DES CHAPES DE AOTRE-DAME DE REIMS
ES chapes de Notre-Dame de Reims avaient un grand renom de richesse et de beauté que tout justifiait ; si on pouvait ies revoir, on aurait sous les yeux l’histoire complète de l’art de tisser, de broder , et d’enrichir les étolFes d’or, d’argent et de pierreries : un pareil tableau ne pourrait que plaire et servir à l’industriel , à l’artiste , à l’archéologue. Ilàtons-nous donc, pendant qu’il en est temps encore , de réunir ce qui nous reste de souvenirs et de traditions sur les vêlements qui servaient à relever l’éclat des pompes religieuses auxquelles nos pères assistaient.
En 1404, les chapes de soie étaient déjà si noin- Ibreuses à Notre-Dame, (ju’à certaines processions il y en avait non-seulement pour tout le clergé, mais encore pour tous les chanoines : d’où venait donc cette abondance d’ornements et de riches costumes ? Des dons du sacre d’abord, ainsi que nous l’avons dit plus haut , ensuite de quelques usages dont nous allons parler.
Chaque chanoine devait, lors de son installation, payer ce qu’on appelait le droit de chape : c’était d’ailleurs une coutume à peu prés
universelle dans le royaume. Celle redevance étail de cenl cinquanle livres dans le siècle dernier. Chaque archevêque devais à son avènemenl, aussi donner ce qu’on appelail une chapelle, c’esl-à-dire les ornemenls nécessaires pour décorer l’aulel el vêlir les ofïicianls. Généralemenl les armes du donaleur élaienl brodées sur les objets offerts. Cette largesse était encore une tradition observée dans divers diocèses de France , et les successeurs de saint Remi ne manquaient pas de s’y conlbrmer.
Huit sièges épiscopaux payaient tribut à la fabrique de Reims. Voici à quelle occasion : on arrivait jadis à l’épiscopat par l’élection; le peuple élut d’abord ; les Chapitres finirent par s’emparer de son droit. Mais ils n’étaient pas souverains absolus , et ils devaient obtenir la confirmation du Chapitre métropolitain. Les archives de Reims conservent de nombreuses demandes de ce genre, formées, notamment au xm® siècle, par les Chapitres des évêchés suflfragants. Cette suprématie toute spirituelle ne tarda pas à prendre les formes matérielles qu’imprimait alors la féodalité à toutes les institutions qu’elle couvrait de ses ailes.
Les évêques suffragants devaient non- seulement faire confirmer leur élection , mais il fallait encore qu’ils vinssent prêter serment devant le grand-autel de Reims. De plus, ils étaient tenus de donner à la fabrique une chape décente, convenable et digne de la cathédrale.
Les sièges suffragants de celui de Reims étaient jadis ceux de Cbâlons, d’Arras, de Senlis, de Beauvais, de Cambrai, de Boulogne, de Laon et de Tournay.
Il ne faut pas croire qu’on obtenait toujours sans difficulté le serment et la chape. Nos archives communales possèdent de curieux dossiers renfermant les procédures suivies par le Chapitre de Reims, contre les prélats récalcitrants.
Les uns offraient le serment sans la chape ; d’autres offraient de livrer la chape, non pas à titre de redevance, mais à titre de don. Tous finirent par être condamnés ; et au xviC siècle il n’y avait plus de difficulté sur ce point.
L’autorité du pape intervenait parfois dans ces débats, qui étaient au moins un scandale politique. Pierre Dailly , évêque de Cambrai, pensa être excommunié, dit Cocquault, pour avoir refusé la chape qu’il devait [1397].
On plaidait parfois aussi (car sur (juoi ne plaidait-on pas ?) sur la valeur de la chai)e. Souvent les nouveaux nommés se prêtaient de mauvaise grâce à leurs obligations, et ils donnaient une chape peu riche, et inutile aux pompes des cérémonies de Notre-Dame. Il y avait encore sur ce point de sérieuses difficultés.
Les procès se suivaient à la requête du Chapitre. L’archevêque de Reims déléguait ses officiaux pour juger les différends. Souvent le roi intervenait et nommait des commissaires pour y mettre un terme. Le 31 Juillet 1543, Charles de Lorraine, archevêque de Reims, institua des juges pour vider ce genre de difficulté.
Ces différends firent tant de bruit et durèrent si long-temps , qu’on finit par dire proverbialement d’un procès qui ne se terminait pas, « on dispute de la chape à l’évêque ». Si nous en croyons Cocquault, cette locution aurait pris naissance dès le xiv® siècle.
Souvent au contraire les évêques envoyèrent une chape magnifique. Quelquefois aussi , pour être plus certains que le Chapitre de Reims serait satisfait, les prélats offraient une somme d’argent ; le Chapitre discutait alors ses intérêts, et on arrivait à une transaction sur le chiffre. Au xvC siècle, on trouvait suffisante la somme de trois cents livres 5 au xviiC (1722), un évêque de Châlons-sur-Marne donnait huit cents livres; au xv' siècle, on se contentait de cinquante écus.
Dans les dossiers que nous avons feuilletés, nous avons parfois trouvé la description des chapes offertes et reçues. 11 n’est peut-être pas sans intérêt de rapporter ici quelques-uns de ces détails, qui tiennent à l’histoire des arts, des modes et de l’industrie.
En 1665, M. de Rreteuil , évêque de Boulogne, donnait une chape de brocard à fleurs d’or sur un fond d’argent. En 1680, son prédécesseur en avait donné une semblable, et avait cru, de crainte de réclamation, devoir y joindre cinq louis d’or.
En 1614, l’évêque de Laon envoyait une chape de drap d’or et d’argent frisé.
En 1576, un évêque de Boulogne donnait une chape de velours violet cramoisi semée de grandes fleurs-de-lys d’or de Chypre ; les broderies étaient sur velours cramoisi ; on voyait sur chaque bande trois ronds en or, et au milieu une image ou sujet; çà et là on remarquait des bouquets d’étoiles d’or et d’argent; sur le chaperon était brodée en soie l’Assomption, et la broderie était relevée d’or et d’argent. Les armes du donateur avaient leur place sur ce riche ornement.
En 1555^ M. de Laon offrait une chape de velours violet semée de tleurs-de-lys d’or , aux orfrois de velours rouge , brodée de compartiments en toile d’argent , semée de fleurettes de toile d’or et de larmes de toile d’argent ; sur le capuchon en velours rouge était représentée l’Annonciation. Le Chapitre trouva le présent mesquin, et protesta dans l’intérêt de l’avenir.
En 1524, M. de Bonneval donna une chape de toile d’or à o)frois d’or fin, et ornée de ses armes.
En 4509, Charles de Luxembourg, évêque de Laon, donnait une chape de drap d’or et de velours violet sur laquelle on voyait en broderie différentes images de la Passion.
En 1476, M. de Boulogne envoyait une chape de drap d’or frisé. L’Assomption y était représentée. — Nous aurions pu multiplier les citations, mais nous en resterons là ; celles que nous avons faites donnent une idée des chapes à différentes époques. On conçoit combien devait
être riche en chapes la fabrique de Notre-Dame de Reims. L’inventaire
qui suit va rappeler au lecteur un grand nombre de donations du mêm genre ; on y verra aussi l’indication des chapes données par quelques archevêques et quelques chanoines.
Notre travail eût sans doute été plus complet si nous avions pu publier siècle par siècle la description de toutes ces offrandes. A l’impossible
nul n’est tenu. Nous imprimons tout ce que nous avons pu réunir :
d’abord un extrait de l’inventaire fait après le décès de Richard Pique, archevêque de Reims, mort à la lin du xiv' siècle, et ensuite l’inventaire fait par le contre Desmolins au xviP siècle. Le travail de Desmolins formera le chapitre XIY. Nous terminerons celui-ci par l’extrait de l’inventaire dont nous avons parlé. Richard Pique avait un riche mobilier, et la description de ces costumes ecclésiastiques peut donner une idée du luxe sacerdotal sous le règne de Charles VI.
Nous empruntons cette citation à l’une des publications de la Société des bibliophiles de Reims. L’expédition authentique de l’inventaire dont il s’agit est conservée aux archives de la ville.
AOURXl'.MENS n’ÉGLlSE.
Premier, une chapelle blanche brodée d’estoiles (1) d’or, blanche tle samit (2), c’est assavoir : une chasuble, une aube parée , un aitiif i3i paré , estoille (4) et fanon pour le prestre.
Un dalmatique, une aube parée, une amit , une estoille, un fanon et une collerette pour le diacre.
(1) £stoi/e : étoile.
(2) Samit : étoffé de soie fine et précieuse , souvent brochée de fil d’or et d’argent. L’oriflamme était de samit.
(5) Amit : Linge carré (juc le prêtre pose sur ses épaules avant d’y mettre l’aube.
(4) Estoille : étole.
Une tunique, une aube parée , un amit, un fanon (4) et une collerette pour le soubdiacre.
Une chappe de ce mesme pour le prestre, un large otfroy de broderie.
Une autre chappe neufve à offroy , brodée mesme que la première. Un autre chappe de ce mesmes, mendre(2), à offroy, brodée sur veluel vermel (3).
Deux paremens d’autel de ce mesme, l’un pour hault et l’autre pour bas.
Une nappe d’autel parée à oiseaux et à feuillaille (4;.
Un faudepteur (5) de ce mesme , brodé d’un drap de soye vermeille. Laquelle chapelle et toutes les choses dessus descriptes ont été prisées 122 livres.
Une chappe de veluel vermeil, brodée d’or de Cypre, à griffons et à autres choses, et à un offroy, 26 liv.
Une chasuble à larges offroys, dalmatique et tunique, une estoille et un fanon , une aube parée, tout de drap de dyaspmel de Luques , forment (6) usez , tous 10 liv.
Une tunique et dalmatique de soye tout sangle (7), de camocas (8), de deux soyes vert et vermeil, 6 liv.
Une autre paire de tunique et dalmatique’ de drap vert et vermeil, doublé de samit tane , et le faudebsteur pareil, 6 liv.
Une chappe noire de drap de dyaspinel , doublé de sendail (9) vermeil, et un offroy et un drap d’autel de ce mesme, 14 liv.
Une tunique et dalmatique de noir satin sangle, 6 liv. 10 s.
Une chappe blanche de bougran (10) sangle, 32 s.
Une tunique et une dalmatique de soye blanche, sangle à offroy, 8 liv. Une chasuble tunique^ dalmatique estouffée (11) d’esloilles, trois aubes parées, collerettes et deux paremens, tout de samit vert sangle, 70 s.
(1) Fanon : manipule que l’otriciant porte au bras. On les faisait jadis en toile fine, et le prêtre s’en servait comme de mouchoir ou d’essuie-main.
(2) Mendre : moindre.
(5) Feluel vermel : velours vermeil.
(4) Feuillaille : feuillage.
(o) Faudepteur ; s’agit- il ici d’un fauteuil ?
(6) Forment ; fortement.
(7) Sangle : je n’ai pu encore me fixer sur te vrai sens de ce mot ; veut-il dire juste , sacré , ou bien simple ?
(8) Camocas •• camelot orienlal , fait dans l’origine de poil de chameau.
(9) Sendail : on nommait ainsi une étoffe de luxe.
(10) Bougran : étoffe faite de poil de bouc ou de chèvre.
(11) Estouffée : èloiïée.
Une chasuble d’un viez dyaspinel estouffé d’aube, d’estolle et de fanon , 20 s.
Trois mitres blanches , 24 s.
Deux touailles (1) de soye, 4 s.
Trois nappes d’autel, 12 s.
Trois autres touailles à essuer mains en l’autel , 4 s.
(On trouva encore dans la garde-robe du prélat quelques objets qui ne sont pas sans rapport avec les détails que nous publions.)
Une chappe d’église, de drap noir, et un chaperon de ce mesme , prisés 64 s.
Trois chapeaux pontificaux et le coffre de cuir pour les mettre, 16 s.
Deux bonnes aumusses de Calabre, 22 liv.
Plusieurs de ces vêtements furent légués par Richard Pique à la fabrique de Reims.
Hâtons-nous d’arriver à la pièce qui seule peut donner une idée du luxe qu’on déployait jadis à Notre-Dame.
(1) Touailles : toiles. Celles qu’ou faisait à Reims en lin étaient très-estimées. On en offrait aux illustres hôtes que la cité recevait dans son sein.