CHAPITRE XXV
LA SAIATE-AMPOULE,
ËRSONNE ne nous demandera ce que c’est que la Sainte- Ampoule. Qui n’en a lu la description? Qui ne pourrait réciter par cœur tous les arguments élevés depuis ^jlong-temps pour lui donner ou lui refuser une origine miraculeuse? Et cependant n’en rien dire ici serait
laisser volontairement, dans l’œuvre que nous avons commencée, une lacune dont on aurait raison de nous faire reproche. Nous parlerons donc de la Sainte-Ampoule , mais en peu de mots. — Commençons par la décrire.
On nommait ainsi une petite fiole de verre antique et blanchâtre , haute d’un pouce et demi ; son col avait sept lignes de circonférence , la base en avait treize.
Le baume qu’elle renfermait paraissait d’une couleur tirant sur le roux ; il était peu liquide, et n’avait pas de transparence; en 1760, le vase semblait plein aux deux tiers. Lorsqu’on voulait sacrer un roi, on retirait avec une aiguille d’or un peu de ce baume, et on le mêlait avec du saint-chrême ; aussi peut-on admettre sans difficulté que le
même baume a pu suffire à tous les sacres. L’aiguille avait un peu plus de deux pouces et demi de long.
On prétendait, au surplus, que la quantité du baume ne diminuait jamais, que les parties enlevées renaissaient aussitôt. On ajoutait que la santé de nos rois influait sur le contenu de la Sainte-Ampoule : il baissait quand ils étaient malades, il augmentait quand ils avaient recouvré la santé. Tous ces menus miracles doivent être rangés au nombre des fables historiques , et bien avant la révolution le clergé en avait fait justice.
D’où venait la Sainte-Ampoule? On a sur ce point écrit de nombreux volumes. Le lecteur peut les consulter. Je me bornerai à indiquer en deux mots ce qui motivait la différence des opinions sur la manière dont la sainte fiole se trouvait entre les mains des successeurs de saint Remi.
Saint Remi allait baptiser Clovis ; Dieu permit que le clerc qui portait le saint-chrême ne pût entrer dans l’église à cause de la foule qu’il fallait fendre, et comme saint Remi levait les yeux au ciel pour prier que cette sainte entreprise ne demeurât pas sans effet, une colombe, plus blanche que la neige, parut aussitôt portant en son bec une fiole remplie d’un baume céleste.
Telle est la version d’Hincmar : c’est celle qui a traversé les âges; le temps l’a consacrée , le rituel du sacre l’a adoptée.
Cependant Godefroy de Viterbe, Guillaume Lebreton, la Chronique de Morigny, écrite au xC siècle, une épitaphe de Clovis, que l’on contemple à Sainte-Geneviève , rapportaient que la Sainte-Ampoule fut apportée par un ange.
Cette variation sur un fait aussi grave était de la plus haute importance.
Si le miracle, auquel on a cru sur le témoignage d’Hincmar, a eu réellement lieu, nous devons en voir la trace dans tous les écrivains du temps. Saint Remi, saint Grégoire de Tours, Fredegaire, Avitus, Flodoard, n’en disent rien. Leur silence n’accuse-t-il pas la tradition?
Hincmar lui -même, parlant d’une huile miraculeuse conservée à Reims, ne dit pas que Dieu l’ait envoyée spécialement pour être employée au sacre. Ce ne fut qu’au couronnement de Louis VII qu’on parla pour la première fois d’une manière nette de la Sainte-Ampoule et de sa destination. Les récits des sacres antérieurs portent simplement que les rois furent oints d’une huile bénie.
Il me semble qu’on peut croire, sans crainte de se tromper, que notre relique était l’une des fioles qui avaient servi à saint Remi, soit
pour baptiser Clovis, soit pour donner aux chrétiens de son temps les saintes onctions qui font partie des sacrements.
Cette fjole était conservée dans le tombeau de saint Remi avec son bâton pastoral. Ne méritait-elle pas une place à part, si elle eût eu l’origine que lui avait faite la tradition ?
D’ailleurs saint Remi, dans son testament, ne dit pas un mot de la Sainte-Ampoule ; bien plus^, dans sa biographie , il est plusieurs fois question de deux ampoules qui lui servaient, et qui avaient été ellesmêmes l’objet de miraeles.
Quoi qu’il en soit, cette relique était l’objet de la plus profonde vénération, et les plus grandes précautions étaient prises pour sa conservation.
Elle ne sortait du monastère de Saint-Remi que les jours de sacre. Louis XI voulut l’avoir près de lui à son lit de mort, et fut obéi. C’est la seule fois que l’Ampoule sacrée fut mise en mouvement pour un but autre que celui que l’usage lui donnait.
Les clefs du tombeau qui la renfermait étaient placées dans la chambre du grand-prieur; c’était lui qui ouvrait et fermait la porte, qui la protégeait quand elle devait voir le jour ou rentrer dans son sanetuaire.
Nous empruntons au récit du sacre de Louis XVI les détails du cérémonial avec lequel la Sainte-Ampoule était amenée de Saint-Remi à Notre-Dame (1) :
« Dès le matin, les otages arrivèrent ; ils portaient habit, veste, culotte et manteau de brocard d’or rayé de noir ; leur chapeau était noir et garni de plumes de la même couleur. Leurs bas blancs étaient brodés de fleurs d’or ; des rosettes couleur de feu et des réseaux d’or ornaient leurs souliers, Ils avaient pour écuyers des chevaliers de Saint- Louis , vêtus d’habits écarlates galonnés en or ; ils portaient chacun une bannière de tafletas blanc sur lesquelles étaient représentées d’un côté les armes de France et de Navarre, et de l’autre celles des otages.
» Les otages jurèrent sur l’évangile, entre les mains du grand-prieur de l’abbaye , en présence des ofliciers du bailliage , d’exposer leur vie pour la défense de la Sainte-Ampoule ; ils se constituèrent cautions entre les mains du grand-prieur et du bailli de Saint-Remi, et promirent de rester comme otages dans l’abbaye jusqu’au retour de la sainte fiole.
» Néanmoins, le grand-prieur et le bailli, du consentement du procureur fiscal, leur pernïirenl d’accompagner la Sainte-Ampoule pour qu’ils pussent mieux veiller à sa conservation.
(l)Ce cérémonial était celui de tous les sacres.
» La procession se mit en marche dans l’ordre suivant :
» Les minimes en aubes, précédés de leurs croix, avec les Bénédictins aussi en aubes.
» Les chantres en chapes et le bâton à la main.
M Au milieu, un aide des cérémonies en grand costume, et un aidemajor des gardes françaises, tous deux à cheval.
» Devant le dais, deux otages précédés de leurs guidons, tous quatre à cheval.
» Le dais de moire d’argent bordé de franges d’argent , porté par les barons de la Sainte-Ampoule, avec le grand costume de leur ordre de chevalerie (i).
» Sous le dais était le grand-prieur en chape de drap d’or, monté sur un cheval blanc couvert d’une housse de moire d’argent relevée en broderie, et bordée d’une frange d’argent ; ce cheval avec ses harnais était envoyé par Sa Majesté , et conduit par deux valets de pied qui en tenaient les rênes.
» Derrière le dais étaient les deux derniers otages et leurs guidons , tous quatre à cheval.
» Le procureur fiscal et le grelïier du bailliage de l’abbaye, précédés de leurs huissiers , suivaient ce dais.
» Avec eux marchaient cinquante habitants du Chêne-le-Populeux (2), qui
(1) Les barons de la Sainte-Ampoule étaient ses gardiens au jour du sacre. Ils avaient porté d’abord le titre de chevaliers de la Sainte-Ampoule. Ils formaient entre eux un ordre ayant ses insignes et son costume, mais qui ne durait pour ainsi dire qu’un jour, et finissait avec la cérémonie, pour ne renaître qu’au sacre suivant.
Ce costume consistait en pourpoint et chausses retroussés de satin hlanc, manteau de satin noir doublé de satin blanc. La croix de chevalier de la Sainte-Ampoule était brodée en or et en argent sur le côté gauche du pourpoint et du manteau. Le chapeau, de satin blanc, était orné d’un bouquet de plumes noires à deux rangs ; leurs bas et leurs souliers étaient blancs, les jarretières et les rubans étaient de rubans noirs. Les chevaliers portaient en outre une écharpe de velours blanc, bordée d’une frange d’argent donnée par le roi. Le grand-prieur leur avait mis au cou un large ruban de soie noire moirée auquel était suspendue la croix d’or de l’ordre.
Le bailli deSaint-Remi portait sur sa robe l’écharpe et la croix de l’ordre.
Ce n est qu’au sacre de Louis XIH qu’on voit les barons de la Sainte- Ampoule porter le dais; jus- (|u’à cette époque, cet honneur appartint aux Bénédictins.
Le privilège en question était attaché à quatre fiefs relevant de 1 abbaye de Saint- Remi.
(2) Les habitants du Chêne-le-Populeux avaient le droit d’accompagner la Sainte-Ampoule, sui vaut les uns parce qu’ils l’avaient défendue contre les Anglais; suivant d’autres, ils devaient cet honneur à leur qualité de vassaux de l’abhé de Saint-Remi, qui requérait leur assistance. I Is prétendaient aussi que la haquenée qui portait le grand-prieur devait leur appartenir ; il y eut sur ce point des contestations qui parfois devinrent des voies de fait; mais dans le xviir siècle l’abhaye de Saint-Remi obtint gain de cause et garda sa haquenée.
escortaient le dais sur deux lignes; ils portaient habit vert, veste et culotte blanches, une cocarde blanche au chapeau , et des fusils armés de baïonnettes ; à leur tête étaient leurs officiers, et leurs tambours qui battaient ; leur drapeau était déployé.
» Ensuite, sur deux lignes placées parallèlement à celles des habitants du Cbêne-le-Populeux, marchaient une compagnie de gardes françaises et une compagnie de gardes suisses la baïonnette au bout du fusil, les officiers en tête, et tambours battant.
» Quand on arriva près de l’église^ le grand-prieur (1), le trésorier de Saint-Remi, les quatre otages, leurs écuyers, les quatre barons, entrèrent dans la cathédrale ; le clergé et les officiers de l’abbaye se retirèrent
dans la chapelle de f Hôtel-Dieu, où ils attendirent le retour de la Sainte-
Ampoule.
» L’archevêque, averti par le maître des cérémonies, vint recevoir le reliquaire près de la porte du chœur ; il était précédé de sa croix, accompagné de son coadjuteur en chape et en mitre, et assisté des évêques
de Soissons et d’Amiens en babils de diacre et de sous-diacre.
» Le grand-prieur, en lui remettant la Sainte-Ampoule, lui dit ; « Mon- » seigneur, je remels entre vos mains ce précieux trésor, envoyé du ciel » au grand saint Remi, pour le sacre de Clovis et des rois ses succes- » seurs ; mais avant je vous supplie, selon l’ancienne coutume, de vous » obliger à me le rendre , après que le sacre de notre roi Louis XVI » sera fait. »
1» A quoi l’archevêque lui répondit : « Je reçois avec respect cette » Sainte-Ampoule, et vous promets, foi de prélat, de la remettre entre » vos mains, la cérémonie du sacre achevée. »
» La Sainte-Ampoule fut déposée sur l’autel , le grand-prieur et le trésorier de fabbaye restèrent près d’elle (2).
» Quand la cérémonie fut finie, le Chapitre de Notre-Dame reconduisit le grand-prieur portant la Sainte-Ampoule, suspendue à son cou, jusqu’aux portes de f église ; et le cortège repartit dans le même ordre qu’on avait observé en venant ; les otages laissaient leurs guidons autour
(î) Jadis le grand-prieur entrait à cheval dans l’église jusqu’au sanctuaiie. La nef était sablée. Les habitants de la commune de Béru devaient fournir le sable.
(2) C’était le grand-prieur qui ouvrait le reliquaire et donnait la fiole au prélat consécrateur. On posait sur l’autel la patène d’or qui recevait le baume que l’on tirait de la Sainte-Ampoule avec une aiguille ü’or. Cette parcelle de baume était mélée avec du saint-ebréme, et ce mélange servait aux onctions du sacre. C’était encore au grand-prieur que rarclievéque remettait la Sainte-.Vmpoule quand il en avait retiré ce qui lui était nécessaire.
du tombeau de saint Kemi ; et par un procès-verbal dressé à l’instant, on les déchargeait de leurs serments.
» Le dais et la haquenée restaient à Tabbaye , dont ils devenaient la propriété. »
Décrivons en quelques mots ce reliquaire historique. — La sainte fiole était portée par une colombe d’or au bec de corail et aux pieds rouges. L’artiste avait adopté la tradition générale , et il paraît que dans l’origine cette colombe avait été suspendue, car elle portait un anneau à la tête. Depuis elle fut fixée sur une pièce d’orfèvrerie en vermeil plate et ronde comme une assiette , sculptée , ciselée et ornée de pierreries. Le tout était recouvert d’une plaque de cristal qui permettait de voir la relique. A coté on attachait l’aiguille d’or qui servait à détacher le saint baume. Le mélange se faisait sur une patène fixée par des écrous d’argent au dos du précieux meuble et qu’on détachait aux jours de sacre. A ce reliquaire était attachée une chaîne d’argent qui servait à le suspendre au cou du grand-prieur, quand il portait la Sainte-Ampoule pour la cérémonie du sacre. Ce reliquaire avait six pouces de large sur sept de long environ.
La fiole était bouchée avec un morceau de taffetas cramoisi (2).
La Sainte-Ampoule survécut de quelques mois à la chute de la monarchie et à la mort de Louis XVI. Peut-être eût-elle été épargnée , si le prétendu patriotisme de quelques habitants du département de la Marne, de quelques citoyens de Reims n’eût signalé cette existence si dangereuse au salut de la République.
Au mois d’octobre 1793, Ruh! , membre de la Convention nationale, en mission dans le département de la Marne, accueillit avec empressement les dénonciations que lui firent à cet égard des hommes qui oublièrent tous les avantages que Reims devait à l’honneur d’être la ville du sacre.
Le violent proconsul, qui n’avait pu, pour cause d’absence, voter la mort du roi, décréta à l’instant que la sainte et royale relique serait immolée sur l’autel de la patrie.
Il la fit demander au curé de Saint-Remi , l’abbé Seraine , qui la lemit, et l’intrépide conventionnel, devant tout le peuple assemblé, en
11) Il est probable que ce reliquaire fut fait à Reims : les orfèvres rémois étaient fort habiles et (l availlaient avec succès à décorer nos églises ; aussi avaient-ils pour armoiries : d’azur à une croi.x dentelée d’argent, chargée en cœur d’une Sainte-Ampoule de sable et cantonné au l et 4 d’un ciboire d’or, au 2 et 5 d’une couronne de même, au chef d’azur semé de fleurs-de-lys-d’or.
\oiis publions le dessin de ce reliquaire.
présence du conseil municipal qu’il traînait à sa suite, eut le courage de briser la petite fiole de verre sur les marches du piédestal qui avait porté la statue de Louis XV.
Procès-verbal de cette auguste et touchante cérémonie fut dressé et envoyé à la Convention. Nous publions à la fin de ce volume cette pièce historique, et nous y joignons la lettre d’envoi du citoyen Ruhl, document non moins curieux.
Le reliquaire de vermeil qui contenait la fiole , les pierreries qui le décoraient furent adressés, comme des dépouilles opimes, à la Convention, qui les reçut avec reconnaissance. L’hôtel des monnaies et le trésor se les partagèrent.
On a soutenu que la Sainte- Ampoule n’avait pu être brisée et qu’à sa place on avait donné à Rhul une fiole vulgaire. Cela n’est pas. Personne ne pouvait tromper les dénonciateurs. Le reliquaire était trop connu pour qu’on pût y toucher impunément. On ne l’essaya même pas. L’abbé Seraine, qui pouvait parler quand les jours d’orage furent passés, a toujours dit avoir remis la véritable Ampoule.
Avant de la livrer, de concert avec j^î. Hourelle, conseiller municipal, il détacha une partie du baume qui y était contenu et le conserva avec soin.
Plus tard , en 1819, ces parcelles furent mises dans un reliquaire provisoire; on y réunit des fragments du verre qui avait été brisé.
En 1825 , ces reliques furent renfermées dans le coffre de vermeil que nous allons décrire dans le chapitre suivant.
Au milieu de toutes les pertes que nous avons fait connaître, celle de la Sainte-Ampoule est certes une des plus déplorables. Nous aurions le droit d’élever ici une voix accusatrice et de faire gémir la religion t l’histoire. Nous ne le ferons pas cependant. Nos reproches seraient inutiles. Nos regrets seraient moins éloquents que ceux du lecteur.
Puisse le souvenir des excès révolutionnaires nous garder à toujours du faux patriotisme qui détruit et profane !
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