CHAPITRE XXXII
TRÉSORS DES ARB.4ÏES ET DES COl’VENTS DE REIMS.
ETIONS à la lête de ce chapitre le nom de l’abbaye de Saint-Denis de Reims. Elle le devait à la pieuse hospitalité qu’y reçurent les moines de Saint-Denis en France fuyant devant les Mormands. Us y mirent en dépôt les reliques de leur patron, qu’ils remportèrent quand les jours du danger furent passés.
Cette église et ses dépendances étaient originairement le lieu de sépulture des chanoines de Reims. Elle devint unci abbaye riche d’abord, mais qui , dans le xie siècle, était tom- I. bée dans la misère la plus complète. En 1067 rarchevèque Gervais la répara et la remit dans une position llorissante.
L’abbaye Saint-Denis de Reims conservait ses traditions hospitalières, et elle ouvrait ses portes à tous ceux qui voulaient y déposer des objets précieux et des sommes d’argent. Au moyenàge, où la guerre inquiétait et ravageait sans cesse les campagnes, les églises et les monastères qui s’y trouvaient , on avait besoin d’un asile sur,
qui fût à l’abri d’un coup de main. Notre abbaye l’offrait moyennant une légère redevance.
On plaçait les objets déposés dans un grand caveau situé dessous le chœur. L’abbé en avait la clef en sa garde, et plus d’une fois les bourgeois de Reims vinrent avec le clergé de campagne confier à sa vigilance leurs écus et leurs joyaux.
L’abbaye de saint Denis avait en outre son trésor particulier. On y conservait une parcelle de la vraie croix dans une croix de vermeil , un morceau de l’éponge qui fut présentée au Christ sur le Calvaire et un fragment du Saint-Sépulcre.
On y voyait aussi un bras de saint Leudemer (1) , évéque de Chàlons , renfermé dans un bras d’argent.
Un bras de saint Laurent (2) , dans un autre bras d’argent porté par deux anges.
Une dent de saint Denis dans une image du saint portant sa tète
Une châsse d’airain contenant des reliques diverses.
Au IX'' siècle, le corps de saint Rigobert était déposé à Saint-Denis.
L’abbaye possédait jadis des ornements précieux que lui avait donnés, en 1319, Agidius ou Gilles, quinzième abbé, une bibliothèque curieuse, où se trouvaient les sermons manuscrits de Jean de Gannion de Moreuil ? dix-septième abbé.
Enfin on remarquait à Saint-Denis un autel dit de la Transfiguration , élevé aux frais do Pierre Petitbled, vingt-neuvième abbé , mort en 1522, et la pierre tumulaire d’Adam de la Neuville, seizième abbé, sur laquelle on lisait cette brève et éloquente épigraphe :
Qualis es , ipse fui.
L’église du monastère fut démolie en 1796 Les bâtiments ont été conservés. En 1822, on y a établi le grand séminaire.
La bibliothèque du couvent, qui se composait de 8,000 volumes, fut |)ortée à l’iiôtel-de-ville.
Les Minimes (3) vinrent à Reims vers 1570; mais leur église ne fut consacrée qu’en 1630,. par Henri Clausse (4), évêque de Châlons.
(1) Une tradition , que les auteurs de la Gaule chrétienne repoussent , rapportait que lorsqu’on avait exliumé ses reliques, on avait trouvé son corps entièrement détruit par le temps, à l’exception d’un œil qui était parfaitement sain. Il mourut à la fin du vue siècle. Sa vie est d'ailleurs peu connue.
(2) Saint Laurent fut placé sur un gril posé sur des charbons ardents ; mais son corps ne fut pas bri'd é. Les chrétiens l’enlevèrent furtivement la nuit et l’inhumèrent. Il mourut en 258.
(3) Les Minimes eurent pour fondateur saint François de Paule. Leur première maison en France date de la mort de Louis XI. Saint François obtint la permission de l’établir quand il vint exhorter au repentir ce roi qui avait si peu pardonné.
'4) Henri Clausse légua sa bibliothèque à l’archevêché de Chàlons.
On y admirait des vitraux peints vers 46iO, par Pierre Simon, Rémois; une croix et (lambeaux au nombre de six, faits de cuivre ciselé et de cristal bleu. Le cristal forme le corps de ces ornements; les jointures, les bords , les extrémités sont de cuivre ; des figurines assez gracieuses décorent le pied des flambeaux et celui de la croix.
Ces objets furent rapportés de Rome "par le révérend père Devaux, né à Reims , général des Minimes de France. Ils furent épargnés en 1792, comme objets d’art, et donnés plus tard à l’église Saint-Remi, où ils sont encore. Nous en donnons le dessin.
L’abbaye de Sainte-Claire fut fondée en 4220, sur un terrain concédé par les moines de Saint-Denis. L’église fut d’abord placée sous l’invocation de saint Damien , puis sous celle de sainte Elisabeth de Hongrie vers 4240. Brûlée en 4400, elle fut reconstruite en 4404, et placée cette fois sous le patronage de sainte Marie et de sainte Claire : c’était une communauté de femmes, qu’on nomma jusqu’au xv^ siècle les I‘auvres Soeurs de saint Damien. A cette époque, on les appela les Clarisses ; elles avaient 5,000 livres de revenu en 4789,
En 4262, quatre religieuses partirent de cette maison et se rendirent dans les environs de Paris, où elles fondèrent la fameuse abbaye de Longchamps , qui fut renfermée plus tard dans le bois do Boulogne.
Cette communauté a été détruite en 4792. Son trésor renfermait :
Cne parcelle de la vraie croix contenue dans une croix d’or et d’argent.
Deux saintes épines, provenant de la couronne du Christ, conservées à la Sainte-Chapelle de Paris.
Un morceau du linge qui essuya ses blessures.
Un fragment de la crèche où il fut placé en entrant dans ce monde.
Un fragment de la colonne où il fut attaché pour y être flagellé.
Un morceau du Saint-Sépulcre.
Des cheveux de la Vierge.
Une ceinture de diverses couleurs, lui ayant appartenu.
Tous ces objets étaient contenus dans trois petits coffres d’ivoire sculpté, renfermés eux-mêmes dans une antique châsse.
Des cheveux, du voile, de la chemise, de la chaussure de la Vierge, donnés aux Clarisses par les religieuses de Soissons.
Un linge teint du sang de saint François (4).
(1) Sailli Franc lis d’Assises , dont il s’agit ici, in«titua l’ordre des Frères-Mineurs , et mourut en
Un morceau des vêtements du père Séraphique d .
Des reliques, de la ceinture et une partie du voile de sainte Elisabeth de Hongrie, première patrone du couvent (2).
Un voile blanc, donné par sainte Claire (3i, deux reliquaires qu’elle envoya à Reims en 1220.
Un corporal fait de sa^ main.
Un fragment du ciüce en crin dont elle était revêtue à sa dernière heure.
Une ceinture de fd qui avait été portée par elle. On l’exposait à la vénération des fidèles les jours de fête ; elle était visitée par les femmes en couche, et ceux qui perdaient la vue.
Un os de la tête de sainte Claire, donné en 1624 par le cardinal Guillaume Gilford, archevêque de Reims.
Un os de sainte Concor<ie, donné par les Frères-Prêcheurs, qui tenaient cette relique de Marguerite , comtesse de Flandres (4) ; ils l’avaient reçue en 1272.
Des reliques de saint Antoine de Padoue (5) et quelques morceaux de ses vêtements.
Les pointes des flèches qui tuèrent saint Sébastien.
Enfin, des reliques de saint Maur, de saint Timothée, des onze mille vierges, de saint Gérard (6), de saint Sébastien, de saint Fiacre, de saint Laurent, de sainte Ursule, de saint Maurice, de sainte Christine (7). Nous n’avons pas de détails sur les reliquaires qui les renfermaient.
L’abbaye de Saint-Pierre-les-Dames était une des plus riches de France; aussi la suite de ses abbesses rappelle -t -elle les noms de la haute noblesse. Elle fut fondée en l’honneur de sainte Marie et de saint Pierre
(1) Le père Séraphique : c’est le surnom de saint François d’Assises. On le lui donna parce qu’il eut une vision dans laquelle il lui apparut un séraphin de feu crucifié.
(‘2) Sainte Elisabeth de Hongrie mourut en 12X3. On lui attribue de nombreux miracles. Sa vie et sa légende ont inspiré plus d’un auteur , et dernièrement encore !\1. le comte de Montalembert.
(3) Sainte Claire, née à Assises, fonda en 1212 , sous les auspices de saint François, son compatriote, l’ordre qui porta son ncm.Elle mourut en 1253.
(4) Marguerite II , comtesse de Flandres , fille de l’empereur liaudouin , morte en 1275 , épou,sa successivement Bouchard d’Avesne et Guy de Dampierre , et eut la douleur de voir ses fils se disputer sa succession de son vivant.
(.3) Saint Antoine de Padoue, né en 1193, mort en 1231 , [irofessa à .Montpellier, et a laissé des ouvrages réimprimés à plusieurs reprises.
(fi) Il y eut quatre saints du nom de Gérard.
(7) Sainte Christine était fille d’Urbain, gouverneur de Toscane. Elle brisa les idoles de son père. Un ange la protégea contre la colèi'e de celui-ci. Urbain fut remplacé , et son successeur fit tuer sainte Christine à coups de flèches.
par Baudry, abbé de Monlfaucon, et sainte Bove, sa sœur, tous deux enfants du roi Sigebert, si l’on en croit la tradition; d’abord située hors la ville , elle finit par y être enfermée.
Renée de Lorraine (1), dont nous avons déjà parlé, avait fait reconstruire les bâtiments d’habitation à grands frais. L’église était un des beaux monuments de la Champagne ; sa façade était élégante ; ses clochers ne manquaient pas de légèreté. Elle méritait d’être conservée ; mais en 1792 et 1793 il fallait détruire, et l’antique édifice dut périr.
Sous ses voûtes reposaient Hildegonde , comtesse de Poitiers , et Marie de Lorraine (2), mère de Marie Stuart, la charmante reine de France, l’infortunée reine d’Ecosse. Là étaient aussi déposés les cœurs des cardinaux Charles et Louis de Lorraine ; ils reposaient sous des colonnes de marbre; près d’eux était celui du cardinal de Guise. Ils sont maintenant à Saint-Remi.
Renée de Lorraine, si libérale envers Notre-Dame, n’avait pas moins fait pour son abbaye. Le trésor , le vestiaire , les autels étaient ornés de ses dons.
D’autres objets précieux étaient aussi conservés à Saint-Pierre-les- Dames.
En 143G, les fidèles répandirent le bruit que la Sainte-Ampoule s’y trouvait déposée depuis le voyage qu’elle avait fait au lit de mort de Louis XL 11 n’en était rien. Les gens de Saint-Remi réclamèrent, et il fut défendu à Mesdames de Saint-Pierre de répandre de tels bruits.
Quoi qu’il en soit, on montrait dans le trésor de l’église :
Un morceau de la vraie croix.
Un anneau de la chaîne de saint Pierre.
Une dent de saint Paul.
Le corps de sainté Bove (3), qui passait pour être la fondatrice de la maison de Sainte-Dode (4).
(1) Renée de Lorraine. 11 y eut deux abbesses de ce nom. La bienfaitrice de nos églises était, comme nous l’avons dit , sœur de Charles , cardinal de Lorraine ; elle mourut en 1602. L’autre était sa nièce, fille de Henri de Lorraine , duc de Guise , et de Catherine de Glèves. Elle succéda à sa tante et mourut en 1626.
(2) Marie de Lorraine, née en 1515, morte à Edimbourg en 1560, femme de Jacques V, roi d’Ecosse , fut régente du royaume après la mort de son mari. Cette princesse avait de grandes qualités, mais elle ne sut pas maîtriser l’intolérance du cardinal de Pellevé , son ministre , qui , après avoir soulevé l’Ecosse, vint troubler la France.
(3) Sainte Bove fut la première abbesse de la maison qu’elle avait fondée. Elle mourut vers 590. Sa vie est peu connue.
(4) Sainte Dode, nièce de sainte Bove, deuxième abbesse, mourut en 630.
Ces reliques étaient conservées dans des reliquaires en filigrane d’argent.
Un autre reliquaire renfermait le corps de sainte Pétronille (IC Les chefs de ces trois saints étaient placés dans d’autres reliquaires. La tête de saint Guillaume (2j, duc d’Aquitaine, était conservée dans un chef d’argent ceint d’une couronne ducale.
Un de ses bras et une partie du corps de saint Zénon (3), rapportés en France par le cardinal de Lorraine en 1572, faisaient aussi partie de ce trésor.
On y \oyait aussi d’autres reliquaires; l’un d’eux était surmonté d’un globe.
Le seul dont nous puissions parler avec précision , c’est celui de la Sainte-Lpine.
Ce charmant reliquaire est haut de trente centimètres environ ; il a la forme d’un vase, et peut avoir vingt centimètres de circonférence.
La partie qui renferme la relique est en cristal taillé, peut-être coulé, et a la forme d’une urne.
Le dessus, ou plutôt la portion qui forme le couvercle, est en or ou en vermeil ; dessus et debout est une figure d’ange aux cheveux d’or , ses ailes sont bleu d’azur, sa robe blanche et brodée d’or au bas, aux genoux, à la poitrine et sur les épaules ; il tient une couronne d’épines d’or, et marche sur un gazon verdoyant semé de fleurettes blanches. Le tout est en émail.
Le long du vase descendent six baguettes d’or qui le divisent eu six parties ; elles se dirigent vers le pied ; là elles se réunissent ; chacune d’elles est ornée de trois rubis et de trois perles ; à la partie supérieure, au-dessous du gazon qui porte l’ange, est un cercle d’or qui sert de point de départ aux baguettes. On y compte six perles et six rubis (4).
Le pied du vase est en émail; il se divise en huit parties qui se rétrécissent en montant vers le bas du vase de cristal , et qui s’élargissent en descendant vers le bas du reliquaire. Il [y en a quatre bleues et
(1) Sainte Pétronille, si on en croit sa légende, était fille de saint Pierre. Sa mort a inspiré au •’iuerchin un beau tableau que l’on voit au Louvre.
(2) Saint Guillaume fut un des preux de Charlemagne ; il contribua par sa valeur à chasser les Sarrazins du Languedoc. L’empereur lui donna le duché d’Ai|uitaine. H y renonça en 808, et fonda près de Lodève le monastère de Saint-Guilhem-du-Désert , où il mourut en SJ2.
(5) Saint Zénon, évêque de V^érone en 522, fut un prélat ferme et instruit. Ses œuvres furent imprimées plusieurs fois.
U) Tous ces rubis sont cabochons, c’est-à-dire polis , mais non taillés.
quatre vertes; sur les émaux verts on distingue des fleurs, des arbres, des animaux dessinés en or. Les émaux bleus sont aussi ornés de figures dorées, mais ils sont moins bien conservés.
Les côtés sont séparés par des lignes d’or.
Dessous le pied est une plaque d’or ou de vermeil sur laquelle on lit ces mots :
Hanc sequbnur siimmis hœc prœmia dkjna triiimphis.
Dedans le reliquaire est la Sainte-Épine (1) ; elle est maintenue droite par une petite figure d’or qui la tient; c’est celle d’un ange à genoux.
Ce précieux objet d’art fut heureusement soustrait au vandalisme de 1793, Plus tard il fut offert à la cathédrale, dans le trésor de laquelle il existe aujourd’hui. Nous en donnons le dessin.
Les Dominicains s’établirent à Reims en 1223. Leur église renfermait les tombeaux de l’illustre maison de Cbâtillon. C’était aussi sous ses dalles que reposaient le comte de Saint-Paul, le maréchal de la Ligue.
Les Cordeliers vinrent à Reims dans la première partie du xiiC' siècle; ils avaient réuni une bibliothèque fort riche en manuscrits qui fut brûlée en 1450. Ainsi périt parfois en un jour ce qui a coûté des siècles de travaux et de recherches.
En présence de tels malheurs, ne faut-il pas déplorer l’aveuglement de l’espèce humaine qui ne sait pas attendre la chute inévitable de tout ce qu’elle élève, et s’empresse d’amonceler ruines sur ruines, comme si la fragilité des choses de ce monde n’était pas une des lois de notre existence !
11 y avait à Reims des Augustins et des Carmes Les b<àtiments des premiers sont occupés aujourd’hui par le petit séminaire; la maison des autres appartient à la ville et attend une destination.
Nous ne nommerons pas ici toutes les autres communautés de Reims. Les recherches que nous avons faites jusqu’à ce jour ne nous ont indiqué aucun des objets mobiliers qui s’y trouvaient.
Nous finirons par dire un mot de la Chartreuse du Mont-Dieu. La maison des Chartreux à Reims leur servait d’hospice en 1792, (juand elle fut supprimée.
(1) Elle venait, comme les épines dont nous avons parlé , de la sainte couronne d’épines , conservée dans la Sainte-Chapelle du palais à Paris. 11 paraît que Saint-Pierre-lcs-Dames avait reçu un fragment de toutes les reliques conservées dans ce vénérable oratoire de nos rois. Notre reliquaire est probablement du xvie siècle. Peut-être est-il un don de Renée de l orraine.
Ils possédaient dans leur trésor des ornements d’autel de la plus grande beauté.
Une parcelle de la vraie croix.
Un morceau du suaire de Jésus-Christ.
Une sainte épine.
Un fragment du linge dont le Christ se ceignit quand il lava les pieds des apôtres.
Une petite portion de ses vêtements.
Des parcelles de la lance qui lui perça le côté sur le Calvaire, et de l’éponge qu’on lui présenta.
Un morceau de la table autour de laquelle eut lieu la Cène.
Cn fragment de la colonne à laquelle le Christ fut attaché pour être llagellé.
Des débris des vêtements, de la chemise et quelques cheveux de la Vierge.
Une foule d’autres reliques renfermées dans des châsses couvertes de soie ou de lames d’argent enrichies de pierreries et de cristaux de diverses couleurs.
Les Chartreux du Mont-Dieu montraient aussi la chasuble, l’aube, la ceinture que portait saint Bernard (juand il disait la messe dans leur église.
La ceinture qui liait sa tunique^ qu’ils faisaient aussi voir, était un don que le grand saint avait fait à la communauté pour la remercier de l’hospitalité qu’elle lui avait donnée.
La chapelle dans laquelle il disait la messe fut détruite lors des guerres de religion; mais la cellule qu’il avait habitée fut jusqu’aux derniers jours de la maison l’objet de la vénération des Chartreux et des voyageurs qui la visitaient.
La maison du Mont-Dieu à Reims est aujourd’hui une fabrique.