ETAT ACTEEL DE TRESOR DE AOTRE-DAME DE REIMS
UE reste-l-il dans ce trésor, qui a renfermé tant ’ de richesses, tant de perles, tant de pierres précieuses, tant d’élégantes broderies, tant d’objets d’or ? Le lecteur a compris que l’inventaire fait de nos jours devait rester bien loin de ceux que nous avons cités. Jusqu’en 1789, le vandalisme n’avait agi qu’en décimant. En 1792 , il détruisit tout ou à peu près.
On ne laissa aux églises que ce qui était strictement nécessaire aux besoins du culte. Le surplus fut enlevé; on lit grâce à quelques objets où l’or et l’argent tenaient peu de place, et on les déposa aux greffes des districts jusqu’à nou-
vel ordre.
Quand les clubs révolutionnaires, et après eux les théopbilanthropes, eurent envahi les églises, les objets que l’on avait respectés comme indispensables durent disparaître. Les uns furent détruits ou vendus à vil prix. Les autres furent reeueillis par l’autorité administrative ; quelquesuns trouvèrent un asile chez les fidèles.
A cette époque, les musées municipaux se formèrent ; on leur donna
la dépouille des églises et des monastères. Les bibliothèques faites à grands frais par les Chapitres et les moines devinrent la propriété des communes. Les tableaux des églises couvrirent les murs de leurs galeries. Les reliquaires, les vases sacrés, les objets d’art, enlevés au culte et épargnés par le creuset révolutionnaire, remplirent les armoires vitrées de nos cabinets publics.
Ce que nous racontons s’applique à toutes les villes de France; les choses se passèrent à Reims comme ailleurs. Il faut dire cependant que dans nos murs on fut beaucoup moins conservateur que dans d’autres cités.
Les livres, les manuscrits furent, il est vrai, recueillis et classés avec soin ; mais il n’en fut pas de même des tableaux et des objets d’art. Les greniers de l’iiôtel-de-ville les reçurent dans leur sein poudreux. Plus tard, on les mit en dépôt chez des particuliers. On devine ce qui arriva : c’est que l’œuvre de destruction s’acheva par la dispersion. Quand on voulut réunir ce qu’on aurait dû garder comme un dépôt sacré à plus d’un titre, on constata de nombreuses pertes. Sont-elles irréparables? c’est ce que l’avenir nous apprendra.
Les lois de violence et l^s mesures arbitraires prises par l’administration révolutionnaire ont pu provoquer des détournements dont personne n’osera faire des crimes. Les inventaires faits pour arriver à la spoliation ont-ils été faits dans toutes les villes de France bien scrupuleusement ? nous ne le pensons pas. A-t-on, sans rien oublier, déposé à la maison commune de chaque ville tout ce qui n’a pas été fondu ? nous n’y croyons pas davantage. Quiconque a visité les cabinets de nos antiquaires modernes , remplis d’objets d’origine évidemment sacrée , partagera sans peine notre incrédulité sur ces deux points.
Quoi qu’il en soit, quand le culte fut rétabli d’abord en fait, et puis en droit, les communes rendirent aux églises une partie des objets qui avaient été sauvés. A Reims, on convoqua les curés, les membres du conseil de fabrique, et on rendit à chacun ce qu’il put reconnaître, ce qu’il justifia être sien ; mais il y avait des églises détruites, des abbayes que l’industrie avait envahies et (pic personne ne représentait dans cette triste distribution. On partagea entre les présents ce que personne ne réclamait.
Les autels qui n’étaient que renversés furent relevés. On transporta dans les églises conservées , les marbres, les meubles de leurs sœurs détruites, qu’on trouva au milieu des ruines, dans les boutiques ou chez les personnes pieuses qui les avaient recueillis , et on parvint à rendre à l’intérieur des églises l’aspect religieuv qu’elles avaient perdu.
La cathédrale, dépouillée en 1790, club populaire en 1793, temple, de la liaison en 1794, avait tout à refaire chez elle; car tout avait été détruit ou déplacé. Le gouvernement, la commune, la piété des iidèles vinrent à son secours. Un sacre eut lieu ; en faisant revivre d antiques traditions, il lui a rendu une partie de son ancienne splendeur. Si notre église est bien loin de son passé, elle n’est pas tellement pauvre que ses reliquaires, ses bronzes, son argenterie, ses châsses, ses objets dart, ne puissent encore mériter un regard du voyageur.
Oublions un instant ce qui n’est plus, réunissons les reliques de nos antiques richesses, joignons-y ce que la piété de nos jours y a mêlé, et faisons ce que nous oserons encore appeler l’inventaire du trésor de Notre-Dame de Reims. Nous y comprendrons non-seulement ce qui s’y trouve, mais encore ce qui devrait s’y trouver, ce qui finira sans doute par y rentrer.
Commençons donc, et remontons au dernier jour de l’antique trésor de Reims.
L’inventaire de 179‘2 constate qu’on laissa dans une des places du district huit objets : que sont-ils devenus? Il y avait 1“ un médaillon de diamants et une petite croix en or; 2“ le calvaire du cardinal de Lorraine; 3° le reliquaire de saint Albert; 4‘ le reliquaire de saint Hilaire ; 5° celui de saint Rarthélemy ; 6“ celui de saint Eloi. Nous les cherchons vainement aujourd’hui.
Le vaisseau de sainte Ursule et le saint-sépulcre donnés par Henri II, ont été plus heureux : nous les avons décrits plus haut.
L’inventaire constate qu’on a enlevé l’argent et l’or des châsses et des reliquaires. Les pierreries ont eu le même sort : soit. Mais ([ue sont devenues les tables d’ivoire qui reliaient nos précieux manuscrits? Que sont devenues les tablettes sculptées dans le bois de la vraie croix ? Qu’a-t-on fait de tout ce qu’on ne pouvait fondre (I)?
C’est donc avec raison que nous accusions au moins d’indifférence tous ceux qui auraient pu veiller sur les débris du trésor de Notre-Dame.
Nous retrouvons au musée de la ville quelques objets d’art dont il n’est rien dit dans le dernier inventaire : ce qui nous donne la mesure du désordre avec lequel toutes ces spoliations eurent lieu.
C’est d’abord une magnifique croix dont les bras et la tige sont en crislal de roche taillé ; le Christ, les extrémités de la croix, son pied
(M On a prétendu que la croix de Guillaume de Joinville avait été épargnée, après avoir cependant ete dépouillée de ses pierreries. Je ne sais si le fait est vrai, tuais, dans tons les cas, on ne rctronv»' jilus la croix.
sont en vermeil. Si la tradition ne se trompe pas, elle aurait été donnée à Notre-Dame par le cardinal de Lorraine.
Nous citerons ensuite un cercle d’ivoire ciselé et représentant la \ierge couchée, la Présentation, la fuite en Egypte, l’adoration des Mages, la Vierge et l’enfant Jésus sur un trône, la couronne sur la tête. On nous a assuré qu’il ornait le sommet d’un bâton porté par un chantre. Nous aimons mieux croire qu’il s’agit ici simplement du pourtour d’une boîte destinée à mettre soit les hosties non consacrées, soit l’encens. Ce morceau d’art peut être du xiii' ou du xiv' siècle
Enfin, on voit au musée un coffre d’ivoire d’une haute antiquité ; il est du style roman très-pur. La partie inférieure est ornée de six basreliefs à figures ; la partie supérieure est ciselée et présente des rosaces et des médaillons.
l.a tradition donne encore à ce coffre une illustre origine ; si on ne se trompe, il remonterait au temps d’Hincmar, et ce prélat y aurait renfermé le suaire de saint Remi. Je dois convenir que dans nos in ventaires il n’en est pas question ; aussi n’est-ce qu’une conjecture que je suis disposé à abandonner, pour peu qu’on me fasse entrevoir que le coffre dont s’agit a une autre origine ; quoi qu’il en soit, il remonte à une haute antiquité, et on peut le présenter comme un monument de l’art antérieur au x' siècle.
Nous donnons le dessin des trois objets dont nous venons de parler.
Hâtons-nous de nous rendre à la cathédrale et de visiter ses armoires , trop vastes aujourd’hui pour renfermer le peu qu’on leur confie.
Déjà nous avons décrit le reliquaire du saint-sépulcre, celui de saint Pierre et de saint Paul , le vaisseau de sainte Ursule.
A côté d’eux se présente d’abord une statue de femme en bronze doré; elle peut être haute de 30 à 40 centimètres; elle est posée sur une demi-lune. Ce morceau, qui est du xviC ou du xviiC siècle, est évidemment un fragment de reliquaire. Ses deux bras sont étendus, ses yeux sont levés au ciel; derrière la tête il y a une petite cavité, destinée sans doute à recevoir une vis; il paraît qu’une couronne ou une auréole couvrait la tête de la sainte figure : d’où vient-elle? ({uelle estelle? nous l’ignorons.
Nous voyons ensuite un reliquaire dont le sommet est une boîte en forme de rose; cette boîte, plate par-dessous, est légèrement bombée par-dessus; ses bords simulent des feuilles arrondies. Elle peut avoir deux centimètres de haut sur 17 centimètres de diamètre. Les côtés sont argentés ; le dessus est émaillé de bleu et d’or. La partie qui
Conialine
Cornaline
Verre.
Pierre Uene
Pierre
Cornaline
IJess etlilli par JJ MartjuaTt.Kcims
cù'/ da- antifuüs
t (.al^caeaEe )
lmp .par Lemercicr,aPans .
Dess.et litK par JJ Maocjuart àTleims .
• Inip.parLeïïiercier.âParis.
/ hn croi/ (Wûir appar/enw d. l 'ûrcAei^e^iJe J'a//son. . d j/4û à. j/â'j) i SijÙAC. Lalfjdtaic'i
serl de couvercle a la forme d’un hexagone, et est ornée de dessins d’or et d’argent.
Tout-à-fait au centre, sous une lame de verre, est une figure de la Madeleine, qui paraît faite en pâle modelée. Autour de cette figure sont trois belles émeraudes et trois améthistes.
Sur la partie postérieure de la boîte est gravée en creux la figure du Christ. Cette figure est percée au milieu de la poitrine par le pied qui supporte le reliquaire ; ce pied est doré et repose sur des lions couchés. Ce reliquaire est antérieur à l’art gothique; on y reconnaît le style roman. Dans ce qui précède on a vu, et on verra dans ce qui suit des reliquaires analogues à celui-ci ; mais nous ne pouvons dire précisément quelle est son origine.
Cn autre reliquaire se présente à nous ; les reliques sont entourées d’un morceau de soie rouge et renfermées dans un cylindre de cristal qui les laisse voir. Ce cylindre est supporté sur des colonnettes surmontées par des ogives gothiques ; ces ogives sont réunies entre elles par une galerie du même styl<3 qui passe au-dessus du cylindre.
Cette galerie est enrichie de neuf émeraudes , quatre améthistes , trois saphirs, dix topazes et rubis balais, et d’une pierre gravée. Une pierre manque, et le cbâton qui la contenait, vide aujourd’hui, constate son absence.
Ce reliquaire est porté sur une table qui était jadis enriebie de seize pierres; il n’en reste plus que six; elles sont gravées : ce .sont trois agathes , deux cornalines et une émeraude.
Enfin, sur les faces où sont les ogives, on voit au sommet, d’un côté, deux boules de cornaline blanche, de l’autre, deux boules de topazes; nous ignorons aussi l’origine de cet antique objet.
Nous arrivons à . l’un des plus curieux reliquaires que la révolution nous ait laissés; on suppose qu’il a été donné par l’arehevêque Samson, ce qui ferait remonter son origine au xii” siècle.
11 représente un petit monument dont le style tient le milieu entre le roman et le gothique. Ce reliquaire porte sur un pied, au milieu duquel est un globe ; sur ce globe on voit un homme luttant contre un lion. Le même sujet se reproduit sur la face postérieure du reliquaire. Au centre est une colonnette qui sépare deux battants d’une porte qui donne sans doute accès dans l’intérieur.
11 est orné de dessins émaillés d’or sur un fond bleu; au sommet sont trois améthistes 11 y avait jadis vingt-cinq pierres précieuses; aujourd’hui il y a neuf chatons vides , mais on compte encore huit rubis et huit émeraudes.
On remarque autour de ce reliquaire une frise haute de 5 à 6 lignes, et ornée de figures d’animaux faites au repoussé; elles ne manquent ni de grâce ni de délicatesse. Elles semblent faites à l’aide d’un coin réappliqué à la suite de lui-même. Nous ne pouvons dire non plus d’où vient ce reliquaire.
Nous donnons le dessin des trois objets que nous venons de décrire.
On voit encore à la cathédrale le reliquaire de la Sainte-Epine. Il vient du trésor de Saint-Pierre-les-Dames. Nous le décrirons quand nous parlerons de cette illustre abbaye.
Parmi les objets anciens que l’on a sauvés du naufrage, on remarquera une chasuble de drap d’argent, reste des ornements du sacre de Louis XVI.
Une autre chasuble de drap d’or brodé à hauts reliefs; donnée en 1690 par l’archevêque Maurice Le Tellier.
Deux tuniques de drap d’argent brodé, venant du sacre de Louis XIV.
Une chasuble et deux tuniques en moire avec les croix et les orfrois en tapisserie à sujets.
Quatre chapes en moire avec les orfrois et les pentes en tapisserie sur or, à figures dans des médaillons.
Une chasuble en velours rouge portant une croix antique en tapisserie sur or à médaillons avec figures.
Trois manteaux cendrés en moire (1), pour les vigiles et les jours de jeûne et de carême.
Six manteaux rouges , blancs et violets en satin , pour les vigiles et les jours de jeûne.
Un grand nombre de tavaiolles de différentes couleurs (2).
(1) Ces manteaux entretenu l’ancienne forme des chasubles telles qu’elles se voient dans les statues des prélats au moyen-âge. Celui de l’olTiciant n’est ouvert qu’à l’endroit où passe la tête et retombe de toutes parts jusque sur les pieds. Pendant le service , il se relève sur les deux bras. Ceux qui sont destinés aux diacres et sous-diacres sont taillés dans la partie antérieure, pour ne pas gêner les mouvements des bras. Mais dans la partie postérieure ils tombent jusqu’à terre. Les uns et les autres sont ornés devant et derrière de broderies figurant les crochets gothiques qui courent sur les arêtes des contreforts et sur les angles des tourelles et clochetons.
f2) Les tavaiolles sont des pièces d’étoffe de soie en forme d’échar()es , que les enfants de chœur passent sur leurs épaules. Elles retombent par-devant et couvrent leurs mains, pour porter, sans les toucher, les calices qui doivent servir au sacrifice de la messe. Dans les grandes solennités, ils apportent ainsi quatre calices , savoir : trois pendant le Kyrie , contenarit , l’un le vin , et les deux autres chacun une hostie; et le quatrième après l’Evangile : c’est celui dont le prêtre doit se servir.
(Je dois cette note, celle qui précède et une partie des détails de ce chapitre à M. l'abbé Querry, qui a bien voulu me les transmettre à une époque où il m’était impossible de les recueillir moimême.)
^mwm
( onot.’n’-f’<2. Saiio Catfictlîaie î)^ Rt’iiiuîO
Un dais de drap d’argent , brodé en argent , fait de la housse quj couvrait le cheval de l’abbé de Saint-Remi lorsqu’il apporta la Sainte- Ampoule au sacre de Louis XVI (1).
Deux burettes ciselées avec leur plateau en vermeil , du siècle de Louis XIV.
Deux calices en vermeil , ciselés , du même temps.
Six grands candélabres et un Christ, posés sur l’autel du cardinal, faits en bronze doré, par un artiste de Reims nommé Turpin, en 1784.
Parmi les objets d’origine récente conservés au trésor, nous citerons un soleil en vermeil supporté par un ange aux ailes déployées , monté sur pied quadrangulaire. L’ange et le socle sont en bronze doré. Le tout a été donné par M. le vicomte Ruinart de Rrimont, maire et député de Reims , lorsqu’il fut parrain d’une des cloches de la cathédrale.
On doit remarquer encore un autre soleil en vermeil , haut de vingt pouces et demi, un ciboire en vermeil, ciselé avec soin, haut de treize pouces, d’autres ciboires en argent, des calices d’argent et de vermeil et d’autres vases destinés au service de la messe.
Un ciboire de vermeil est suspendu avec des chaînes au-dessus du maître-autel. 11 contient la réserve et est abrité sous un gland de cuivre doré fixé lui-même à l’extrémité d’une corde qui monte jusqu’à la voûte, et descend à l’aide d’une poulie.
N’oublions pas quatre belles lampes de cuivre argenté qui décorent le chœur. Trois d’entre elles brûlent devant le maître-autel. La quatrième est placée devant l’autel du cardinal.
Un grand candélabre de cuivre verni est destiné à recevoir le cierge pascal.
On fait voir aussi une chasuble de drap d’or, brodée par M. de Coucy, archevêque de Reims, pendant les jours de l’émigration.
La cathédrale possède un tableau du Mutien , représentant le lavement des pieds avant la Cène ; un Christ apparaissant à la Madeleine, par le Guide; une adoration des mages, par le Tinloret ; un Christ mort environné d’anges, par Thadée Zuccbero ; le pape Nicolas V reconnaissant les stigmates de saint François après sa mort, par Lahire; deux autres tableaux attribués au Poussin ; enfin un baptême de Clovis , par Abel de Pujol (2).
Une partie des tapisseries qui décoraient l’antique basilique a traversé
(1) En 1841 , les broderies de ce dais oiu été posées sur un fond de velours cramoisi.
(2) Ce tableau a été donné par Charles X lors de son sacre.
les mauvais jours de 1793. La belle publication que viennent d’en faire MM. de Brulart , Leberthet et Paris, nous dispensent d’en faire la description (1).
Nous parlerons dans le chapitre suivant des dons faits par Charles X à l’occasion de son sacre.
(l) Il y eut à Reims , dès le xive siècle , des fabriques de tapis. MM. de Lorraine firent revivre cette industrie, qui s’était éteinte; Daniel Pepersak, protestant, de Charleville, semit à la tête de la nouvelle manufacture, et on conserve encore à la cathédrale plusieurs tapisseries faites sous sa direction . Comme les têtes de vierges sont assez mal faites, on ne manqua pas d’attribuer cette imperfection à la justice divine, qui frappait ainsi les croyances religieuses de leur auteur.