‹ Trésors d'art en AngleterreChapitre 23 sur 52 · CI · texte numérisé non relu

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Maîtres du xvii' siècle : Rubens.

Rubens et van Dyck sont à peu près aux Flamands ce que sont aux Espagnols Velasquez et Murillo : l'un, l'initiateur, le créateur, le maître ; l'autre, l'initié, l'apôtre qui a été pénétré par la flamme du saint génie, comme les disciples du Christ à la Pentecôte. Je voudrais oser dire que l'un est le mâle et l'autre la femelle, si je ne songeais aux facultés viriles qu'eurent aussi Murillo et van Dyck. Mais il y a des femmes qui ne sont pas moins vaillantes que des hommes , et les solides amazones des bas- reliefs du Temple d'Apollon Phigalien au British Muséum, ou même de Rubens dans sa célèbre petite Bataille du Thermodon au musée de Munich, ont le poignet, et le reste, aussi ferme que les guerriers barbus.

Comme Velasquez et Murillo dans l'école espagnole, Rubens et van Dyck dans l'école flamande dominent aussi, par la qualité et par la quantité, tout leur entourage à l'Exhibition de Manchester. Rubens y compte environ quarante tableaux et van Dyck vingt-cinq, outre ses portraits répartis dans la galerie spéciale

des personnages de l'histoire d'Angleterre, et qui sont au nombre de vingt-huit. Les journaux anglais ont donc raison de dire qu'on n'a jamais vu pareille réunion d'œuvres de van Dyck, qui pourtant fut bien fécond , puisqu'il a quarante-un tableaux au musée de Munich, quarante à la galerie de l'Ermitage à Saint- Pétersbourg, vingt-quatre au musée de Vienne, vingtquatre dans la collection Lichtenstein de la même ville, vingt-deux (dont quelques-uns à Manchester) dans une seule salle de Windsor Castle, vingt au musée de Paris, dix-neuf au musée de Dresde, etc.

Mais ces chiffres ne sont rien à côté du chiffre de l'œuvre de Rubens. Munich seul possède quatre-vingtquinze Rubens, dont un des plus capitaux, le Jugement dernier; l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, cinquante-quatre ; le musée de Vienne, quarante-trois, et la galerie Lichtenstein une trentaine; le musée du Louvre, quarante et un; le musée de Madrid, trente; le musée de Dresde, vingt-sept; le musée d'Anvers, sejze seulement, mais la ville d'Anvers plus de cent; le musée de Bruxelles, une douzaine; la National Gallery, de Londres, onze, etc. Le catalogue, très-incomplet, publié par M. André van Hasselt, enregistre 1461 numéros; il ne serait pas difficile de pousser ce catalogue jusqu'à 2000, et dans ce nombre il y a des centaines de toiles de 10 pieds et davantage.

Quel autre peintre, dans n'importe quelle autre école , en a fait autant? Murillo, et peut-être Titien, ont seuls approché de la fécondité de Rubens.

Il est vrai que la quantité ne signifie rien dans les arts, et il y a tel maître, classé aux premiers rangs, de

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qui Ton n*a pas conservé une douzaine d*oavrages. Combien existe t-il de peintures authentiques du Vinci?

Le plus important et aussi le plus beau des grands Rubëns de Manchester est le Saint Martin partageant son manteau avec un pauvre (n^^ 526 du catalogue de M. van Hasselt, et 822 du catalogue de Smith), toile de 8 pieds 4 pouces de haut sur 7 pieds 10 pouces de large (mesure anglaise). Ce chef-d'œuvre, gravé par T. Gbam« bers et par C. Galle, décrit par Jameson, Waagen et autres, appartient à la reine (collection de Windsor Castle). Il vient d'Espagne et fut exposé à la British Institution en 1822.

Sur son fier cheval blanc pommelé, arrêté de profil à gauche, saint Martin se retourne, le buste de face, et il va couper avec son épée un pan de son manteau, n porte une toque vénitienne à plumes grises, une casaque de velours et des bottes molles. Deux mendiants, presque nus, se traînent aux pieds de son cheval : l'un, affaissé sur les genoux et relevant, avec une expression hideuse, sa tête ceinte d'un vieux linge; Rubens ne s'est pas gêné pour copier ici la figure du perclus que saint Pierre et saint Jean guérirent à la porte du temple, dans un des cartons de Raphaël à Hampton Court;— l'autre mendiant, vu de dos, presque à la renverse, a ses jambes allongées entre les jambes du cheval.

A droite de ce beau groupe monumental, car fl a quelque chose d'une statue équestre avec des accompagnements, une grande pauvresse, debout et de profil, cheveux épars, allonge la main droite. Sur le bras gauche, elle tient un gros enfant tout nu ; un autre

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enfanl s'acerocbe à sa robe. Une tête de chien s'avance à ce bord int^eur du cadre, au premier plan.

A gauche, dans Tombre vigoureuse de grands arbres, un homme sur un cheval brun-rouge, très-foncé. On dit que la tète de ce compagnon de saint Martin est le portrait de Rubens. Elle lui ressemble un peu, en effet.

Toutes ces figures sont au moins de grandeur naturelle. Le cheval' blanc^ est un des plus magnifiques qu'ait peints Rubens qui peignait si bien les animaux. Les tons de chair des mendiants nus, le riche costume de saint Martin, le fond de ciel clair à droite, contrastant avec les ombres qui enveloppent le cavalier au cheval roux, tout est d'un luxe de couleur inimaginable. Je ne trouve qu'un défaut à cette noble peinture : la figure du saint Martin paraît trop courte sur *son cheval, le raccourci des cuisses et du buste, un peu déjeté en arrière, manquant *de quelques demiteintes qui les modèlent juste à leur plan. Cela seul ôte de l'élégance et de l'élan à cette composition si magistrale.

Le célèbre et charmant tableau de van Dyck, dans l'église de Saventhem, près Bruxelles, est la reproduction exacte du tableau de Rubens, si ce n'est que van Dyck a supprimé sur la gauche la pauvresse avec ses enfants, et qu'il a adopté une proportion de figures un peu au-dessous de la grandeur naturelle. Tout y est pareil, non-seulement de tournure et d'expression, mais dans les ajustements et la couleur des draperies; bien plus, on y remarque même Firaperfection du raccourci dans la figure du saint Martin, qui semble aussi tiop courte.

i80 LES MAITRES ANCIENS.

Il est singulier et inexplicable que les biographes et critiques aient toujours signalé ce Saint Martin de Saventhem comme une œuvre absolument originale de van Dyck, et que même quelques-uns se soient plu à en décrire les différences caractérisques d'avec le style de Rubens *.

On a bâti sur ce tableau un des épisodes les plus poétiques de la vie de van Dyck, lorsque le jeune peintre, âgé de vingt-im ansj s'est arrêté, dit-on, à Savenlhem, à sept ou huit lieues d'Anvers, et y fut retenu par l'amour. C'est alors qu'il aurait fait le Saint Martin, où il se serait représenté lui-même sur le beau cheval blanc que lui avait donné Rubens.

Il se peut que le cheva] du Saint Martin de Rubens

1. On lit dans la savante Histoire de la peinture flamande et hollandaise^ par M. Alfred Michiels (Bruxelles, 1848, t. IV, p. 315) :

a Dans ses moments de voluptiieuse langiieur (à Saventhem) , notre artiste (van Dyck) reprenait le pinceau. Anna lui avait demandé deux peintures pour l'église de Saventhem, et, ne lui refusant rien, ne pouvait essuyer un refus. Le premier tableau montra aux paysans charmés une Sainte Famille. La Vierge était le portrait de Taimable châtelaine.... Le second morceau existe encore : il figure Saint Martin donnant la moitié de son manteau à un pauvre. C'est une admirable production. Chose étonnante I Le travail ne rappelle en aucune manière le style de Rubens. Il procède directement du xvv siècle. On y admire la fine couleur, les lignes arrêtées de cette époque , mais il offre un i)ien autre caractère. L'idéal^ la grâce et Véconomie de Raphaël y tiennent lieu des qualités violentes du célèbre maitre anversois. Gomme chez Raphaël la timidité du Pérugin s'unit à une science plus grande ; on retrouve dans ce tableau la charmante et naïve modération de Hemling , jointe à une plus grande liberté , à une expérience plus parfaite. Saint Martin est assis sur un beau cheval blanc... L'homme qui a exécuté ce morceau n'avait besoin de voir ni Rome , ni Florence , ni Venise ; toutes les qualités des maîtres italiens, il les possédait, et il fût demeuré plus original, s'il n'avait pas traversé les Alpes , etc. »

soit celui qu'il donna à van Dyck, mais la tête du saint n'est point le portrait de van Dyck tel que le font connaître les divers portraits qu'on a de sa jeunesse. U se peut que van Dyck ait embrassé, en passant à Saventbem, une maîtresse qu'il avait là; mais, puisque, parti d'Anvers le 3 octobre 1621, il arriva en novembre à Gênes, il n'a pas « durant plusieurs mois oublié la gloire dans les bras d'Anna van Ophem, » ainsi que Ta écrit im savant critique de la Bévue des Deux^Mandes. On ne voyageait pas très-vite en ce temps-là, même sur un cheval blanc. D se peut enfin que van Dyck, en souvenir de la femme qu'il avait aiméq, ait donné à Saventhem le Saint Martin et une Généalogie de la Vierge, qui a disparu au cours des invasions françaises; mais cependant M. Wauters, dans son Histoire des environs de Bruxelles^ cite une tradition d'après laquelle le Saint Martin aurait été payé 200 florins *.

1 . « L'œu?re de van Dyck , après deux siècles , subsiste encore dans tonte sa fraîcheur. D'après ce que m'a assuré M. Wydemans père , qui a été notaire et bourgmestre à Saventhem , elle n'aurait été payée que 200 florins. On en voyait encore , il y a une dizaiits d'années, dans une habitation particuUiSre , une esquisse qui a disparu. » (Alphonse Wauters, Histoire des environs de Bruxelles, livre VIII , chap. m. )

Si le Saint Martin de van Dyck a été payé 200 florins, ce n'est donc pas un cadeau du peintre , à la sollicitation de sa maltreftse. 'Peut-être , comme on lui demandait un tabteau , vendit-il celui-là qu'il avait peint avant son départ d'Anvers d'après l'oT^ginal de son maître. Il se pourrait même encore qu'il l'eût peint à Saventhem , d'après une petite copie faite préeéëemment. Car j'ai aussi recueilli à Saventhem cette tradition de Vesquisse dont parle M. Wauters , et qu'on y aurait vue, il y a quelques années. Mais qu'est donc devenue cette précieuse esquisse cependant? Si ce petit van Dyck eût été à Saventhem j U y a une-dizaine d'années, il se retrouverait

182 LES HAtTMS AKaElHS.

Assurément il est triste de saccager ainsi iBie gradewe anecdote ; noais ce qu'il y a de sûr, c'est que rinvention du Saint Martin appartient à Rubens, et que le taUeau de Saven&eni ne saurait être Boêsie une simple réminiscence dn nmitre; c'est use copie libre, feite, il est vrai, avec le génie de vaa Byck, d'après l'original, qui devait être alors à. Anvers» et qiai est aujourd'hui à Manchester ^

quelque part ; le. propriétaire d'alorAn'eât pa» mauqiié. de U vendre cher. Un van Dyck ne s'égare pas comme cela.

Il n'y a sorte de contes qu'on ne débite à Saventhem sur Tépisode du séjour de vaa Byàk. dans ce famens vâlage. Ua estaminet, voW sin de l'église ,. à pour enseigne une petite image du Saint Martin, et l'on raconte que c'est précisément dans ce ttobaret que logea van Dyck ; qu'on y voyait encore tout récemment ée ses peintures sur les DMirailtes, eta. Je tiens ces informations sérieuses de La vieUle cabaretière, qui prétend que ses ancêtres, de mère en fille, ont toujours occupé l'établissement depuis l'époque de van Dyck , et qui laisse même entendre qu'elËe serait du sang de l'illustre artiste. Car , suivant une des versions villageoises , ce fut la fille du. cabaret qui entretint les « voluptueuses langueurs » de van Dyck à Saventhem , et non point la noble gardeuse des chiens d'Isabelle. Chacun peut se mettre au courant de ces belles histoires, en bavaot un venrre de bière à l'estaminet de Saint Martin.

1. Voici qui est plus fort : le hardi critique, qui, dans h Précurseur d'Anvers, rend oAmpte de l'Exhibition de Manchester, s»is avoir quitté Bruxelles, avance que le Saint Martin de Maaebester ^t de V^ Dyck, ou une copie du van Bycà de Saventhem f*

« Le Saiot Martin donnant la moitié de son manteau à un mendiant appartient à la peinture d'histoire. La toile fait partie du ttusée de WÎTïdtoor ; elle a été prêté» par la reine. Je ne serai pas le pfenier qui aurai dit, sans doute, que ce tabkcm est de van Dyeh etnm* pas de Ràbens. C'est, en eSeX^ à peu ée/ chose près, une copie du tableau de Saventhem; û n'est pM vraisemblable que Rubans ait cùpiié «m Dyck^ ety comme on smi fort bien êom tfiteUes eimdi^iom fut peint le Saint Martin de Saventhem^ il n'est pas plus admifiailiiie que vanr-Byck ait fait là ose eopte de son maître. »

Qu^les iioulldwaeries! Le grand tableau de Whidsor, haut de t pieds 4 pouces et large de 7 pieds 1^ pouce», avec des figures pins

ÉCOLES DU TiORD. 183

Qoe ta fecUfi « gardeuse çtes diiens d'Isabelle, » noas psardonne. T0iit cela ne fait rien à son amour, et elle n'en reittera pas moins la première mattfesse de rsLU Dyck. Nous trouverons encore d'aïutres amies du peintne, avee iesqudtes aous aurons aussi à nous expliquer.

Au preinier rang, à côté du Saint Martte, on doit mettre deux autres grands Rubens : La reme Thomyris faisant plonger la tète de Gyrus dans un vase de sang (rsLU Hasselt, n* 639; Smith, n» 745), et Diane partant pour la chasse (van Hasselt, 698 ; Smith, 7S2).

La reine lîiomyris, appartenant au comté de Damley,€Stle tableau mentionné dans la note du catalogue du Louvre au n« 433, à la suite de la description du tableau qui représente le même sujet, autrement corn* posé. La Thomyris du Louvre est assurément un des meilleurs Rubens qu'on ait -en France, et je suppose qm les artistes le préfèrent à tous les morceaux de la série Médieis. La Thomyris au comte de Darnley est cependant encore bien. supérieure comme qualité et cemme composition.

Le tableau du Louvre est un tableau d'apparat, la reine étant sur tin Irteie, le sceptre à la main. Ici le peintre a pris le côté dramatique du sujet et engagé la reine directement dans l'action : elle est debout, en longue robe tratoanlîe, de satin blanc

grandes que nature , et trois personnages de plus , serait une copie du petit tableau de Saventhera l A moins que ce Rubens , incontesté jusqu'ici , et gravé comme Rubens par de célèbres graveurs , ne soit un van islfck , une répétition du véritable original , invanlé , comme c on le sait fort bien, » pour la belle Anaaa I v

184 LES MAlTRËS ANCIENS.

Lroché d'or et doublé de jaune ; elle touche presque du pied le vase d'or, au-dessus duquel un jeune homme i demi-nu et agenouillé, égoutte la tête sanglante; elle se penche un peu pour nïieuî voir, mais ses nerfs de femme ont un frissonnement instinctif qui se trahit jusque dans le bout de ses doigts ; sa main droite crispée est une merveille. Derrière ^Ue, quatre de ses femmes qui regardent, avec des expressions très-vivantes, cette tète morte; parmi les femmes, deux gentils pages. Toute la droite est occupée par neuf figures d'hommes, dont un de face, en turban, longue barbe, gros ventre, robe violette; espèce de mage, qu'on retrouve souvent, presque le même, dans les Adorations des rois ; un autre, de profil, longues moustaches pendantes à la cbinoise; tout en rouge, avec un haut bonnet de fourrure, formant deux cornes; il a les mains derrière le dos, à la manière des enfants et des vieillards , quand ils contemplent quelque chose qui les intéresse vivement; personnage étrange, extrêmement original, le même à peu près que « l'homme à la robe cramoisie » dans la Thomyris du Louvre; d'autres sont casqués et armés, ou drapés magnifiquement. Ensemble, dix-sept figures un peu plus grandes que nature. Il y a aussi, au premier plan, un superbe lévrier.

Le tableau est en largeur, 11 pieds 9 pouces, sur 6 pieds 8 pouces de haut (tandis que celui du Louvre * est en hauteur et n'a pas tout à fait 2 mètres de large).

1. Le feuilletoniste du Journal des Débats appelle la Thomyris de Manchester «■ une répétition du même tableau au Louvre. »

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Il vient, comme on sait, de la galerie d'Orléans, où le lord Darnley du temps le paya 1200 guinées. Exposé à la Brilish Institution en 1822. Gravé par P. Pontius, Ragot, Duchange et Launay.

La Diane partant pour la chasse a passé de la collection de sir Simon Glarke dans la riche collection de M. Thomas Baring. La déesse a le sein et les jambes nus. Debout et de face, elle caresse un grand lévrier. A droite, deux nymphes ; à gauche, un satyre embrassant ime nymphe. Peinture blonde et lumineuse. La toile a 7 pieds de haut sur 6 pieds 10 pouces. Gravé par M. J. Ward, de l'Académie royale de Londres.

Le plus grand de tous les Rubens (12 pieds de large sur 9) est une Junon transportant les yeux d'Argus sur la queue d'un paon (van Hasselt, 733; Smith, 1119). Il provient du palais Durazzo à Gênes; il a été longtemps à vendre chez M. Yates à Londres, et il appartient aujourd'hui à M. Matthew G. Wyatt. On n'en cite pas de gravure. La composition n'est pas heureuse, l'exécution non plus ; il faut qu'il ait été peint sous une mauvaise influence durant le voyage d'Italie.

En avant, gît un immense corps décapité, qui occupe la moitié de la toile; prétentieux de dessin, lourd de couleur; on dirait que c'est dessiné par un Bolonais et peint par le triste praticieQ à qui le Louvre doit la Translation des corps de saint Gervais et de saint Protais (n. 81). Un peu au-dessus, Junon, en robe d'un rouge dur, et une suivante qui tient la tète coupée. Celle suivante , figure accessoire , en robe d'un beau gris bleuté, est ce qu'il y a de meilleur dans le tableau, et on y retrouve Rubens. Près de la déesse, son char

186 LES MAlTIUËS Al^CiENS.

jaune, qain'est pas mîeui réussi que le diar de lafieligion dans le grand fiub^is du LcHivre (n. 432), peinture vide et enflée, exécutée d'ailleurs comme modèle de tapisserie. Toute la gauche est envahie par la queue d'un paon^ étalée en éventail. Il y avait là, du moins, où faire miroiter toutes les nuances de rarc-enrciel ; maïs, par malheur, le coloriste était troublé ce jorn^-Ià comme le compositeur.

Bien à dire contre l'authenticité du tebleau. Je dois même ajouter qu'il est un des plus admirés par la foute des visileurs, et que le Time$ l'appelle une < magmficent picture. j» Un cadavre sans tête, un char d'or el un paon qui fait la ro«ei qu'est-ce que ça peut-être ? Les chrétiens oe éont pas obligés de coaaaitreja mythologie. Le pigeon et le mouton, bon I Chacun sait que ce sont deux personnes de la sainte Trinité, dont la troisième personne est un respectable vieillard à barbe blanche et en manteau bleu. Celte mylhologie-là. Dieu merci, est digne des siècles éclairés. Mais le paon et le cygne, Ja chèvre et le taureau, ne convenaient qu'à^les païens. La pluie d'or, cependanl, c'étail-là un beau symbole «et qui est compris de tous les temps.

Passons la veine un peu vulgake de ces graades eompo»tîoii$. Il y a de tout dans un œuvre de fumœ cents pièces, et nous ne voulons pok^ analyser quarante Rubens, doat plusieurs sont, d'ailleurs, eoimus fttr la gravure. Il suffit de constater, comme doooment , que td tableau est aujourd'hui dans telles mains. Les ewrieux pourront ensuite consulter les catalogues de l'cBuvre et l'œuvre gravé.

Aialante et Méléagre chassant le sanglier. 12 pieds

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de iai^ sar Su Figures xm peii plus peiiies que nature. Faifaie i^ Icmrd. Acheté dans un château en Suède. Autrefois, suivant k eaAdogue, dans k eoUection de la reine Cbrisline. Appartenant à M. John W. Breti. . Rubens a peint plusieurs fois ce sujet, indiq^ à deux num^ûs du catdogue de sa vente, et gravé, d'après divers tableaux, par Bolswert, Karlom^et Prenner. La galerie de Viiaine possède une de ces compositions, oà les animaux sont de Snyders et le paysage de Wildens.

Le Denier de César, 5 piads de haut sur 6 de large, appartenant à M. J. Dingwall. C'est le itableau de la odleeii0n du m de Hollande.

Le Louvre possède aussi un Denier de César, que le cataiogw de 1855 dâsse paran les copies de Rubens, et, dans la note ^ui accompa^e la description de ce' .tidileau (n* 4fi8), le rédacteur du catalogue dil : « Quant an tableau qui se trouvait dans la coUection du roi des Pay&-B£di, qm, à la vente en 1850, fut mis sinr table à 8000 florins, et retiré à 8!950 florins, nous avons la convictijon qu'il n'est pas plus de Rubens que celiH du Louvre.^. »

Suîfant moU le catalogue du Louvre a doublement raisoa. Le Denier de César, à M. F. Dingwall, û'e&t point de Rubens. 'Ce n'est mfeoae pas un beau tableau. L'indifiSéa'ence de ti»as les amateurs de l'Europe, qui assistaient à la vente du roi de Hollande et qui n'ont point voulu de cette peinture à 15 ou ^000 francs, suffirait à le prou^ser. ie ne sais comment expliquer que M. Waagen, dans ses articles de Revue, vante ce Denk»* de Ctear ^ le range en première ligna parmi les Riib^sus. Mais où test l'original de la compositim

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gravée par Landry, par Visscher et par Vosterman; et môme l'autre original avec douze figures, gravé par Dankers? Personne ne Ta deviné. Peut-être dans quelque modeste collection anglaise.

Promélhée, au duc de Manchester. Le catalogue dit que, suivant une lettre de Rubens, où il est question de ce tableau, le vautour serait de Snyders. L'homme et l'oiseau n'ont rien de très-merveilleux.

Entre nous, à part le génie de Rubens et ses grands chefs-d'œuvre complets, par exemple le Coup de lance, du musée d'Anvers, je préfère ep général ses petits tableaux à ceux qu'on peut appeler ses tableaux de décoration.

Comme décorateur, j'aime autant et mieux le Véronèse, dont le dessin est plus charpenté et le ton plus solide. Rubens est quelquefois un peu désossé, — quel . blasphème ! — et les chairs de ses figures nues s'échappent de contours trop complaisants. Ce n'est pas faute de savoir dessiner , ainsi que le lui reprochent les mauvais peintres. Rubens connaît la construction d'une figure aussi bien que Raphaël, aussi bien peutêtre que Michel-Ange. Cette sorte de boursouflure incorrecte, qu'on remarque parfois dans Rubens, tient à une cause plus subtile que Tentente et la combinaison des hgnes déterminatives. La cause est précisément, selon moi, dans la couleur et non dans le dessin ; je veux dire qu'une certaine dégradation de la couleur produirait ce résultat : de serrer la forme dans ses strictes limites.

Le vice de Rubens, qui est en même temps sa qualité et son génie, c'est d'aimer trop la lumière. II

éclaire trop toutes les parties de sa composition et dissémine trop les blancs. II ne peut se résoudre à sacrifier de larges parties dans Tombre. Groupes, figures, détails accessoires, ont souvent la même valeur, d'un bout à Tautre de ses toiles. Quoiqu'il ait beaucoup étudié et copié les Vénitiens, Titien entre autres, il n'a pas saisi ou il n'a pas voulu pratiquer le secret de leur école.

C'est là^dessus que Rembrandt est incomparable !

Sir Joshua Reynolds, qui- était un vrai peintre et aussi un penseur ingénieux et profond en matière d'art, raconte comment il découvrit les principes des maîtres vénitiens. Son procédé est peut-être un peu anglais, mais il est très-curieux et très-instructif.

« Durant mon séjour à Venise, dit-il, lorsque je remarquais quelque effet extraordinaire de clair-obscur dans un tableau, je prenais une feuille de mon cahier, je le noircissais dans la même gradation de clairobscur que Tétait le tableau, en laissant 'intact le papier blanc pour représenter la lumière, et cela, sans faire aucune attention au sujet ni au dessin des figures. Quelques essais de cette espèce suffirent pour me révéler la méthode des peintres vénitiens dans la distribution des lumières et des ombres. Un petit nombre d'épreuves me convainquirent que le papier était toujours tacheté à peu près de la même manière, et il parut que la pratique de ces maîtres était Tie ne pas donner plus d'un quart du tableau au clair, en y comprenant la principale lumière et les lumières secondaires ; un autre quart à la plus forte ombre possible, et le reste aux demi-teintes.... Rubens, ajoute-

190 LES MAITRES ANCIEIVS.

t-âi, a donné bien plus du quart de la lumière à ^ peinture, et Rembrandt beaucoap moins, tout au plus un huitième, ce qui fait que sa lumière est extrëmeoient liriUante. Il est certain que c'est la lumière qui est entourée de la plus grande qimnlîté d'ombre, qui doit paraître la plus wiwe.... etc. »

Placez un Rubens entre un Gorrége et un Giorgione, entre un Titien et un Rembrandt, les vives lumières de Rubens semldent s'étdndre, tandis que les accents clairs de Giorgione et de litien, de Corrége et de Rembrandt s'illuminent davantage. Rubens pWt un peu à côté des magiciens du dair-obscur.

Un des cbe&-d'<BU¥re de Rubens à l'Exposition de 'Manchester montre bien, malgré sa splendeur, la justesse de ces observations. Les vieux amateui^ fiançais doivent se rappeler d'avoir vu chez M. Boursault la Sainte Famille, payée 64000 francs à la vente Laperière. L'empereur Joseph II l'avait tirée de la galerie de Vienne pour la donner au chevalier Burtin, de BrujKdles. Après avoir ainsi passé d'Autriche en Belgique, de Belgique en France, «lie est maintenant à im Anglais, au marquis de Hertford.

Les figures sont de grandeur naturelle. La Yierge tient Jésus debout et de face; le petit saint Jean est assis sur les genoux de sainte Elisabeth. Ces deux enfants tout nus sont entièrement dans la lumière, et les cliairs «ont d'un ton exquis. C'est frais, vennillonné, épanoui, on voudrait dire fleuri. Ce taUeau célèbre n'a pas volé sa réputation. C'est ua chefd'œuvre dans €on genre. Mais cependant on ne voit que des chairs, — et les physion<Mnies, l'expression, le

ÉCOLES DU NORD. i91

sentimenlr qui j sani néamnoiits, sont éclipsés par eette viande éclatante. L'idéal, la pensée, te composition, le dessin, et tout ce qu'on voudra, n'owt rien à faire là dedans. C*est une simple question de ciairobscur. La moitié des corps sacrifiés dans l'oflifere, et les têtes resplendiraient t

Le même défaut ne se rencontre pas dans un petit tabteao, q«i paraît avoir été peint en ItaBe, peut-être justement sous, l'influence des Vénitiens : deux Enfants nu»y presque de grandeur naturelle, faisant des tmlles de savon. L'nn est debout et de profil à droite; l'autre, assi^snrune draperie blanche, est vu de ûm. La lumière y est très-ménagée sur de» ombres vigoureuses- Particularité rare dans Fœuvre de Rubens. Est-ce pour eela que le catalogue yan Hasselt (n*» 1296) nomnse ee petit bijou une esquisse terminée ? Le panneau a 2 pieds 8^ peiaces de haut sur 1 pied 8 pouces. Provenant des coHections de sir Joshua Reynolds et de M. Yillett; appartenant au propriétaire de la Thomyris, au comte de Darnley. Il est entendu que le certificdl du grandi contrôleur adopté par PAngieterre, de M. Waj^ea, accompagne ces belles productions de Rubens, la Tbomyris, Le Saint Martin, la Diane, etc.

L'auteur des Mmées d'Allemagne a découvert que Rubens avait eu trois feinmes : < Dans un grand tableau mythologique et allégorique de la galerie Lichtenstein, à Vienne, Rubens a réuni, ditH3*i, les portraits de sa mère, de ses trois^ femmes^ qu'il a peintes nues, en déesses, etc. » (Édition Paulin, page 259.) Noos n'avons pas à Manchester eette troisième femme,

posthume et fantastique, mais nous avons la première, belle et saine créature, et très-réelle, que nous connaissons tous, des pieds à la tète, par devant et des trois autres côtés, en déesse ou en nymphe païenne.

La reine a envoyé de Windsor Castle un portrait de cette Isabelle Brandt, qui a été exposé à la British' Institution en 1826 et 1827, décrit par Jameson et Waagen, catalogué par Smith (n** 659), mais omis dans le catalogue van Hasselt. M* van Hasselt note seulement les portraits de Florence, de Munich, de La Haye, et deux autres. Il faudrait encore en ajouter une demi-douzaine.

Isabelle est vue à mi-corps, tournée à gauche, la gorge presque nue, les deux mains croisées contre la taille. Elle a orné longtemps à Anvers la maison de la famille Lunden, C'est une demoiselle de cette famille Lunden, d'Anvers, que représente, du moins on le suppose, le portrait ^appelé le Chapeau de paille*

Hélas I pourquoi n'avons-nous pas à Manchester ce fameux Chapeau de paille, de là galerie Robert Peel, la seule presque qui n'ait rien envoyé, bien qu'elle soit une des phis riches de l'Angleterre? Il faut qu'il y ait eu quelque obstacle légal dans le labyrinthe des codes britanniques, la galerie ayant passé à lady Peel, chez qui, dit-on, il est presque impossible de la voir mainitnant.

Au château de Windsor, comme à Manchester, Isabelle Brandt fait pendant, quoiqu'il y ait quelque différence dans les dimensions, ^ un portrait de Rubens,

ËGOLES DU NORD. 19.3

également sur panneau (2 pieds 9 pouces et demi sur 2 pieds 1 pouce). C'est le célèbre portrait qui fut offert par lord Derby à Charles !•'. II parait qu'il n'avait ators que 2 pieds carrés. Rubens, âgé de quarantedeux ans, s'est peint en buste, tourné à droite, la moustache frisée, les cheveux flottants sous son chapeau à larges bords retroussés; vêtement noir, avivé par un bout de chaîne d'or. Mais tout le monde connaît cette noble tête, gravée par Pontius, Worlidge, Chambers, Pacius, Pelham, J. H. Robinson, etc., et reproduite des millions de fois, sur cuivre et sur acier, sur bois et sur pierre, en médailles, en basreliefs, etc. Les portraits à tête nue sont bien moins populaires. Ce grand chapeau lui va si bieni II est vrai qu'il existe plusieurs autres portraits de Rubens coiffé de même à peu près : celui de la galerie de Florence, à l'âge de quarante-cinq ans; celui du palais Brignoliy de Gênes, à l'âge de cinquante ans ; celui du musée de Vienne, à l'âge de soixante ans ; cejui de la Marlborough Gallery, à Blenheim, etc.

Ce Rubens de Windsor, si parfaitement authentique et si précieux, n'est pas, on peut le dire, de première qualité comme peinture. Il est un peu froid d'exécution. Oui, il manque de feu. Il n'a pas, surtout dans les yeux, trop durement accusés, cette animation, ce magnétisme que lancent certains autres portraits de sa brûlante manière. L'Isabelle vaut mieux.

Voici encore Rubans avec sa femme, mais, cette fois, déguisés tous deux en campagnards.

Rubens, tête nue, en veste brune, porte sur son dos un chevreuil, et au bras droit un panier rempli de

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194 LES. HA/tTRES ANCIENS.

pibfdrix et de bécasses. Derrière lai sa femme, presque de profil à droite, en caraco rouge-^ng, porte un panier de fruits, de pommes, poires^ prunes, raisins. Les figures, de grandeur naturelle, à mi-corps, se dess»* neut sur un fond de cieL Le chevreuil et les oiseaux pourraient bien être de Snyders, mais les fhnts sont de Rubens. Le tableau a environ 4 pieds carrés.

Eubens a un peu Tair d'un Christ chai*gé de sa croix, à côté de sa jeune femme, qui ressemble à une ^ Gérés triomphante.

Cette merveilleuse peinture, un des tableaux les phis lumiDeux de toute la série flamande, appartient au comie de Aylesford.

Plusieurs pwtraits de la famille du peintre , à présent :

Sa Fille, âgée de cinq à six ans, debout, de gran* deur naturelle, dans un paysage. Elle a un chapeau de paille, à plumes bleues, et un tablier blanc» Je pense que c'est le tableau de Fancienne collection Schamp d'Aveschoot, à Gand (van Hasselt, n» 1182).

Sa Femme, sa sœur et un de ses enfants, figures en pied, de grandeur mi-naturelle , au milieu d'un jardin, sans doute le jardin du château de Steen. Trois femmes entourent le berceau du petit enfant. Je ne sais quelle peut être cette troisième femme; mais ce n'est pas celle des Mmées d'AUemcigne. Appartenant à M. William Angcrslein.

Ces deux peintures sont si haut placées qu'on en distingue mal'les détails; mais elles semblent incontestables. Manque cependant sur le catalogue la griffe de M. Waagen.

JÊ€OLES DU KOAD. 195

Le comte de Warwick^ à qui appartient la Fille de Hubens, a aussi envoyé un portrait du marquis de Spinola, en armure, et vu jusqu'aux genoux; c'est sans doute le n** 98 du Catalogue de la vente de Rubens (van Hasselt, n» 1192); et un portrait en pied d'Ignace Loyola, provenant du collège des Jésuites d'Anvers ; faible peinture, peu digne de Rubens (si elle est de lui), quoiqu'elle ait été gravée, je pense, par Bolswert.

Au comte de Warwick appartient aussi un portrait du comte d'Arundel, par Rubens. Mais nous retrouverons cette superbe peinture dans la Galerie des portraits historiques, parmi lesquels elle a été classée.

Une sorte de portrait, fort intéressant pour les artistes, est une tète non point de lady, mais de femate^ Head of a female, comme dit le catalogue; car la langue anglaise a des mots bien distincts pour maintenir la séparation des classes sociales. La femate (ou la woman) et la lady, le man et le gentleman ne sauiiajent être confondus sans scandale. Mais n'avez-vous pas pareiUement en fran<;ais les mots correspondants de ces catégories : un monsieur et une dame; un homme et une femme? Pour moi, j'aime autant ces deux mots-ci que les deux mots-là. N'y a-t-il pas encore, dans presque toutes les langues, la distinction entre une fille et une demoiselle, quoique ce soit souvent assez daficile à distinguer?

Cette femme donc, cette female, a une excellente figure, très-éveiliée, et c'est peut-être cet air rabelaisien qui l'a fait exclure par le catalogue anglais de la respectabie classe des ladies. Mais je ne serais pas

i96 LES MAITRES ANCIENS.

étonné que le duc de 'Newcastle, à qui elle appartient, et qui porte la plus grosse barbe des trois royaumes désunis, traitât chez lui cette galoise (vieux synonyme de femalé) comme une personne de qualité.

Elle est en buste, de trois quarts , sur un panneau large de 15 pouces et haut de 2 pieds. Elle a un corsage noir, avec une chaîne d'or, la courtisane ! elle tient de la main droite une rose blanche qu'elle approche de ses narines rouges, la voluptueuse ! Ses cheveux un peu roux sont frottés à grand étal de pinceau. Sa physionomie est modelée à pleine pâte , par de gais accents de couleur jetés sur les plans du visage qui s'épanouissent. Comme c'est peint sur panneau, presque tout en frottis , sauf de brusques touches lumineuses, le bois transparaît et donne une certaine dureté à cette ébauche sans souci. Mais que c'est franc et expressif ! On y saisit à découvert le procédé initial de Rubens. Il y a là beaucoup à apprendre pour les peintres.

Autre portrait, c'est le dernier, Johannes Malderus, évêque d'Anvers : buste court; singuher caractère dans les yeux ; faible du reste. A Sa Majesté la reine (Windsor Castle).

Quantité d'esquisses extrêmement distinguées :

Le Retour triomphal de Henri IV après la bataille d'Ivry , esquisse pour la grande peinture qui est à Florence. Sur bois; 3 pieds de large. Au comte de Darnley. Une partie en grisaille. C'est délicieux.

La Descente de croix, composition tout à fait grandiose, quoiqu'elle n'ait pas plus de 2 pieds de haut sur 6 de large. Au milieu , huit hommes sont occupés à

descendre le corps du Christ; à droite, un magnifique centurion à cheval et un groupe de cavaliers ; à gauche, la Vierge, saint Jean et un groupe de femmes; — saint Jean est toujours du côté des femmes. Vigueur extraordinaire. Ce n'est pas une esquisse, c'est un tableau de premier jet. A. M. R. S. Holford.

David avec les anciens d'Israël, remerciant Jehovah du retour de l'arche (Smith, n* 237 ; van Hasselt, n« 21). Première beauté. Au comte Spencer.

Le Christ ressuscité, debout sur le globe; deux saints de chaque côté; des anges dans le ciel; la composition est encadrée au milieu d'un portique cintré. Ébauche en frottis léger, d'un ton d'or. A Miss Bredell.

Six esquisses de la Vie d' Achille, série exécutée sur l'ordre de Charles I" d'Angleterre, pour servir de patron à des tapisseries (van Hasselt, n»,1346). Les unes, en grisailles; d'autres, terminées. Plusieurs ont été gravées, notamment (par Ertinger en 1779, et par B. Baron en 1724) la Thétis penchée sur le Slyx où elle trempe galammeiit le petit héros qu'elle tient par le talon. Ces figures sont peintes avec une ampleur délibérée comme dans un tableau de 20 mètres.

Une esquisse pour le plafond de Whitehall. ' Une autre, assez lourde, de six Enfants portant des fruits; peut-être aussi pour les frises de Whitehall; peut-être pour le beau tableau de Munich, où il y a un enfant de plus. Peut-être pas de Rubens.

Pour arriver aux paysages, je n'ai plus qu'à indiquer : — quatre Enfants, au comte de Pembroke ; — une Nymphe avec un javelot, fragment coupé de quel

196 LES MJULTKES anciens.

que Chasse de Diane, à lord Haflaertoa; — le Retenir de la Sainte Pamille, tableau très-douteux, acheté, dk le catalogue, par sir Joshua Reynolds pour le docteur Taylor de Ashbourne; — une copie de Diane et fialiste, du Titien, au comte de Derby ; — et la Femme adultère, au comte de Darham.

Je n*ai pas pu découvrir ces deux derniers tableaux. Si la Feouue adultère, appartenant à lord Durham, est celle qui fut peinte pour la famille Knyfif d'Anvers, Avec les portraits de Rubens et de son maître Otho van Veen , de Luther et de Calvin , et qui a passé dans plusieurs galeries anglaises, elle ne sera pas arrivée à l'Exhibition de Manchester; je l'aurais vue *•

Quatre paysages : paysage avec chasseurs, bergers et troupeaux, au premier plan; un peu noir; au comte de Burlington; — paysage avec quelques figures coupées en bas par le cadre; assez commun; à M, Francis Edwards; — un Coucher de soleil, au comte de PenAroke : berger debout, près d'un pont; des moutons autour de lui; toute la droite avec de grands ai'bres; ton superbe, hjiule qualité ; — et rArc-cn-cid ^mith, n« 768, Van Hasselt, n"* 1346/), an marquis de Hertford.

1. Je 116 trouva plus, en effet, dans la seconde édition du catalogue , la Femme adultère , ni la copie de Diane et Caliste , du Titien.

2. Van Hasselt intitule ce paysage : Vue de Flandre, et il en donne la description suivante : m Bff^ de soleil «ouchant. Plaiae variée par des champs cultivés et coupés de chemins , de bouquets d'arbres et de buissons. Elle est animée par une partie de paysans qui reviennent à» la moisson, tandis que d'autres sont encore occupés de leur travail À gauche , plusieurs bestiaux près d'un étang sur lequel on voit des canards.^ L'aspect général du tableau présente un air de beauté et ùe fraîcheur incroyable. Une averse Tient d'avoir

ÉCOLES DU NORD. i99

C'est, à mon sentiment, le plus beau de tons les paysages que Rubens ait peiats. Je ne connais de conhparabie à ce tableau que son pendant, Vue du château de Steen (National Gallery, n® 66), et le paysage intitulé Vue de la prairie de Laeken, que M. de la Hmite importa en Angleterre avec le fameux Chapeau de paille, et qui est aujourd'hui à Buckingham Palaee. Après ces trois-là, il y a un degré à descendre pom* les plus excellents qu'on voudrait citer.

L' Arc-en-ciel et le Château de Steen viennent icfm deux du palais Balbi, à Gênes ; tous deux sont sur bois, et de même dimension : 7 pieds 9 pouces de krge sur 4 pieds 6 pouces de haut (mesuré anglaise). Le Château de Steen, gravé par 6. Cooke et par G. B. Allen, ftit donné à la National Gallery par sir Gaorge fieaumont, en 1826. L'Arc-en-ciel était récemment encore dsams la collection Orford ; c'est à la vente de cette collection à Londres, en 1856; que le marquis de Hertford l'a acheté 113756 fr. On dit que le roi George IV en avait offert autrefois 150000 fr. Voilà qui fait pkish* qu'un simple paysage vaille ces prix-làl fin conscience, il vaut mieux son prix d'adjudication que la Vierge aux Anges, de Murillo, dite maintenant la Ckmcefrtion Immaculée de la Vierge (n*» 546 du Louvre), et qui a été payée 615 300 fr. avec les frais. Cette Madone est délicieuse assurément, mais un peu Pompa«dour. Ces 615 300 fr. ne sont pas de l'argent très-bien placé. Il y aurait eu moyen de le placer mieux.

lieu, comme rindique aussi un arc -«n- ciel, qui s'arrondit dans les nuages. Appartient à la collection du comte d'Oxford (sic), en Angleterre.» ^ .

Je crois, au contraire, que lord Hertford ferait déjà grand bénéfice sur son Arc-en-ciel, s'il le voulait revendre, depuis que l'Angleterre a admiré ce chefd'œuvre à Manchester.

Toute la droite est dans l'ombre, avec un étang où barbotent des canards qui rappellent ceux de la Kermesse (n* 462 du Louvre), où s'abreuvent et pataugent des vaches largement modelées du bout de la brosse. Toute la gauche est inondée de vrai soleil, surles champs de blé où des travailleurs sont occupés à la moisson, sur les chemins qui sillonnent cette plaine animée, dans les fonds qui scintillent sous des rayons succédant à la pluie; car il a plu, il pleut encore là-bas ; vous voyez bien l'arc-en-ciel coupant des nuages capricieux.

Au premier plan, dans cette vive lumière, est une charrette à deux chevaux, la mèmt a peu près que celle qui passe un ruisseau dans la Vue du château de Steen. Le vieux paysan monté sur cette charrette agace un groupe de moissonneuses qui reviennent vers le carrefour où s'entre-croisent des routes et des sentiers. Oh! les rudes filles.de la campagne, avec leurs fermes épaules que le soleil a glacées de pourpre, tandis que leurs chevelures demeurent plus blondes que le soleil et s'enlèvent en clair sur l'atmosphère embrasée I Comme elles portent gaiement sur leurs têtes la gerbe qui ne leur pèse pas plus qu'une couronne!

C'est une fête, la fête de la moisson. Il y fait meiW leur et plus chaud que dans les noires fabriques de Manchester. Pourvu que la magie de Rubens^ n'aille pas enlever à leurs métiers les workmen de la cotonnade et en faire des paysans ! ^ .

Il y a encore de superbes dessins de Rubens : sa ^ Femme, assise de face; aux crayons noir, blanc et rouge; — une Vénus avec Mars, -^ et d'autres qui vaudraient la peine qu'on en parlât; mais j'aime mieux terminer cette longue étude d'un seul maître par quelques réflexions sur le maître lui-même. Son CBUvre est de ceux que je connais bien et qui m'enthousiasment le plus. Je suis donc fort à Taise pour risquer, après des éloges peut-être excessifs, le contraste d'une critique sincère. Les Vénitiens nous ont enseigné la valeur et la nécessité de l'ombre ; et puis, on ne doit pas accepter — en peinture — des idoles inviolables.

D est bon de dire parfois un peu de vérité à ses maîtres.

Rubens est un des puissants génies de la peinture, mais c'est un maître de décadence.

Il n'y en à pas de plus dangereux pour la foule des peintres, — rien n'est dangereux pour les artistes exceptionnels, — car, en l'étudiant, on ne saurait prendre ses qualités, — elles sont incommunicables, — l'abondance de rinvenlion et la splendeur du coloris; mais on y prend son défaut, qui est le style, quand on n'est pas doué naturellement d'un style à soi.

J'entends par style la forme individuelle et caractéristique dans laquelle se moule une pensée. Ce n'est pas la pensée elle-même ni la manière de l'exécuter. Point du tout. C'est l'intermédiaire entre l'origine et la fin, entre les deux termes extrêmes d'une création. Voici comment :

Si Ton essaye d'analyser naïvement, en dehors de

âOâ LES MAITRES ANCIENS.

toutes les catégories scolastiques, le phénomène mystérieux de la génération d'une œuvre quelconque, de*puis sa première éclosion confuse jusqu'à son achèvement effectif, il me semble qu'on découvre et que l'on constate ces trois temps successifs, ces trois facultés très-distinctes :

l"" La pensée qu'on a d'abord dans son esprit, scôt par un souvenir dont on ne se rend "pas compte, soit par une impression qu'on vient de recevoir, soit par une combinaison latente de la virbialité propre à l'esprit;

2° La forme dans laquelle s'imagine et s'entrevoit cette pensée une fols conçue. C'est la période où l'enfant, ayant pris une existence déjà réelle, est encore invisible pour tous, mais où la mère le sent formelle^ ment s'agiter dans son sein;

3- L'exécution de ceUe image vivante dans l'esprit,— la mise au jour de cette création jusque-là intérieure.

La pensée, la forme de la pensée^ l'exécution plastique.

L'intelligence, le style, le métier.

N'y a-t-il pas aussi, dans ks «lettres : la pensée, le style, la syntaxe?

Il prend à Rubens l'Idée de faire les Trois Gr&ces. Ce doit être la beauté, la finesse, l'élégance, le charme insinuant, la séduction. Excellent sujet de tableau! Trois femmes nues, dans des attitudes diverses, exprimant des attraits divers, résumant tout ce qui peut entraîner l'admiration et l'amour, quel groupe 1 Une femme brune, représentant la poésie et la passion ; une femme blonde, la tendresse ; une &mme.«..

— ^le.

Peu à peu ces Trois Grâces ont contracté une forme dans l'esprit de Rubens, et tout à coup il les voit debouty toutes posées et toutes modelées. Il n'y a plus (pr'à les peindre.

Maïs la forme, plus ou moins splendide, sous laquelle lui apparaissent ces femmes, n'est jamais trèsdistinguée, en ce sens qu'elle n'a pas les rares qualités des organisations supérieures. Elle a des qualités ssdilantes, il est vrai, et qui frappent d'abord, mais dont on pénètre presque aussit6t la vulgarité.

Dans l'œuvre de Rubens on n'a jamais rencoirtré de ces figures qui font rêver longtemps, qui vous interrogent, vous poursuivent, vous tourmentent, comme si on les avait connues dans un monde fantastique. Ces âmesHJà se trouvent chez Léonard, chez Raphaël, diez Corrége et chez quelques autres maîtres de la Renaissance. Ce sont ceux-là dont le style est rare et précieux l car la rareté est un des éléments essentiels de l'art. Leurs créations sont si profondément particulières et originales, qu'on n'en rencontre guère les analogues dans le monde qui agit et qui parle. Combien avez-vous dit de fois dans votre vie : « Tiens ! cette femme ressemble à la Vierge aux Rochers ! Ce jeune homme ressemble au petit Rêveur de Raphaél? » —pas souvent. Mais nous avons tous^ dit mille fois, en nous promenant à laville, ou surtout à la campagne : « Tiens l quel type Rubens! »

fèt-ce que son style courrait les rues et les chemins? Peut-être.

Mais ces formes étant données, quand il s'agit de les exécuter, de les rendre perceptibles aux sens, quand

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204 LES HAlTRES ANCIENS.

le praticien emprunte à sa palette pour ainsi dire l'incamalion de son modèle idéal, en s'aidant au besoin d'un modèle physique, alors Rubeus est d'une puissance suprême : il fait ce qu'il veut, on dirait presque plus qu'il ne veut. Son résultat semble surpasser son désir, tant il est le dominateur des moyens matériels de la pratique !

Je ne serais pas étonné que Rubens eût été parmi les grands maîtres le seul qui, une œuvre accomplie, se soit senti satisfait. Léonard et Raphaël, jamais peut-être. Rembrandt non plus, bien qu'il soit un praticien aussi extraordinaire que Rubens.

Où Raphaël me parait le plus admirable, c'est quand, après avoir conversé avec ses amis, le spirituel Castiglione et le savant Bembo, après avoir rêvé quelque part sous des arbres, il s'en venait prendre subitement un crayon et jetait en traits rapides une forme de quelque apparition intérieure. Là était vraiment son style. Ses dessins sont les originaux. Ses tableaux ne sont que des copies, qu'il faisait même faire par d'autres le plus souvent.

La pensée, le style, l'exécution, sont donc des facultés indépendantes les unes des autres jusqu'à un certain point. Il y a, en effet, des artistes d'un beau style, qui exécutent faiblement : Le Sueur ; des artisans trèshabiles, qui n'ont point de style : Sigalon et une foule d'autres ; des penseurs mirifiques, qui sont incapables de bien faire un œil^, mais il y à quantité de mauvais peintres, qui peignent aussi bien que Raphaël.

Le style, c'est là ce qui est un don rare ; c'est là ce qui ne s'acquiert point; c'est là ce qui est et qui

ÉCOLES DU NOBD. 205

demeure sui generis ; c'est là ce qui réside dans les profondeurs mêmes du génie individuel, ce qui est immuable et invincible , ce qui constitue et consacre rhomme. Le style, c'est l'homme ; on le dit.

Eh bien ! le style, cette qualité supérieure chez une demi- douzaine d'artistes privilégiés, est généralement commun, malgré sa force et son éclat, chez Rubens. Sa manière de voir les choses n'est point inspirée par ce sentiment exalté qu'on a- appelé divin, et qui est la poésie même chez quelques maîtres italiens, ni par ce sentiment imprévu et tout neuf, et foncièrement humain^ qui anime Rembrandt.

Voilà pourquoi le glorieux peintre d'Anvers est un maître de décadence. Mais vive Rubens quand même !

çiÇA^i:::?

Maiires dv zvii* Ȑele : Van Dyck.

Je ne sais pas pourquoi on appeDe van Dyck un Flamand. Il n'est point Flamand, quoiqu'il soit né à Angers; pas plus que Claude l'Italien n'est Français, quoiqu'il soit né en Lorraine.

Jordaens , voilà un Flamand, bien plus que Rubens, qui est à moitié italianisé. Il n'a jamais eu l'idée de quitter Anvers , celui-là. Tête , caractère , peinture , c'est le type de son pays*

Teniers encore, oui, il est Flamand. Il a beau s'emplumer et se vêtir en gentilhomme, il ne peut pas mettre sa tète dans ses chausses de soie. Il a une tète flamande, fine, à la vérité, et spirituelle, mais d'un dessin assez cocasse. Il a beau faire le seigneur à son castel de (Dry Toren les Trois Tours), il n'y a qu'à lui ôter ses aiguillettes d'or et ses plumes, et l'asseoir à une table de kermesse, un pot à la main, une pipe à la bouche, il y fera bien.

Mais van Dyck n'a rien du Flamand, et tout ce qu'il a est même le contraire du Flamand. Voyez sa tête , lisez sa vie, contemplez sa peinture : il est très-délicat,

ECOLES DU lïOtD. 307

Érès-distingué, tout pfurfiiioéd'aristocraiie;, élégantpardessus tout ; de cette élégance rarequiailie à la beauté native la noblesse, la finesse, l'esprit, le charme ; à la fierté de race cet abandon séduisant que dosnentune éducation raffinée , des mœurs exceptionnelles et Ja haute fortime^

Yan Dyck est le plus élégant de tous les peintres de portrait qui aient existé. Léonard est plus intime et plus expressif, Raphaël plus correct , Titien plus superbe, Rubens plus ample ; Velasquez et Rembrandt sont plus fantasques ; mais ni eux ni d'autres n'ont surpassé le goût exquis de van Dyck.

Ce n'est pas là une qualité flamande ; soit dit sans faire de tort aux belles femmes d'Anvers, ni aux jolies iemmes de Eruges.

Vous voyez bien qu'il s'en va, tout jeune, le plus lot possible , ^x>mme cherchant une patrie. Son instinct ravaii conduit tout de suite à Londres, avant méane le voyage d'Italie. Il se sentait plus Anglais qu'Italieiu Aussi, peu après son retour d'Italie, sitôt qu'il le peut, il retourne en Angleterre. Seconde tentative inutile. Mais enfin , en 1632 , il est appelé comme peintre de Charles 1". Ah ! le voilà donc chez lui ; palais à la ville, château à la campagne, en pleine cour! C'est à ce moment-là seulement qu'il est fixé et qu'il se trouve à même de vivre dans le grand style {enaMedto Uve in, gréai style), comme dit le catalogue de la National Gallery.

C'est à ce moment-là aussi que sa manière s'est développée franchement. Sa suprèuie initiation a été l'intimité — on peut le dire — des ladies anglaises, des damesde la cour, et des plus belles. Son premier

— ^le

208 LES MAtTRES ANCIENS.

maître avait été sa mère— je devinais bien qu'il y avait de la femme dans son talent ! —sa mère, qui peignait agréablement le paysage et qui brodait à la perfection. Son second maître fut Rubens (van Balen ne compte guère) ; peut-être Isabelle Brandt. Son troisième, n'estce point « la belle Anna » de Saventhem ? Son quatrième, les femmes de Gênes , qui sont pures et superbes comme des marbres antiques. Son cinquième , la cour de Charles I".

Il les a faites toutes, les beautés du Windsor d'alors, et aussi tous ces nobles Cavaliers , cette fleur d'aristocratie , qui fut fauchée par les rudes soldats de Gromwell. Sous presque tous ces gracieux portraits de la Galerie historique, on pourrait écrire : Tué à,.., dans les bandes du prince de ces gentilhommes , — du roi qui fut tué à. . . . Whitehall.

Les Anglais ont donc quelque raison de compter van Dyck dans leur école , car il remplit tout leur xvn» siècle, quoiqu'il n'ait pas vécu dix ans à Londres ; c'est son style qui forme quelques indigènes de talent, comme Dobson, Walker et autres ; c'est son style qu'imitent les Allemands Lely et Kneller, et les autres étranger^ appelés autour de lui ou après lui.

Van Dyck était devenu si Anglais de style et de caractère, que, bien plus tard, à la fin du xvnr siècle, les deux grands peintres de l'école anglaise , Reynolds et Gainsborough, lui ressemblent, même sans le vouloir, dans leurs plus belles œuvres.

Le pays où l'on vit, quand on y peut exercer ses facultés, devient souvent une patrie autant que' celui où l'on est né. | ^ i

Et, comme si la destinée de van Dyck eût été attachée à celle de l'aristocratie anglaise , il meurt — bien jeune I sitôt que la cour de Charles est dispersée. Qu'eût-il fait quelques années après? Il ne pouvait pas devenir le peintre des Tétes-^tondes et de Cromwell, qui d'ailleurs eut son peintre en titre , Walker, comme Charles !•' avait eu van Dyck.

On dirait que l'Exhibition de Manchester a été inventée exprès pour van Dyck. Aucun peintre, assarément, ni Velasquez, ni Rubens, ni les autres, dont nous avons pourtant signalé tant d'œuvres magnifiques, n'est aussi complètement que lui représenté à Manchester. C'est sur lui que Manchester révèle des choses inconnues !

Par les galeries publiques de l'Europe, en allant ici ou là pour tel maître , on peut , je le crois bien , connaître et apprécier tous les peintres de toutes les écoles. Van Dyck, non. Avant l'Exhibition de Manchester, personne , pas même les Anglais, ne l'avait jamais vu dans toute sa manière comme portraitiste ; car les trente portraits exposés là ne sont pas des tableaux publics, gravés, connus : ce sont, en général, les cadres du castel familial , qui n'avaient pas bougé de leur muraille depuis le jour où van Dyck les avait fait accrocher chez l'aïeul. La plupart sont sous crassj^ sans vernis. On n'y a pas touché depuis plus de deux siècles , et la poussière y a formé un voile qui en\pêche qu'on les puisse admirer dans tout leur éclat; mais ce voile, gênant aujourd'hui, est ce qui les a préservés si longtemps et ce qui les conservera encore. Quel plaisir on aurait à décrasser respectueusement

ÈiO LES MAiT'iUES ÎNClfiNS.

«n de ces chrfs-d'œuvre , pour voir un peu la peinture de Tan Dyck, very gmuine, dans sa primitive pureté ! Est-ce que cette couche opacpie aurait trompé M. Waagen, qui, dans son article de la Revue irniverselle des Arts , dit que les dix-huit van Dyck de la Cralerie des portraits sont d'un rang assec ordinaire.

Windsor Castle, qui en possède vingt-deux , et des fim beaux du monde , dans une sade chancre appelée Long Raom ou Van Dyck Room^ n*en a prêté que trois à Manchester. La reine a voulu laisser fair^ ses nobles, les Warwick, les Richmond, les Porâand,le8 Essex, les Garlisle, les Spencer, etc. Aux trois de Windr sor, elle en a ajouté deux 4e Hampton Gourt. Mais, de Buckingham Palace, où il y a pourtant des merveilles, entre autres le petit portrait équestre de Charles I", Mèn préférable au grand comme peinture, — rien.

Les van Dyck de Windsor Castle eux-mêmes umL assez peu connus, si ce n'est quelques-yns par la gravure. II n'est pas donné à toutle monde d'aUeràGorûilke nia Windsor, même quandon vient se promènera Loa» dres. Et, quandon visite Windsor Castle, on n'a guère k temps non plusd'examiner ces vingt-deux chefe-<i'oBuvi« pendus à Ja file; car les bandes de curieux aveeqmon fie trouvelorcément de compagnie sont toujoursppessés d'aller voir, dans les salles suivantes, je ne sais quelles singularités d'am^blement, et la fameuse Tète de tigre^ en or massif, captured lors de la défaite de Tippoo-Saïb à Seringapatam (oda a l'air 4es Uille et une Nuiês, ou de YOurs et le Pacha)^ Chaque fois qœ j'ai visité Windsor, un des gardiens a été obligé ée revenir me;chercher le long de ce mur magique.

— gle

ÉCOLES »U NMD. 2H

A Maocfaester, du ibo^s, ob peut o^Uein{iler à ïsà&e les trois van Dyck que Ja reiae a e&Toyés : le grand portrait équestre de Chartes !•'; — les ëb&ûés de Charles I*^; — ist les ^ëtes Thonias KiUigrew et Tbomas Carew^

Le Charles I** à chevai (Smith, n' 207) a été gravé par Baron et par Lombard ; mais, comme la gravure De donne pas la couleur ni certains accents de la peinture, nous le décrirons succincl^nent.

Le roi, de face, en armure, sur un cheval blanc» sort d'un pcnlique cintré, orné à chaque côté de

1. U peut être mtaressaat pour l«s amateurs et les artistes £raa« çais qui ne connaisfient pas Windsor Castle d^avoir ia llete de ces van Dyck de la Long Room. Voici donc les dix-neuf, qui, a?ec lies trois ci -dessus , complètent le nombre de vingt-deux :

Henry, comte de Berg, g^éral de l'armée de Philippe IV. Jusqu'aux genoux. Ovale.

Charles I" et sa famille. 12 pieds i pouce sur 8 pieds 10 pouces. Nous en trouverons, dans la Galerie des portraits, unerépétiiion qui a fait partie de la galerie d'Orléans , et qui appartieut au duc de Richmond.

La duchesse de Hichmond , en pied.

La reine Henriette, femme de Charles l*', en pied. Nous la retèouver^Bs aussi plusieurs fois dans la Galerie des portraits.

Là^ Venetia Digby , femme du philosophe Digby , en pied. Getts belle lady V^ietia fut une des passions de van Dyck. Il en a fait plusieurs autres portraits. Celui-ci est composé dans une intention allégorique : la figure est censée être « l'emblème du Triomphe sur la Calomnie, ji

Le second duc de Buckingham et son frère , lordPrancis Villlers , encore ^adolesemU (les Anglais ont le mot hoy , jeune garçon de 12 à 15 ans , que le mpt français adolescent traduit assez mal) , en pied.

Le piiace de Caiignan^ £l8 d'Emmanuel , doc de Savoie ; jusqu^avz genoux.

La i^&e Henriette, de pr<ofil.

Beatcix de Cusanoe , princesse de Cantecroix^ en pied.

Charles 1" , sous trois points de vue : de fece , de trois quart»., de

colonnes cannelées et de grandes draperies vertes pendantes. Il a la tète nue, de longs cheveux, un col rabattu, en guipure dentelée, un cordon bleu en sautoir, des bottes molles, jaunes, en buffle. Sa main droite, tenant le bâton de commandement, est appuyée sur la selle rouge, brodée d'or. A sa gauche (à droite relativement au spectateur) est son écuyer, M. de Saint- Antoine, de face et marchant; il porte le casque de son maître. Cette figure, vêtue de rouge, est superbe. De l'autre côté, un grand écusson, surmonté de la couronne, se dresse contre un des pilastres. Dans

profil. Ce singulier portrait fut peint pour le Bemin , à qui on l'envoya à Rome. Le célèbre sculpteur exécutait alors un buste de Charles !•', qu'il n'avait jamais vu. Ce buste fut détruit par un incendie à Whitehall.

Troisième portrait de la reine Henriette.

La comtesse de Carliste, en pied.

Sir Kenelm Bigby, le philosophe, mari de lady Venetia. îl fut naturellement un des amis et des protecteurs de van Dyck. Il est représenté assis.

Charles 11 , encore adolescent {as boy) , en pied.

Portrait de van Dyck par lui-même , à mi-corps.

Quatrième portrait de la reine Henriette.

Les trois enfants de Charles V* , savoir : le prince Charles (plus tard , le roi Charles II) , la princesse royale Marie (plus tard , femme de Guillaume de Nassau) , et James (plus tard, Jacques II), en pied. C'est le tableau dont le musée de Paris possède une petite esquisse (n* 143). Je ne sais pas pourquoi le nouveau catalogue du Louvre (1855) dit que le grand tableau original est « au palais royal de Kensington. »

La comtesse de Dorset, en pied.

Un gentleman inconnu. On suppose que c'est Snelling, artiste et ami de van Dyck. A mi-corps.

Cette chambre des van Dyck , horriblement tapissée en damas rougeâtre, a pour ornements les insignes des Ordres de la /arrc*tcr«, de Saint-Patrick, du Bain et du Chardon!

Il y a encore à Windsor Castle d'autres van Dyck , notamment un Jacques I" et un Charles P', en pied, dans la grande salle Saint-George , et quelques-uns dans les appartements privés.

Fouverlure du portique, fond de ciel au soleil couchant.

Cet immense portique, qui se perd dans les bords du cadre, tout cet entourage de froide architecture, font paraître la toile un peu vide, malgré la splendeur du personnage équestre et surtout de Téouyer à pied. C est un tableau de décoration presque autant qu'un portrait. Hauteur 13 pieds 7 pouces sur 8 pieds de largeur. Le catalogue de Windsor Caslle donne une autre dimension : 12 pieds 1 pouce sur 8 pieds 10 pouces. Je n'ai pas vérifié quelle est la bonne mesure.

Assurément, le Charles P' du Louvre (n» 142) est d'une qualité supérieure à ce Charles I" de Windsor.

Dans le petit portrait équestre de Buckingham Palace , qui rappelle un peu Velasquez , le roi est de profil à gauche, sur un cheval jaune chamois, à crins noirs. Le fond de ce petit tableau (3 pieds sur 2 et demi) est un paysage du ton le plus vigoureux.

Van Dyck a fait, je pense, plusieurs douzaines de Charles I", à cheval, en pied, en buste. Dresde, Berlin, Vienne, l'Ermitage, sans parler des collections particulières, ont des Charles I" de van Dyck.

Les Enfants de Charles P' (Smith, 208) sont bien connusaussi par les gravures de R. Strange, de Baron et de Cooper. Ils ont été exposés à la British Institution en 1821. La toile a 5 pieds 9 pouces de haut, sur 7 pieds 3 pouces de large. On y lit la signature et la date 1637. L'aîné des enfants, Charles, a donc sept ans; il est habillé en rouge; la princesse royale, ,

2i4 LES HAlTIJi£S ANOfiMS.

Marie, qui tient dans ses bras le baby (la petite Anne) tout nu, est en bleu; James et Elisabeth, à g&acbe^ sont en blanc, l'un avec dea manches orange. Le gros chien est jaunâtre; le rideau,^ vert; le tapis de la table, rouge. Les vases et les fruits sont très-brillamment brossés, ainsi que le fond de ciel.

Les deux poëtes gentilshommes de la cour, Thomas Killigrew et Thomas Carev^, sont face à face sur la' même toile. L'im, tourné de trois quarts à droite, s'accoude contre une colonne brisée ; une de ses mains est abandonnée le long de la taille ; ses cheveux blonds s'enlèvent sur une tapisserie jaune-rouge; costume noir avec des crevés blancs aux manches. L'autre, également en noir, est vu de dos, la tête retournée de profil à gauche, sur fond de ciel; ses longs cheveux sont bruns; il montre de la main droite un papier, des vers sans doute, qu'il tient de l'autre main. Grandes qualités de pratique; les tètes pourtant sont un peu froides d'expression. Le tableau, signé et daté 1638, a été exposé à la British Institution en 1821.

Ces trois van Dyck de Windsor Castle sont des chefsd'cwivre, sans contredit ; mais cependant réservons notre enthousiasme pour quelques autres portrails bien plus extraordinaires, et d'un style plus rare dans l'œuvre du maître.

Tel est un grand tableau, haut de 7 pieds, large de 5, appartenant au comte de Grey S et représentant trois Enfants inconnus.

1. M. Waagen, par erreur sans doute, dit , dans la Revue univeriélU des Arts , que ces trois Enfants de van Dyck appartiennent au comte Spencer.

Celui-là n'a jamais été gravé, que je sache, et c'est une véritable nouveauté pour les amateurs de van Dyck. Il doit provenir de Gênes, et c'est à Gênes seulement qu'on en trouverait d'analogues; car il est peint dans le style coloré, ferme, hardi, de la période génoise. Ni dans le dessin, ni dans le ton surtout, on ne sent l'élère de Rubens; on dirait plutôt un sectateur de Giorgione ^t de Titien, exagérant la variété et Téclat de la couleur vénitienne. On dirait qu'ici van Dyck, qui le plus souvent est argentin et tendre, a pris sa gamme de coloris dans le cœur d'une grenade ouverte.

Sur les degrés d'un {péristyle, entre deux colonnes, deux petits garçons debout; Tun, qui peut avoir cinq ans, s'étale dans une magnifique robe de velours rouge^ brodée d'or; il tient dans sa main droite un oiseau, à pleine main, comme il tiendrait une balle pour jouer, avec le sans-souci cruel de l'enfance ; l'autre, sept ans à peu près, est en costume bleu foncé, à brandebourgs d'or. Vers eux vient un jeune garçon d'environ treize ans (un boy) qui met le pied sur une marche. Oh! le gentil petit patricien! Il porte déjà l'épée et un charmant costume rose camélia, broché d'or et d'argent. Sa tête fine et fière sort, comme .un fi^is bouquet, d'une épaisse collerette tuyautée. Ces costumes italiens sont bien plus sveltes et plus élégants que les costumes anglais.

Deux oiseaux bruns, à becs et pattes jaunes, espèces de gros sansonnets, becquètent familièrement df»s grenailles au bas des marches. Un grand rideau bleu est drapé entre les colonnes, tout en haut. Fond de paysage sombre, très largement massé. Point de ciel.

216 LES MâITRES ANCIENS.

Eh bien! ce n'est pas encore là le plus beau des portraits de van Dyck à Manchester. Le plus beau van Dyck que j'aie jamais vu, c'est le portrait de son ami Snyders.

Si Ton imaginait un jour de faire une exhibition des plus célèbres portraits des grands maîtres de tous les pays, çpi n'y mettant qu*un seul portrait de chaque maître, par exemple la Joconde pour Léonardj le Joueur de violon, de la galerie de Florence, pour Raphaël; un Gharles-Quint pour Titien ; un Philippe IV pour Velasquez; le Chapeau de paille pour Rubens; le Bourçmestre Six pour Rembrandt, etc., — et que je fusse chargé des intérêts de van Dyck, je mettrais, de préférence à toutes ses images de rois, de princes, de gentilshommes et de ladies, son portrait de Snyders, T- entre le Velasquez et le Titien ^

Ce portrait de Snyders, qui n'est, je crois, ni signé ni daté, doit avoir été peint après le retour d'Italie en 1625 ou 1626, car Snyders paraît avoir environ quarante-cinq ans, et il est né en 1579. C'est la même tête à peu près que dans l'admirable eau-forte, qu'on suppose être d'une date postérieure.

Snyders est vu jusqu'aux genoux, presque de face, la tête nue, un peu inclinée, les deux mains appuyées très-naturellement sur le dossier d'une chaise ; il est tout en noir, avçc seulement un col simple et des manchettes dentelées. Derrière lui, à droite, une colonne

1 . M. Waagen dit aussi , dans ses Kunstwerke in England : « C'est non-seulement un des portraits les plus extraordinaires de yan Dyck, mais il tiendrait dignement sa place à côté des meilleurs portraits de Raphaël , de Titien ou de Holbein. »

GooQle

ËGOLES DU NORD. * 2i7

grise ; à gauche, une draperie violet-gris sombre ; le Fesle, fond de ciel nuageux. En avant, à Fangle du dossier de la chaise, orné de sobres dessins d'or, est accroché son large chapeau. Il y a aussi sur la chaise un bout de draperie rouge. Mais tous ces accessoires sont noyés dans des demi-teintes par des glacis harmonieux *, et ce qu'on voit, ce qui vous attire et vous retient en contemplation, c'est la tête vibrante et mélancolique de l'artiste.

Ce fut un très-grand artiste que Snyders, quoiqu'il n'ait guère peint que des fruits et des fleurs, des bodegoneSy comme disent les Espagnols, des nature mortes comme on dit bien improprement, et aussi des animaux et des oiseaux, et même quelquefois, et fort bien, la nature humaine. Dans la représentation des objets extérieurs à l'homme, des choses naturelles, si l'on

1. Le Con«tttMttonncZ , dans un article signé Sachot^ dit du portrait de Snyders : « Il est regrettable seulement que ce tableau ait été nettoyé. Sous prétexte de lui rendre sa fraîcheur première , on en a enlevé ce que nous appellerions volontiers la fleur. Encore estce un des moins maltraités de tous ceux , et ils sont nombreux , qui ont été soumis à la même opération. Nous en pourrions citer que cette lessive intempestive a tout à fait compromis. Le lavage d'un tableau est toujours dangereux , etc. » M- Sachot se trompe sur ces prétendues habitudes de lessiver en Angleterre, et spécialement sur le nettoyage du Snyders. Ce tableau n'a pas remué depuis un siècle du château de lord Carlisle, et on n'y a jamais touché. En Angleterre , dans ce pays de tradition , où l'on respecte tant de vieilles choses , uniquement parce qu'elles sont vieilles, — et , par exemple , la liberté , — on n'a , Dieu merci , pas plus la manie- de laver les tableaux , que la manie de tailler les arbres. On laisse les arbres pousser à toutes ramures, vivre avec tous leurs membres, toutes leurs excroissances les plus folles, et mourir de mort naturelle. De même , on laisse les tableaux se brunir à l'tfir (quand on n'y met pas des glaces), et se voiler de couches séculaires. Nous en avons déjà fait la remarque à propos des portraits de la Galerie historique.

Jh ^oogle

219 L^^ VAtTRES ÀNGIE(ïS.

veut, il se place à côté de son maitre, de son ami, Rubens, et du plus merveilleux de tous ces na^wra/isto, de Velasquez.

Van Dyck a, d'ordinaire, plus d'éclat et de grâce que de sentiment et de profondeur. Souvent il montre l'habit plus que l'homme. On peut l'accuser d'être un peu superficiel et sans gêne, et de chercher l'expression de ses modèles moins dans la physionomie du visage que dans la tournure d'ensemble. Mais ici sam doute il a été ému par cette belle tète empreinte d'une sensibilité très-poétique *. Les yeux surtout, le regard, sont prodigieux. On communique avec l'homme qui est là, je vaux dire comme s'il était là. Van Dyck ne trouvera plus de ces modèles pn Angleterre, au milieu de son aristocratie dont le caractère n'est qu'à la surface , bande affolée qui lutte avec des façons délicieuses contre la fatalité, et qui se précipite, en caracolant, vers la mort.

Les mains aussi peuvent compter parmi les plus belles qu'ait faites la peinture.

Snyders a été peint d'autres fois par van Dyck ; un de ces portraits est à MwiPl^» et l'Ermitage possède de van Dyck un Snyders avec sa femme et son enfant , peinture dont nous trouverons toqt à Vheure une répétition. Rubens a laissé pareillement plusieurs portraits de Snyders, un à l'Ermitage et un à Dresde.

1. Le^ portmiJs d'artistes, par vaaDyck, sont, en gôaéral, i plus beaux portraits pomme expression , parce qu'il y cherchait i dopte autre chose et plus que dans ses pprtraiU de persûnnagec aristocratiques. Un des beaux portraits de van Dyck, en Hollandt, est celui du peintre J. B. Franck (dont il y a aussi uqa ^Osfortt), au musée vao der Hoop, à Amsterdam.

ËGOIES DU NORD. fii9

Celui de Manchester/ par van Dyck (Smith ^ n* 329), à été gravé par Dequevaiivllier. Hauteur 4 pieds 2 pouces Bur 3 pieds 1 pouce. Il fat acheté, à la vente de la galerie d'Orléans, 400 guinées (une dizaine de mille fraueè)^ par le comte de Garlisle d'alors, et il appartient au tomte de Garli»le d'aujourd'hui.

Chose singulière ! ce Suyders qui, dépuis la fin dU xvni» siècle, n'avait jamais quitté Gastel Hehfvard, résidence des comtes de Garlislcj a rencontré à Manchester sa femme! dont il avait été séparé à la vente dé la galerie d'Orléanà,

lié portrait de la femine de Snyders (Smith, rî" 330) , par une de ces chances des vêtîtes publiques , était tombé entre les mains, du comte de Warwit;k , ^ui le prayà seulenlent 120 guinées, et ^và proposa ensuite à Facquéreur de maître Snyders de tirer au sort à qui aurait les deux pendants» Mais il paraît que Cette olïire ne fut paâ acëeptée^ et la femme de Snyders deiïteura, de lion côté, enfermée h Wartf ick Gafetlé.

Ainsi le petûti-e flamand et sa femme semblent coii* ddmnéfs à une séparation plerpétuelle, sauf cette reiicoiitrèf&rlufte, qui sans doute ne se renotlvellera plus.

Mme Snyders est en costuiïié dé éoië noire travaillée, le devant de là taiHe brodé d'or. La tôté est eti pleine lumière. Au corn supérieur de la toile & droite, une draperie d'un gris lilacé^ dans les tons de Velasque^. Près d'un pilier, un vase de fleurs, enlevé par trois touches claires sur un frottis. Belle échappée de ciel et de paysage dans les fonds. G'èst excelletit, mais pas si introuvable néanmoins que maître Snyders.

Yoici un autre couple ^i a coûté plus cher que l'ar-

— ^le

220 LES MAtTRES ANCIENS.

liste Cl sa femme, et qui a été recueilli dans une bonne maison où il n'y a pas à craindre qu'on le sépare de longtemps : Philip Le Roy, seigneur de Ravels , et sa femme (Smith, 369 et 370). Ils ont été achetés ensemble par lord Hertford, à la vente du roi de Hollande, 30 à 40000 florins; je n'ai pas le chifiré exact. Les toiles ont 6 pieds 3 pouces et demi de haut sur 3 pieds 6 pouces et demi de large.

L'homme est debout, de trois quarts à gauche, le pied droit posé en avant sur une marche. Sa main gauche s'appuie sur la tête d'un grand lévrier blanc tacheté de noir ; la droite sur la poignée de son épée. Tout en noir, sur un fond de mur gris sombre ; un peu de ciel à droite seulement, et, dans le coin, de grandes passe-roses fleuries. Tournure très-élégante ; mais l'ensemble manque un peu de clarté. Le tableau porte l'inscription : JEtatis suœ 34. A. van Dyck. A" 1630.

Lady Le Roy vaut bien, à elle seule, 30000 florins. C'est une des belles créatures de la nombreuse galerie de van Dyck. Elle est de trois quarts à droite, comme il convient pour faire pendant au seigneur de Ravels, son époux. De ses deux mains elle tient un éventail de plumes noires. Ohl la délicieuse main droite, non pas une main italienne, mais une main d'Anvers , fraîche et potelée ! Le visage naïf, épanoui , avec des fossettes d'amour, interrompant aux joues et autour des lèvres la courbe du modelé, est encadré de grosses boucles, blond clair, couleur de soleil, ramassées contre les oreilles. Quand lady Le Roy dénouait sa chevelure, ce devait être une avalanche. Une petite plume blanche est posée coquettement de travers au sommet de la

tète. Robe de satin noir, et collerette dentelée tom* bante. Colliers de perles. Le fond est un rideau vert, avec une percée de ciel ; à droite, une colonne, au pied de laquelle un petit king-charles.

Ce tableau a été peint un an après l'autre, au moment où van Dyck allait partir pour TAngleterre. H est daté de 1631, et nous apprend que Mme Le Roy n'avait alors que seize ans : « jEtaiis suœ , 16 ! » Mais à Anvers il y a des femmes qui poussent comme ça en quelques printemps.

L'amateur qui pourrait marier lady Le Roy de Ravels au peintre de fruits Frans Snyders et les attirer tous deux ensemble chez lui serait bien heureux!

Le marquis deHertford a encore envoyé deux autres van Dyck : un portrait d'homme , en pied , debout , vêtu de noir ; les deux mains sont très-belles ; en haut, à gauche , un rideau rouge ; le tout assez sombre , quoique d'un ton très-fin ; — ^unjorlrait de femme, jusqu'aux genoux ; cette femme est assise de trois quarts à gauche, dans un fauteuil à dossier rouge ; robe noire et corsage brodé d'or ; coUerette Henri IL Charmante tête. Deux mains distinguées.

Un portrait bien précieux est celui de Rubens , représenté « avec la clef de chambellan, en vertu de son office, » dit le catalogue ; chambellan d'Albert et d'Isabelle sans doute. C'est bien glorieux pour Rubens s'il a eu ce titre de Chamberlain^ qui est un des premiers titres en Angleterre. Je n'ai pas vu ladite clef, qui doit être appendue à une chaîne d'or.

Le personnage est en pied , debout, de face, tout en noir, costume espagnol; la main droite ballante, la

2tt LES MÂlTUËS ANCIENS.

gaoche cowtre là gurâe Aë Fépée. Les trrfltd sefeUenf un peu mesquins, et cm a qpielque peine à y retonnai-* tre Rubens. Adroite, une colonne cannelée, et xm bout de draperie verte. Le fond et le parqiwt sont d'tm gris neutre/C'est délicat et héfrnionieox de couleur, comme certains portraîts doux et fondus de Vèltfsquez, mais pâle et ]i>resque éteint. U* Waagén, dansseià Kumhverkê en Ehpland, fait te pfàs #rand éloger de eè portrait, ep est signé Ant. Vanâfek (aie) Efiies Pt., 6t (^ui appQor-* tient au comte Spencer.

Mrs Margâfret Léman , ^ la mattre^e du pieintré » (Sn^ith, n' &^)i nùxk Tieift de Râin{)tofi Ck)tfrt. La femme est à^é^ i)élle, iifMisla i)éintûre <fest pa$ âè préfflièf 6 dislhicttoiï. Lé dêsisin en est rtmâ èf ô«^ffinfiin. II faut que ran »5rck, à cè inomént*là, ait été tm peu faffgiié de Cette Mme Hatgtiérifey (fâ ptmfiAT^ possDf U sêân nu ^ les^ bras nus, s*ehtoft91alit le reste d^ùne ûtttpetié fckèé qtfê le b/a!s di^oit et la tMlf gauche serrent ôonlfe la taiBe. Elle é^ i mt-cdrps' §ëciètàéMi presque de face, Coiffée c6minè se coffCaî plu» iarà Mme de Crrigriaii. N'éMt la provenance d'Batâpton Court,— ah ! le bon billet qu'a La Châtre f-^-ôn oserait peut-être éoii^dérèf éetfe toaffreàse dé ^élW Byck comme tee îwalt^essé posthWtae.

Nous réservons tous les portraîfe de h Galerie de» ^personnages historiques; mais, dans k Galerie dés maîtres anciens, 6ù nous sommes-, on ft^ouve encore deux porfraitë de van Dyck sans numéro : une |eunc femme assise dans utt grand feuteuil, costume noir, Broifé d'or au corsage, grande fraise ; fbnd de rideau rouge; est-ce le portrait de la comtesse Kynaftnekie ,

ÉGOLKS HfJ NORD. 123

enregistré an catalogue «• 2 comme appartenant au comte de Denbigb , ou le portrait (sans autre désignation) dpptarlenant à lord Èllesmere î — et les portraits de Snyders, de sa femme et de âon enfant, eu pied, dans le même tableaiÉ ; probablement répétition du ta- Meatif de FErnliitage. Le peintre est de face; sa femme, engoncée dans' une large fraise, est assise et tient contré ^àti éehk un babf. Cette peintutey ^ parait de belle ^aJîté', est tout en hatrt 6t presque invisible. Elle n*a été cataloguée qtfè datos là seconde édition.

l'assofns aux compositions religieuses et myibotogi- ^s.

titie lïMperbe Descenlè dfe éroîîÊ (Smith, 3S7), anaWgttc à là Descente de croix, du musée de Munich. Provétmiiî de la coHectioïï de M. P. PaMé et appartenant à M. Charles Haud.

Une Madeleiiïé, de la collection dti rd de Hollande, SM. J. Bingwaft.

Pue Pi&éà, 8 pieds dé large sur 4 ; lé Christ mort , lif arîe, la Madeleme et trois anges ; figures un peu plus t>fetrfcs (itie nature; atî diié de Newcastle.

Le fameux Saint Jérôme, de la ôotlectton du maréèhal Souit ; peinture feirge et vigoureuse, dans la grande manière de Rubens et même de Titien. Ce Saint Jérôme, eomra sous le nom de TMge à la Plume, fut peint, diton, par ordre de Philippe IV, pour le palais de TEscurîal. Le roî Joseph:* ètd la générosité d'en faire cadeau au maréchal Soult lors d'une visite qixe celui-ci lui ren-

1. The Times dit, par erreur, que le Saint Jérôme vient de la galerie de Lucien Bonaparte.

dit à rEscurial. Les amateurs parisiens doivent se souvenir d'avoir vu ce chef-d'œuvre dans la galerie Souit. Il appartient maintenant à M. Henry Spencer Lucy.

Une composition mythologique, qui semble aussi un chef-d'œuvre, bien rare surtout à cause de la petite proportion des figures» est l'Achille découvert parmi les filles de Lycomède (Smith, 275). On lui a fait les honneurs du salon Hertford, mais on Ta mis au-dessus d'une porte, à une distance où l'on n'y voit rien^ les figures n'étant pas si grandes même que les figures habituelles au Poussin. Il a été exposé à la British Institution en 1829, et il appartient au comte de Listowel. Le catalogue dit qu'il provient de la collection Yanloo ; je suppose qu'il veut dire de l'ancienne collection des Nassau, au ch&teau du Loo ou de Loo {van Looy en hollandais), près de La Haye.

Le duc de Newcastle a envoyé une Armide, bien plus importante que celle du Louvre (n® 141). Ici, les figures sont de grandeur naturelle. Armide, debout, draperie rouge flottante, entoure de chaînes de fleurs Renaud, qui est couché à gauche. En bas à droite , une sirène tenant un papier. Son torse superbe rappelle les naïades du Débarquement de Marie de Médicis , de Rubens (n" 439 du Louvre). Des Amours jouent sur terre et dans les airs. Composition très-riche et d'une couleur splendide.

Hampton Court, outre Mrs Margaret, a aussi prêté à Manchester un Gupidon avec une nymphe endormie (Smith, n" 246); 5 pieds carrés environ. Figures minature. La nymphe nue est couchée à droite sur une draperie bleue. Cupidon accourt pour la voir. Paysage,

grands arbres; ciel de soir. Oa dit que c'est la dernière peinture de van Dyck. Citée par Jameson et Waagen.

Enfin, Dédale et Icare (Smith, 437), appartenant à lord Spencer. Icare, de grandeur naturelle, à mi-corps, est vu de face ; torse nu , draperie rouge aux flancs ; grandes ailes déployées. En arrière, une tête barbue. Anatomie savante, exécution froide, peu d'expression.

Il ne reste plus à mentionner qu'une petite Étude d'homme à cheval, peinte à l'huile, avec du blanc et du noir, sur fond gris; appartenant au Christ Ghurch Collège, d'Oxford.

Van Dyck ^excelle dans ces vives esquisses où il -exprime le mouvement par quelques traits justes et hardis. Celle-ci est très-intéressante. La National Gallerypossède aussi une Étude de cheval, bien précieuse, et indiquée lestement parles mêmes procédés. Mais ce sont les étu* des de Bûckingham Palace qu'il faut voir! Trois petits cavaliers, sur fond frotté d'un ton safran : à droite, un cavalier sur cheval blanc qui se cabre ; à gauche, un sur cheval blanc, de face ; au milieu, un, la tête retournée, sur cheval pie, blanc et rouge , vu de croupe ; les trois cavaliers en costume espagnol, couleur chamois, chapeaux à plumes. La toile n'a pas plus de 2 pieds de large sur 10 pouces de haut. Cette peinture exquise a beaucoup de Velasquez dans la fierté spirituelle de la touche, dans la brillante originalité des tons juxtaposés. C'est là une merveille pour des artistes I

L'Étude de Manchester ferait bien aussi dans un atelier.

Maitfei du xtii' sièeté : Sti^dèrs, fit-éughel dé VelodfS,' Jordaens, Gonzalès Coques, Tmefs*

Siiyderd est tifi àdni}ï*abte dêôoratèâf pont lès? têél-^ déïiceâ féodales de farîstdcraliè anglfiHéé. ïUe aBiiïè ceè ëhtÉ^e^, ces g^ou{)és dé gibier,' ceè étâWgèâ âè frtWte et de toutes les prodtictîohs de la nattii-ë^ àCèiïéij et tableaux qui fepi-éselltclilt la tie i la èâittpagnè et (jtfl éh même tèiripâ régàyênt itiîeul que dé fhHfléS àllégorfés. téâ plue beaux StiyàérÈ ne sofit ^luà en Flandre, ils sont en Angleterre.

Manchester en montre sèpt,'t<]ffts élçcellentâ : ttne Gi^ gogne en Pair, attaquée par de* feiUcons; à M. I. Toilemache } ^ une Guirlande autouf d'un btistc de Oérès ; au comte Spencer ; — au. Gibier mûri, de la èoDéfctîon Samuel Rogers ; — deux Chasses ati ^ngller et deux Scènes dé marché.

L'une des OhaîWeà, 8 piedâ Sur 5, vîènt de la eoHecfion du cardinal Fesch ; Taufre, appartenant au comte de Derby, est illustrée par une figure de Rubéus. A droite, le sanglier fait tête, en avant de ses petits; à gauche, de longs lévrier^ tiùîrs, jaunes, blancs, tache*

BGQLES BU IfOlD. Ul

té$ et tigr^g, ^'él^nc^nt. Au-defsus des lémers, un homme, en tunique violette, apcourt avec une pique. G*est c^^e figure qu*oa dit être de Juliens; elle pourrait être de Snyderç tout ausgi bien* Cette peinture est de première fqrce PQonne ton et comme n^ouve-^ ment.

{iCii deux Scènes de marcI^é appartiennent au due de N(3wca«tle.

Pap$ Fane, m pheFrewil, un lièvre, un cygne, un iaifau. etc„ i^t un pnon qu'un j0une garçûn apporte.

Dans l'autre, te peintre a rapçpuiWé, sur une longue table, deç pam^r^ i^ vmmt àçi cm^a, de noisettes; d^ platfif de poires, dft p6chi^9» de fraises ; sou^ la table , des légumes de tpute sorte ; en ayant, par terre, des paniers $]e poiup»es, de^ feuillages» un ¥ase de fleurs. A droite, une femine, assise de |ai*.e, tend la inaia droite à une petite perfucbe, et un jeune garçon avance sa tète curieuse* Voilà tout; mais c'est plus réjouissant qu'mi Saint François recevant les stigmates, ou qu'un Saint Suaire byzantin. La toile a iO pieds de large sur 6 de haut.

Jean Preugbel est en miniature ce que Snyders est pour la grande décoration* Lui aussi eut l'honneur d'être Vapii de Jiubens et de senier ses fleurettes dans des Paradis oit le dieu d'Angers « pareil au dieu da la Bible, tirait du néant l'homme et la femme. Les Quatre éléments de Breughel ^ Manchester n'ont pas des figures de Rubens, malheureusemcut, mais de l'allemand italianisé Rottenhamer. Ces quatre pendants sur bois, larges de 3 pieds, hauts de 15 pouces, sont pourtant délicieux. Le Louvre possède deuj^ compQsi-

— ^le

22S LES MAtTRES ANCIENS.

tions analogues (n^ 58 et 59), mais plus petites et avec des figures de van Balen.

Le talent de Breughel de Velours se découvre sous un autre aspect dans un cinquième tableau où tout est de lui, figures, paysage, architecture. Il avait grand tort vraiment d'aller chercher quelquefois Rottenhamer, et même van Balen, pour ses personnages. La Reine de Bohême partant pour k chasse est une composition d'une habileté supérieure, peinte par grandes masses et non plus avec cette minutie exagérée du détail, qui, dans la manière habituelle du mattre, nuit à reflet d'ensemble. A droite, le château entouré d'eau ; à gauche, longue allée d'arbres, avec une distribution de lumière, très-juste et très-large. Partout, des cavaliers, des piétons, des chevaux ; les uns d'assez grande proportion dans le groupe de la reine , les autres microsr;opiques dans les lointains; tous, d'une élégance et d'une finesse ravissantes. Le tableau, appartenant au comte Spencer, a ô pieds de largeur sur 2 pieds et demi de hauteur*.

Ah! la hBlLe fille avec son perroquet! Voilà Jordaens! Le catalogue, qui a des lubies et de Yhumour^ appelle ça une fillette {Girl with a Parrot). Quelle fillette ! elle soulèverait une tonne de bière. Peut-être n'aurait-elle pas de succès dans un salon du faubourg Saint-Germain. Encore si, les vieux marquis blêmes et maigres en seraient fous. Mais quelle santé, quelle exubérance, quelle vie ! Oh ! la bonne commère ! C'est

1. n y a encore de Breughel un sixième tableau, des Fleurs, daté 1625 ; à M. R. P. Nichols.

cela qu'il faudrait à la campagne, pour apporter, bras nus, les corbeilles de fruits sous les charmiUes, cueillir parmi les pampres les grappes pourprées, animer les jardins, égayer toute la maison. Sa chevelure est comme une gerbe de froment mûr. Ses joues ont le vermillon et la fermeté d'une pomme. Les vraies Flamandes, quand elles sont belles, ont toujours quelque chose du fruit — défendu.

Mais nous la connaissons, nous l'avons déjà vue quelque part. N'est-ce point? oui, c'est elle, bien sûr: c'est Catherine van Noort, dont Jordaens fut si amoureux,— il y avait de quoi! — et qui devint sa femme. Nous l'avons vue dans les Fêtes des Rois et les Concerts de famille. C'est elle qui tient un enfant sur ses genoux, et un verre à la main, dans le Concert, du Louvre (n" 256) ; c'est elle à qui on présente la coupe dans le Roi boit (n*" 255). Mais vraiment elle était plus belle lorsqu'elle était fille, à son âge de seize ans, comme lady Le Roy de van Dyck, — au temps où elle jouait avec un perroquet, au lieu d'allaiter des enfants et de trinquer avec le gros Jordaens.

La Pille au Perroquet est le triomphe de l'école flamande dans toute sa générosité. Naturalisme, soit. C'est bien le moins qu'on aime dans la nature son efflorescence extérieure. Une belle femme qui rit au soleil est aussi morale qu'un pauvre moine qui prie dans l'ombre. Il y a temps pour tout. Nous avons assez gémi avec les peintres de la Passion. Essuyons nos larmes et ouvrons de grands yeux devant le spectacle de la nature. ' Quelques critiques ont voulu expliquer le naturalisme . de Jordaens par le protestantisme. Jordaens adhéra,

en ^et, ^ji cuUp péforgié, mais })iep phfs tard qii}e ^ Yoni supposé ses biograplies. Il est siDguliar que )e catalogue du a)usé^ de Paris et xnÈme pel^i du miiség d'Anvers répètent que Jordaens se fij; c^lyinjslp pep d^ teoips après son mari^^. Cpmmepjt dope aurait-il peint pour le cidte ortbodQie tant 4^ tableaux ^Qut plur sipurs sont encore 4 Anvers et, dans les iiutrçs ég)î§e§ des Flandres ?

Jordaeps ay^it épousé (^tl[^ef\i[\e en 16^1», à h ^th(§4r»le Noire-Pan^e, ayapt ppur |té|i)oii)i son b^aijr; pèrjB, Adapc^ yan Nport, Ses trois enftints, É}isat)eth, japque^ et Ai^ne-Qathjerine , sont tous b^pt^sés ^ 1^ mèn)p égUs^ catholique : la premijère en ;618, l^ se-r cond en 1|S25, 1^ frpisièpe en 1629. jQrdaef|s n'était donc p9^ protestant ^p )629, treize ans aprè§ son qi^^-r riage. 0^ ne Irpuye tr^ce RfQpialle de sa gpnversio^ qu'en 167i ; il ayait 78 aps. C'pst £|lors que, pour la * prefîiière fpjs, il fut admis à la c^pe avec sa fille ^\, deux servantes, douze ans aprèâi 1^ mort de ^a fen^me (1659), dont les registres de VOlyfberg (le consistoire calviniste) n'ont jamais inentionné le nom. ]Le catalor gue du mus^e d^ Paris devrait avoir connaissance de ces faits, publiés, il y ^ plusieurs apnées (1852, je qrois). par up jeune savant d'Anvers, M. P. jGrénard, dans Iq Messager des sciences historigites^ et en brochure.

Il ne parait pas, d'ailleurs, que Jordaens se soit beaucoup tourmenté de la question des sectes religieuses. Catholique ou protestant, ça n'importait plus guèr^ è ce moipent-1^. C'était cinquante ans plus tôt, que rpcç^sipu avait été belle, au moment pt^ les Hollandais dppnèrent ^ux flamands, qui n'eurent p^s la hardi^s^^

ÉCOLES Btf NOBD. 23t

dé W M\rë; Vëx^tnple de réinalidipàtiofl téligièuse et poBtî^ttè.

Méds, âù dix-l&eptième siècle j la secte ne signifié ptas rieii, iJtiiéque là tîeifte idée èlle-tnéhfie îié vît plus che2 les peintres. Hùbens, quîpassali paur aussi bon catholique ^d'Uâ ëiitrë, ù'à-t-il paà peint une fièntaîtiè de groàses mères qu'on se plaît k appeler des Tiêfges, et jiistetiiètit une Madone au Perroquet (gravée paf Bolswert, et aujourff hûî au musée d'Anvers, ù!" 219), laquelle est presque aussi bîéii portante que laGirl au Perrot.

Là Vierge de iordaens est en double oil-iginal à Manchester, incontestables tous les deux. Que n'en a-t-rl péiiit lifle douzaine ! Oe serait d'une bonne propagande pour former des honnêtes gens au ciilte de \ei nature, telle qu'elle a entendu se modeler dans ses instants dé boiule hùtïiéur, ^tiahd elle a voultt fafj^e aîmer àa créatio:n pat" dès qusflîtés saines et fortîfiatites.

Lé comté de Dârhiëy pfôssède l'exemplaire, lé plus adiriîràbîe des deux sans éomparaisôri, qui provient dé la ghhfie Choîsèùl. Là tôDé a 3 pieds 4 polices sûr 2 pieds 8 pouces. La jeune fille est en buste seulement. Dans la répétition (il èe pourrait cependafat (ine ce tableau eût été peint le premier), appartenant au comte j^ît^wflliam, la jètlne ilUe est vite $ ùiî-côrp^.

Il y a encore un troisième Jordaens : la Sagesse et la Polie, deux figures en buste, très-énergiques^ à il. Peter N'ôrton. Là froTîe, c'est le mod(èïe qu'ori appelle le Fou d'Anvers, et que Jordaens a très^souveiit utilisé dans ses tableaux.

A côté de ia pléiade des quatre grands maîtres anversois, l'école flamande dtt xvit« sîêèïef compte -

232 LES MAlTRBS ANCIENS.

quelques autres maîtres indépendants et une foule de disciples ou d'imitateurs. L'Exhibition de Manchester ne s* est pas donné la peine d'en réunir beaucoup et elle a bien fait. On y trouve seulement : un portrait équestre, de Gaspard de Grayer, qui avait étudié chez Michel Gocxie, et qui fut l'ami de Rubens et de van Dyck ; c'est en Belgique qu'il faut voir Grayer, trèshabile dessinateur, compositeur très-dramatique, artiste de premier ordre dans son pays, si Rubens n'eût pas existé ; — une copie du Retour d'Egypte, de Rubens, par son élève et ami, Erasme Quellyn, le vieux; — et deux portraits par Daniel Mytens, né à La Haye, mais sectateur de Rubens, et qui fut peintre de Charles I«'. Nous le retrouverons, avec toute sa valeur, à la Galerie des portraits.

Gonzalès Coques doit être mis à part, quoiqu'il soit une sorte de van Dyck, vu par un des bouts de la lorgnette; charmant peintre, qui eut dans ses petits tableaux la même élégance et la même finesse que van Dyck dans ses grandes compositions ; mattre très-rare S

1. Smith ne catalogue que trente-trois Gonzalès. La plupart sont en Angleterre. Bridgewater Gallery en possède trois : deux petits pendants , portraits de rélecteur palatin Frederick , appelé roi de Bohême, et de sa femme, Elisabeth, fille de Jacques I*'; en pied, tous les deux; gravés dans la Galerie Staff ord{ — et le portrait de Teniers , habillé en noir ; provenant de la collection de M. G. Watson Taylor.

Les portraits de Frederick et de sa femme sont délicieux. Je n'ai pas vu celui de Teniers , qui se trouve dans les appartements privés (ihe Lordship's private résidence)^ comme la plupart des tableaux qui ont été ajoutés à la collection par le dernier comte d'fillesmere.

Il est bon de noter ici que lord Hertford vient d'acheter 45000 fr. , à la vente Patureau , un Repos champêtre de Gonzalès Coques , tableau payé 8000 fr. , à la vente du roi de Hollande.

un des plus rares< des écoles néerlandaises au xvu' siècle; si rare, que vous n'en avez point en France; qu'Anvers, sa pairie, n'en a point; que les musées de la Belgique n'en ont point; les musées de la Hollande, point; sauf le musée de La Haye, un seul, et qui, à mon avis, est mal attribué.

Le nom de Gonzalès Coques et celui de son mattre, David Rf ckaert, ne sont pas même cités dans tout le cours du catalogue de Paris.

Nous avons à Manchester trois Gonzalès, trois petits chefs-d'œuvre.

Le plus important est un tableau véritable, composé avec les portraits du stathouder Henry, prince d'Orange, et de sa famille. Le prince, en robe de chambre verte, est assis à son bureau, près de sa bibliothèque ; sa femme, debout, derrière lui ; ouverture sur des jardins, à droite. Composition très-riche; exécution d'une délicatesse mimitable , sans minutie ni maigreur. Yan Dyck en petit. Si ce sont, en effet, les portraits du stathouder Henry et de sa famille, ce tableau doit être de la jeunesse du peintre, puisque Henry de Nassau mourut en 1647 et que Gonzalès est né en 1618. 4 pieds de large sur 3 pieds de haut. Appartenant au révérend P. P. Leicester.

Autre Gonzalès, plus délicieux encore, et qui vient de Buckingham Palace, après avoir passé dans la collection de lord Radstock. H est sur cuivre, large dç 2 pieds 4 pouces, haut de 1 pied 9 pouces et demi. Six personnages: un homme, une femme, quatre petites filles. Le catalogue dit que c'est la famille Ver Helst. Toujours van Dyck, avec plus de simplicité et de naïveté.

m 234 LES HAtTRES ANCIENS.

Le troisième est intitulé Pic-nic; ou* devrait écrire Pick-nick, dont le français a fait Pique-nique. G est une partie de plaisir à la campagne, au milieu d'un fin paysage de ran Artois, qui fut élève de Wildens, le collaborateur de Rtfbens pour les paysages. Van Artois, lui, eut souvent Teniers pour collaboratear , et il forma Huysmans de Malînes. Lé Louvre n'a rien non plus de vah Artois , dont le musée de Bruxelles et quelques églises de la même ville fïôssèdent d'elcéDénté tableaux.

Le dîner est fiiii ; un domestique en rectfeîlle leé restes, à gauche, au preMér plan. Le gentleman e< sa lady sont debout, sur lat pelouse, taudis que ïeiïrs cîùq enfants font de la musique.

J'ai réèervé Tenîers pour la flli, car vôtrS pensez qtffl y a des Teniers à Manchester ; il y en a partout; mais non pas partout d'aussi beaux qtfà Manchester.

Nous eft avons quinze, juste le même nombre qu'an Louvre, et même un seizième noù catalogué : tknse de paysans, ((ùi vaut ^es deux mîUéf li^eà sterling. Leâ seize ensemble feraient de f âtgerit. Us out été pfêtéà par Sa Majeèté, pat M. Thomas fiarîng, pàt' lé cotfrte de Wâri<^îCk, par le comte Spencer, par lord Ward, par le révérend F. Leicestef , par MM. J. Dingwall , Peter Norton, Edward Lôyd, Richard Baxter, etc. ; c'est recommandable. Mais, coriime Teniers est très-connu, il suffira de donner une sifnple ïïoùienclatûre , avec quelques observations parliculières.

Le Tenîers de la reine (Buckingham Pàlacé; Smith n» 49^1) a 9 pouces et demi sur 13 et demi. ÏI réptésentc quatre Paysans à table. Il â été etpôsé à ta firrtish

Institution en 1^6 et 1827. Hién de ft^ês^éxtraotâteâlre potirfaiït. II y en a (f autres, à Bùckingham Palace, bien . plùfe beaîtix et bien ]^lus intéi-e^sarits, avec le |ro*iraît de Tcnîers et de sa femme.

CeWî de U, thoma's Barîng, Rerrftesse de village, coiïtient beaucoup de figures; caôiposition: eélèbfe, gravée ^tusieurs fois, peut-être ùiême pai^ liC Bas.

Celui de loti Wa^dÉ (Smith, 140) a éfé' gttsyé dans fe Ùalerie Lèbrtm; sujet assôz rare iané Yceiivtë i ùri Christ couronné d'épines. Très-belle exécution; trèsfreatï ton; mars poWt de caractère. Rentofoiis Teniers au cabaret. Sur cùîvrê. 1 pied 9 pouces iSùr i pieds 4 ponces.

Celui de lord Warwick : Corps de gàrrfe ; frês-ftcrtr; peu irftéressàiït. Renvoyons Teniers au! viBage. D fait inietix tes pa^sâtis (jae les soldats.

Des Buveurs (Smitli, ÔdS>, à M. Edward iojfd. t pîéd 8 pouces sur 2 pieds 6 pouces. Très-clair.

Vue de son château (les Trois Tours) , avec son portraïl et eetei de ses trois enfents (Smîth, 422) ; prov&liMi de la coflectiori de sir &. Wârénder, èf âpparténffiat au révérend Leicester«

Les Jottciirs de qulîlé ; à M. Corhwâll Légh ; qualité argentine.

Trfe-grand tableau, 6 pieds de feffge sttr^debaut. Scène âe village, avec des paysans qui jouent aux boule» > «m pe*vid]e pour sa dimension. A M. Peter Norton.

Lé CabWet ; de la collection de sîr C. B^got; — et deux figures avec un chien ; à M. Phillips.

Wois personnes prèâ' d'une chemiftéê; à M. Jîunes tuÙocïi.

Paysage avec animaux ; à M. J. Dingwall.

Enfin , trois spirituelles copies d'après Rubens , comme Teniers savait les faire ; toutes trois, je pense, reproduisant des tableaux de la galerie de l'archiduc Léopold , et destinées à la gravure ; toutes trois sur cuivre : Tune à M. Baxter, Neptune et Amphitrite ; les deux autres, à lord Spencer, le Triomphe de Neptune (Smith , n° 665), et la Mort de Léandre (Smith, n" 656), pendants, de 9 pouces sur 1 pied 8 pouces et demi.

Ces copies sont de véritables bijoux où Ton sent la main adroite, vive, légère, de Teniers, une malicieuse et furtive patte de singe. Aussi , comme il a fait les singes! Il est dangereux d'en faire après lui, à moins de le singer. Il m'a toujours semblé que Teniers eût été un merveilleux prestidigitateur à ses Kermesses, ou peut-être un incomparable barbier ^

1 . L'autear , quoiqu'il se permette ces plaisanteries , estime beaucoup Teniers. Quand on connaît la Belgique , on trouve que Teniers est un grand peintre de mœurs , et qu'il a un véritable génie d'observation et d'expression , outre qu'il est très-adroit comme praticien.

Il y aurait une charmante étude, mi-artiste et mi-sociale, à faire sur les peintres qui ont traduit , au xvii* siècle , les habitudes des Flamands et des Hollandais : Brouwer d'abord , et ses deux élèves Teniers et Graesbeke, et Jan Steen et les Ostade, etc.

Dans les autres pays l'art ne s'occupe guère du peuple. Presque partout jusqu'ici , les arts , la littérature , l'histoire , se sont consacrés exclusivement au service de classes exceptionnelles. U y a la peinture bataille , comme aurait dit M. Alexis Monteil , la peinture sacerdotale, la peinture princière; mais il n'y a presque nulle part la peinture nationale. Princes, prêtres et soldats; mais de peuple, point.

En France , avant le xyiii* siècle , on ne citerait qu'un des Lenain qui ait osé faire des hommes quelconques, en dehors de lai

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Le seigneur de Perk mourut presque avec le xYii^ siècle (1694). II avait déjà vu mourir la grande école de son ami et voisin de campagne, Rubens, et la plupart de ses propres imitateurs, si nombreux.

Depuis ce temps-là, Técole flamande n*a plus fait qu'errer dans les domaines de Rubens et de Teniers^

noble, de la caste cléricale , de la caste militaire. Chardin et Greuze sont entrés dans l'intérieur des familles , et c'est là leur mérite.

En Hollande , au contraire , depuis son émancipation à la fin do ZYi* siècle , il n'y a jamais eu que la peinture familière et la peinture civique; en Flandre, Teniers et son école se sont attachés pareillement au milieu plébéien. C'est par là que Teuiers est plus véritablement national que Rubens.

1. L'école flamande contemporaine compte des peintres trèshabiles-, mais malheureusement les uns imitent les anciens mattres, les autres se sont mis à la suite de l'école française.

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