Le catalogue dit én
de faire à l 'avènement de chaque nouveau souverain du peuple britannique.
Assurément, Wilkie s'en serait mieux acquitté que le peintre étranger, M. Winterhalter, qui a répété plusieurs fois les portraits de la reine Vittoria et du prince Consort.
Il n'y a plus de Holbein ni de van Dyck sur le continent, et FAngleterre devrait s'en tenir pour le moment à ses artistes, qui, malheureusement, ne valent plus Reynolds et Gainsborough , ni même Lawrence, ni même Wilkie,
Constable, Turner.
Conslable était de neuf ans plus âgé que Wilkie, mais cependant Wilkie atteignit bien avant lui la célébrité.
Wilkie, ne faisant que continuer Hogarth en un certain sens, fut compris tout de suite. Gonstable, quoique partant du même point que Gainsborough , était un novateur à sa manière. Il apporta dans le paysage un élément assez nouveau et très-rare même chez les grands paysagistes hollandais : la variété de la couleur.
Chez Ruysdael et Hobbema, les premiers maîtres du Nord , la gamme des tons est assez bornée. Quelque contrée , quelque saison , quelque effet de la nature qu'ils traduisent, la dominante du coloris est presque toujours un brun bitumineux. Eux et les autres paysagistes ne se sont guère risqués jusqu'à des verts francs, à des bleus hasardeux, à des rouges vifs , à des éclats très-distants du ton mitoyen et rendant ainsi Tharmonie générale extrêmement difficile.
Gonstable eut l'audace d'accepter toutes les combi-
naisons de nuances comme les offre la nature. En général, les paysagistes, quand ils regardent la nature, y voient un tableau qu'ils rêvent d'une façon particulière, et, quand ils sont en train de le peindre, ils éteignent par-ci, ravivent par-là, les effets qui se produisent dans le ciel et sur la campagne. Constable y alla tout bonnement et mit sur ses toiles ce qu'il vit en l'air ou par terre, sans s'inquiéter du résultat. Le résultat se trouva être des paysages d'une variété presque inusitée dans les autres écoles, et l'harmonie de l'ensemble n'y perdit rien.
C'est là le caractère des tableaux de Constable , ce qui fait leur supériorité et leur originalité. C'est là ce qui frappa les artistes français lorsqu'on vit au Salon de Paris ces paysages étrangers et assez étranges.
La nouvelle école de paysagistes qui illustre la France depuis vingt-cinq ans n'a pas d'autres secrets que ceux de Gainsborough et de Constable : l'amour de la nature et sa traduction sincère.
L'Angleterre est, pittoresquement parlant, un superbe pays. Il y a en Angleterre des arbres de mille ans, beaucoup d'arbres de cinq cents ans, des forêts entières du temps de Henri VIII ; et à tout cela on ne touche point, si ce n'est pour prolonger la vie des vieux géants qui ont abrité tant de générations. Comme on n'a pas besoin de tuer des arbres pour se chauffer, on les respecte, on les soigne, on leur appUque même une sorte d'art chirurgical : on cautérise leurs plaies, on bouche leurs trous, on leur organise des béquilles sous les branches , ou des armatures autour de la taille, quand ils deviennent infirmes ou estropiés.
quand l'âge les détériore et les fait incliner vers la tombe.
Les arbres sont bien heureux dans les pays où Fon brûle du charbon !
En tout pays], les artistes font toujours plus nature qu'on ne croit. Ils ne peuvent se soustraire au miheu qui les enveloppe. Quand on a vécu dans un pays , on finit par s'apercevoir que ses artistes indigènes l'ont toujours et partout assez bien représenté. Ce qui, de loin, semblait des singularités, des interprétations infidèles , des impressions trop fantasques ou des erreurs ridicules, on le voit soi-même, à quelque moment imprévu : ciel, terre ou personnages.
En Angleterre, dans cette île qui est comme un grand navire à flot, l'atmosphère est toujours brumeuse et un peu opaque ; mais, quand on s'est promené dans la campagne , à distance des villes , quand on a vu le soleil , transperçant ce brouillard marin , éclater sur une végétation saine et plantureuse , illuminer les épaisses ramures des arbres qui poussent en toute liberté; puis, à son coucher, enflammer des masses de nuages toujours interposés entre l'éther bleu et le sol anglais, on comprend les contrastes et les brusqueries d'oppositions un peu crues qui se rencontrent d'habitude chez les paysagistes anglais. De même, quand on a assisté à des réunions anglaises, à des meetings, à des fêtes quelconques, où se heurtent, dans les ornements de toute sorte et dans les costumes, les couleurs les plus disparates , on ne s'étonne plus du goût , du style et de la couleur des peintres anglais en général.
Dans les paysages de Constable il y a du vert, du bleu, du rouge, du jaune, effrontément posés là où le peintre en a vu, en étudiant le site qu'il a représenté. Celte naïveté hardie serait périlleuse, si l'artiste n'était pas doué en même temps de l'instiHct des harmonies et de cette rare faculté en vertu de laquelle on saisit et on exprime le caractère saillant d'un morceau quelconque, détaché de l'ensemble de la création.
Constable possède aussi cette unité précieuse qui domine la variété des détails, et ses paysages, si multicolores , donnent d'abord l'impression de la contrée qu'il a voulu rendre. Après quoi l'on admire l'abondance et la richesse de son interprétation.
L'Exhibition de Manchester n'a réuni que six tableaux de Constable ; ce n'est pas beaucoup lorsqu'il s'agit d'un maître de cette importance; peut-être Constable est-il trop artiste pour la foule de ses compatriotes, qui lui préfèrent, je le crains, beaucoup d'enlumineurs adroits, mais vulgaires. L'Anglais, dans son appréciation des beaux-arts, a toujours quelque chose de l'industriel : ce qui le ravit, ce sont les phénomènes matériels produits par un tour de main, les opérations difficiles et brillantes, les trompe-l'œil. Le salon de figures en cire, de la fameuse Mme Tussaud, à Londres, compte plus de visiteurs que la National Gallery. A Manchester, le salon des aquareUistes est plus fréquenté par la gentry anglaise que la galerie des maîtres anciens.
Sur les six tableaux de Constable , il y en a cinq heureusement qui sont de première qualité, aussi beaux que le Champ de blé , de la galerie Vernon
(n*» 130), lequel passe pour un des chefs-d'œuvre du maître K
Le plus grand de ces paysages (6 pieds de large sur 5 de haut) est intitulé : La Cathédrale de Salisbury, et appartient à M. Samuel Ashton. Il devrait plutôt s'appeler the Rainbow , car il y a un arc en ciel comme dans le fameux paysage de Rubens. Le premier plan est occupé par des terrains incuhes, des broussailles, des pieux, d'une large exécution. Au delà coule une rivière que traverse une charrette à trois chevaux, le premier, blanc, — les deux autres, rouges. A gauche, de grands arbres, derrière lesquels, sous de fortes ombres, plusieurs édifices; à droite, des prés. Sur un plan reculé , vers le miheu , pointe la flèche de la cathédrale qui a donné le nom au tableau.
Le ciel est très-tourmenté, car il y a de Forage dans l'air, de la pluie là-loin, du vent parmi les feuillages.
1 . Vernon Gallery , qui est pourtant la galerie nationale , consacrée à Fécole anglaise , n'a que deux peintures de Constable ; il faut que les tableaux de Constable soient très-rares. Le Champ de blé a 4 pieds 8 pouces sur 4 pieds. Il a été gravé par D. Lucas. Ce sont les admirateurs de Constable qui, après s'être cotisés pour l'acheter, l'ont offert à la nation. Au premier plan , un chemin , sur lequel monte un troupeau de moutons, suivi d'un chien noir. A gauche, le petit berger , en gilet rouge , boit dans une mare , couché à plat ventre. — L'autre Constable est intitulé la Ferme de la vallée ; cette ferme est celle où naquit l'artiste, dans le comté de Suffolk. De l'eau en avant , avec trois vaches qui se baignent , et un bateau où sont un homme et une jeune fille; à droite, grand bouquet d'arbres; vers le milieu , au second plan , la maison , au pied de laquelle passe Teau; il doit y avoir là quelque part un moulin, où le beau meunier^ comme on appelait John Constable dans sa jeunesse, a sans doute remué des sacs de farine; à gauche, campagne unie sur un ciel gris, extrêmement vigoureux. 5 pieds de hauteur sur 4 de largeur.
Tout cela est senti profondément et peint avec un emportement magistral ; seulement la touche, en certains endroits, est un peu tapotée'. Le paysagiste français qui ressemble le plus à Constable, M. Troyon, a souvent aussi ce défaut-là.
Deux paysages, Fun appartenant à M. W. 0. Foster, l'autre à l'Académie royale, portent le même titre : Barque passant une écluse, et représentent le même endroit, pris à peu près du même point, mais avec des épisodes! différents ; dans le tableau de M. Foster, la barque va descendre ; elle va remonter , dans le tableau de l'Académie. Le tableau de M. Foster est en hauteur, 5 pieds sur 4 ; celui de l'Académie est en largeur, 4 pieds sur 3 environ.
Dans le premier, un homme en gilet rouge, figure de 8 pouces, lève le barrage devant la barque qui arrive de droite sur le canal bordé d'arbres. Très-beaux terrains en avant dans le coin droit. A gauche on voit le bas de l'écluse avec ses pieux dont les rudes silhouettes se couchent dans l'eau. Sur l'autre rive de celte partie inférieure du canal, l'homme de halage, en bonnet rouge, attend, avec son cheval et ses câbles, que la barque ait glissé mollement dans le défilé du barrage. Tous les fonds à gauche offrent un pays découvert. Ciel toujours très-accidenté. Belle pâte, touche libre et ample, superbe couleur. Ce chef-d'œuvre a été admirablement gravé à l'aquatinte par David « Lucas.
L'autre passage d'écluse montre de nouveau notre éclusier en gilet rouge. Sur la droite se prolonge au loin le canal ombré par sa bordure d'arbres. A gauche.
le bateau se prépare à remonter. Toujours ciel d'orage, et très- vaillante exécution.
Le Cheval blanc èst encore un paysage de même importance. Tout le premier plan est couvert d'eau, jusqu'au bord du cadre. Sur cette sorte de lac , le beau cheval blanc navigue dans une barque. Au second plan, contrée agreste, avec un groupe de chaumières au milieu^ de grands arbres à gauche, et vers la droite un chemin aboutissant à l'eau, où trois vaches boivent. Cette eau, le ciel, les arbres très-franchement verts, mais glacés, en certaines lumières, de gris argentin, l'harmonie générale, tout est parfait. Le tableau a 6 pieds de large sur 4 de haut, et appartient à M. Richard Hemming.
Le Pont rustique, non catalogué dans la première édition , appartient à M. P. T. Rufford. Largeur 6 pieds, hauteur 4 pieds. Ici Constable a des quahtés qui font songer à Velasquez, quoiqu'il n'en ait pas cependant la légèreté. Au delà d'un ruisseau, surmonté d'une passerelle , et où boit une vache , de grands arbres , d'une vigueur succulente , sont pailletés par des éclats de rayons entre les feuillages. Effet splendide, un peu sauvage , et très-poétique.
Le sixième paysage, avec animaux, appartient à sir G. H. Beaumont.
Constable était fils d'un riche cultivateur, et c'est dans le domaine pittoresque dont le tableau de la National Gallery offre un souvenir, qu'il contracta l'amour naïf de la nature et qu'il en étudia le caractère et les caprices. La vie aux champs est assez indispensable aux paysagistes, surtout dans les années
de l'enfance et de la jeunesse, où se gravent d'ineffaçables impressions.
Wilkie était tils d'ijn docteur, le révérend pasteur de CuUs, et sa première éducation a dû aiguiser son esprit ; c'est à elle sans doute qu'il doit sa subtilité et sa finesse.
Voici maintenant un de leurs contemporains grand artiste aussi, et qui était le fils d'un petit barbier d'une petite rue de Londres, dans Covent Gardén. Turner enfant a sans doute rasé et coiffé plus d'un gentleman de bas étage et les figurants du théâtre voisin. Mais bientôt, quittant « les perruques et les fers à friser, » dit un journal anglais, il put obéir à sa vocation d'artiste, grâce au généreux patronage du docteur Munro, amateur et collectionneur de peintures. Le docteur Munro était riche surtout en aquarelles de Sandby, de Gozens, de Gainsborough, qui servirent aux premières études de Turner^ en compagnie d'un autre jeune aquai'elliste, Thomas Girtin, né la même année que lui, et mort à l'âge de vingt-sept ans, en 1802 !
Dès 1789, je crois, Turner envoya quelques aquarelles à l'Exhibition annuelle de l'Académie royale, et, en 1792, sa première peinture à l'huile. Il n'avait que dix-sept ans. Dès 1800, il fut élu associé de l'Académie, et, en 1802, académicien.
1. Turner naquit en 1775, Constable en 1776 , Wilkie en 1785. Constable mourut en 1837 ; Turner en 1851 seulement, et par conséquent âgé de 76 ans; rude vieillard qui a peint jusqu'à la fin , un peu follement il est vrai. Le catalogue de Manchester, par faute typographique sans doute, donne 1854 comme date de la mort de Turner.
Quelle longue carrière, depuis 1789 jusqu'à 1851, et bien remplie! Les tableaux et les aquarelles de Turner sont innombrables. La galerie Vernon lui a consacré des salles entières; à Manchester aussi, ses aquarelles seules remplissent un salon, et, dans les galeries de peinture, il a vingt-quatre tableaux.
Turner a excité en Angleterre un fanatisme extraordinaire. Il n'y a que les Anglais pour se passionner avec un pareil patriotisme. Les apologistes de Turner l'appellent Yimmortel^ le messie; ils le considèrent comme un révélateur et lui sacrifient sans façon les peintres du plus haut génie.
M. Ruskin surtout est un des critiques qui a poussé cet enthousiasme jusqu'au délire. Il n'y a sorte de propagande qu'il n'ait faite pour son idole : livres, brochures, articles de journal. A Vernon Gallery, le catalogues
1. Dans l'intérêt de l'école anglaise, on devrait bien faire pour Vernon Gallery un catalogue spécial et impartial , historique et non critique, comme on a fait récemment pour la National Gallery, de Trafalgar Square, où sont les ahciens maîtres étrangers. 11 faut répéter que personne sur le continent ne connaît l'école anglaise , qu'on ne sait pas le premier mot de la biographie et de l'œuvre des peintres anglais les plus célèbres dans leur pays. Le nouveau catalogue de la National Gallery prouve que les Anglais font toujours à merveille ce qu'ils veulent faire. Il se place à côté des catalogues du Louvre et du catalogue du musée d'Anvers , deux exceptions parmi les catalogues des musées européens. Il a été rédigé par M. Ralp N. Wornum, et revu par le peintre académicien, sir Charles Lock Eastlake. Le nom de chaque artiste est accompagné d'une biographie sommaire , pour laquelle on a consulté, en toute langue , les travaux les plus compétents -, chaque tableau est suivi de sa tradition et de toutes les notes intéressantes qui le concernent : ses prix, ses graveurs , ses particularités de toute sorte. Voilà ce qu'il conviendrait d'avoir sur les collections de tous les pays afin d'arriver à faire une histoire générale de l'art, qui n'a jamais été faite.
consacré en grande partie à Turner, où Tiirner est glorifié, et tous les autres, sauf Hogarth, abîmés, y compris Reynolds , Gainsborough , et surtout Lawrence, est, je suppose, de M. Ruskin, aussi bien que la brochure : Notes sur la collection Turner à Marlhorough House, qui se vend avec le catalogue anonyme , dans rintérieur du musée, et à la porte, et dans la rue.
M. Ruskin a étudié et analysé jusqu'à la plus extrême minutie tout l'œuvre de Turner, et personne, assurément, ne le connaît aussi bien que lui. Il divise la carrière de Turner en quatre périodes : 1^ De 1800 à 1820, l'artiste consulte et imite successivement les maîtres doués des qualités qu'il désirait s'approprier; 2^ De 1820 à 1835, il travaille sur les principes qu'il avait découverts durant le cours de ses études; n'imitant plus personne, mais s'efforçant de produire de beaux effets et aspirant, selon les théories alors acceptées par tous les artistes, à un idéal éloigné d'une -traduction réelle de la nature; 3^De 1835 à 1845, son propre génie a conquis entièrement la vraie théorie de l'art. Il était revenu de Yidéal \ mais il reproduisait, aussi énergiquement que possible, les simples impressions qu'il recevait de la nature, en y associant son sentiment profond; 4^ En 1845, sa santé déchnant, son esprit et surtout sa vue déclinèrent aussi. Les tableaux peints dans les cinq dernières années de sa vie sont d'une valeur tout à fait inférieure.
1. ce He thought little of ideals^y> dit M. Ruskin, qui méprise beaucoup l'idéal en peinture , et qui là-dessus peut-être n'a point si grand tort. Écrivain très-spirituel d'ailleurs, et tout à fait indépendant de préjugés quelconques, — excepté des préjugés anglais.
Ces catégories assez arbitraires de M. Ruskin ne manquent pourtant pas de justesse. Elles englobent à peu près tout l'œuvre, si prodigieusement divers, de Turner. Dans sa période d'imitation il a égalé, en s'inspirant de leur style, Claude, Canaletti, Ruysdael, de Koninck, Aart van der Neer, Guyp, et bien d'autres. Dans sa période originale, il a fait quelques chefsd'œuvre extraordinaires, incomparables à quoi que ce soit, dans toute l'histoire de l'art. Gela suffit à classer Turner parmi les grands maîtres; car je ne connais qu'une mesure pour évaluer les artistes : c'est l'originalité. Les grands maîtres sont des originaux qui ne ressemblent à personne, et à qui tout le monde s'efforce ensuite de ressembler. Dans sa période de décadence, il a fait des images horriblement fantastiques, où, sur des fonds de liquide, tantôt jaune, tantôt rougeàtre, dansent des fantômes impossibles. C'est surtout dans une des salles de Vernon Gallery que sont rassemblés les curieux exemplaires de ce dernier style désordonné.
A Manchester, sur les vingt-quatre tableaux de Turner, on en compte une douzaine qui se rapprochent des Hollandais ou de Claude.
Tel est le tableau de 8 pieds de large sur 4 de haut, intitulé la Vendange à Mâcon, et appartenant au comte de Yarborough, ainsi que le Naufrage du Minotaure.
Ce tableau de vendange est aussi beau qu'un Claude. Il est tout à fait de la première manière et fut peint pour le grand-père du présent comte de Yarborough, qui, avec deux autres noblemen, avait souscrit une somme d'argent afin de faciliter au jeune artiste les moyens d'aller étudier sur le continent les œuvres des
grands maîtres. Celle peinture fut exposée à T Académie royale en 1803. Le comte de Yarborougli vient de la faire graver à ses frais, ainsi que le Naufrage du Minotaure, par M. Barlow, et il a fait présent de ces planches, avec le droit de les exploiter, à une société fondée en faveur des artistes {the Artists' gênerai benevolent Institution), « dans Tespoir, dit le catalogue, que les autres propriétaires d'œuvres distinguées suivront cet exemple. » Excellent exemple, en effet, pour propager la connaissance et l'amour des arts. Ces mœurs anglaises sont admirables, quand on songe que ce sont les citoyens eux-mêmes, aussi bien des classes dites inférieures et des classes moyennes, que de la classe aristocratique, qui, par initiative personnelle, par souscriptions volontaires, par libéralités privées ou efforts associés, s'empressent de faire tout ce qui peut contribuer à la civilisation et à la grandeur de leur pays.
Tels sont un petit chef-d'œuvre, une Marine, effet d'orage, qu'on prendrait pour un Ruysdael et qui appartient à Miss Burdett Coutts , dont le goût est si délicat ; — une Scène de rivière, avec des pêcheurs, composition tranquille, et fine dans les fonds comme les meilleurs Hollandais, à sir P. M. de Grey Egerton ; — une Scène de côte, très-rapprochée du style de Guyp; à M. Francis Tongue Rufford; — un Pont sur la Tamise, qui ressemble encore à Cuyp et à Constable ; appartenant à M. Joseph Gillott; — une Habitation (Henley House) sur le bord de la Tamise, toujours comme les maîtres anciens; à M. John Miller; etc., etc.
Mais, quand Turner est original, il ne Test pas à moitié; je ne parle pas de sa période insensée, où
ses imaginations ne sont plus que des éblouissements et des rêves confus; je parle de l'époque où, à la yérité, il était déjà fou de la lumière — il Fa toujours été, — mais où l'esprit était sain, volontaire, et conduisait la main comme une esclave qu'elle est.
Il y a ainsi à Manchester trois ou quatre tableaux stupéfiants ^ :
Par exemple, Cologne et l'arrivée du bateau-poste, effet de soir, où, sous le soleil couchant, tout prend
1. Impossible d'anatyser ici tous les autres tableaux de Turner; voici la nomenclature de ceux qui ne sont pas cités dans cette revue rapide : Pluton emportant Proserpine , et un Effet de soleil levant parmi le brouillard; deux toiles, à M. John Chapman;— le Château de Dunstanborough, à M. T. Birchall; — les Bouches de la Tamise^ au soleil levant, à M.William Wells; — le Château de Dolbadarn, peinture de réception de l'auteur comme associé à l'Académie, exposée en 1799 , appartenant à l'Académie royale ; — Vue d'un pont , et Van Tromp, deux toiles, à M. John Miller; — le vieux quai Margate , à M. Bonamy Dobrée le jeune ; — une espèce d'inondation , intitulée Meeting of the waters ^ à M. Joseph Gillott; — le Lac et la tour de Tabley , les Chutes du Rhin à Schaffhausen , deux toiles , à lord de Tabley ; — le Pas de Calais , à M. John Naylor ; — une marine et un paysage, au comte d'Essex.
Les aquarelles de Turner, au nombre de quatre-vingt-une , et parmi lesquelles plusieurs sont aussi belles que des Claude, que des Ostade , que des Bonington, représentent aussi des paysages, des villes, des ruines, des marines; des vues d'Italie, prises à Milan, à Florence, à Naples ; des vues de France, prises à Granville , à Saumur, à Tours ; des vues de Suisse, de Grèce, etc., etc. Elles appartiennent à quelques-uns des propriétaires des tableaux que nous avons cités : A MM. Thomas Ashton , John Miller, Thomas Birchall, etc.; et à MM. Henderson, Munn, Vaughan, Clutterbuck, Allnutt, Wilson, Dillon, Lupton, Woodd, Pemberton, Freeland , Todd, Langton, Rodgett, Pilkington, Loyd , Holmes, Davies, Hawkins , Hippisley , Pender, Preston, James, Munro de Novar (sans doute un des descendants du protecteur de Turner); au révérend Goleridge; à Mrs Cooper et à miss Miller. On voit par cette liste combien Turner est estimé en Angleterre, et combien sa popularité y est étendue.
une teinte uniformément jaune d'œuf, tout, le ciel, les terrains et le fleuve, les monuments et les bateaux ; grande toile de 6 à 8 pieds, exposée en 1826, et achetée par M. John Naylor, à la vente de M. Wadmore en 1854, 2000 guinées! Voilà du moins ijne admiration qui s'escompte en or : plus de 50 000 francs, c'est honorable ! mais trop cher néanmoins, quel que soit le génie du peintre.
Par exemple, un tableau plus petit, intitulé Saltash et appartenant à M. John Miller : la lumière partout rayonnant et scintillant, comme dans ces effets d'extrême chaleur où Ton voit le long de la terre brûlée une sorte de pétillement des reflets du soleil.
Par exemple, — et c'est là le chef-d'œuvre, celui que je prendrais pour me représenter le génie de Turner dans sa franchise tout exceptionnelle, et absolument dé- ' gagé de toute influence des anciens maîtres, — Barnes Terrace, sur la Tamise, tableau de moyenne proportion, exposé en 1827 et appartenant à M. Samuel Ashton. - - M. Ashton doit être un amateur raffiné, car c'est à lui aussi qu'appartient la Cathédrale de Sahsbury , ou l'Arc-en-ciel, de Constable.
Cette terrasse, ou plutôt ce quai sur le bord de la Tamise, est pris d'affilée, comme certaines vues des canaux de Venise par Canaletti : le parapet, de travers en travers de la toile, avec une rangée d'arbres, assez grêles ; on ne voit que cela. A droite, en bas du parapet, doit couler la Tamise, et à gauche, le long de la ahaussée, on peut supposer des rows de maisons ; mais il y a trop de soleil, irradié dans une atmosphère brumeuse et poussiéreuse, pour qu'on puisse discerner ce qui est
à l'entour. Ce qu'on voit des arbres et des pierres, tout est enveloppé et dévoré par la lumière ; tout semble être la lumière même et jeter aussi des rayons et des étincelles. Claude, le suprême illuminateur, n'a jamais rien fait d'aussi prodigieux.
A première rencontre, ce tableau fait ouvrir de grands yeux et même de grands bras. On ne sait trop que penser de ce phénomène. Un observateur léger et superficiel pourrait s'en aller en riant, mais en emportant toutefois sous ses paupières un tourment, un cauchemar, qui se moquera de lui, la nuit prochaine. Puis, quand on regarde avec la naïveté vraiment artiste, quand on se rappelle les effets analogues qu'on a saisis parfois dans les moments où la nature se joue des sens de l'homme, quand on pénètre dans cette magie fugitive que le peintre a eu le. don de fixer en une image permanente , on est gagné d'admiration pour le génie de Turner.
Barnes Terrace fait comprendre ces réflexions un peu superstitieuses d'un critique anglais : « Nous ne devons pas juger Turner et ses productions comme on juge les esprits et les œuvres vulgaires. Pour l'apprécier droitement, nous devons avoir foi en lui {wemust have faith in him); dans la certitude que ce qu'il nous présente comme l'interprétation d'une beauté naturelle qu'il a sentie lui-même, est la vérité telle qu'elle lui a été révélée {the truth as to him revealed).... Malgré toute sa réputation d'excentricité, Turner fut un artiste strictement consciencieux, etc. »
Pour moi, j'ai vu aussi, sur le bord de la Tamise, ces effets singuliers de la lutte du soleil contre le
brouillard et la poussière, et je tiens ce paysage de Turner, Barnes Terrace, pour un chef-d'œuvre.
Il y a plusieurs années, j'étais lié à Londres avec un gentleman fanatique de Turner, et qui voulait à toute force m'emmener visiter l'atelier de l'illustre vieillard. Turner était déjà retiré en solitaire à Chelsea, sorte de faubourg de Londres, où bientôt après il mourut, inconnu à son entourage, dans un modeste appartement garni, où il s'était caché sous un nom d'emprunt. Car, en ses dernières années, il avait la manie de s'isoler de tout le monde, et c'est à peine s'il communiquait avec quelques intimes et quelques adeptes.
Mon ami avait l'entrée du sanctuaire et il m'y promettait de véritables ébahissements ; mais il parlait de Turner avec une exaltation exagérée qui m'effarouchait, et ma tiédeur se refusa toujours à affronter le dieu, sous la conduite de son adorateur. Les profanes n'avaient guère vu d'ailleurs, à cette époque-là, que des tableaux égarés de Turner; car il conservait ses œuvres pour la nation et pour la postérité; la plupart sont aujourd'hui, en effet, au peuplé anglais.
Je ne soupçonnais qu'imparfaitement alors le génie étrange et bigarré de Turner; mais je regrette bien aujourd'hui de n'avoir pas connu personnellement ce grand original, — ce grand artiste.
Bonington, Harlow, Raeburn, Newton, Leslie, Mulready, Webster , Martin , Etty , Muller , Ward , Antony , Stanfield , Roberts , Landseer; les pre-Raphaelites , etc.
Bonington est mort si jeune — à vingt-sept ans ! — que ses tableaux sont extrêmement rares. Il appartient à la même génération que Constable, Lawrence, Wilkie, Turner ; car, s'il est né après eux tous, il est mort bien avant eux. Les autres ont peint pendant trente, quarante, cinquante ans; lui, peignit pendant dix ans à peine. Il faut avoir du génie pour laisser trace d'un si court passage.
Manchester n'a qu'un seul Bonington : un Turc faisant la sieste; à M. Thomas Birchall. Le rêveur est assis ^ sur des coussins, de face, les jambes croisées, dans la pénombre que produit un grand rideau rouge. Il a un turban blanc, une veste et des hauts-de-chausses, vert foncé; des sandales rouges. De sa main droite il tient nonchalamment une longue pipe. Pond gris perle, dans les tons de Velasquez. L'ensemble a quelque chose de la couleur de M. Eugène Delacroix; avec un dessin plus exquis, sinon plus expressif. Ce petit bijou n'a pas 1 pied de haut.
Au temps de Bonington , qui d'ailleurs vivait erx France avec la pléiade de peintres dont Géricault et M. Delacroix sont les principaux représentants , l'école anglaise suivait dans la peinture du portrait le courant de Lawrence, et, dans la peinture familière, le courant de Wilkie. Aujourd'hui encore on ne trouve guère chez les artistes anglais que ces deux genres , sauf quelques individualités, comme M. Landseer, et la fameuse école des pre-Raphaelites , où brillent, c'est le mot, MM. Hunt, Millais et plusieurs autres.
Parmi les peintres qui se rattachent à Lawrence, M. G. H. Harlow en approche le plus. Quelques-unes de ses tètes de jeunes filles ont autant de charme que celles du maître. Il a fait aussi sa Mrs Siddons, en reine Catherine; appartenant à M. George Combe; et divers tableaux, au révérend Leicester, à lord de Tabley, etc.
Sir H. Raeburn, de l'Académie royale, a subi pareillement l'influence de Lawrence, comme le montre son portrait en pied, de grandeur naturelle, d'un chef écossais, appartenant au marquis de Breadalbane.
Parmi les continuateurs de Wilkie, un des meilleurs peintres est G. S. Newton, qui fut de l'Académie royale et qui est mort il n'y a pas très-longtemps, je pense. Son Yorick et la Grisette, à Vernon Gallery (n° 353), est, selon moi, le petit tableau le plus parfait du musée de l'école anglaise moderne. Newton a trois tableaux à Manchester : une Jeune fille à un balcon, à M. Wilham Wells ; — l'Étudiant, à l'Académie royale ; — et la Scène de la cassette, d'après Gil Blas, au duc de Bedford.
M. G. R. Leslie, R. AJ, a fait aussi beaucoup de tableaux analogues , dont le plus spirituel et le mieux peint est également une scène de Sterne : FOncle Toby regardant dans Toeil de la veuve Wadman.
M. W. Mulready, R. A., paraît être le plus apprécié entre les peintres de sujets caustiques et familiers, car ses tableaux appartiennent à M. Thomas Baring dont la collection est si choisie ; à la reine, etc., etc.
M. T. Webster, R. A., est encore à mettre hors ligne en ce genre-là; son petit tableau appartenant à lord Overstone est extrêmement fm dans les physionomies. Il y a de lui aussi des tableaux appartenant à M. Thomas Baring, à M. Samuel Ashton, à M. W. Wells, à Mrs Gibbons, à Miss Brown, etc.
A présent que nous sommes au milieu des contemporains, dont cependant quelques-uns ont déjà disparu, je ne chercherai aucun ordre, et j'indiquerai brièvement certaines œuvres plus ou moins remarquables.
De John Martin, mort en 1854, et qui eut grand succès et grande réputation, il y a plusieurs tableaux, assez singuliers, appartenant au comte de Grey, au comte de Darham, à sir Walter James, etc.
De William Etty, R. A., très-estimé des Anglais, une quinzaine de tableaux, dont plusieurs ont de véritables qualités de couleur. Les draperies, les entourages, les fonds sont souvent très-bien peints; mais les figures, avec beaucoup de prétention à Félégance, sont en général lourdes et mollement dessinées.