoyé deux télégrammes dans la journée d'hier, je l'attends aujourd'hui !

— Monsieur Livitinof?

— Oui, Monsieur Livitinof! Vous verrez quel homme charmant c'est, et encore très bien, ma foi, un Russe, un vrai Russe intelligent, celuilà. Je vous présenterai. Il me donne huit jours, je lui fais voir le pays et nous partons... Mais •quelle figure faites-vous, mon pauvre ami?

Monsieur Livitinof! Elle attendait son mari le jour même et,danslanuit, elle venaitde se donner à lui, Mauriat. Monsieur Livitinof! Il mâchonnait et mâchurait ce nom, comme s'il ne pouvait se

décider à l'avaler. Elle avait repris son bras.

— Mais oui, mon mari, Fœdorowisch-lvan Livitinof. Voyons, réfléchissez un peu. S'il ne devait pas arriver aujourd'hui, en bonne conscience serais-je là ?

Cette fois Mauriat ne comprenait plus ; alors Madame Livitinof» avec sa voix la plus câline :

— Voyons, nous autres femmes mariées, pouvons-nous aimer en l'absence de nos maris?... Comprenez donc, Mauriat... Ne vous ai-jepas aimé... complètement?

Mauriat avait quitté le bras de la jeune femme; tant de calcul le surpassait. Ainsi, là où il avait cru à un caprice, peut-être à une recrudescence, à un réveil d'ancien amour, là où il s'était donné tout entier, risquant sa vie, celle de Beaufrilan, prêt à un meurtre, jouant son avenir, elle avait apporté la réflexion et les habiletés d'une courtisane, préparanfde longue

main la sensation qu'elle avait fantaisie de s'offrir, arrêtant froidement et son jour et son heure, combinant, cuisinant les circonstances ; et, cette sensation, pour la rendre plus vive encore, elle l'avait raffinée, pimentée de dangers, de terreurs, de rivalités et de tout un aléa d'émotions imprévues, tout en se réservant d'en tenir le fil entre ses doigts.

Elle avait attendu l'arrivée d'un mari pour se donner en toute sécurité à un amant, et, la veille, dans la soirée, de complicité avec sa femme de chambre, unecréature dressée à toutes les ruses et prête à toutes les éventualités, elle attendait deux hommes, lui et de Beaufrilan.

Il s'était arrêté au milieu du chemin,^ un affreux soupçon germait dans son être. Madame Livitinof le regardait curieusement, comme inconsciente de l'énormité qu'elle venait de dire.

— Et si je n'étais pas venu hier soir, So-

nia? lui demandait-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre calme.

— Mais j'étais certaine que vous viendriez, mon ami.

— Vous étiez certaine...

— Sans doute... la complicité de Nitika vous en fait foi.

— Sonia !

— Je vous savais jarfoux. Dans la matinée, j'avais eu soin de vous demander des livres pour vous les faire apporter vous-même, ce qui n'a pas manqué d'arriver. J*ai remis ostensiblement devant vous certaine clef à votre rival, toutes les chances étaient pour moi et, avouez-le, si vous n'étiez pas venu, vous auriez^ mérité votre sort.

— Mon sort !

— Sans doute ; on a toujours le sort que l'on mérite (et elle partait d'un grand éclat de rire). Beaufrilan est un fat, qui méritait une

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leçon et qui Ta eue, le cher ami, mais il est certain que si vous n'étiez pas venu cette nuit, vous auriez manqué à tous vos devoirs d'homme épris et jaloux, et que...

— Et que ?

— Sait-on jamais avec les femmes ! Il y avait de l'amour dans l'air, hier soir.

— De l'amour ! Vous appelez cela de l'amour ?

Toute sa colère était tombée ;^ il avait croisé -les bras et, le regard navré,^ il se taisait, cette fois envahi d'une réelle pitié pour cette belle et inconsciente créature, pour cette adorable et coupable femme, qui gaspillait si cruellement sa jeunesse et en arrivait, sans s'en douter peut-être, à blasphémer à ce point le nom sacré de l'amour.

— L'amour ! Ah ! je vous comprends, disaitelle tout à coup avec une tristesse dans le sourire et dans les yeux, mais entre nous, avec

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moi, il ne peut être question de cet amour.

Comme un aveu était là, prêt à tomber de ses lèvres, mais Madame Livitinof garda son secret, et d'une voix très douce :

— Regrettez-vous votre nuit, mon ami ?

— Sonia, pouvez-vous demander...!

— Hé bien, mon ami, si vous ne regrettez rien, donnez-moi votre main et quittons-nous là. Voyez, nous voici à Yport et quelqu'un pourrait nous apercevoir. Moi, je promène mes chiens, d'un peu bonne heure peut-être, mais c^est une fantaisie.

Elle était devenue sérieuse, sérieuse avec un vague et flottant sourire; une douceur inconnue était dans ses yeux, non plus des yeux froids et savants de barbare raffinée, mais des yeux devenus soudain clairs et limpides comme ceux d'un enfant, et, ayant posé loyalement sa main dans celle du poète :

— Si je vous ai donné, cette nuit, l'illusion de

Tamour, ne me reprochez rien et gardez m'en le secret et la reconnaissance ; vous m'avez donné, vous, l'illusion d'une heure, que je croyais à jamais envolée, perdue: c'est ma jeunesse que je viens d'enterrer, mon ami. Et maintenant (et elle le regardait fixement dans les prunelles), pénétrez-vous bien de ceci, Mauriat : c'est qu'entre une femme comme moi et un poète, c'est-à-dire un sceptique comme vous, en amour il n'y a de vrai et de possible que la science même de l'amour.

HOLLY RODAYS

HOLLY RODAYS

Holly Rodays rentrait du Bois: c'était l'hiver dernier, en décembre, vers six heures, en pleine série à la rouge de ces magnifiques crépuscules de pourpre, qui, pendant une semaine, firent à Paris de si étranges ciels nocturnes.

Emportée au grand trot de deux orlofî pie, la Victoria descendait les Champs-Elysées avec un bruit luxueux d'acier et de cuirs neufs, traversait la place de la Concorde, et comme la veille et Pavant-veille, au lieu de prendre la rue Royale, suivait tout droit la rue de Rivoli, dont

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les arcades populeuses, bruyantes, éclairées, débordent de mouvement à cette heure du soir.

Très amusée de ces sanglants couchers de soleil, qui, depuis une huitaine, faisaient à Paris un horizoq de ville maudite, HoUy avait donné ses ordres, et depuis trois jours Coby, le cocher anglais, quoique né aux BatignoUes, prenait régulièrement en descendant du Bois la rue de Rivoli, et regagnait le boulevard par Tavenue de rOpéra.

Un merveilleux spectacle d'ailleurs que le jardin des Tuileries apparu dans ce violent crépuscule : à droite, comme toile de fond, s'enlevant en vigueur sur cette rougeur embrasant le ciel toute la masse noire des toits de la rive gauche, les tours de Sainte-Clotilde et le dôme des Invalides, dominant comme un vaste incendie en train de dévorer Vaugirard et Grenelle; plus près, à travers les grilles et les arbres sans feuilles, un dessin à Tencre de Chine détaché

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net et sec sur cette pourpre intense, la blancheur effacée des statues se colorant de rose, devenues de la chair, de la vie, vaguement animées au fond de ce jardin public, ancien jardin de rois transformé en jardin de fantômes, et là, dans une lueur de songe, les Tuileries dévastées, dorées par Tincendie, dressant leur façade en ruine devant ces nues en flammes, où venait de s'allumer comme un soudain reflet de la Commune. C'était fantastique, inouï, déroutant comme ces contes d'Edgard Poë, où tous les temps, b passé, le présent, les époques futures se touchent, se confondent, apparus dans la même clarté surnaturelle de vision d'apocalypse. A côté de ce rêve la rue de Rivoli avec son animation, ses passants affairés, son va-etvient de fiacres, son fracas d'omnibus donnait d'autant plus aiguë sa note de rue moderne : les cornets à bouquin des tramv/ays continuaient

de beugler tout le long du parcours, des odeurs

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chaudes de mangeaille montaient des soupiraux des cuisines, des vitrines de confiseurs étincelaient vastes et claires, des étalages de joailliers aveuglaient somptueux; et, à demi ensevelie sous un amoncellement de fourrures splendides, abandonnée au bercement cadencé du huit-ressorts, le regard vague, HoUy Rodays évoquait sans doute des souvenirs de décors de cinquième acte, pareils à ce sanglant coucher de soleil. Certes oui, ce soir-là Holly Rodays roulait plus d'un souvenir au fond de sa mémoire; certes des visions lointaines flottaient devant ses yeux, mais ce n'étaient ni crépuscules de feu, ni villes incendiées, ni décors de fin de drame qui hantaient ses pensées; c'était, perdue dans un coin de vallée, là-bas, en Normandie, sous un ciel gris, souvent brouillé par les rafales de Touest, les rafales venant de la mer voisine, c'était, entourée de fossés, ombragée de hêtres, la ferme des Plantis, où elle était Marie Tran-

.^iÇ^V

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cliard, elle aujourd'hui HoUy Rodays, fille dé ferme à soixante écus, cent quatre-vingts francs par an, quelque chose comme dix sous par jour. La ferme des Plantis ! La masure y était basse, ancienne et recouverte en chaume, les bâtiments de rapport, de construction récente, coiffés de toits d'ardoise. . . fin mai, les pommiers neigeaient dans la cour. La rivière du Col, un ruisseau qui, de Valmont à Moîntot, fait tourner toutes les roues de moulin de la vallée, côtoyait au nord le fossé de la ferme ; Tété elle en alimentait la mare. A droite, à gauche des mamelons, qui en fuyant vers la mer devenaient des collines, obstruaient l'horizon de leurs lignes arrondies, en dos d'âne, où moutonnaient des champs d'ajoncs, du bois taillis et des landes de bruyères, coupées parfois d'un bouquet de sapins. C'était calme, ignoré, solitaire. Par la barrière ds la ferme, entre les deux grands hêtres de l'entrée, on voyait s'étendre, à perte

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de vue, des prairies vertes et d'autres prairies vertes, et parmi ces prairies parfois des bouquets d'arbres, qui étaient d'autres fermes, et une tache grise, qui était un moulin. Des bœufs paissaient dans les herbages. Par les ciels clairs on apercevait, mince comme une aiguille, un clocher qui pointait tout au bout de ces plaines, la flèche de l'abbaye de Mointot piquant l'horizon, mais pour cela il fallait que le temps fût au sec, sans nuage. Le clocher de Mointot, elle l'avait consulté bien souvent ; c'était son baromètre et celui de tout le monde à la ferme. Elle avait dix-sept ans alors, lui vingt-deux, cinq années de plus qu'elle, et c'était un robuste et beau mâle, un vrai gars avec sa carnation 'de blond hâlé par le soleil, le teint plus foncé que les cheveux, les épaules un peu hautes et les yeux d'un bleu pâle, d'une étrange clarté, d'une clarté d'eau courante, avec je ne sais quoi de caressant et de sauvage dans le regard qui

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VOUS prenait au cœur ; et pénétrée, toute frissonnante de cette chose mystérieuse qui s'appelle le souvenir, Holly Rodays s'enfonçait lentement au fond de ses fourrures. Les yeux fermés, elle songeait.

A quel propos toutes ces songeries, ce réveil inattendu d'un souvenir ? Pour une moustache, mon Dieu, oui, pour une moustache croisée et entrevue tout à l'heure à la tombée du jour, en tournant l'allée des Acacias, sur le siège d'un fiacre de rôdeur: disloquée, boueuse, sonnant lugubrement la ferraille sur ses roues écaillées, la voiture... mais la moustache lumineuse, embroussaillée, blonde et légère comme une mousse d'or; là-dessous des lèvres rouges, des dents de jeune chien, le menton un peu lourd, mais un teint de santé, suant l'animalité et la force, et sous l'affreux chapeau de la Compagnie, des yeux clairs et sournois,- d'un bleu d'eau qui se plisse, les yeux du valet de

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ferme des Plantis, les yeux de Pierre Fauvel. Lui aussi l'avait reconnue, car le fiacre, qu'il promenait au pas à vide, il l'avait mis au trot de suite, essayant en vain de prendre la file à côté de son landau. Une étincelle au coin de l'œil, la bouche riante et gouailleuse, il faisait claquer son fouet de son côté, évidemment pour se faire reconnaître ; mais elle toute pâle, avec une grande chaleur au cœur, était demeurée impassible, exagérant même le dédain de son profil et de son regard, son visage des grands jours, comme elle le disait elle-même, imperturbable et pourtant mordue au vif d'une violente fantaisie pour ce rôdeur à moustaches d'or. Mais le moyen d'échanger un signe, là, dans les Acacias, devant tout Paris aux guets et aux aguets, garrottée comme elle Tétait par les regards d'hostilité des rivales, de surveillance des amies, des seigneuresses, des arrivées comme elle, et les saluts à tour de bras de la petite

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jeunesse faisant feu des quatre pieds sur la piste! Ce qu'elle enrageait, dans le fond, avec une peur bleue que le gaillard ne fît quelque imprudence I... Las de voir son manège inaperçu, il avait fini par ralentir et avait chargé une famille de provinciaux figée devant le pavillon chinois. HoUy avait pu enfin respirer, ravie et chagrine à la fois, car où le retrouver, une fois disparu. Elle avait bien retenu le numéro du fiacre, mais aller au dépôt, tenter de le revoir à la hauteur de sa situation présente, quel danger et quelle imprudence! L'affreux chantage est toujours là, embusqué dans ces sortes d'amour, les baisers ne sont permis qu'entre égaux aujourd'hui, et HoUy, qui avait su monter, n'ignorait pas la joie profonde, la volupté malsaine de descendre. Certes, elle le savait à Paris ; mais où cela? perdu dans quelque quartier populeux, quelque vague banlieue, et il venait de surgir tout à coup au persil, à deux pas devant elle,

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elle n'avait qu'un signe à faire pour le jeter à bas de son siège, le mettre dans ses écuries, à la portée de son caprice et de son désir; une sensualité l'avait prise, elle avait comme une faim et une soif de cet homme ; tout le prurit ancien des souvenirs était là, fourmillant dans son être ; elle était à la fois désirante et tremblante, surexcitée, épeurée et chatouilleuse .

Quel mal pouvait-il lui -faire, quel mal pouvait-il lui vouloir après tout ? Ne s'étaient- ils pas passionnément aimés là-bas au pays ? n'était-il pas pour ainsi dire le premier homme qu'elle eût eu ? Oui, mais aujourd'hui elle était une des premières courtisanes de Paris ; installée dans un hôtel à elle, princièrement entretenue, elle avait chevaux, valets, une écurie cotée, un nom cité dans la galanterie. Et lui ! qu'était-il ? Un louche cocher, rôdeur de bois et peut-être de barrières; rôdeur! pire peut-être et ce pire était un piment de plus ! Quelle proie facile, quel

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« pante » à exploiter, selon leur argot ignoble ; elle était, elle serait pour lui I

L'ébranlement du landau s'engageantsous une voûte Tarrachait à ses rêveries, le concierge avait ouvert à deux battants la porte cochère, et la voiture, décrivant le demi-cercle obligé, venait d'arrêter court devant le perron à marquise, où veillaient, étrangement vivantes sous le gaz des torchères, deux cariatides de bronze aux larges yeux d'émail, les deux gardiennes du petit hôtel. Maintenant HoUy montait dans un somptueux bruissement de faille les neuf degrés du grand perron et, reprenant enfin possession d'ellemême, avait un petit frisson de contentement intime, heureuse d'avoir échappé saine et sauve à la tentation de son désir.

'^'içy^''

— Cet animal de Horny, a-t-il de la chance ?

Voyez donc, cher, comme HoUy est en beauté ce soir I

— Le fait est que je ne lui ai jamais vu cette figure-là. Il faut qu*elle soit malade. Pas naturelle, cette frimousse.

— Mais voyez donc, elle a presqu'un profil.

— Et une physionomie ! Moi qui neluicroyais que de la fraîcheur.

— Oh ! il y a quelque chose.

— Bah[! des soucis d'argent.

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— Ou bien... qui sait !

Et le petit marquis de Noris-Saluce, très élégant en habit noir, chuchotait une grossièreté à l'oreille de son voisin, le banquier Bohaner, étalant ses favoris teints et sa carrure énorme au second rang des fauteuils d'orchestre du théâtre des Bouffes, où Holly Rodays venait de faire son entrée dans la première avant-scène de gauche, au beau milieu du second acte.

En effet, on eût bien étonné le petit marq^uis de Noris-Saluce et le banquier Bohaner et le$ autres, occupés depuis dix minutes à lorgner Holly Rodays, si on leur avait dit aux petits et grands seigneurs, réunis ce soir-là à TorchestrQ des Bouffes, à quoi songeait cette nonchalante et superbe créature, tout en chair rose, pétrie dans des fraises et du soleil, comme nue dans une robe de damas rose, du rose de sa peau, et qui, du haut de son éventail de plumes ramené contre ses seins, la lèvre inférieure avancée et dédai"

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gneuse, les passait en revue avec Tair d'un sultan, qui voudrait faire un choix parmi ses odalisques et n'en trouverait pas une à la hauteur de son désir.

Holly Rodays songeait, que parmi tous ces habits noirs braquant leurs lorgnettes sur elle, pas un n'avait la forte carrure, pas un la solide attache de cou, pas un la moustache embroussaillée et lumineuse du cocher entrevu dans le jour. Belle, elle se souciait bien, en effet, que ces gommeux la trouvassent belle, en forme et à leur goût, ce soir... belle I d'autres le lui avaient dit avant eux qu'elle était belle, et d'autres aussi le lui avaient prouvé et parmi ceux-là un surtout. Et récran de l'avant-scène relevé, renversée en arrière et attentive, il fallait voir, au chœur des pages, qui est le clou du deuxième acte et qu'on faisait bisser dans la salle, Holly Rodays était retombée dans ses songeries, et son visage avait pris cette expression dure et féroce, que

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donne parfois aux plus douces figures de femmes rintensité d'un violent désir.

Pour une moustache, oui, pour une moustache! C'était une obsession, une magie.

Tout à sa passion, à cent lieues des Bouffes et du spectacle, elle évoquait maintenant lentement, une à une, les heures de possession brûlante, où sa jeune chair de brune de dix-sept ans s'était fondue avec la chair vigoureuse et saine de" ce blond de vingt-deux.

La première fois d'abord, une chaude aprèsmidi de juillet, un dimanche, où les maîtres partis à l'assemblée d'Allonville, à cinq lieues de là, l'avaient laissée seule à la ferme avec lui, Pierre Fauvel, pour garder le logis et aller vers quatre heures remouquer (remuer) le foin des prairies et le remettre en viottes à cause du mucre (de l'humidité) du soir : elle se voyait encore, en jupe et en camisole, ronflant ensommeillée, les coudes sur la table, dans cette grande

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cuisine des Plantis, où traînaient de vagues odeurs de soupe au choux, de poulailler et de terre battue. Quatre heures sonnant à l'horloge à poids l'avaient tout étourdie : elle s'était étirée en bâillant, avait pris deux fourquettes (fourches à retourner le foin) et était allée réveiller le valet aux écuries.

— Quand y sera l'heù, viens me crie (me chercher) à mes chevaux, lui avait-il dit à midi.

Le soleil tapait si dur dans la cour, qu'en poussant la porte de l'écurie elle eut la sensation d'entrer dans de la nuit' : vastes et longues les écuries, qui ne font qu'un seul bâtiment avec les étables aux Plantis, un grand corridor oblong avec deux portes donnant sur le verger, et audessus de chaque porte quatre mauvaises planches clouées aux solives, une cage à lapin, où l'on monte par une échelle ;• les deux lits pour les deux valets. Le valet de charrue étant marié et habitant le pays, Pierre couchait seul avec les

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chevaux maintenant. L'étable était vide, le bétail aux pâtures, dehors ; dans Técurie les six percherons à la croupe énorme mangeaient bruyamment, de la brouée verte aux naseaux, leurs queues nouées sur leurs fesses luisantes ; en Tair, à fleur des quatre planches, un pied nu pendait dans la lumière, la lumière glissée delà lucarne ouverte au-dessus du lit, le pied du valet endormi.

— Pierre ! Pierre, avait-elle crié, c'est Theû d'aller à foins, il est quatre heû.

— Voilà, voilà, avait répondu une voix ; il s'était mis à descendre l'échelle : en passant devant le rayon sa moustache blonde avait flambé comme de l'or ; elle le regardait descendre, puis, l'homme descendu, elle faisait un mouvement vers la porte :

— Attends-mé, attends-mé que je mette mes sabots, avait crié le gars ; puis, ayant enfilé ses galoches, il lui avait pris les deux four-

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queues des mains, avait regardé dans la cour, refermé la porte et le volet au verrou et s'était approché d'elle avec de drôles d'yeux : elle attendait toujours, abêtie, souriante, ne sachant ce qu'il allait faire. Alors brusquement il l'avait prise aux hanches, acculée sur un tas de bottes dé paille et, lui collant sa bouche au creux des seins, là, parmi ces senteurs d'écurie, dans ce silence bourdonnant de vols de mouches, où s'ébrouait parfois un cheval en gaieté, la tête en arrière et la taille un peu soulevée, il l'avait lentement et longuement possédée dans l'ombre tiède, dans la moiteur. Elle n'avait eu ni pudeur ni effroi, ayant déjà connu l'homme l'année précédente à la ferme du Col, où son patron l'avait quasi violentée, un matin que la patronne était partie à la grarid'messe ; mais maître Baudu était un quinquagénaire soufflé d'eau-de-vie et d'une vigueur douteuse, qui lui avait laissé avec sa

barbe en collier et sa dentition mauvaise l'im-

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pression d'une corvée ennuyeuse et qui n*en finit pas : le Fauvel au contraire ne lui déplaisait pas, tout le monde le disait beau gars à la ferme, et avec la passivité des paysannes, aussitôt assaillie, elle s'était donnée, simplement, animalement.

Le gars fiévreux, ravi, lui qui guettait l'occasion depuis longtemps, ne la lâchait plus et, la tenant toujours par les hanches, la possédait encore une fois, comme un fou.

Là-dessus ils avaient pris chacun leurs four' quettes et étaient allés remoujuer les foins.

Elle ne disait rien; mais maintenant au bord de la rivière, au milieu des prairies, où les meules de foin se succédant à l'infini embaumaient l'air de senteurs grisantes, c'était elle qui le suivait, tournait autour de lui sournoisement, les yeux baissés, comme affriandée, gourmande. Lui, tout en sifflant, la guignait de l'œil, la laissait venir; il souriait dans sa moustache;

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parfois iljallait regarder sur la route: «Viens par icite, acte viotte. » Elle avait obéi. Il était derrière une meule accotée à un grand. talus, haut au moins de deux mètres, sous un couvert de hêtres. Alorslui, brusquement, Tavait embrassée dans le cou, étalée dans le foin par farce, par niantise, et là, dans Therbe sèche, odorante, en pleins champs, sous le ciel bleu, des brins de foin leiur piquant la peau, ils s'aimèrent une troisième fois, plus longuement, plus voluptueusement encore, plus maîtres 'd'eux-mêmes et savourant plus profondément leurs sensations au pied des hêtres, caressés par le froid de leur ombre, pâmés, vivants, véritablement heureux.

C'estainsi qu'avaient commencé leurs amours.

Avec les souvenirs, une bestialité venait.de la reprendre. Des détails particuliers à Pierre, son odeur de mâle, la senteur de miel de ses cheveux jaunes, quesais-je? le goût même de ses

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lèvres mouillées et gQurmandes, peut-être le relent d'écurie qu'il portait avec lui (bizarrerie du désir!) lui étaient montés comme une fumée au cerveau. Elle voulait revoir, elle ferait venir cet homme.

Oh ! pas chez elle, assurément; il fallait garder encore un semblant de prudence : elle ferait comme la fois où elle avait eu fantaisie de ce figurant du Châtelet, ce modèle italien si bien bâti et si stupide.... une déception d'ailleurs, ce figurant. Elle lui écrirait directement au dépôt de la Compagnie, avec le numéro de sa voiture le retrouver était facile ; Fauvel inscrit à la Préfecture n'avait pu, lui, changer de nom.

Elle signerait Marie Tranchard, comme à la ferme, et lui donnerait rendez-vous pour la fin de la semaine, pour samedi par exemple, à trois heures, dans cet hôtel Saint-Phar, si bien situé et si commode; il demanderait Madame Aiguade, le nom qu'elle avait déjà pris pour la fois du

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niodèle. Tout ce roman, qu'elle bâtissait, la passionnait avec une flamme dans les yeux, sur les joues, et le jour du rendez- vous f Ce jour-là, vite, au sortir de table, très discrète en robe sombre, elle se ferait conduire à la gare Sain^ Lazare, oh ! rien qu'avec une valise : pour tout le monde elle irait passer un jour à Saint-Germain chez son amie Delphine Odry, car à Thôtel de la rue de Berlin il fallait que personne ne soupçonnât ; mais, le coupé parti, le temps de traverser la salle des Pas-Perdus, de prendre un fiacre rue de Rome, et vite à l'hôtel Saint-Phar. Oh ! l'émotion du faux nom donné au bureau de rhôtel,la recommandation : «Vous laisserez monter si quelqu'un vient me demander » qui fait toujours lever la tête à la gérante ; et puis, le plus dur étant fait, l'installation dans la grande chambre du second, une chambre àalcôve, avec le feu dans la cheminée et toutes les bougies allumées, les rideaux des fenêtres soigneusement

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clos, et puis le déballage de la valise et la toilette savante.

Elle le recevrait là devant la caresse claire du grand feu pétillant, le lit à moitié ouvert s'entreverrait dans Tombre; elle, mi-dévêtùe, en peignoir, les cheveux défaits traînant sur les épaules, les éponges parfumées baignant dans les cuvettes, exhalant des senteurs. Oh l'angoisse de l'attente, celle du léger toc, toc frappé à la porte, l'angoisse de l'Entrez jeté du fond de la chambre à l'homme attendant en dehors ; puis, la porte entr'ouverte, la timidité jouée, la niaiserie banale et pourtant amusante des premières minutes ! La tutoierait-il ? non I Cela débuterait par les phrases idiotes, balbutiées, bafouillées par l'homme mal à l'aise, sournois et désirant ; elle alors, provocante, agressive, sa folie dans les yeux, les épaules toutes nues, viendraitse camper brusquement devant l'homme et avec un sourire : « Mais baise-moi donc, grande bête, » et alors

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le baiser brutal, lourdement appliqué, comme enragé de faim, longuement savouré sur la bouche, lèvres contre lèvres, les dents humides et desserrées, les mains errantes autour des hanches, tandis qu'ils défailleraient tous deux, paupières closes, prêts à tomber, secoués par une émotion si forte, qu'ils sentiraient le plancher se dérober sous eux : et la tête en avant, comme écrasée sous le coup d'une douleur atroce, les traits crispés, la bouche bestialement entr'ouverte, Holly Rodays était d'une pâleur de morte, d'une beauté tragique et douloureuse, tout son sang brusquement refoulé au cœur.

— Comment va ce soir ? Êtes-vous souffrante ? vous êtes d'un blanc de lumière... 1

— Et d'un galbe, oh! très chic, nous vous admirons depuis une heure I

Le petit marquis de Noris-Saluce et le banquier Bohaner venaient de s'installer dans l'avantscène sans qu'elle eût même entendu l'ouvreuse

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les introduire. C'était le dernier entr'acte, ils venaient la saluer. HoUy leur tendait une main glacée dans son gant à dix-huit boutons, et, comme réveillée en Sursaut, considérait d'un œil vague la moustache du petit de Saluce, qu'elle n'avait jamais remarquée être si embroussaillée et si jaune, une moustache de jeune chat se hérissant drôlement au milieu d'une tête fine et déjà ravagée de mignon Henri III, mais un mignon en sifflet d'ébène, d'un modernisme raffiné, le gilet de faille noire brodée de fleurs de jais, le dernier cri de Londres, la cravate épinglée de trèfles de saphirs, le plastron étoiléd'œils-dechat imperceptibles, entre les doigts le stick à pommeau d'or. D'ailleurs la loge s'emplissait, c'était un va-et-vient continuel, la gomme présente tenait à être vue dans l'avant-scène d'Holly, déclarée d'un unanime accord très en forme ce soir ; il y avait là en plus de Bohaner et de Saluce, le vieux duc d'Éprigneuse, le beau

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Lacroix-Laborde, les deux frères Sismondo,un des jeunes Rithchild, le gratin du petit club et la fleur du Jockey, tous aux Bouffes pour la rentrée de Théa Sidler dans la Petite Divorcéey une reprise de l'autre hiver.

— Et quand nous revient Horny ? demandait le duc d'Éprigneuse.

— Mais dans une huitaine, n'est-il pas vrai, HoUy ? faisait Noris-Saluce.

HoUy Rodays inclinait légèrement la tête sans même bouger les épaules.

— Bah! quand on est à Londres, sait-on quand on en revient? déclarait Bohaner.

— En effet, ricanait l'aîné des Sismondo, ordinairement les faillis n'en reviennent pas.

Bohaner avait quelques fugues à Bruxelles à son actif; il passa négligemment ses gros doigts en spatules, surchargés de lourdes bagues, dans ses favoris teints; Bohaner était aujourd'hui assez solide à la Bourse pour dédaigner

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toute allusion; ces messieurs le méprisaient, mais c'était un si commode et]complaisant prêteur au baccarat. « Bohaner, passez-moi deux cent louis, » et Bohaner passait, trop flatté, le bon juif, de serrer la main de toute cette jeunesse et de s'asseoir, quand il dînait au cercle, à la petite table cancanière et joyeuse du petit marquis et des Sismondo.

— A propos, disait Noris-Saluce, on ne vous a pas vue tantôt à la potinière ? Et du bout frisé de sa moustache il effleurait en se penchant le dos gras et velouté d'HoUy.

— J'étais au Bois pourtant.

— Oui, je vous ai aperçue, mais vous n'avez pas daigné descendre. Vous manquiez, ce qu'on s'amusait autour du Champignon !

— Ah ! vraiment, et pourquoi ?

— Pourquoi? Oh! la comtesse Appiany nous a dit une histoire. . . ce qu'on en a ri au petit club en dînant ! impayable l'histoire, vous ne la savez pas?

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— Non.

— La voulez- vous savoir ?

— C'est le dernier potin, racontez. Il s'agit?

— De Fanny Maud.

— Fanny!

HoUy avait eu un imperceptible redressement de tout son être. Fanny était une ancienne amie, une amie de ses débuts, alors qu'elle faisait les restaurants de nuit ; un temps elle avait partagé avec elle le même appartement rue de Berne, dans le quartier de l'Europe. Depuis des rivalités de métier, d'élégance, leur grandeur respective, peut-être le souvenir de leur commune misère les avaient séparées, faites ennemies.

— Cette pauvre Fanny, disait-elle avec ce ton de commisération particulier aux femmes, à qui l'on va dire du mal d'une rivale. Que lui est-il arrivé ?

— Oh ! une bien bonne, ricanait le petit de Saluce en s'installant tout à fait, sa chaise rap-

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prochée du fauteuil d*Holly, Fanny a, paraît-il, pas mal roulé jadis avant de mettre la main sur ce jobard d'Anlsen ; de Montmartre, où elle a posé, elle aurait même gardé tout un stock de vices; il n'y a pas six mois on ne pouvait entrer dans son salon de l'avenue de Messine sans écraser un tas de modèles, des modèles femmes, cela s'entend. Montmartre, c'est Lesbos embranchement sur Asnières, mais ça c'est une drôlerie de plus, et puisque nous autres hommes nous l'avons acceptée...

— Avancez donc, interrompait HoUy.

— Ne voilà-t-il pas que la semaine dernière Fanny se prend de la belle idée de refaire une vadrouille, mais là une vraie, une bonne, dans les anciens quartiers; elle' emprunte une robe à sa femme de chambre, et avec une petite amie, une roulure ramassée probablement place Pigalleà la sortie du Rat-Mort ou de la Nouvelle- Athènes, mal frusquée dans

fTIPP-

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son cachemire noir, mais' jolie à croquer tout de même, elle va dîner je ne sais où, et de là elle et la petite amie s'en vont rouler Us bals du boulevard extérieur, depuis la Boule-Noire jusqu'au bal Favier.

Jusque-là tout avait bien marché. Faany s'étsût fait pincer la taille par des souteneurs, offrir des bocks par des employés de commerce ; et de saladiers de vin chaud en saladiers, de valses en valses et de quadrilles en quadrilles, émoustillée, grisée de canaillerie et de crapule, elle débarque un peu partie, vers les onze heures, à Kolbus, un bal de garçons bouchers, là-bas, au diable vert, boulevard de la Villette.

Là les deux amies ont une entrée, une ovation ; Fanny avait négligé d'ôter de ses oreilles des dormeuses superbes, dix mille francs au bas mot, un cadeau d'Anlsen, et ces messieurs de la boucherie ont, paraît-il, Toeil à ce? bs^a--

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telles. A peine entrées, un gars fort comme Ârpin, beau comme un Apollon (a dit depuis la petite rouleuse qui fréquente les peintres et a de la mythologie), se lève d'un groupe, vient se camper devant Fanny, et là, avec un œil à réveiller Mélingue (version de la petite roulure) : « L'enfanty lui soufflait-il dans le cou, nous la faisons ensemble I » On jouait une polka! exquise invitation! Le gars, en plus de ses propres avantages, portait, paraît-il, une blouse et une casquette, une casquette surtout à mettre à mal une vertu plus solide, et avec cela une paire de moustaches, d'un blond roux, des moustaches...

— Quoi, les vôtres !

— Si vous voulez, les miennes.

— Fanny émerveillée lui venait à l'épaule; ils la firent ensemble et, après cette polka, ils en firent une seconde, et puis une troisième et puis d'autres encore ; entre chaque contredanse on

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buvait du vin chaud, et Fanny qui s'était mise à la hauteur soldait chaque fois le saladier. Bref, à une heure du matin le boucher galant invitait Fanny à venir dormir avec lui dans sa turne, et Fanny, tout à fait emballée ou tout à fait grise, malgré la petite roulure qui flairait une mistoufle et commençait à grelotter de.

peur, partait au bras de son* danseur.

Ce qu'il fut délicat d'abord, ce n'est pas assez de le dire ; pas trop mal la chambre, un peu trop de tranchoirs traînant sur les meubles, mais c'est le métier qui voulait ça ; il eut jusqu'à des mots exquis, d'une pudeur touchante, parole !

— Laisse-moi t'aimer, aurait-il dit à Fanny au moment psychologique; comme euphémisme c'est charmant. D'ailleurs Fanny fut, paraît-il, aimée cette nuit-là en conscience, elle ne croyait pas qu'un homme pût être aussi reconnaissant ; mais c'est le métier qui voulait ça, tous comme cela, dans la boucherie ; mais ce qui acheva de

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rédifier sur la corporation, c'est quand vers U matin, dans la tristesse du petit jour^ au milieu du grand lit, raviné comme un champ de b^ taille, le héros de la nuit, s'accoudant auprès d'elle et lui caressant doucement les oreilles :

— Hé ! Tenfant, qu'est-ce que t'as là? c'est gentil comme tout ces petits cailloux, t'en feras .bien cadeau à Bibi ; c'est ça qui fera des bath boutons de manchette à son petit homme ; je les porterai le dimanche en souvenir de toi 1

Et comme il y avait des tranchoirs traînant là partout sur les meubles, qu'elle ^tait seule, nue et sans défense dans cette chambre garnie, dans un quartier perdu avec cet inconnu; que l'homme avait des mains d'assassin, longues, velues, énormes, un cou de taureau, et qu'en palpant les diamants il avait un drôle d'air, Fanny défaisait ses boucles d'oreille et les donnait à Bibi, son petit homme.

D'ailleurs, plein de prévenances, le boucher

îîing^;

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la mettait lui-même en voiture et, la baisant s^r les oreilles, au moment du départ :

— T'es une chouette gonzesse, une bonni^ fille ; quand Tenvie t'en prendra, viens me demander aux abattoirs, vers les six heures à la sortie, Amédée l'Hirondelle, dit Sixcoups pour les dames ; en parade, chez Marseille, Amédéç h Boucher.

— Et voilà une nuit de dix mille francs, faisait en se levant le petit Noris-Saluce, cette pauvre Fanny Maud, elle n'est pas en peine de les regagner, mais elle est cependant un peu forte, dix mille francs pour une paire de mous«^ taches I

HoUy Rodays était devenue songeuse :

— Si les moustaches sont belles, ce n'est pas trop cher.

Et elle regardait Saluce fixement, puis, s'en-^ fonçant dans son fauteuil:

— Ça m'a creusée, toute votre histoire, j'ai

•VjS

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un de ces appétits ! et de Horny qui n'est pas là! j'ai une folle envie de souper cette nuit.

La loge s'était désemplie, le rideau venait de se lever sur le dernier acte^ ils étaient presque seuls, de Saluce allait prendre congé; d'un geste Holly le retenait, lui faisait sigue de s'asseoir, HoUy, à qui il avait fait si inutilement la cour, Holly, qui n'avait jamais daigné s'apercevoir. De Saluce écarquillait les yeux sous son lorgnon d'écaillé, hébété, sans comprendre, sans pouvoir trouver un mot de remercîment ; il n'avait qu'un moyen, se taire et attendre, c'est ce qu'il fit. Retombée dans ses songeries, Holly semblait avoir oublié sa présence ; mais quelqu'un, qui l'eût bien observée, l'aurait vue examinant de coin, attentive, en détail le petit Noris-Saluce assis à ses côtés, un peu en arrière dans l'ombre. Ce n'était, à coup sûr, ni les larges épaules, ni le teint de santé, éclatant

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de vigueur, ni la forte mâchoire, sensuelle, un peu lourde du cocher de tantôt; mais c'était la même lumineuse et folle et frisée moustache blonde, or naturel chez Tun, similor chez l'autre plus que fprobablement, mais Thistoire de Fanny lui avait fait trop peur ; trop de risque à courir avec ces canailles : l'a peu près de l'amour, Ta peu près du bonheur, la vie tout entière n'est-elle pas, hélas ! un à peu près.

A la fin du spectacle, Holly Rodays, emmitouflée dans sa sortie de velours turc orange, glissait son bras nu sous celui du petit Noris- Saluce.

— Savez-vous, marquis, que vous avez les plus jolies moustaches du monde ! Coûtentelles dix mille francs ?

Et voilà comment ce gringalet de petit Herbert de Noris, marquis de Saluce, devint l'amant d'une nuit de la très haut cotée Holly Rodays,

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et sans se douter, le petit marquis, qu'il posait toute cette nuit-là pour un cocher, pour une moustache !

Ainsi fleurit Tamour.

Assis devant une grande baie vitrée donnant sur la mer, une vraie mer d'automne, houleuse, d'un vert gfeuque et moiré de grandes ombres, les ombres de gros nuages chassés par un vent de nord-ouest, qui striait au loin de longues bandes d'écume le vert plus bleu du large, nous achevions de déjeuner en tête-à-tête, Zara Mau crine et moi, seuls étrangers dans l'immense salle vide du restaurant des bains.

Quiconque a vu Magnier a vu Zar^ Maucrine, 5on adorable sosie, avec ce quelque chose en

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plus qui feit de Zara une archiduchesse déguisée en actrice, tandis que Magnier n'est qu'une actrice visant aux archiducs ; à cela près, c'est le même profil hautain, charmant et rococo, les^ mêmes cheveux roux, une coulée de cuivre, jusqu'à la même coiffure haute, en racine droite, et dégageant- la nuque, qui met au front des femmes comme une conque marine, un casque d'ombre aux brunes, et aux Maucrine un casque d'or... 'Mais, plus que ce profil, plus que ces cheveux roux, plus que cette ressemblance, ce que j'adorais, ce qui m'affolait en elle, c'était cette lèvre autrichienne, sensuelle et dédaigneuse, faite pour le refus et pour les baisers ; c'était surtout et avant tout cette libre allure et cette haute fantaisie dans la vie de grande coquine ou d'archiduchesse, qui compte les hommes comme des chevaux de fiacre et les millions comme des cailloux... Ce désir, c'eût été folie à moi de le lui dire... à la* hauteur de

luxe et d'existence que menait alors Zara Maucrine, maîtresse en titre d'un des fils du Tzar, etpresqueimpératriceàPétersbourg; etd'abord, où aurais-je pris le temps de lui en parler? Zara ne traversait Paris que deux fois par an, un mois en mai et quinze jours en automne, le temps de commander ses manteaux chez Laferrière et ses robes chez Worth... Mais ce jour-là, vraiment, les circonstances me favorisaient. Venu à Dieppe pour y travailler, la première personne rencontrée en y débarquant le matin sur la chaussée, en face de la mer, avait été Zara elle-même.

Sertie dans une robe de cheviot chamois, toute brodée partout de têtes de coq rouges, elle sortait de la douche et rentrait à Thôtel ; elle était venue d'elle-même à ma rencontre et, me tendant la main par- dessus mes bagages :

— Comment, vous ici, qu'y venez-vous faire?

Vous savez qu'il n'y a plus personne.

Et une heure après, nous déjeunions ensemble

a86 A LA MER.

dans cet immense hôtel inhabité de S..., dont nous étions les deux seuls voyageurs.

i C'était la seconde fois qu'elle venait à Dieppe, la solitude et le bourgeoisisme de la plage l'avaient séduite... Elle en avait assez pendant dix mois de l'année des réceptions et des fêtes, du nom en vedette à la première page des grands journaux, de la représentation continuelle et des continuels hommages... Elle venait reposer ici deux mois par an et sa voix, et sa tête, et son cœur, car elle y venait aussi aimer un peu son fils, un fils déjà grand, depuis un an à Sainte- Barbe, et qu'elle n'avait que deux mois par année auprès d'elle, les deux mois des vacances, puisque le 15 octobre elle retournait là-bas... Sa mère et son fils étaient repartis de l' avantveille, mais, ravie de la solitude, elle restait encore ici huit jours... Elle ne s'ennuyait pas.

au contraire, depuis qu'il n'y avait plus personne; mais la mer et toujours la mer, c'est un peu long... et ma venue la ravissait vraiment!... et c'était un charme de la voir et un enchantement de l'entendre... tandis qu'elle parlait avec cet abandon, la tête dans une main, le coude sur la table, égrenant de la main restée libre des grains de raisin noir dans son verre à Champagne.

Un rayon de soleil, tombé on ne sait d'où sous ce ciel bas et terne, alluma tout à coup et la mer écumeuse et les falaises grises reluisantes de pluie... Ce fut un étincellement de verres sur h table et de gouttes d'eau à ses oreilles, où perlaient deux aigles de diamants.

— Si nous faisions un tour, me dit Zara Mau crine en se levant de table.

Et comme je la priais d'attendre la voiture commandée pour elle avant le déjeuner :

— Non, assez de voiture et assez de campagne,

donnez-moi votre bras et venez me montrer le port... Je ne me soucie qu'à moitié de m'y produire seule, bien que je ne sois pas précisément une femme timide, mais j'y fais toujours un peu émeute, et votre bras n'est pas à dédaigner.

Et le fait est qu'elle y faisait émeute avec ses coqs brodés et sa jolie tête impertinente sur ces vieux quais de Dieppe, où nous passâmes la journée au milieu des barils de harengs défoncés, de marins en surouët et des hommes du port, à regarder décharger des bateaux... Nous pataugions dans la boue... une boue puante et noire... empoisonnant le sel et la saumure, frôlés par des cabans goudronnés, des capotes en drap de gabelou et des culs de chariots surchargés de marée... A chaque angle des petites rues noires dévalant toutes sur le port, un flot montant demarayeurs nous bousculait au passage... et nous allions toujours, tous les deux, bravement, elle, amusée d'un rien, d'un passant, d'un

costume, de ce vieux retraité qui fumait sa bouffarde, de ce groupe de mousses s'engueulant et ferme auprès d'un cabaret, ravie dans tout ce va-et-vient; moi, charmé, profondément heureux et savourant d'autant plus dans la grossièreté du cadre le plaisir d'avoir à mon bras cette délicate entre les délicates, cette jolie femme affinée par tout le luxe et les mille élégances de la grande vie russe et d'une liaison royale.

Nous rentrâmes à l'hôtel enchantés l'un de l'autre.

— Je vous accorde une heure pour vous faire très beau, me dit-elle au bas de l'escalier, je vous donne à dîner ce soir. — Et comme j'objectais : — La soumission est de la politesse, c'est mon caprice, à moi, de vous avoir à ma table, vous trouvez-vous à plaindre, je suis la maîtresse ici, il me semble.

. — Oh ! certainement, ici comme ailleurs et partout.

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— Oh ! partout, dit-elle, avec une nuance d'amertume, c'est à savoir; mais, nous bavardons, je n'ai plus qu'une heure à moi, à tout à l'heure. Et la voilà partie.

Décidément, le début s'annonçait bien, la partie s'engageait et d'une façon à faire espérer un franc succès, si ce n'est un triomphe. Des fleurs, il me fallait des fleurs ; j'envoyai un garçon chez un pépiniériste, le seul qui eût des serres, tout au bout de la ville, laissai en bas mes ordres et montai passer mon habit.

Une surprise m'attendait au dîner... La table était dressée non pas dans la lugubre et vaste salle du matin, mais dans un cabinet tout tendu d'épais tapis persans et de hautes fourrures. Sur ce fond chaud, une main habile avait jeté, de place en place, des lés de peluche changeante de deux tons seulement, mais de deux tons exquis

et d'une harmonie charmante, gris argenté et rose chair... Le parquet, le plafond disparaissaient, obstrués de fourrures... Aux murs deux torchères rocaille d'argent mat à six branches, les cires allumées, répandant cette clarté laiteuse, opaline et si douce à la peau, qu'affectionnaient nos pères... Sur la table servie à la russe, avec le cordonnet de mousse et de fleurettes serpentant sur la nappe, deux nymphes •de Clodion supportaient chacune un candélabre... les raisins et les fruits dans la charrette anglaise en filigrane d'or et s'étageant, sur un surtout d'argent, les quelques fleurs qu'on avait pu trouver, des gardénias et des anémones blanches... du Japon au cœur jaune... Adorablement blonde et poudrée dans une robe exquise, une robe blonde de la couleur de ses cheveux et qui la faisait nue, les épaules sorties et les bras hatut gantés, cerclés de bracelets, Zara Maucrine attendait, souriante.

— En retard, disait-elle. Et comme je m'arrêtais ébahi devant tant de splendeurs :

— Ah! tout cet éclairage... Oh! ce n'est pas pour vous, rassurez-vous, mon cher. C'est un . caprice àmoi. Tous les soirs je dîne à la russe, en archiduchesse, et elle baissa la voix ; cette grande salle, passe encoreie matin, mais le soir... brrr... cela vous donne froid... J'emporte toujours avec moi ces tapis, ces étoffes et ce peu d'argenterie... et partout où je vais, vite un marteau, des clous,* et voici un nid organisé... C'est beaucoup mieux àPétersbourg... mais c'est toujours Pétersbourg un peu encore... et dame, à la mer comme à la guerre. Et puis, je ne puis vous recevoir qu'ici... Mais asseyons-nous, dit-elle en retirant ses gants, notre bisque va refroidir.

Que dirai-je de ce dîner, ces dîners-là ne se racontent pas, ils se mangent ou plutôt ils se

parlent, ils se jouent, ils se vivent surtout, hâtant, précipitant le dénouement du drame ou de la comédie... Si j'ai jamais été spirituel, éloquent, pressant, persuasif, ce fut à ce dîner-là, et pourtant, quand après les liqueurs^ excité par cette atmosphère lourde, embaumée, capiteuse, où il y avait des senteurs de fleurs et de la chair de femme... un peu grisé de Corton et surtout de fatuité désirante et touchant à son but, je pris entre mes mains les bras nus de Maucrine, et écartant ses anneaux de diamants, les baisai lentement, gravement au-dessus du coude, appuyant un peu la pointe de mes dents dans cette chair ferme comme un beau fruit :

— Vous allez me gâter tout mon plaisir, me dit la cruelle créature en laissant tomber tout à coup, brusquement entre mon visage et son corsage offert, son grand éventail déployé de dentelles; pourquoi voulez-vous me faire repentir de vous avoir traité en ami, le Corton vous

a un peu monté à la tète, avouez-le. Et comme je me sentais pâlir, subitement dégrisé par le ton froid de cette parole tranchante : — Voyons franchement, reprenait-elle en s*éventant lentement les deux bouts de ses seins,'yous n'êtes pas assez riche pour prétendre être subi, mon cher, pas assez beau pour être désiré, et trop intelligent pour espérer qu'une femme comme moi vous aime... D'abord, je n'ai jamais aimé personne... pas même le prince, surtout le prince, et pourtant il est le père de mon fils... Quels sont vos titres de candidature?... Parce que j'ai toujours été bonne fille avec vous? C'est si simple et surtout si commode, c'était là une raison^ il me semble, de continuer à rester mon 'ami... Non, avouez-le, reprit-elle en s*adoucissant, on vous a parlé de quelques fantaisies que j'aurais eues là-bas, n'est-ce pas, mon ami... le peintre français, un officier aux gardes et même • un moujik... Et vous vous êtes dit, puisque les

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autres... pourquoi pas moi?... Et vous êtes venu, comme cela, sûr de votre fait... A la mer, isolée, m'ennuyant. . . cela devait marcher de soi-même. . . Quelle pitié I... Oui, mon cher, j'ai eu des fantaisies, pas beaucoup, car je puis les compter, et si je devais en avoir encore, vous seriez peutêtre un des seuls avec qui je me laisserais aller à tenter cette épreuve... Mais mon dernier caprice m'a guérie à jamais de Tenvie de recommencer. . . Si les sottes en amour vous dégoûtent parfois, vous, de nous autres femmes... les prétentieux et les poseurs nous guérissent singulièrement parfois de vous autres hommes... Oh ! les raffinés, artistes ou mondains, les savants et les dilettanti en amour, à quelles grotesques déceptions ne s*exposent-ils pas, sans le savoir, les pauvres ' qu'ils sont tous!...

O l'amour!... O la gaffe éternelle!... Oui, franchement, si j'avais une fantaisie à passer, je préférerais encore le premier homme du peuple,

beau gars solide au torse large, bien animal et sans détour, à vous ou à tout autre de notre monde à nous... On sait au moins ce qui vous attend avec ces gensJà, sans compter qu'ils sont parfois aussi pleins d'agréables surprises que vous d'étranges déceptions.

Mais, on étouffe ici. .. Ouvrez donc la fenêtre... dit-elle en se levant. Et quand elle se fut accoudée à la barre d'appui, le front dans la rafale, en face de la mer, toute blanche dans le noir : Aidez-moi donc à mettre mes fourrures, et sans rancune, ajouta-t-elle en me tendant la main. Et comme j'hésitais, un peu humilié :

— Je ne peux pourtant pas aimer tous ceux qui me le demandent, dit-elle avec son plus joli sourire. Avouez-le, mon ami, ce serait trop fatigant.

ESTHÉTICITË

(Scènes de la vie anglaise)

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