CHAPITRE XVIII
DE ODELOilES OBJETS I\I)I0HES UM LES INVENTAIRES.
f^lj I on a lu nos notes sur les pertes éju’ouvées [)ar le trésor de Notre-Dame de Reims, on a dû [)ressentir que les inventaires que nous publions ne Il pouvaient donner (ju’une idée incomplète des richesses que notre admirable église a possédées. On il’a pu constater en 1669 et 1790 que ce <[ui existait à ces deux époques; une foule de reliquaires, de pièces d’argenterie, de vases sacrés, de précieux ornements avaient été détruits avant 1669 ; sans doute ils sc‘ trouvaient décrits dans les catalogues faits antérieurement. Depuis le sacre de fiOuis XIV jusqu’en 1790, le trésor de Notre-Dame avait fait de nombreuses et importantes acquisitions; les années 1690, 1756 et 1789 en avaient détruit une partie , et l’inventaire fait après cette dernière époque dut également passer sous silence ce ([ui n’élaii plus que souvenir.
J’aurais voulu pouvoir raconter ce que cbacpie siècle a vu créer, ce que chaque époque a vu périr., et représenter
dans un seul cadre tout ce que notre trésor a reçu successivement dans son sein ; mais cette tâche que je m’étais imposée s’est trouvée au-dessus de mes forces. Je me bornerai donc à publier les notes que j’ai pu réunir sur ce qui n’existait ni en 1669, ni en 1790, sur ce qui a été oublié par les personnes qui rédigèrent ces deux inventaires.
Saint Remi combla son église de ses dons; il lui légua entre autres objets précieux la chasuble qu’il portait le jour de Pâques, trois patènes, un bracelet d’or et une tour (1) d’or : ce dernier objet a fait long temps travailler l’imagination des archéologues; les uns soutenaient que c’était un ciboire d’une énorme dimension; d’autres ont pensé que c’était l’armoire qui occupe le milieu de l’autel, et on on renferme le Saint-Sacrement : ce dernier avis me semble vraisemblable, et je crois devoir l’adopter. Ce meuble sacré a de tout temps reçu une forme monumentale.
On conservait aussi à Notre-Dame un précieux anneau qui, disait-on, avait été porté par saint Remi. Il était d’or, enrichi de pierres précieuses; au centre était un camaïeu. On montrait avec lui un autre anneau d’or assez large et fort antique. Marlot cite un ancien inventaire dans lequel il est fait mention de ces deux objets.
Landon, ([ui vivait vers le milieu du vu® siècle, donna aussi à la cathédrale de riches ornements; quelques auteurs lui attribuèrent même le don des objets qui, selon d’autres, auraient été donnés par saint Remi.
Vulfar , un des successeurs du grand apôtre , suivit son exemple, et üt faire pour Notre-Dame des ornements et des vases que Flodoard a vus et aurait dû décrire. Vulfar mourut vers 816.
La munificence d’Hincmar écrasa celle de ses devanciers ; il couvrit d’or et de pierreries l’autel de la Vierge, qui était alors le maîtreautel de la cathédrale; on y lisait cette inscription, qui portait sa date : Hanc aram domini genitricis honore dicatam,
Cultov iibique sans , decoravit episcopiis Hincmar Muneribus sacris , funclus hac sede sacerdos ,
Jam benè completis centenis oclies annis,
Quadraginta et simul quinto volvente sub ipsis;
Qumn juvenis Karoliis regeret diademata regni ,
Hune sibi pastorem poscentibus nrbis alunmis.
(t) Il parait qu’au lieu de lire Uirriculam on aurait pu lire thuribuhm , encensoir {Gallia Christiana) ■. cette version trancherait la düTicullé.
Hincmar donna encore une magnifique croix couverte d’or et de pierreries, plusieurs autres croix d’or et d’argent, un grand calice et sa patène qui furent depuis donnés aux Normands pour racheter les captifs qu’ils avaient faits.
I! y joignit un volume renfermant le sermon de saint Jérôme, De ortu B. Mariœ, relié avec des tables d’ivoire et d’or, une châsse d’argent ciselé, ornée de riches figures, et que deux hommes suffisaient à peine à porter; des vases d’or et d’argent, un livre d’évangiles en lettres d’or et d’argent; sa reliure d’or était incrustée de pierreries; on y lisait cette inscription ;
Sanctœ dei fjenitrix , et seniper V'mjo Maria llincmariis prœsul defero dona tibi:
IJanc (iiiœ (jesit, dociiit nos Cliristus lesus Editus ex utero , casta puella tuo.
Le savant prélat donna encore un livre des sacrements, un lectionnaire, reliés avec des tables d’ivoire et d’or, des candélabres, des lampes, des couronnes couvertes de feuilles d’argent, des palliums , des tentures, des tapisseries, des ornements de soie.
Comme on le voit , ces largesses formeraient un trésor des plus remarquables. La bibliothèque de la ville de Reims possède encore quelques-uns des manuscrits dont il avait fait don à Notre-Dame et aux autres églises du diocèse.
Seulf, qui vivait vers 923 , enrichit la cathédrale d’un calice d’or , orné de pierreries, et d’un ciboire couvert d’argent, qu’on plaçait sur l’autel de la Vierge.
En 1226 , Guillaume de Joinville donnait quatre calices et une mitre , ornés de pierreries fines.
Dans un ancien inventaire, antérieur à 1470, que Marlot a vu, se trouvaient décrits des objets d’une haute antiquité. Laissons parler le docte historien :
Est unum ma(jnmn et pretiosum rationale de puro auro , cum quatuor an- 7iulis , et totideni agrappis de auro, in quo sunt duodeciin lapides pretiosi divei'sorum colorum incussati in duodecini cireulis aureis , in quibus sunt scripta nomina duodeciin jUiornin Israël ; et pendet ipsum rationale cum und catenâ de auro circumdante liumeros prœlati, in cujus catenœ duobus lateribus nitent admodum pulctiri duo lapides, dicti camaijeus , incussati in auro, et à parte posteriori unus sat crassus cintallus.
Item : aliud rationale parvum de auro, cum catenâ aureâ , in cujus medio interradiat lapis inusitatè niagnitudinis qui dicitur camaijeu et in circuitu ejiisdem sunt alii octo lapides pretiosi , videlicet ipiatuor smaragdinœ et quatuor baies.
Item : (res acm de argento deauralo servientes ad tenendiim dicta rationaüa cum catenâ; et habet qualibet aciis in summilaie uiiam yrossain margaritam aniiquam.
Le rational qui vient d’être décrit était un ornement qui cessa d’être en usage à une époque qui est bien loin de nous. Marlot n’a pas vu ee dont il parle, mais il eite , comme exemple, celui qui décore la poitrine des statues épiscopales situées au portail de la cathédrale regardant la cour du Chapitre ; il ligure dans notre publication.
Le rational paraît être un dernier souvenir du culte hébraïque. Les grands - prêtres d’Israël le portaient sur leur poitrine. Aussi voit-on que sur celui que possédait la cathédrale de Reims se trouvaient les noms des douze tribus juives.
Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois, donna en un ornement de drap d’or. En 1354, elle ajouta à sa première offrande une chape, une tunique, une dalmatique de couleur verte.
Nous avons déjà parlé des chapes et ornements d’autel donnés par Charles V ; nous devons aussi dire un mot de quelques objets précieux qu’il avait offerts à Notre-Dame de Reims.
Ce fut d’abord une image de la Vierge en or ; elle portait sur la tête une couronne ; à sa droite était un lys de perles et de pierres précieuses dans un vase d’or. Cette figure pesait onze marcs et demi d’or.
Un calice d’or et sa patène en or, pesant quatre marcs ; au milieu, on voyait les armes de France.
Un encensoir avec des chaînes et un couvercle en or, pesant dix marcs et demi.
Deux burettes rondes, couvertes d’or, pour recevoir le vin et l’eau nécessaires au sacrifice de la messe ; elles pesaient trois marcs deux onces.
Un pied d’argent doré pour porter l’image de la Vierge ; il était orné de figures dorées représentant les prophètes ; il pesait quarante marcs d’argent.
Un socle d’argent pesant deux marcs et demi.
Un petit vase destiné à contenir l’eau bénite, avec un aspersoir d’argent doré; les armes de France y étaient reproduites en émail sur plusieurs points à l’extérieur ; il pesait dix-sept marcs et demi d’argent.
Deux plats d’argent doré pour laver les mains du prêtre à l’autel ; ils étaient émaillés au fond et au dehors. Au fond étaient les armes de France. Ils pesaient vingt-un marcs.
Ces objets furent fondus en grande partie pour payer la rançon de l'rançois 1'", ainsi que nous l’apprend iVlarlot.
Charles V avait donné ces joyaux le 28 juin 1380, la veille de la fêle des apôtres saint Pierre et saint Paul.
Charles VII donna un ornement de velours rouge brodé, et un tapis de satin dont plus tard on fit des chapes. En 1429, il avait offert une chapelle en or d’un beau travail.
En 1471, on montrait au trésor cinq mitres antiques données par les arcbevêques.
En 1486 , Charles VIII, à son sacre , offrit un pot d’argent doré plein de vin et pesant vingt marcs cinq onces, un gros pain de froment doré , deux paix d’argent couvertes de feuilles d’or. Il n’avait pas fait faire de pièces ou médailles pour son sacre, il se borna à offrir treize vieux écus d’or. Il lit encore une offrande que Marlot décrit ainsi ; lif/nariœ fabrïccv aspicem liliorum , Jlosculorumque trifoUi instar limbo exornantum.
François 1®*' offrit un pain argenté et un broc d’argent. Il est vrai qu’un autre auteur désigne par les mots bacon d’argent l’offrande du roi-chevalier. L’église de Reims reçut encore de lui un ornement de drap d’or avec orfrois de velours portant des Ileurs-de-lys d’or et de son chiffre couronné.
Au sacre de Henri 11 , Horace Farnèse portait le vin dans un grand vase de nacre de perles (1), garni d’or, et enrichi de pierreries d’un très-grand prix. On y joignit un pain d’or, un pain d’argent , une bourse de brocard qui contenait treize grandes pièces d’or à l’effigie du roi. Sur l’autre face on voyait la Sainte-Ampoule et la date de la cérémonie.
Le roi ajouta à son offrande et suivant l’usage une très-belle cbapelîe « garnie de toutes choses , la plus belle et la plus riche qui se pût voir et qui servait grandement à honorer Dieu », ainsi que le dit Cocquault.
François H donna une image de saint François d’or massif et d’uii grand prix.
Charles IX fit don de treize pièces d’or pouvant valoir un écu pièce , d’un pain d’or, d’un pain d’argent, d’un pot d’argent plein de vin.
Louis XHl donna un vase d’or richement ciselé , le pain d’or et le pain d’argent.
Louis XVI donna une buire d’argent doré très-belle, ayant six pouces de diamètre et un pied trois pouces de haut. L’anse était soutenue par un enfant dans un rinceau d’ornement qui faisait le tour du vase.
(l) Ce vase de nacre de perles dont on vient de parler était si remainpiablc , fpi’on le prit pour exemple dans le formulaire du sacre de f.ouis XIII.
Trois fleurs-de-lys naturelles embellissaient ce rinceau et formaient en so réunissant en bouquet les armes de France.
Cette buire était dans un bassin ayant un pied de diamètre. Chacune de ces deux pièces pesait huit marcs six onces.
On y joignit deux burettes et un bassin de vermeil pesant dix marcs quatre gros. Les burettes avaient huit pouces six lignes de haut. Le bassin avait quinze pouces de long.
Il y avait encore deux paix de vermeil pesant trois marcs deux onces deux gros. Le tout était fait par Auguste, célèbre orfèvre du temps.
Enfin Notre-Dame reçut les treize médailles qui valaient cent trente livres pièce (1), et deux pains dont l’iin était d’argent et l’autre de vermeil; ils pesaient un marc sept onces six gros.
Ce chapitre devrait être beaucoup plus long; je le ferme à regret, parce que j’ai l’intime conviction que des recherches plus minutieuses, plus multipliées que celles que j’ai pu faire auraient amené de curieuses découvertes.
(l) Après chaque sacre, les gants et la chemise qui avaient servi au roi étaient brûlés- hes cendres étaient conservées et distribuées le jour des Cendres suivant.