DES TRÉSORS
iiEz toutes les nations, riionnne a, dans tous les temps, déposé aux pieds de la Divinité les fruits de son labeur. &^rLes peuples-pasteurs immolèrent sur ses autels la génisse l’agneau. Les nations qui surent les premières cultiver le sol , crurent être agréables à Dieu en lui offrant les prémices de la moisson , les raisins aux reflets d’or ou de A pourpi‘e et les fleurs au doux parfum. Ainsi, l’espèce humaine s’empressait de rendre à celui qui lui donnait la pensée , la réflexion et le génie, l’hommage de sa juste et profonde reconnaissance.
\ Ouand l’homme eut trouvé dans l’industrie du berger et du
laboureur des moyens d’assurer matériellement son existence, son âme, dégagée des soins que commandent les besoins positifs , put proclamer le régne de la pensée ; les sciences, les lettres et les arts naquirent bientôt.
A Dieu devait revenir encore l’hommage de leurs naissantes inspirations : pour lui furent les premiers chants du poète , les premiers monuments qui eurent une forme régulière; les premiers coups de ciseau du sculpteur ébauchèrent son image.
L’homme, dont la mission ici-bas est de chercher et de découvrir, descendit dans les entrailles de la terre , et en arracha le fer qui donne la mort, l’airain qui donne l’immortalité; bientôt l’or et l’argent éblouirent sa vue, les pierreries scintillèrent à ses yeux, semblables aux étoiles qui brillent au firmament.
Comme toujours, il se hâta d’offrir à Dieu le tribut de ses découvertes : les marbres polis revêtirent les murs des temples de l’Éternel; le jaspe précieux s’élança en élégantes colonnes sous les voûtes sacrées; l’or et l’argent devinrent autels, trépieds, vases destinés aux sacrifices; les pierres fines relevèrent leur éclat. Le fondeur de métaux , le joaillier, le ciseleur et l’artiste aux divines idées unirent leurs talents, et de leurs efforts combinés sortirent tous ces chefs-d’œuvre qui décorèrent tour à tour les temples d’Israël et ceux de l’antique Égypte , le Parthénon de l’héroïque Hellade , les Panthéons de Rome la victorieuse , la bizarre pagode des Indes , les massifs monuments où priait le Mexicain , et les saintes églises où depuis tantôt dix-huit cents ans l’homme rend au Très-Haut le seul culte que la philosophie admette et que la froide raison conçoive.
Celui qui a tout créé, qui peut créer encore, n’a pas besoin des trésors que chaque siècle a vu enfouir dans ses temples. Mais l’homme ne peut penser à lui offrir que les choses estimées sur la terre. Sous ce point de vue, l’or et les pierreries, choses précieuses s’il en est dans ce inonde , pouvaient devenir de saintes offrandes. Les païens, qui se représentaient les dieux de l’Olympe savourant l’ambroisie et s’abreuvant de nectar, leur donnaient des coupes richement ciselées, des vases d’or et d’argent; il fallait des draperies de pourpre et des
lits de roses aux amours impurs de leurs divinités : aussi les temples
de l’Orient étaient-ils remplis de joyaux , de bijoux , de riches meubles de toute nature. La description de leurs trésors paraît fabuleuse. Les Romains firent comme leurs devanciers , et offrirent à leurs
dieux les dépouilles du monde vaincu. Les folles profusions des empereurs dépassèrent tout ce qui avait été fait jusqu’alors.
Le christianisme naquit au milieu du désordre des mœurs et des écarts de raison (|ui signalèrent les derniers jours île Rome l’Impériale. Ses tenqdes, d’abord cachés sous terre, humbles comme ceux qui
priaient , simphîs comme les premiers fidèles et pauvres comme eux ,
ne renfennaient d’autres trésors que des cœurs purs qui s’élevaient et s’humiliaient devant Dieu; une lampe de cuivre éclairait de sa lueur tremblante les voûtes des catacombes; une table de pierre servait d’autel; et rien n’annonçait aux néophytes les pompes qui devaient un jour accompagner les cérémonies du catholicisme.
Les temples païens tombèrent ; les églises s’élevèrent sur leurs ruines; les chrétiens ne furent plus tous pauvres; quelques-uns d’entre eux sacrifièrent leurs richesses aux besoins de la religion, qui de toutes parts s’asseyait sur le trône et dominait le monde civilisé; l’art s’empara des nouvelles basiliques , et bientôt le culte chrétien eut ses trésors comme le paganisme avait eu les siens. Des objets précieux ornèrent nos églises dés les premiers siècles de la nouvelle ère , et de saints débris, échappés aux ravages du temps, à la cupidité et au vandalisme de l’espèce humaine , attestent que les arts , comme les peuples , s’étaient faits chrétiens, et durent bientôt à leur religion nouvelle leurs plus pures et leurs plus hautes inspirations.
Dieu seul est éternel. Il a donné l’immortalité à l’âme, mais il l’a refusée à l’homme et à ses œuvres. Cette immuable loi régit le monde, où tout passe, où tout périt, même ce que nous plaçons sous la sauvegarde divine. Toiles saintes de Raphaël , gracieuses images de la Vierge , sculptures de Michel-Ange , œuvres si grandes et si graves , rien ne vous sauvera un jour ; vous disparaîtrez comme ont péri les chefs-d’œuvre de Phidias et d’Apelles ! Dieu n’a pas défendu le culte du passé : recherchons , quand il est temps encore , les traces de ce qui n’est plus , et prolongeons par la tradition le souvenir de ce que nos yeux cherchent en vain. Mais, nous ne le dissimulons pas, un jour aussi tous nos souvenirs, nos copies , nos imitations iront s’engloutir dans le gouffre des âges , qui dévore tout et ne rend jamais sa proie.
Inclinons-nous donc devant la volonté de Dieu, et parlons sans colère, sans passion, de toutes les pertes artistiques que la science déplore : l’histoire des trésors que nous allons tracer est celle de tous les autres. Nous allons les voir dépouillés par la violence et le vol , appauvris par les besoins de la charité, de l’Église et de l’État. Ces spoliations sont de tous les siècles ; on les constate sous tous les régimes, sous le règne de l’athéisme comme aux plus beaux jours de la religion; on les voit ordonnées par la dictature républicaine, par la monarchie absolue, par le clergé lui-même : les grandes crises de notre histoire ont fait périr tour à tour les précieux reliquaires , les vases élégants , les meubles enrichis de pierreries dont la piété et la reconnaissance avaient pris plaisir à décorer l’autel du Seigneur.
Est-il donc nécessaire d’offrir à Dieu les métaux qu’il a fait sortir du néant ? ne pourrait-il pas faire ses temples d’or et ses autels de diamants ? amonceler dans une armoire des lingots de métal qui dorment inutiles, est-ce faire chose agréable au Seigneur? — Il aime mieux le denier offert au vieillard souffrant , le pain donné à l’enfant que tout le monde abandonne; il préfère les joyaux qui paient la rançon du captif à l’émeraude qui pendant des siècles mariera ses verdoyants rayons aux reflets éblouissants du chandelier d’or.
N’y a-t-il pas d’ailleurs dans chaque siècle de tristes jours où les passions humaines font taire de leur voix brutale la prière de la religion? Que les enseignements de l’histoire servent au moins aux générations présentes; et si l’on veut décorer les autels de façon à braver la cupidité, qu’on n’y prodigue ni l’or tentateur, ni le diamant aux facettes de feu, ni les pierreries aux mille couleurs. Est-ce à dire pour cela que l’on doive laisser l’église pauvre comme l’étable de Betbléem , l’autel nu comme la pierre du sacrifice , les chapelles simples comme les cryptes des catacombes? Non. Je veux que l’intelligence humaine travaille à orner la maison du Seigneur, à accroître les pompes de son culte ; je veux que, dans ce but, la pensée appelle à son aide tous les arts, et qu’ils répondent tous à son appel. C’est à Dieu que l’homme doit son âme qui réfléchit , son génie qui crée : qu’il lui offre donc les prémices des fruits dont il a permis la naissance : les trésors du génie valent bien ceux que la terre cache en son sein. C’est par l’àme que l’homme se rapproche de l’Éternel, c’est avec elle seule qu’il peut l’honorer dignement. Aux dieux de la terre donc les offrandes qui se pèsent : — à Dieu , le père du monde, les offrandes intellectuelles, filles de la pensée, filles du ciel.
Employons, pour orner les autels, l’or et l’argent, si l’art demande l’argent et l’or; mais qu’ils ne soient que l’accessoire; que l’intelligence domine, qu’on ne voie qu’elle aux pieds du Seigneur.
Ea cupidité ne peut la fondre dans le creuset qui dévore; la charité demande du pain et n’a que faire de ce qui ne peut en payer; et quand la patrie demande secours à ses enfants , il lui faut des écus et du fer : elle s’inclinera devant le chef-d’œuvre de bronze qui fait sa gloire, et respectera son existence.
Si l’on n’eût pas rempli d’or et d’argent les temples chrétiens , si les métaux vulgaires eussent été plus souvent appelés à les décorer, nous aurions peut-être aujourd’hui dans le trésor de nos grandes églises une suite d’objets qui seraient les monuments de l’histoire de l’art. Sa naissance , ses premiers essais , ses progrès , ses jours de gloire et de décadence ,
ses efforts pour se relever seraient constatés par des témoignages plus éloquents que les livres. Ne serait-ce pas un beau spectacle à montrer de génération en génération, que cette longue chaîne dont l’intelligence et le génie auraient formé les anneaux ? ne serait-ce pas un grand et pieux exemple à donner à l’homme, que de lui faire voir ce perpétuel tribut de la pensée olfert à l’Éternel?
Quant à nous, qui ne pouvons ni rappeler le passé ni faire l’avenir, nous serons heureux si nous pouvons donner au lecteur une idée des richesses historiques que renfermèrent à diverses époques les basiliques de Reims.
11 ne faut pas demander au trésor d’une église ce qu’on doit rencontrer dans un musée municipal. Les arts, en s’attachant à relever les pompes du christianisme, ont dû nécessairement revêtir la forme religieuse : des vases destinés au sacrifice de la messe, des vêtements ecclésiastiques, des ornements d’autel, des reliques et des reliquaires, tels sont à peu près les objets dont nous avons à entretenir le lecteur. Aussi tout ce que nous chercherons à rappeler sera-t-il souvent identique de nom, de destination ; les détails, le style, le cachet de l’époque seuls peuvent varier. C’est précisément parce que nous montrerons la pensée de l’homme se dirigeant sans cesse vers un même but, le génie adoptant dans chaque siècle une même idée , que notre publication peut plaire aux amis de l’étude. L’identité des objets facilite la comparaison des formes; un trésor que toutes les générations auraient respecté serait l’histoire complète des arts inspirés par la foi.
Dans ce qui va suivre , il sera souvent question de reliques : c’est une des nécessités de notre œuvre. Si nous voulions faire l’histoire de chacune d’elles, raconter les miracles qu’on lui attribue, chercher les preuves de son authenticité, nous dépasserions le but que nous nous sommes proposé : nous parlerons des reliquaires, et nous indiquerons simplement ce qu'ils contiennent. Tous les objets consacrés au culte sont dignes de vénération : la cendre des morts n’est-elle pas chose sacrée? Si ces cendres sont celles d’apôtres qui ont servi la cause de la régénération humaine, (fliommes qui ont porté le tlamheau de la vérité au milieu des ténèbres de la l)aiharie, de saints évêques qui ont éclairé, instruit, moralisé des peuples ignorants et sauvages, ne doit-on pas les respecter? Les honneurs rendus à leurs restes mortels sont tout ce que nous pouvons pour eux : que leurs tombes soient donc honorées, et que le temple du Très-Haut reçoive dans son sein les ossements de ceux qui ont en son nom rendu l’homme à la liberté !
Qui de nous ne garde précieusement un souvenir de l’ami qu’il
a perdu? — Riez donc, si vous l’osez, de la piété filiale qui baise avec respect quelques cheveux blancs d’un père chéri, de l’amour maternel qui pleure après de longues années sur une boucle de blonde chevelure qui flottait sur les épaules d’un enfant bien-aimé! Quel vieux soldat n’est vivement ému en voyant l’épée que ceignait un grand capitaine ? Restons-nous froids dans nos musées quand nos regards rencontrent ce débris d’armure qui se rattache au nom d’un de nos rois-chevaliers , d’un de ces preux partis pour la Terre-Sainte, d’un de ces héros qui chassèrent l’Anglais de la France? Ne sentez-vous pas votre cœur battre quand on vous dit : Ce missel fut feuilleté par la blanche main de l’infortunée Marie Stuart ; — ce riche collier reposait sur les gracieuses épaules de cette Diane qui fut si long-temps belle et si long-temps aimée? Ce qui nous touche alors , ce n’est pas l’objet d’art ; n’est-ce pas la relique ? n’est-ce pas le souvenir de ce qui n’est plus? c’est l’histoire qui évoque devant nous l’ombre d’un illustre trépassé; ce sont ses vertus, ses malheurs, sa vie tout entière, qui se déroulent aux yeux de notre imagination.
Les reliquaires des trésors religieux n’ont-ils pas droit, au moins, au même intérêt? tous rappellent un grand nom, les uns celui de l’homme dont ils renferment un souvenir, les autres celui du prince qui les a donnés; tous perpétuent de grandes traditions, tantôt celles des services rendus à l’espèce humaine, tantôt celles des évènements qui font époque dans la vie des peuples. Nous les avons offerts comme les preuves de l’histoire de l’art : nous les présentons maintenant comme les monuments de l’histoire politique et religieuse ancienne et moderne.