Ce tableau a appartenu autrefois à Facteur Betterton
la touche, on prendrait ce tableau pour un van Dyck. J'ai vu des artistes qui s'y sont trompés.
Sept autres portraits de Dobson : sir Charles Lucas, fusillé, après le siège de Colchester, par ordre de Fairfax ; en buste ; à lord Lyltelton ; — le même, à mi-corps ; à M. Pigou ; — sir Clément Cotterell, maître des cérémonies de Charles P% et sa femme; en buste , sur toile octogone; à M. C. Cotterell Donner; — Edwards Montaigu, comte de Manchester, général des troupes du parlement; lady Brooke, femme de lord Brooke, tué au siège de Lichfield en 1642; tous deux au duc de Manchester; — le prince de Galles (depuis Charles II), à mi-corps; au comte Craven.
On sait peu de chose sur Robert W.alker, si ce n'est qu'il fut attaché à Cromwell et à la Révolution. Il a laissé quantité de portraits de Cromwell. Le plus beau est celui du British Muséum , en cuirasse, et vu jusqu'aux genoux. Derrière le Protecteur, un page, en pourpoint rouge, lui arrange son écharpe; la composition, la tournure, la couleur, tout rappelle van Dyck. Le British Muséum possède un second portrait de Cromwell, une copie peut-être, avec un page qui noue un ruban au bras de son maître.
Le Cromwell de Manchester est à mi-corps, en armure, tenant dans la main droite le bâton de commandement. Son casque près de lui. La peinture est un peu noircie, mais l'ensemble a de la force et un caractère très-sérieux. « Sohde et honnête tête , » dit le critique d'un journal anglais.
Ce précieux portrait appartient à M. J. Tollemache.
On voit dans la collection des miniatures plusieurs
autres bons portraits de Cromwell, qui a d'ailleurs été représenté non-seulement sur toile, sur parchemin, sur papier, mais en marbre, en bronze, en pierre, en médailles, etc., etc.
Il a eu cela de commun avec Charles I", et aussi d'habiter après lui le château de Hampton Court.
Trois autres Walker : lord Brooke, en armure, à mi-corps; au comte de War^Yick; — l'amiral Blake, le seul portrait qui existe de ce grand guerrier de mer ; au Wadham Collège ; — et sir Thomas Browne ; à la Bodleian Gallery.
Autour de Cromvell sont les portraits de la plupart des hommes qui ont concouru à la Révolution anglaise : John Hampden, sir John EUot, John Pym, le général Pairfax, etc.
Chose singuhère, je n'ai point vu de portrait de Milton et le catalogue n'en mentionne point. On ne trouve qu'un marbre de ce grand poète. Walker aurait pu faire le portrait de Milton, ou même van Dyek, mais, au temps de van Dyek, Milton n'était pas encore célèbre.
Nous touchons à la Restauration, où Lely et Kneller nous montrent les beautés de la cour, qui « rient des héros de la guerre civile, » dit M. Peter Cunningham ; cette Restorationy sous Charles II, fut, en effet, une époque tout affolée, comme en France le Directoire,
Lely était venu tout jeune à Londres , Tannée même de la mort de van Dyek, et il se trouvait être sans comparaison le meiheur peintre en Angleteriie, lorsque Charles Stuart, en 1660, restaura la monarchie; son talent est une sorte de miUeu entre van Dyek et Mignard. Lely a fourni plus de trente portraits à la Ga-
lerie historique, outre un Charles et une déhcieuse lady Byron , classés dans la série des maîtres anciens.
Ici , la helle Hamilton , comtesse de Grammont , est aussi une des plus charmantes en peinture : contre sa gorge mi-nue, elle rapproche avec sa main gauche une écharpe de gros damas rouge à bouquets d'or; cette petite main est adorable et cligne de vanDyck; J'autre main tient une palme — la palme de beauté sans doute. La robe est d'un rose tirant sur la flamme. Gravé par Mac Ardell, et appartenant à la reine, ainsi que lady Byron.
Le comte de Stamford est de ceux qui possèdent le plus de Lely, une dizaine, je pense, — des hommes principalement, — et une très-belle rouge, lady Delamere.
Après lui, le comte de Portland, neuf, dont la duchesse de New^castle (Margaret Lucas) , qui a écrit des mémoires, des pièces de théâtre, des traités philosophiques; — la fière duchesse d'Albemarle; — un Charles IL
Le duc de Richmond, trois ou quatre, dont la belle Stuart, duchesse de Piichmond, en Bellone; — la duchesse de Portsmouth ; — le duc d'York ( depuis Jacques II), avec sa première femme, et ses deux filles, qui devinrent la reine Mary, femme de Guillaume d'Orange, et la reine Anne, etc.
Deux autres des plus remarquables portraits de Lely sont Catherine de Bragance (femme de Charles II), dans son costume portugais; gravé par Paithorne; à lord Dillon ; — et la belle Nell Gwynn , avec son agneau favori; au colonel Meyrick.
Ceux qui ont lu les amusants Mémoires du chevalier de Grammont reconnaissent là les Beautés de Windsor, les ladies spirituelles et galantes , les seigneurs étourdis, qui oubliaient tous ensemble, dans le luxe et les voluptés, le souvenir encore récent de Cromwell et de la République.
Godfried Kneller n'arriva en Angleterre qu'en 1674; mais il eut encore le temps de peindre onze ans sous Charles II. Il traversa ensuite, en qualité de peintre officiel, les règnes de Jacques II, de Guillaume III, de la reine Anne, et il continua même de travailler après l'avènement de la maison de Hanovre, puisqu'il ne mourut qu'en 1723, à Londres. Aussi compte-t-on de lui à Manchester, comme du chevalier Lely, environ trente portraits.
Peu de peintres au monde ont eu la faveur de faire poser devant eux autant de grands hommes que le chevalier Kneller.
William Russell , le Patriote; le grand duc de Marlborough , immortaUsé par ses exploits — et par une chanson ; le comte Stanhope, chef de l'armée anglaise en Espagne durant la guerre de succession ; Guillaume III et sa femme, la reine Mary; Henry Bentinck, le favori de Guillaume ; Newton , Locke , Pope ; sir Ghristopher Wren, l'architecte de Saint-Paul; Gibbons , le sculpteur, etc., etc.; voilà quelques-uns des personnages dont Kneller a laissé des images.
Mais ce n'est pas tout. On doit aussi à Kneller la plupart des fameux kit-kat portraits. Ces fameux kitkat portraits ne sont pas très-connus sur le continent, et les étrangers chercheraient bien vainement dans les
dictionnaires ce mot baroque. Les Anglais eux-mêmes, s'ils ne sont initiés à leur histoire littéraire et aux arts, ne le connaissent guère. Voici Forigine de cette appellation :
Il y avait en ce temps-là, au commencement du xvni* siècle, à Londres , sous le règne de la bonne reine Anne, une sorte de taverne, un club, fréquenté par les beaux esprits de la littérature et par des artistes. Addison, Steele, William Gongreve, sir John Vanbrugh et autres en étaient les habitués. Il arriva que les artistes firent en buste les portraits des gens de lettres, et qu'on décora le club avec ces peintures. Or, le maître de la taverne s'appelait Kit (Christophe) Gat ou Kat, d'où l'établissement avait pris le nom de Kit-kat Club, d'où les portraits de ces hommes illustres furent appelés les kit'kat portraits, d'où ensuite on appliqua même le mot à tout portrait de cette proportion intermédiaire, peu usitée jusque-là.
Ainsi, on dit full length pour un portrait en pied, knee-piece pour un portrait jusqu'aux genoux, half length pour un portrait a mi-corps, head pour une tête; mais, pour un portrait avec les épaules et le buste , un peu moins qu'à mi-corps, on a dit dans les ateliers a kitkat portrait.
Les kit-kat portraits passèrent au secrétaire du club, au riche éditeur Jacob Tonson, et par transmission héréditaire ils se trouvent aujourd'hui chez un descendant de Tonson, chez M. Baker de Bayfordbury, qui, sur les quarante qu'il possède, en a prêté six à l'Exhibition de Manchester : Addison, Steele, Gongreve, Vanbrugh, le chancelier Somers, qui était, à ce qu'il paraît.
de la bande littéraire, et le brave éditeur lui-même, maître Tonson , tenant en main un exemplaire de son édition du Paradis perdu , avec lequel il gagna tant d'argent, et Milton si peu.
On a ajouté à cette pléiade un portrait de John Dryden près de son ami Congreve, qu'il avait institué « gardien de sa réputation. » Ce Dryden tenant une couranne de laurier a été gravé par Edelinck.
Parmi les portraits du xvu« siècle on en trouve deux par des peintres français : Henriette-Marie, fille de Charles 1^% qui devint duchesse d'Orléans et belle -sœur de Louis XIV; peinture attribuée à Mignard et appartenant au duc de Richmond; — et le poëte anglais Matlhe w Prior, peint à Paris en 1699 par Rigaud ; il a été gravé pour les anciennes éditions du poème de Prior, et il appartient au duc de Portland, qui possède aussi un autre portrait du même poëte, par le peintre écrivain Jonathan Richardson.
Richardson est encore l'auteur d'un portrait de Pope avec son chien favori Bounce. La peinture de Richardson n'est pas si intéressante que ses écrits sur les arts.
Près de ce portrait de Pope, qui appartient à lord Lyttelton , sont quatre bustes en marbre , prêtés par le même lord et représentant Spenser, Shakespeare, Milton (voici enfin Milton!) et Dryden. On a placé là ces quatre sculptures parce que Pope les avait eues en présent de Frédéric, prince de Galles.
Nous tenons maintenant une génération d'artistes anglais , qui confine à la grande école indigène , à l'école de Reynolds et de Gainsborough : Michael Dabi,
Charles Jervas et même le célèbre sir James Thornhill, beau-père de Hogarth.
Il y a de Thornhill une peinture, une seule, Irèsprécieuse , le portrait de Newton dans sa vieillesse et
avec ses propres cheveux, » dit le catalogue, car, dans le portrait de Kneller\ signé et daté 1689, sir Isaac Newton porte perruque , comme le vulgaire des mortels en ce temps-là. Ces deux Newton sont au même propriétaire, au comte de Portsmouth.
Il y a encore un troisième Newton, à mi-corps et assis, par Vanderbank; appartenant à la Royal Society ^ Ce Vanderbank a fait aussi un portrait de Hândel le compositeur, en pied, appartenant au comte Howe ; — le poëte Thomas Tickell , ami d'Addison ; appartenant au Collège de la reine, à Oxford; — une comtesse de Tankerville (à lord de Tabley), datée de 1722; — le roi George II et la reine Caroline , sa femme , en pied ; au duc de Richmond; — une duchesse de Portland, au duc de Portland, etc.
De Jervas sont le doyen Jonathan Swift, et la duchesse de Queensbury, dont la beauté fut vantée par Gay, Prior, Pope et Horace Walpole.
Je passe des George I et II, et leurs femmes et enfants, et bien d'autres célébrités comme « le héros de
1. La tête de Newton est trôs>belle , comme on le pense bien. Son visage est maigre et allongé; grand dessin des traits. Du chevalier aventureux et du penseur, en même temps. Il est très-simplement vêtu , en houppelande brune. Décidément les grands hommes , en tout pays , se passent de dentelles , de falbalas et de dorures.
2. La Royal Society a envoyé plusieurs autres portraits de savants et d'écrivains illustres, entre autres un portrait de Thomas Hobbes, peint d'après nature en 1663, par Gaspars.
GiiUoden, » lady Montagu, James Thomson, Edward Young , le grand lord Ghatam, etc., pour compter les Reynolds : il y en a dix, dont George III, la reine Charlotte, Garrick, Tacteur; Gibbon, riiistorien; etc. Je ne parlerai que de son propre portrait, en lunettes, peint en 1788^; acheté en 1821, 105 livres sterling, par George IV, à la vente de la marquise de Thomond, et appartenant à la reine (Buckingham Palace) ; il est de trois quarts, en buste, sans aucun apparat; Tair trèsbonhomme , avec sa grosse tête un peu vulgaire , mais très-intelhgente , dans les types du meunier Rembrandt ; avec sa lèvre supérieure portant toujours les traces d'un bec de hèvre ; avec sa coiffure du temps , arrondie autour des oreilles et légèrement poudrée. On l'aime mieux comme ça, qu'avec sa belle et majestueuse robe rouge de docteur en droit civil, dans son autre portrait de la galerie anglaise.
Nous avons aussi le portrait de Gainsborough par lui-même, tête beaucoup plus mouvemenlée que celle de Reynolds, avec un nez aquilin et une ardente expression. Les autres portraits par Gainsborough sont Garrick, Mrs Garrick, Samuel Johnson, William Pitt, le premier ministre , etc, etc.
Reynolds et Gainsborough méritent d'être consacré grands peintres parmi les glorieux maîtres des autres écoles; nous les retrouverons, avec plusieurs chefsd'œuvre, dans les salons des artistes anglais.
1. Reynolds a répété plusieurs fois ce portrait en lunettes (m spectacles)] il y en a un à Dulwich Gallery, un à Vernon Gallery, etc. Reynolds avait alors 65 ans , et sa vue était déjà très-affaiblie. Deux ans après, il perdit tout à fait un œil et dut renoncer à la peinture.
On rencontre encore, du xnir siècle, David Hume, l'historien, Robert Burns, le poète, Richard Wilson, le paysagiste (par Raphaël Mengs); le général Wolfe, commandant des troupes anglaises dans la guerre de l'indépendance américaine, etc., etc.
Sir Thomas Lawrence, comme Reynolds et Gainsborough, a laissé son propre portrait, mais ébauché seulement; c'est le comte de Chesterfield qui possède cette précieuse esquisse. On doit aussi à Lawrence le portrait de son collègue à l'Académie royale de peinture, Benjamin West; ceux de Kemble, l'acteur, de Mrs SiddonsS l'actrice, et de Samuel Rogers, le riche banquier, fanatique de tableaux.
Parmi les portraits du xix^ siècle, un trésor est le portrait de Walter Scott, en pied et de grandeur naturelle, assis dans un paysage illustré de ruines. Il a été peint en 1808, par sir Henry Raeburn, pour Constable (A. Constable, d'Ediraburgh, l'éditeur de Walter Scott?); c'est à la vente Constable que le duc de Buccleuch l'a acheté. Une foule de graveurs ont reproduit, en diverses dimensions, ce portrait de Walter Scott.
Près du romancier antiquaire sont les poètes Byron, George Crabbe, Robert Southey, Coleridge, toute la pléiade éditée par l'éditeur de Walter Scott, le libraire John Murray, d'Albemarle Street, à qui, comme à Jacob Tonson , on a fait l'honneur de le placer parmi ses fournisseurs de génie.
Après cela , qui vient encore des morts illustres de
1. Il en a fait un autre, bien plus important, en pied, et qui orne la galerie Vernon, à Marlborough House. Voy. les chapitres sur l'école anglaise.
notre temps? Le héros de TAngleterre, la grande figure qu'on voit partout sur les places publiques, dans les parcs, dans les édifices, et aussi dans les demeures privées, lord Arthur Wellington. Nous finirons à lui la galerie historique.
Inutile maintenant d'aller revoir en miniature tous les nobles personnages que nous avons admirés de grandeur naturelle. Dans la série des miniaturistes, qui a d'ailleurs beaucoup d'attrait, les figures sont les mêmes. A la vérité, les peintres de ces petits chefsd'œuvre ne sont plus, en général, des artistes étrangers; car, à défaut de grands peintres indigènes pendant deux siècles, l'Angleterre, du moins, a eu depuis Holbein une succession d'habiles miniaturistes, tels que Hilhard, déjà cité, Isaac et Peter OUver, Hoskins, Cooper, Flatman, Gibson, Bernard Lens, Zincke, etc. Je ne crois pas que, nulle part ailleurs en Europe, on puisse réunir une série de fines miniatures, comparable à celle que les collections du duc de Portland, du duc de Buccleuch, du duc de Richmond, de lord Stanhope, du colonel Meyrick, de M. Henri Labouchere et autres ont fournie à l'Exhibition de Manchester.
Maîtres du xviii*' siècle : Hogarth , Reyuolds.
L'école anglaise n'existe pas encore dans l'histoire de l'art sur le continent. Son histoire est à faire pour les autres peuples. Elle est 'faite, à la vérité, pour le peuple anglais ; du moins, on a publié en Angleterre bien des livres, bien des brochures, bien des articles de revue ou de journal sur les peintres qui ont illustré le pays depuis Hogarth jusqu'aujourd'hui. Malheureusement ces excellents travaux, biographie, critique, catalogues, n'ont guère passé le détroit. La réputation des artistes anglais n'est, on pourrait dire, qu'insulaire. Sauf quelques noms un peu connus, Hogarth, Reynolds, Lawrence, Wilkie, on ne sait rien de la filiation de cette école, de ses tendances et de son génie. C'est à peine si l'on a vu, par hasard, des œuvres égarées, et toujours très-inférieures, des grands peintres anglais, qui ont conquis par leur talent le droit de naturalisation dans la république universelle des arts. Le Louvre ne possède pas un seul de leurs tableaux !
Il y a pourtant une école anglaise, depuis plus d'un siècle , et qui se distingue de toutes les autres par des caractères particuliers, style et pratique; à ce point qu'on peut dire d'abord de ses productions : École anglaise ! avant de dire le nom de l'artiste; comme on dit tout de suite d'un tableau des peintres du continent: École italienne, ou espagnole, ou flamande, ou hollandaise, etc. N'est-ce pas là ce qui constitue l'existence d'un art original et véritablement indigène?
Il serait donc bien intéressant d'étudier l'école anglaise à l'Exhibition de Manchester, en cette occasion unique, où tous ses maîtres sont réunis, comme ils ne le sont nulle part ailleurs, pas même à Vernon Gallery (Marlborough House), qui possède cependant une série assez complète des peintres britanniques.
L'Angleterre elle-même comprend bien que l'originalité de son école ne date que du xvni^ siècle et ne commence qu'à Hogarth et à Reynolds, quoique, aux xvi^ et xvn* siècles, elle ait donné naissance à quelques artistes distingués, mais adhérant tous à un style étranger, même le peintre de Cromwell !
Il n'y a rien à dire d'une demi -douzaine de peintres qui ouvrent le xvui* siècle dans les salons anglais : de Michael Dahl, dont on voit un portrait daté 1717 et appartenant au duc de Portland, Miss Margaret Cavendish Harley; — de Charles Jervas, l'auteur d'un portrait de la même miss, et qui eut l'honneur d'être loué par Pope en 1716; — ni des autres. Leur peinture ressemble à la mauvaise école française de ce temps-là.
Hogarth non plus n'est pas exempt d'imitation
quand il veut faire « de la grande peinture, » et ses tableaux à figures de grandeur naturelle sont extrêmement vulgaires. Reynolds Ta très-bien jugé dans un Discours prononcé à TAcadémie : « Notre excellent Hogarth, malgré tout son talent extraordinaire, n'a pas possédé la connaissance des bornes où il devait se renfermer. Après que cet admirable artiste eut consacré la plus grande partie de sa vie active à étudier avec succès ce que la société offre de ridicule, après qu'il eut créé un nouveau genre de peinture dramatique, après qu'il eut rempli son esprit d'une infinité de matériaux propres à représenter et à expliquer les scènes domestiques et familières de la vie commune..., il voulut imprudemment..., essayer le grand style de l'histoire.... etc. »
Hogarth n'est guère peintre, en effet, quoique ses productions, comme l'écrivait le sculpteur Palconnet, pétillent des plus ingénieux traits d'esprit. » Il a pourtant fait quelques tableaux dont l'exécution se rapproche beaucoup de celle de Chardin. Dans la série du Mariage à la mode, son chef-d'œuvre (à Vernon Gallery), il y a quelques figures très-grassement et trèsadroitement peintes, sur un fond où le clair-obscur est souvent bien entendu. Son portrait aussi (même galerie), en buste et de grandeur naturelle, tête à tête avec un vieux carlin, est très-harmonieux de couleur et enlevé par des touches amples et délibérées. M. Mérimée a été trop sévère quand il a dit, dans le Moniteur français, que « Hogarth ne sut jamais ni peindre ni dessiner. » Mais il a raison quand il l'estime « plutôt poëte comique que peintre. ^> Les caricatures gravées
par Hogarth valent mieux certainement que ses tableaux. N'est-il pas singulier que cet humoriste caustique ait écrit un livre intitulé Analyse de la Beauté, qui a même, je crois, été traduit en français!
Seize tableaux de Hogarth sont rassemblés à Manchester. Ce n'est pas à Manchester néanmoins qu'il faut le voir, quoique plusieurs de ces ouvrages aient de la célébrité, par exemple la Scène de l'opéra des Beggars, qui se jouait alors, je pense, au théâtre de Covent Garden. Tous les personnages dans la composition de Hogarth sont des portraits ou plutôt des charges, l\ en fît d'abord une esquisse pour le fameux Arlequin et directeur de théâtre John Rich; puis, en 1729, un tableau terminé pour sir Archibald Grant, L'esquisse, après avoir appartenu à Horace Walpole, fut achetée à la vente de la collection de Strawberry- Hill, 57 livres 15 shillings, par le propriétaire actuel, M. Willett. Le tableau, dont le cadre offre à son sommet un portrait du poète Gay , appartient à M, J. Murray. Le comte de Carliste possède le pendant : le Comité de la Chambre des communes interrogeant Bambridge. M. Waagen fait un éloge un peu exagéré de cette Scène de l'opéra des Beggars, qui est très-spirituelle assurément, mais assez faible comme peinture.
M. Willett a envoyé quatre autres tableaux de Hogarth : un petit portrait de l'artiste lui-même, en pied, et occupé à peindre, sous l'inspiration de la muse comique; il aune veste verte, une culotte brune, des bas gris, une toque violette; le fond est d'un gris assez Chardin; cette petite pochade n'a pas plus d'un pied carré; provenant de la collection du marquis Camden ;
peint en 1749 et gravé en 1758 ; — un portrait à mi-corps de Mrs Hogarth, qui était fille de sir James Thornhill ; — Florizel et Perdita ; — et une Vue de la pièce d'eau de Rosamond dans le parc Saint James. Car Hogarth a peint aussi le paysage, et Manchester montre encore une Vue de Spencer House, appartenant au comte Spencer.
Une composition hien connue et très-plaisante est la Marche des Gardes allant à Finchley; peint en 1750 et appartenant à l'hôpital des Enfants Trouvés de Londres. Le même hôpital a prêté un excellent portrait du capitaine Thomas Coram, peint en 1743 et gravé par Mac Ardell. C'est, suivant moi, le meilleur portrait de grandeur naturelle que Hogarth ait exécuté. Aussi le vante -t-il beaucoup lui-même dans un passage de ses écrits cité par le catalogue.
Le petit portrait d'homme assis de face et vu jusqu'aux genoux est cependant encore préférable. Il appartient au comte d'EUesmere (Bridgewater Gallery).
Nous avons, de plus, quatre autres portraits : les deux Enfants du comte Stamford , de grandeur naturelle , en pied , habillés de blanc ; — Martin Ffolkes , peint en 1741 ; — une Vieille femme ; — et Garrick dans le rôle de Richard III; grandeur naturelle; la toile a 8 pieds de large sur 5 de haut ; peint en 1746 pour un lord Feversham et appartenant au lord Feversham actuel. Il fut payé à Hogarth 200 livres sterhng, « prix qu'aucun autre artiste anglais n'avait jamais obtenu pour un simple portrait. » La remarque est encore de Hogarth. Un peu plus tard, ce fut le prix habituel des portraits en pied, de Reynolds. 200 livres sterling sem-
blaient alors une somme excessive pour un portrait. Un siècle auparavant, le portrait en pied de Charles n'avait été payé au grand vanDyck que 25 livres sterling, et le tableau avec tous les portraits de la famille royale, que 100 livres sterling. Il est vrai qu'il faut tenir compte de la différence des valeurs monétaires.
Enfin, une Sigismunda appartient à M. J. H. Anderdon, et la Poire de Soutlwark, peinte en 1733, au duc de Newcastle.
Hogarth, né en 1698, ne mourut qu'en 1764. Il put donc voir dans tout leur éclat les deux grands peintres de son pays : Joshua Reynolds, né en 1723, et Thomas Gainsborough, né en 1727.
Reynolds et Gainsborough sont, à mon avis, deux peintres de premier ordre, quoique très-inégaux, tous les deux, dans leurs productions. L'un et l'autre, tâtonnant, avec des préoccupations très-différentes, des styles étrangers et des procédés nouveaux, ont fait parfois des tableaux assez faibles; mais ils ont fait aussi quelques chefs-d'œuvre, et cela suffît pour les classer hors hgne, au-dessus de tous les artistes leurs compatriotes, et dans la glorieuse pléiade des maîtres consacrés de l'Europe moderne.
Le chef-d'œuvre de Reynolds est le portrait de Nelly O'Brien, appartenant au marquis de Hertford. Elle est assise de face, au milieu d'un paysage largement brossé et chaudement coloré comme le paysage de FAntiope du Corrége. Elle a un corsage de soie à raies bleues sur blanc, que recouvre une mantille de dentelle noire; les pans de sa robe, de même étoffe, tombent de chaque côté; jupon de satin, d'un rose déhcieux, transpa-
raissant sous du tulle; manches courtes, d'où sortent entre des flots de dentelle deux bras charmants qui se croisent sur le giron et enserrent un petit grifTon couleur de neige. La figure, de grandeur naturelle, est coupée à mi-jambes.
. Ce qui séduit dans cette peinture, outre l'élégance du costume et l'harmonie de ces tons frais, c'est la douce demi-teinte que le bord d'un grand chapeau de paille verdâtre, orné de nœuds bleus, produit sur tout le Yisage de la belle jeune fille, sur une partie du cou et de la poitrine. La clarté de cette ombre, si l'on peut dh^e ainsi, est une merveille très-difficile à obtenir en peinture. Corrége, Giorgione et Titien en offrent des exemples. Rembrandt aussi; mais il exagère souvent ces effets par des contrastes trop rapprochés. Ici, point de noir. Tout est lumineux, même sous l'ombre du chapeau.
L'expression du visage est d'une distinction exquise, très-naïve et très-spirituelle en même temps, avec un mélange de tendresse et de poésie. L'aimable fille que cette Nelly, qui a de la grande dame et de la bergère ! Reynolds, qui connaissait toutes les anciennes écoles, a dû être extrêmement heureux le jour où il s'est aperçu qu'il avait créé une œuvre digne des plus étonnants magiciens de la couleur. Oui, ce portrait de Nelly O'Brien est aussi beau que les portraits de Titien, de Velasquez, de Rembrandt, de Rubens et de van Dyck. Et c'est précisément parce qu'il ne leur ressemble point, pas plus que les portraits peints par ces maîtres supérieurs ne se ressemblent entre eux. ^ Lord Hertford, qui est à moitié Parisien, devrait don-
ner Miss O'Brien au musée du Louvre , pour y installer enfin glorieusement Fécole de son pays. Nelly aurait un succès fou parmi les artistes et leur inspirerait dans leurs propres œuvres des combinaisons toutes nouvelles.
Deux autres Reynolds appartenant à lord Hertford ont aussi beaucoup* de charme : la Fillette aux Fraises (the Strawberry Girl), et Miss Bowler caressant un petit épagneul.
La Girl aux Fraises est vue de face, jusqu'aux genoux; elle a les deux mains croisées contre la taille, son panier en jonc au bras droit; tout de blanc vêtue; un mouchoir jaunâtre sur la tete. Derrière elle, des rochers sombres, et seulement une percée de ciel à droite.
La profondeur de son regard est intraduisible ; la physionomie très-expressive et très-étrange. Miss Nelly, c'est la beauté civilisée, avec toutes ses délicatesses; la Girl aux Fraises, c'est la nature même, un peu sauvage, et prenant son caractère dans les instincts mystérieux de ces types incultes, mais superbes, que George Sand aime à peindre et qu'elle peint si bien.
Pour harmoniser l'ensemble de cette figure en blanc sur des ombres, Reynolds, à la façon de Rembrandt dans quelques-uns de ses tableaux, a glacé de bitume toute sa peinture, ce qui a produit sur les chairs une teinte bistrée à l'excès. On y sent trop cet artifice, qui est insaisissable dans le tableau de Miss Nelly, où la douceur de la lumière et la transparence des ombres sont dues également à de légers glacis sur une pâte ferme et abondante.
Le portrait de Miss Bowler est à peu près de même
dimension que la Girl aux Fraises : 2 pieds de large sur plus de 3 pieds de haut. Miss Bowler n'a pas les seize ans de Nelly; il s'en faut de la moitié. Miss Bowler n'est qu'une gentille enfant, aux yeux bleus, accroupie dans un paysage et serrant entre ses deux bras nus un petit épagneul blanc et noir.
Reynolds peint supérieurement les enfants, aussi bien qu'il sait faire les ladies de haute volée. Un autre de ses plus excellents tableaux, que M. Waagen met avec raison en première ligne, est le jeune Écolier iSchoolboîj) , appartenant au comte de Warwick. Il est debout, de face, vu jusqu'aux genoux; il tient sous son bras droit un grand livre. Sa veste est d'un ton savoyard, très-vigoureux. Cette peinture est une de Cjelles de Reynolds qui se rapprochent le plus de Rembrandt.
La Jeune fille dessinant, à Miss Burdett Coutts, vient aussi, à mon avis, presque tout de suite après Miss O'Brien. Elle est à mi-corps, en robe rouge, les épaules, le sein, les bras nus. Sa tête, splendidement couronnée d'une abondante chevelure à reflets roux, se penche de profil sur le carton où elle dessine. Fond de ciel, avec une hgne d'horizon perdu.
Le profil est d'une finesse et d'une grâce adorables. Les chairs, la poitrine surtout, peintes à pleine pâte et par grands plans, sont surglacées d'une lumière d'or, absolument comme dans la belle donna du Titien, n^ 460 du Louvre, qu'on appelle sa maîtresse.
LaRoblnetta, à M. P. Tollemache, encore une charmante enfant, en robe blanche, sur un fond de feuillages vaguement indiqués ; elle tient dans sa main
droite un petit oiseau. Elle a pour pendant un jeune garçon sentimental {the contemplative Youth), qui contemple la lune entre de grands arbres. Le peintre a eu le caprice de le vêtir de rouge. Le rouge a été longtemps la passion de Reynolds , qui cherchait toujours des tons francs et avait Fambition de peindre avec le moins de couleurs possible. Il n'y a souvent dans ses tableaux que trois ou quatre couleurs, quelquefois même que deux : dans la Girl aux Fraises par exemple, du brun et du blanc ; ici il y en a trois : du rouge, du brun, et du gris argenté dans les rayons de la lune.
Son propre portrait, en costume de docteur en droit, et appartenant à l'Académie royale , n'est aussi.qu'une musique à deux notes : du rouge et du brun , avec leurs dièses et leurs bémols. Il est vu jusqu'aux genoux, dans une pose assez emphatique, la main droite sur la hanche, la main gauche tenant un papier, appuyée sur une console qui porte un buste en marbre. La robe de docteur èst plein rouge, tout le reste brunâtre , jouant du blanc au noir.
Ces tours d'adresse ne réussirent pas toujours à Reynolds, dans ce portrait entre autres. C'est vers cette époque-là sans doute, qu'il avait en horreur le bleu, ennemi du rouge ; et ce fut, dit-on, pour contredire sa manie de proscrire le bleu , que son rival Gainsborough, bien plus naïf que lui et bien plus sincèrement audacieux, peignit un chef-d'œuvre, the blue Boy, le jeune garçon tout en bleu, dont nous parlerons à son tour.
Les portraits d'hommes sont en général les plus fai-
bles de Reynolds. Nous ne ferons que les indiquer rapidement.
Sir William Chambers ; il est aussi tout en rouge et sert, je crois, de pendant au portrait de Reynolds dans les salles de l'Académie royale.
Frank Hayman, le peintre, et Giuseppe Marchi, le peintre, en buste et avec un turban; tous deux àTAcadémie royale.
Encore deux habits rouges : sir Richard Worsley , en pied ; fond de paysage assez vide ; au comte de Yarborough; — et le duc de Portland, jusqu'aux genoux ; peinture douce et harmonieuse , dans le sentiment de van Dyck; au duc de Portland actuel.
L'archevêque Robinson, peint en 1774, et l'archevêque Markham, peint en 1778 ; appartenant tous deux à Christ Church^ d'Oxford.
Samuel Foote , Facteur; au duc de Newcastle.
Le comte de Sheffield, Fami de Gibbon; buste presque de profil à droite ; un peu dans le sentiment de Rigaud ; au comte de Sheffield actuel.
Le révérend J. Reynolds; au Collège d'Éton.
John, vicomte Mount-Stuart ; à lord Wharncliffe.
Et George John , vicomte Althorp, en pied, de trois quarts à gauche , debout et appuyé contre un piédestal au-dessus duquel est un rideau rouge. De la main droite, abandonnée le long du corps j il tient un livre* Fond de paysage avec de grands arbres ; mais la tête se dessine sur le ciel. Ce portrait est peut-être celui où Reynolds a le plus imité van Dyck. Si on le mettait parmi les van Dyck, dans la Galerie des portraits, bien des amateurs pourraient s'y tromper.
Il va sans dire que tous ces portraits et tous ceux qui suivent, et toutes les figures peintes par Reynolds, sont toujours de grandeur naturelle.
Dans les portraits de femme , Reynolds se retrouve grand peintre , et souvent très-original. L'Exhibition de Manchester en compte plus d'une douzaine.
Lord Spencer, à qui appartient le portrait du vicomte Althorp, dans le style de van Dyck, a envoyé aussi deux des beaux portraits de femme , de la même famille , la sienne sans doute :
Lavinia, vicomtesse Althorp, à mi-corps, cheveux poudrés et relevés à la Pompadour ; bonnet de négligé, en dentelle, avec un nœud rose ; fichu blanc et fourrure blanche autour des épaules; manches rouges. — La tête est de face, avec une expression rieuse et très-spirituelle. Excellente peinture.
Georgiana, comtesse Althorp, tenant un enfant en blanc , debout sur une table , avec un^petit griffon.
Un des plus ravissants, physionomie, couleur, exécution , est le portrait de lady Hamilton , au comte de Durham. Elle est en buste seulement , de trois quarts à droite , avec une draperie blanche. Ses petits doigts jouent près de sa bouche, comme pour envoyer un baiser. Fond vague qui contribue beaucoup à Teffet de la figure.
Parmi les portraits en pied, on remarque : Mrs Anderson Pelham, donnant à manger à des poulets dans une cour de ferme ; appartenant au comte de Yarborough; — lady Jane Halliday, en robe jaune, fouettée par le vent; grande tournure ; très-beau ciel d'orage ; à M. John Tollemache ; — au même : Miss Emily Bertie,
en Thaïs , dit le catalogue ; elle a une robe blanche flottante, les jambes nues, les bras étendus , et de la main gauche elle porte une torche ; cette figure, peinte vers 1776, a beaucoup d'élan, et le fond de ciel est superbe; — au môme : lady Louisa Manners, en pied , debout, accoudée à un piédestal; robe blanche, bras nus ; fond d'arbres avec une draperie rouge ; — au même : Mrs ToUemache , en Miranda.
Le marquis de Westminster a envoyé un portrait de Mrs Hartley , l'actrice ; — le comte de Dartmouth , le portrait d'une comtesse de son nom ; — le comte de Darnley , une lady Frances Gole; — et M. Abraham Darby, Miss Farren, symbohsanl la Comédie; de sa main droite elle tient un masque; elle est en buste, de face, assise dans un fauteuil rouge; elle aune robe bleue! c'est le premier bleu que nous rencontrons dans l'œuvre de Reynolds ; car, pour ses femmes et ses fillettes, il affectionne presque exclusivement le blanc, comme pour ses gentlemen le rouge.
Voici pourtant du bleu dans un autre tableau avec les portraits réunis de la famille Braddyl; mais ce bleu est combattu par du blanc et du rouge , et même par du jaune ! ce qui rend cette peinture assez cruelle de couleur. Lady Braddyl est assise à gauche, enrobe blanche; à droite, son jeune fils, debout, en habit bleu , en gilet et culotte jaunes; entre la mère et l'enfant, un peu en arrière, l'homme , debout et de face , est en habit rouge. Tableau surprenant, que Reynolds a dû faire dans un des moments où ses manies dominaient son instinct d'artiste. Appartenant à M. T. P. Smyth.
Les sujets plus ou moins religieux ne conviennent guère à Reynolds. Sa Sainte Cécile, à sir W. W. Wynn, est de la force de quelque élève de Mignard. Cette grande machine vide a environ 10 pieds de haut. Il y a un ange dans les nuages , mais il n'y en a plus dans l'esprit de Reynolds , l'Anglais émancipé des superstitions catholiques. G*est la foi seule qui sauve en peinture, comme dans tous les actes de la vie. Ne demandons plus ces sujets mystiques aux artistes , même à ceux qui peignent dans les pays romains. On n'a rien fait de bon en mythologie rehgieuse depuis Voltaire , et même depuis Rabelais.
C'est aussi à sir Wynn qu'appartient le portrait d'un jeune homme de sa famille , peint en saint Jean, recevant de l'eau dans une coquille, en compagnie d'un mouton. Mauvais souvenir de Murillo.
Reynolds n'est pas beaucoup plus inspiré dans cinq Têtes de chérubins, jetées sur un frottis de ciel clair. Ces têtes d'enfants , à cheveux d'or, sont cependant d'un ton très-fin et très-fleuri, dans la couleur de Rubens. Elles appartiennent à lord Overstone. On en voit à Vernon Gallery un autre assemblage , de la même quahté à peu près.
Mais voici Puck, le gentil Pack de Shakespeare dans le Songe d'une nuit d*été. Ah ! c'est Reynolds , non pas toutefois si poëte que le poëte , mais excellent peintre. Ce gentil Pack, assis sur un champignon, au bord d'une fontaine , resplendit comme un petit satyre de Jordaens , sur un fond de paysage fantastique , dans une gamme rousse et flamboyante, où la main du grand maître a semé sa magie. LeMaster Puck de Rey-
nolds n'est pas si vaporeux que celui de Shakespeare ; il a de petites oreilles apointies, des cheveux crépus , le sang à la peau , et une physionomie très-païenne. On dirait le fruit d'une bacchante, plutôt que le sylphe éclos dans le génie shakespearien. Ce polisson — « ce jeune gentleman, dit un journal anglais, est le portrait de Master Puck avant qu'il fût arrivé à la dignité de la jacquette et des culottes. » Peut-être bien que sa nudité complète scandalise un peu les Anglais.
Puck n'en a pas moins eu toujours un grand .succès dans son pays. Il a été peint pour l'édition illustrée de Shakespeare (édition Boydeh) , et payé à Reynolds 500 guinées; AUan Gunningham, dans ses Vies des peintres anglais , lui accorde une haute estime ; Samuel Rogers lui avait donné une hospitalité honorable; et, l'année dernière, à la vente de Rogers, lord Fitzwilham a couvert Master Puck de 980 guinées en or de Californie , soit environ 25 000 fr.
Il y a dans ce Puck de Reynolds un peu de Corrége, un peu de Rembrandt , un peu de Rubens et de Jordaens; œuvre très-originale néanmoins, et tout anglaise par la conception et le style.
Je trouve encore dans mes notes quelques Reynolds que je ne saurais raccorder avec le catalogue : une Jeune fille en robe blanche et jupon gris, debout, de face, dans un paysage ; un épagneul près d'elle ; — une Diane volant l'arc de l'Amour endormi; portraits d'Éhsa, duchesse de Manchester et de son fils; trèsbeau paysage, dans la manière corrégesque; — un Jeune garçon, en costume lilas, avec un chien noir; fond de paysage, etc.
Restent deux études d'après nature , qui sont des chefs-d'œuvre en leur genre : Tune, le Nègre, Frank Barber, domestique du docteur Johnson ; tête peinte de premier coup, sur une toile ovale; le reste à peine ébauché ; on voit là toute la pratique du maître, quand il y allait franchement, sans inquiétude des écoles étrangères; — l'aulre, son modèle favori, profondément étudié sous une belle lumière et dans une attitune expressive; aussi a-t-on imaginé de baptiser ce buste : le Captif. La tête est de trois quarts à droite, levée en Tair; cheveux blancs, ébouriffés; barbe courte, blanche ; draperie rouge foncé, autour du corps. Les yeux sont extraordinaires. Peinture de première force, et qui se tiendrait près d'un Rembrandt.
Mais hélas! cette analyse rapide ne donne point l'idée de Reynolds, qui est non-seulement un grand peintre, mais un grand homme par Fintelhgence et le caractère ♦ Il faudrait faire connaître sa vie, expliquer son talent, vulgariser ses préceptes sur les arts. Peu de critiques, dans quelque pays que ce soit, ont mieux compris que lui l'essence et les moyens de l'art. Outre sa fécondité comme peintre (de 1769 à 1790, il a exposé 240 tableaux), il exerça une immense influence sur les artistes anglais par ses Discours prononcés à FAcadémie royale dont il fut un des fondateurs et le président, par sa conversation instructive et originale. Personne n'a fait plus d'expériences que lui, en vue de perfectionner les procédés de la peinture; il a sacrifié des tableaux vénitiens pour en décomposer les couleurs, en apprécier les couches, en découvnr toutes les pratiques plus ou moins secrètes. Ses ensei-
gnements étaient les meilleurs du monde, et très-simples. 11 avait coutume de dire que « l'étude consiste véritablement dans l'art d'apprendre à voir la nature ; » après quoi il recommandait « de peindre les études au lieu de les dessiner. » Avec ces deux seuls principes on peut former des peintres. C'était aussi le sentiment de Diderot, qui s'y connaissait.
L'art fut la passion exclusive de Reynolds. Il y gagna la fortune, sa peinture lui rapportant par année 6000 livres sterling (plus de 150 000 francs), dont il dépensait une partie en acquisition d'objets d'art; ses collections vendues en 1795 produisirent plus de
10 000 livres sterling. Il y gagna, ce qui vaut mieux encore, d'être un homme parfaitement heureux, malgré ses infirmités : il était sourd dès sa jeunesse, à son retour d'Italie, et, quelques années avant sa mort,
11 avait presque perdu la vue.
Son exécuteur testamentaire et son ami intime, qui a écrit sa biographie , dit que « Reynolds fut l'homme le plus heureux qu'il eût connu. «
Sir Joshua Reynolds mourut en février 1792, et, pour dernière chance, il fut enterré à Saint-Paul, près de van Dyck.
Maîtres dit xviii^ siècle : Gainsborough , Wilson, Loutherbourg , Zoffany, Romney, Stothard , etc.
Gainsborougliest, selon moi, le plus franc peintre de l'école anglaise, véritable artiste, sans cesse tourmenté de la nature et des moyens de Texprimer sincèrement. Partout où il se trouvait, il étudiait les particularités, les combinaisons accidentelles de la figure humaine, les effets de lumière et d'ombre dans le ciel et sur la terre. Lorsque, se promenant, il rencontrait quelque individu qui le frappait, il inventait n'importe quoi pour l'attirer dans son atelier. Aussi, dit Reynolds qui l'estimait profondément, bien que leur rivalité les ait écartés de relations amicales, aussi « son talent n'a rien qui tienne de l'académie ou de l'antique; il l'avait puisé de son propre chef dans la grande école de la nature. »
Gainsborough n'a jamais été en Italie, et je crois même qu'il n'est jamais sorti de son île. Les maîtres qu'il affectionnait le plus étaient Piubens et Rembrandt ; pour se former comme praticien, il en a fait beaucoup de copies, d'une rare perfection. Le Rabbin,
d'après Rembrandt, qu'on voit de lui à'Hampton Court, est prodigieux.
Portraits, paysages, tableaux de fantaisie, en grand et en petit, Gainsborougli s'est essayé à tout, excepté aux sujets héroïques et mythologiques, et il a été supérieur en tout. Sur ses dix-sept tableaux exposés à Manchester, il y a quatre portraits et plusieurs paysages, extrêmement distingués.
De même que Reynolds a sa Nelly O'Brien, de même Gainsborough a son chef-d'œuvre hors ligne, et qui seul suffirait à le classer parmi les grands maîtres. Ce chef-d'œuvre de Gainsborough est, à mon goût, le portrait de Mrs Siddons , l'actrice , dont la majestueuse beauté a aussi inspiré Reynolds dans le portrait en pied, de Dulwich Gallery (gravé par Haward), et, plus tard, Lawrence, dans le portrait en pied, de Vernon Gallery.
La Mrs Siddons de Gainsborough n'est vue que jusqu'aux genoux, sur une toile haute d'environ 5 pieds, large de 4. Elle est assise dans un fauteuil à dossier rouge, presque de profil à gauche, une main simplement abandonnée contre sa taille, le bras droit étendu sur son manchon. Grand chapeau de forme ronde, noir, à longues plumes noires, nœud de ruban noir sur le côté; cheveux poudrés et crêpés à la mode du temps, et, par-dessous ces enroulements capricieux, de longues boucles qui s'étalent sur les épaules. Corsage collant, ouvert en cœur, manches justes, d'une étoffe de soie blanche à raies bleues ; le jupon de même couleur. Sur le sein, un fichu de ga^ze et un fichu de soie bleue, qui se croisent et se nouent à la taille,
d'où tombe un nœud de ruban bleu. Au bras gauche est entortillée une sorte d'écharpe safran, bordée de fourrures pareilles au manchon. Pour fond, un rideau cramoisi sombre, comme dans quelques portraits de Rubens et de van Dyck.
Le profil, dessiné avec la plus fière assurance, a quelque chose de sibyllin, de fatalement passionné. La grande tragédienne, qui traduisait les passions avec tant d'énergie e^de sensibihté, et qui les éprouvait, si vivement pour son compte, est mieux rendue dans ce simple portrait à mi-corps et en néghgé, que dans ses portraits allégoriques en Muse tragique ou sous les déguisements de ses rôle$ d'actrice. Ce portrait est si original, si individuel, comme expression de caractère poétique, comme parti pris de tournure, comme audace de couleur, comme hberté de touche, qu'il ne ressemble à la peinture d'aucun maître. On a beau lui chercher des analogues, on n'en trouve point : Véronèse, un peu. Mais non, c'est une création toute singulière. Voilà du génie!
Il faudrait au Louvre cette Mrs Siddons, avec Miss O'Brien.
A cause de son incomparable originahté, le portrait de Mrs Siddons vient certainement dans l'œuvre de Gainsborough , même avant son Î3.meux b lue Boy , au marquis de Westminster.
Master Buttait, c'est le nom de ce gentil garçon habillé couleur de ciel, est debout, de face, la main gauche contre la hanche , la droite tenant un chapeau à plumes, pendant le long de la jambe. Son costume de soie bleue est le plus coquet du monde, avec rubans
pareils et menus enjolivements. Son visage est frais et éveillé comme celui des plus charmantes fillettes de Watteau , et Ton dirait qu'il s'en va rejoindre les groupes de Watteau dans les Amusements champêtres au marquis de Hertford. La santé, la bonne humeur, l'élégance et la beauté, il a tout ce qui convient pour aller jouer avec les jeunes bergères Pompadour.
Master Buttall, Dieu merci, est un autre gaillard que Master Lambton le mélancolique, qui eut tant de succès au Salon de 1824, à Paris, si je ne me trompe, et qui valut à sir Thomas Lawrence la décoration française. Le blue Boy est de plus haute et de plus fine qualité ; enfant de Rubens et de van Dyck, de Velasquez et de Watteau , s'il n'était le fils légitime de Gainsborough ; tandis que le Boy rouge, de Lawrence, tient plutôt par aUiance à M. Delaroche et à M. Dubufe.
Gainsborough a gagné sa gageure contre Reyndlds. Le bleu lui a mieux réussi qu'à Reynolds les plaques rouges. Il est vrai que cette espèce de colibri chatoyant, que Gainsborough a su peindre , est comme enveloppé d'une atmosphère harmonieuse qui éteint ses trop vives couleurs. C'est à l'artifice d'un fond de paysage et de nuages, neutralisant par une heureuse combinaison de reflets et de clair-obscur les tons de la figure, que l'habile coloriste a dû de vaincre la difficulté.
Les vrais peintres n'ont d'ailleurs jamais craint les couleurs franches, et Gainsborough, sans prendre la peine de faire ce chef-d'œuvre, aurait pu se contenter de montrer à son rival un des beaux portraits de van Dyck, qui est précisément à l'Exhibition de Man-
chester, dans la Galerie des portraits, nM08, et qui appartient au comte Pitzwilliam : la reine Henriette, tout en bleu ^ !
Le Boy bleu occupe dans les salons de Fécole anglaise la même place d'honneur que le portrait équestre de Charles ï^^ dans les salons des maîtres anciens. Il a pour voisines deux belles dames : d'un côté, la Mrs Anderson Pelham, de Reynolds; de l'autre, Mrs Graham, femme de lord Lynedoch ; troisième chef-d'œuvre de Gainsborough, appartenant à M. Piobert Graham.
Je crois bien qu'après Miss Nelly , Mrs Graham est la plus séduisante de toutes les ladies anglaises en peinture. Elle a, comme Nelly, une jupe rose bouillonnée, sous une robe de satin blanc, ouverte à la sultane. Elle est debout et de face, appuyée contre une colonne au milieu d'un parc. Coiffure poudrée et des plumes; le cou nu. De la main droite elle tient une plume blanche, La tête se dessine sur le ciel, la taille sur le paysage. Pleur d'aristocratie et fleur de coloris. On dirait volontiers de cette peinture, qu'elle sent bon.
La Jeune lady anonyme, appartenant au marquis de Hertford, pourrait faire pendant à lady Graham. Elle est assise dans la campagne, le corps de trois quarts, la tête de face. La coiffure et la poudre du xvm^ siècle vont bien à sa tête gracieuse. Elle est très-légèrement vêtue d'une robe de moussehne blanche, avec des garnitures comme des flocons de neige , et à la taille des rubans lilas tendre. Elle a de petits mignons souliers , volés à Cendrillon. Mais qu'elle est décolletée, et que
ses bras sont beaux jusqu'à Tépaule ! Elle fait sa bergère Marie-Antoinette dans les bocages de Trianon. Il ne lui manque qu'une houlette à nœuds roses, car elle a déjà le gardien du troupeau, un chien blanc immaculé, familièrement assis tout contre son épaule. Le paysage est ébauché dans des tons bleu céleste, habituels aux peintres de Técole de Watteau et de l'école de Boucher.
On pense que ces deux attrayants portraits de femme, par Gainsborongh, ont une grande vogue, bien méritée, dans la fashion anglaise, dont ils se partagent l'admiration avec le blue Boy. Mais cependant, malgré le naturel des figures, malgré l'ampleur du dessin et de l'exécution, ils tournent un peu à la manière qu on appelle en France : style Pompadour. J'aime toujours mieux l'étrange Mrs Siddons, qui ne réveille aucune comparaison avec aucune école. J'ai vu quantité de portraits de Gainsborough, et des plus importants et des plus célèbres, par exemple quatre portraits en pied de la famille royale d'Angleterre, dans les appartements de Buckingham Palace , par exemple, à la galerie de Duhvich Collège, le délicieux portrait de Mrs Sheridan et de Mrs Tickle sur la mênle toile , et bien d'autres. Pour moi , Mrs Siddons demeure le titre fondamental de Gainsborough à l'immortalité.
Il y a encore à Manchester deux autres portraits par Gainsborough : un lord Mendip, assez mauvais, au Christ Church Collège, d'Oxford, et un portrait quelconque, dont je n'ai aucun souvenir, à M, Adam Lodge.
Comme paysagiste, Gainsborough est surtout trèsvolontaire et très-neuf. Dans ses portraits , sauf dans
celui de Mrs Siddons, il a des accointances avec son émule Reynolds , avec van Dyck , et même avec l'école française du xvm^ siècle. Dans ses paysages, il est le pur disciple de la nature. Tout au plus, pour l'exécution, voit-on qu'il a étudié Rubens, et, pour les effets, qu'il connaît son Rembrandt. Mais l'amour qu'il avait certainement pour ces deux maîtres ne lui a fait contracter aucune habitude d'imitation. Il a conservé son impression propre devant la nature, et il l'a traduite en un style d'une éloquence abrupte et primesautière qui n'est à personne. Il a été en paysage un initiateur véritable , et Gonstable presque tout entier sort de lui. Or, c'est de Gonstable que sortent un peu les excellents paysagistes de l'école française actuelle, ainsi que l'a remarqué très-judicieusement le conservateur des tableaux du Louvre , M. Villot, dans un article sur la Vie de Gonstable, publiée par M. Leslie de l'Académie royale de Londres. M. Villot s'est seulement trompé en appelant Gonstable le « messie » du paysage moderne. Gonstable ne fut que l'apôtre et le continuateur de Gainsborough.
G'est là un titre de Gainsborough à la sympathie des artistes français, et il est bien regrettable que le musée de Paris n'ait pas encore su capturer sur l'Angleterre , honnêtement et par la simple vertu des livres sterling, quelque exemplaire du grand paysagiste d'outre-Manche.
L'Angleterre, il est vrai, qui accapare si prestement les chefs-d'œuvre du monde civihsé et même du monde barbare , ne lâche pas facilement ses chefs-d'œuvre indigènes ; mais il serait cependant de l'intérêt de sa
gloire qu'elle laissât exporter un choix de ses productions, presque inconnues ou méconnues, et introuvables sur le continent.
Si Reynolds et Gainsborough n'ont pas la réputation universelle qu'ils méritent , c'est qu'on ne voit point de leurs tableaux, parmi ceux des maîtres, dans les musées et les collections hors de l'Angleterre.
11 faut sacrifier quelque chose à la bonne renommée et à la notoriété publique. Les adroites gravures anglaises ne suffiront jamais à la vulgarisation de l'art anglais, qui doit prendre désormais son rang en Euroge , grâce à Reynolds et à Gainsborough principalement, et aussi à Hogarth et à Wilkie , à Constable et à Turner, etc. Nous ne parlons pas des arts autres que la peinture, dans lesquels l'Angleterre serait très-empêchée.de montrer des maîtres.
L'Exhibition de Manchester offre trois beaux paysages de Gainsborough : un à M. Thomas Todd ; un autre au duc de Newcastle ; un troisième à M. J. Tollemache.
Le paysage à M. Todd peut avoir 5 pieds carrés. A droite, entre de grands arbres, chemin ombreux par où descend un troupeau de moutons. Vers la gauche , au premier plan , dans l'ombre , au bas d'une cascade, un cavalier fait boire son cheval. Au-dessus de la cascade, un ruisseau avec un pont de bois, sur lequel va passer une petite figure de femme. Le second plan de ce côté est en pleine lumière et se dégrade sur un fond de montagnes bleues. Grand effet; exécution très -magistrale.
Le paysage au duc de Newcastle est à peu près de la même dimension , un peu moins haut. Les animaux y
ont beaucoup d'importance et sont peints comme par un maître hollandais.
Sur un carrefour, au milieu d'une forêt, s'arrête un troupeau : six moutons , deux chèvres , deux vaches rouges, deux jaunes, une blanche. Le petit berger est là, et, en avant, une jeune paysanne debout, de face, porte sur la tête un seau; cette figure, très-bien tournée , a 8 pouces de proportion. Aux pieds de la paysanne, deux enfants couchés, et deux chiens qui jouent. Grands arbres dextrement brossés , bruns sur le devant, bleus dans les fonds.
Ce tableau a de la manière de Rubens. Il est peint un peu trop en décoration. Mais c'est cette brusquerie de touche qui donne tant d'effet aux paysages de Gainsborough. La spontanéité de son impression y est tout entière et se communique au spectateur. Gainsborough avait d'ailleurs une méthode parfaite pour assurer l'ensemble de ses compositions. Il ébauchait tout d'un trait son tableau et le poussait harmonieusement du haut en bas , sans isoler son attention sur de petits fragments, sans s'obstiner aux détails ; car il cherchait l'effet général , et il le trouvait presque toujours, grâce à cette large vue sur^ sa toile, qu'il regardait comme on regarde la nature, d'un seul coup d'œîl.
Le troisième paysage , à M. Tollemache , est intitulé : la Charrette de marché. Cette charrette, tranquillement traînée par un cheval blanc , passe un gué. A droite , un grand arbre. Toute la gauche dans l'ombre. C'est très-franc et très-beau.
M. Tollemache a aussi envoyé à Manchester un ta-
bleau assez singulier, mais de première forée, qui n'a guère d'analogues que dans l'école de Rembrandt et un peu dans celle de Snyders : des Chiens qui se battent, et deux jeunes garçons qui les excitent. Figures et animaux de grandeur naturelle. Dessin mouvementé , couleur chaleureuse , clair-obscur admirable.
Encore un Gainsborough à M. Tollemache : Paysage avec des enfants. Deux femmes sont à la porte d'une chaumière ; une petite fllle est assise en bas, près de quelques animaux de la ferme; à droite, une vache noire et une vache rouge ; plus loin , un berger. Le peintre aristocratique de Mrs Graham fait à merveille ces scènes rustiques. Le paysage et le ciel rappellent Murillo.
Autre petit paysage , haut de 2 pieds sur 1 pied et demi seulement. Il est intitulé la Porte du cottage et il appartient à- M. J. Bentley. Trois enfants sortent de la maison : une petite fille portant un baby et accompagnée d'un jeune garçon. Les terrains roux au premier plan sont superbes. Le paysage et le ciel rappellent Rembrandt. Mais si Gainsborough a souvent de ces rapports avec certains maîtres, il conserve cependant son originalité dans le style général de l'œuvre , et devant chacun de ses tableaux on n'hésite jamais à prononcer son nom.
Il a fait aussi des espèces de marines vraiment : une Scène de côte, avec des troupeaux; à M. J. Dillon; Turner n'est pas sans avoir imité cela. Il a fait encore de petites grisailles très-spirituellement touchées, un peu dans la manière de Boucher. Celle qu'on voit à Manchester appartient, je crois, à M. Golnaghi, ou
peut-être au duc de Newcastle : car le catalogue de Técole anglaise n'est pas beaucoup plus exact que celui des maîtres anciens.
Enfin, deux autres paysages de Gainsborough appartiennent, l'un à M. J. W. Russell , l'autre à M. Samuel Barlon.
Il y avait, au même temps que Gainsborough, un autre paysagiste, de l'Académie royale, comme lui et comme Reynolds , lorsque l'Académie eut été fondée en 1768 , — et que les Anglais , à tort selon moi , estiment un très-grand peintre. Ils le mettent tout simplement sur la même ligne que Claude , le Lorrain de Rome , et qu'Albert Guy p. Ils l'appellent même le Claude anglais. Ils feront bien de le garder pour eux. Il aurait peu de chance sur le continent. Les amateurs de Claude et de Cuyp n'apprécieraient guère ce Wilson, qui est tout au plus de la force de Joseph Vernet; ce n'est pas beaucoup dire. Puchard Wilson était né presque au commencement du siècle , entre Hogarth et Reynolds, en 1714, et il ne mourut qu'en 1782, six ans avant Gainsborough , dix ans avant Pieynolds. Il avait habité longtemps l'Itahe, où il s'était formé d'après la tradition de l'école du Poussin et du Guaspre, et de Claude aussi, puisqu'on le veut. Il y connut sans doute Joseph Vernet, qui était juste de son âge, et qu'il a imité souvent. C'est un talent aussi étranger dans l'école anglaise que le furent, au xvi^ siècle, les disciples de Holbèin , et, au xvii% les disciples de van Dyck. Homme habile cependant, et, très-exercé, mais sans originalité aucune. Son inspiration n'est pas en lui-même ni dans la nature ; elle est dans une certaine
manière traditionnelle , qui commande un certain arrangement, un style arrêté d'avance, une exécution de ponsif.
Il y a de lui une douzaine de paysages à Manchester, et aussi , je crois, son portrait par lui-même, en petit, et appartenant à l'Académie royale. Ce petit portrait, naïvement peint et à peine terminé, est très-bon et prouve que c'est le système qui a nui à l'artiste.
Un de ses tableaux célèbres est la Niobé , à M. Wynn EUis, peinte en 1760, exposée en 1770, et achetée alors par le duc de Gumberland, le héros de Culloden. Il existe quatre répétitions de cette Niobé , dont une à la National Gallery et l'autre à Bridgewater Gallery.
La plupart de ses autres paysages sont également composés à l'antique sur des vues d'Italie. Une Villa Cicero , exposée en 1770, a eu l'honneur d'être gravée en 1778 par WooUett. Un autre paysage a été peint pour le grand chirurgien John Hun ter, et payé seulement 12guinées, note le catalogue. C'est beaucoup; il ne se vendrait pas cela si on le mettait en vente publique à Paris, sans nom d'auteur et sans amateurs anglais. D'autres appartiennent au marquis de Westminster, au comte de Darmouth, au duc de Newcastle, à M. Edw^ard Loyd, etc. Ces noms-là montrent combien Wilson est admiré par ses compatriotes. Mais il n'en ressemble pas davantage à Claude.
On apprécie encore beaucoup en Angleterre deux peintres de la même époque à peu près , étrangers de naissance, mais presque naturalisés Anglais : l'un fut de l'Académie royale de Londres , P. H. de Loutherbourg, né à Strasbourg en 1734, l'autre, l'Allemand
Zoffany né à Francfort en 1735 , imita Hogarth et fut souvent gravé. L'un ne mourut qu'en 1812, l'autre qu'en 1810. Nous n'avons rien à en dire puisqu'ils ne sont pas Anglais et qu'ils n'offrent d'ailleurs qu'un médiocre intérêt comme peintres.
Un excellent peintre de ce temps-là, George Romney, qui paraît s'être inspiré de Reynolds, a son chefd'œuvre à Manchester : une Liseuse en bonnet de nuit , baptisée Serena , et appartenant au révérend chancelier Thurlow.
Elle est bien sereine, en effet, et bien naïve, et bien charmante, cette jeune fille absorbée dans sa lecture du soir; car une chandelle brûle à son côté, dans un bougeoir, sur une table. Il faut que ce soit la Bible, ou un roman, qui l'empêche ainsi d'aller se coucher.
Elle est de grandeur naturelle, vue de pleine face, assise, les deux petits bouts de pieds posés sur un tabouret lilas , les deux mains tenant le livre sur les genoux, la tête baissée sur le sein. Elle a une robe blanche, à la vierge , taille et manches collantes ; on n'aperçoit qu'une échappée de sa ceinture bleue. Son bonnet blanc , à fond très-haut , est serré par une fontange de ruban bleu, avec un nœud sur le front. Derrière elle , un lambris nu, grisâtre. Rien autre dans le tableau.
C'est un tour d'adresse que la peinture de cette femme assise et vue d'en bas, en raccourci, ses genoux montant jusqu'à son sein, — que cette simplicité d'une toilette blanche sur un mur gris. La tête est délicieuse , l'exécution de première quahté.
Il y a encore de ce Romney, inconnu au continent, deux beaux portraits : Tun, de lord Stanley, treizième
comte de Derby, avec sa sœur; appartenant au comte de Derby actuel; — l'autre, lady Hamilton en bacchante, appartenant à lord de Tabley ; lady Hamilton, en robe blanche, cheveux épars, est couronnée de pampre ; portrait en buste, de trois quarts, sur fond de ciel vague. Ovale.
Thomas Stothard est plus connu de nom, grâce à la célèbre gravure de son Pèlerinage à Canterbury. La gravure vaut mieux que Foriginal, qui est à Manchester et qui appartient à M. J. Towgood.
Un autre Stothard, le Plc-nic^ appartient à la délicate Miss Burdelt Coutts ; ce n'est pourtant qu'une faible imitation de Watteau. D'autres tableaux de cet artiste représentent encore des espèces de pmjsanneries coquettes, dans le genre des Français du xviu^ siècle. C'est peu de chose. Stothard, qui était né en 1755, qui fut de l'Académie et eut grande réputation, a vécu jusqu'en 1834.
Durant la dernière moitié du xvui^ siècle, l'influence de Reynolds et de Gainsborough contribua sans doute à former quelques peintres chez lesquels on remarque de la force et de la science, comme Northcote, Morland, Owen, Opie, etc. Ces artistes et bien d'autres encore tiendraient une place honorable, quoique secondaire, dans une histoire de l'école anglaise; mais ici nous analysons brièvement et nous devons passer à la génération nouvelle qui naissait vers la fin du xvin^ siècle et qui a illustré le commencement du xix® : Benjamin West, John Constable, David Wilkie, Thomas Lawrence, Wilham Turner, Richard Bonington, etc.
Benjamin West, Thomas Lawrence , David Wilkie.
Benjamin West, comme Wilson, qui du moins était plus fort que lui, a passé et passe peut-être encore en Angleterre pour un grand peintre. Il a eu tous les honneurs et toutes les faveurs : il a été président de l'Académie royale et peintre royal ; il a joui de la plus haute estime dans l'aristocratie et d'une réputation en quelque sorte nationale; il a été gravé par des graveurs éminents; il a vendu ses tableaux des prix fous : le Christ guérissant les malades dans le temple ^ (aujourd'hui à la galerie Vernon) a été payé par la British Institution, qui l'a offert à la National Gallery,^ 3000 guinées, près de 80 000 francs.
Eh bien, ce président West, qui d'ailleurs donnait
1 . M. Viardot, dans ses Musées d'Angleterre, dit de Benjamin West : « Sa réputation me semble tout à fait inexplicable ; c'est un héritier collatéral de l'école de David , à laquelle il se rattache seulement par de communs défauts. Son Cléombrote banni par Léonidas (Vernon Gallery) semble l'œuvre empesée de quelque rapin de 1810; et quant à son tableau du Christ guérissant les malades (c'est ce fameux tableau de 3000 guinées), j'affirme sérieusement que nos jurys d'exposition l'excluraient , et en toute justice. y>
autour de lui les meilleurs conseils aux artistes, et qui aida Constable à se produire, il faut le rayer de la liste des peintres anglais. Il n'existe pas dans l'école; il n'existe pas môme comme peintre, à côté des plus mauvais barbouilleurs des écoles quelconques. Je ne crois pas qu'il y ait de lui le moindre fragment qui puisse s'appeler de la peintmx.
Les six tabeaux de Benjamin West à Manchester, inqualifiables imageries, ressemblent aux toiles servant d'enseigne à la porte des' baraques de foire. Ce sont pourtant ses tableaux les plus célèbres, avec le Christ de 3000 guinées ; il y a même son chef-d'œuvre, la Mort du général Wolfe, tableau universellement vulgarisé par la belle gravure de Woollett, et qui appartient à là reine. Le marquis de Westminster en possède une répétition.
A la reine appartient aussi le Départ de Régulus, triste imitation de la triste école de l'Empire ; — au marquis de Westminster , deux horribles batailles , dont • l'une , la Bataille de la Hogue , eut encore l'avantage d'être gravée par Woollett ; — à l'Académie royale de Londres, le Christ bénissant les petits enfants ; — et à M. John Hick, Psyché et l'Amour.
Heureureusement vers la même époque l'Angleterre fut assez féconde en artistes. Wilkie et Lawrence ressuscitaient Hogarth et Reynolds; Constable allait continuer Gainsborough ; Bonington, dans sa trop courte vie, allait créer de petites merveilles ; Turner, dans sa longue vie, allait tenter tous les styles, encourager ses compatriotes à toutes les recherches et à tous les perfectionnements, et laisser lui-même une
immense série d'œuvres, dans laquelle il y a des œuvres de peintre et de poëte.
Sir Thomas Lawrence est un peu dans l'école anglaise ce qu'est son contemporain le baron Gérard dans l'école française, mais il est bien plus peintre que Gérard, cependant. Il y a des morceaux de Lawrence, principalement des études de têtes de femmes, qui sont délicieux, bien plus frais et bien plus fins que les têtes de Greuze. Praticien très-inégal, comme la plupart des peintres anglais ; ce qui tient, selon moi, à ce que le caractère anglais n'est pas foncièrement artiste : sauf Gainsborough et Constable, le peintre anglais est toujours préoccupé de mille choses qui atténuent la spontanéité de son impression; les uns, comme Hogarth et Wilkie, songent à faire de l'esprit ; les autres ,^ comme Reynolds et surtout Lawrence, songent à un idéal aristocratique en rapport avec les mœurs de la nobility britannique ; d'autres, comme Turner, malgré son génie, comme aujourd'hui MM. Millais et Hunt, qui sont des hommes très-distingués, s'enfilent dans des systèmes baroques, sans issue et sans résultat. Ce n'est point là le naturel du véritable artiste qui obéit subitement à un sentiment intime et à une vue extérieure. L'esprit, la noblesse, l'originalité y sont, quand l'homme en a.
On compte à Manchester neuf tableaux de Lawrence, presque tous bons. Les meilleurs, à mon avis, ne sont pas ceux qu'on pense : par exemple, le portrait en pied de Kemble dans le rôle de Coriolan, grand tableau de 9 pieds de haut, au comte de Yarborough, est lourd, noir, et surtout faussement dramatique,
comme Tautre Kemble en Hamlet, de la galerie Vernon (n^ 142); par exemple, le très-honorable John Wllson Croker est une peinture faible et vulgaire ; par exemple, le fameux Master Lambton, gravé par Samuel Cousins et appartenant au comte de Durham, n'a pas toutes les quahtés qu'on croyait y voir lorsqu'il eut tant de succès à Paris en 1824; sans doute il possède un certain charme qui vient du gentil modèle ; mais c'est une peinture ronde et molle, sans effet de lumière et sans caractère particulier. Quelle distance de ce Boy rouge au Boij bleu de Gainsborough !
Ce qu'il faut à Lawrence, ce sont les femmes. La comtesse de Wilton, lady Leicester, Miss Farren, Miss Croker, la jeune Bohémienne {Gipsy Girl), voilà de charmants tableaux et qui peuvent être mis à côté de ceux de Reynolds K
La comtesse de Wilton, que M. Waagen préfère à tous les autres portraits de Lav^rence, est vue jusqu'aux genoux, assise de face sur un fauteuil de velours vert. La robe est en velours violet. Singuher et difficile rapprochement de couleurs. En haut, deux bouts de draperie rouge. Fond de ciel. Appartenant au comte de Wilton.
Lady Leicester est représentée en Espérance {asHope), avec trois petits génies, voltigeant sur un fond vaporeux; elle a les épaules et les bras nus; une simple
1. M. Viardot a jugé trop lestement Lawrence, quand il dit : « Nous avons en France des peintres qu'on ne prend au sérieux que dans le monde des dames , qui égalent assurément Lawrence pour la correction , pour la sévérité et même pour Teffet. 5> [Musées d'Angleterre^ etc.) Oui, quand Lawrence est mauvais, il ressemble à M. Dubufe. Mais quand i) est bon , il est excellent.
robe jaune. Toile de 8 pieds de haut. Appartenant à lord de Tabley.
Miss Farren, comtesse de Derby, est debout, de profil à droite, en robe blanche. Elle serre sur ses épaules une pelisse de satin blanc, et de sa main gauche gantée elle tient son manchon.
Miss Groker, maintenant lady Barrow, est à micorps, de face, en blanc, épaules nues ; sa main droite tient un lorgnon pendu à une chaîne d'or. Fond de ciel.
Ces quatre portraits de femmes sont ravissants. Mais je préfère encore la Gipsy, la jeune Bohémienne serrant de ses deux mains contre sa gorge nue un coq blanc; les yeux, la bouche, le ton flambant des joues sont tout imprégnés d'une volupté mystérieuse. La moitié de la tête est dans l'ombre sur un fond de paysage vague, mais très-vigoureux. Ce tableau poétique appartient à l'Académie royale.
Le neuvième Lawrence est un assez bon portrait de sir Sidney Smith, en buste, à M. John Andersen.
Wilkie a deux fois plus de tableaux que Lawrence à Manchester : dix-huit! parmi lesquels plusieurs trèscélèbres, le Colin-maillard, le Jour du payement des loyers, la Lettre d'introduction, et, en fait de grands tableaux, Christophe £olomb au couvent de la Rabida, et Napoléon avec son ami le pape Pie VII. Ces œuvres, de genre et de dimension si différents, depuis de petites esquisses larges de quelques pouces jusqu'à des compositions d'apparat avec des figures de grandeur naturelle, permettent de juger très-bien, à l'Exhibition de Manchester, le talent de Wilkie, esprit ingénieux
et perspicace, mais moins original et moins hardi que Hogarth; en revanche, Wilkie est plus adroit, plus savant et plus fin, comme peintre. On s'aperçoit qu'il a beaucoup étudié les Hollandais, Adriaan van Ostade particuhèrement ^ ; il leur a emprunté, dans ses fonds, ces frottis légers qui donnent au clair-obscur tant de transparence.
Le Colin-maillard d'abord {Blindman's Buff), appartenant à la reine; il fut peint en 1813, sur la demande du prince régent, et payé 500 guinées. Véritables qualités de peinture, et autant de grâce que d'esprit. La composition est trèsrconnue parla gravure. L'esquisse, qu'on voit aussi à Manchester et qui appartient *aux demoiselles Bredell, est un petit bijou que les amateurs les plus difficiles accepteraient dans une collection de maîtres hollandais. Pour moi, si j'avais à choisir dans tout l'œuvre de Wilkie, je prendrais cette esquisse du BUndman's Buff.
Wilkie, quoiqu'il n'eût encore que vingt-huit ans lorsqu'il peignit le Colin-maillard, était déjà apprécié comme un artiste éminent, car il avait fait déjà plusieurs tableaux très-remarqués : les Politiques de vil-, lage, dès 1805; l'Aveugle joueur de violon, 1807, qui lui fut payé seulement 50 livres sterling par sir George Beaumont et qui est aujourd'hui à la collection nationale (Vernon Gallery); les Joueurs de cartes, en 1808; le Jour du payement des loyers, en 1809 ^ ;
1. «Wilkie est une sorte d'Ostade enluminé, dit spirituellement M. Viardot , après avoir rappelé l'abus que Wilkie faisait souvent de tons trop rosés.