‹ Trésors des Églises de ReimsChapitre 60 sur 78 · CHAPITRE XXAIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXAIII

TRÉSOR DE SÂlNT-NICiUSE.

iNisso>s par jiarler du trésor de l’abbaye de Saint-Micaise, et nous aurons terminé ce que nous avions à dire sur les objets précieux que renfermaient les églises et les monastères de Reims.

L’église Saint-Nicaise , fondée vers 340 ^ dit-on, par Jovin , préfet des Gaules, était jadis dédiée à saint Agricole. Elle changea de nom au vi' siècle , sans doute parce qu’on y avait déposé le corps de saint Nicaise et celui de sainte Eutrope , sa sœur. On inbuina successivement , sous les dalles de l’église, Maternicn, Donatien, Vivent , Sévère , archevêques de Reims.

11 paraît que notre église fut dépouillée du temps de (diarles- Martel. Son trésor fut enlevé ; les relicpies qu’elle renfermait furent emportées dans d’autres lieux. L’abbaye fut ruinée et réduite à la misère. L’archevêque Gervais vint à son secours et la Ht rebâtir en

Elle fut reconstruite de nouveau en 4256 parles soins de l’illustre Hugues Libergier, et achevée par Robert de Coucy. Aussi tous, deux y reçurent-ils leur sépulture.

Les Bénédictins de Saint-Remi avaient été appelés à Saint-Nicaise, et les liens d’une étroite et constante fraternité unissaient les deux maisons.

L’antique église Saint-Nicaise était un chef-d’œuvre d’architecture gothique. Riche de sculpture, longue de trois cents pieds, large de cent cinquante, ornée de deux tours élégantes et légères, elle fut condamnée à disparaître en 1792. Sa chute n’a pas suivi immédiatement l’arrêt qui la condamnait. On pouvait la sauver, quand Santerre, le général brasseur, entreprit sa démolition. L’histoire et les arts ont le droit de demander, à ceux qui pouvaient empêcher cette destruction déplorable, compte de leur indifférence et de leur inaction.

Le trésor de cette église était dans l’origine placé dans le chœur près du jubé et du pupitre. H était défendu par une grille de fer.

En 1760, le jubé fut démoli et le chœur entièrement refait. A celte époque, le trésor fut déplacé. H fut mis sous l’orgue. Une vaste armoire ouvrant à deux battants, en bois sculpté, reçut tous les joyaux de la vieille abbaye. On y conservait :

Un os du bras de saint Sinice (1), renfermé dans un bras d’argent.

Un os du bras de saint Léonard contenu dans un reliquaire de même métal ayant la même forme. Ce reliquaire datait de 1359 et avait été fait par les ordres de Jean de Craon (2).

Des fioles renfermant de l’huile sortie du corps de saint Nicolas et de sainte Catherine d’Alexandrie.

Un antique reliquaire que l’on promenait aux processions des Rogations ; il contenait une dent de saint Nicaise ; elle était portée par une figure du saint. A droite et à gauche étaient deux figurines de vierges à genoux. Quand le conseil de fabrique manquait d’argent, ce groupe était placé sur une voiture et traîné dans toute l’étendue du diocèse, et à l’aide de sa présence, on faisait un appel à la charité des fidèles (3j.

Un œuf d’autruche entouré de bandes de cuivre renfermait des reliques

(i) Sailli Sinice , deuxieme archevêque de Reims , prêclia le cliristianisme avee saint Sixte, sou incdccesseur. 11 mourut et fut inhumé près de saint Timothée dans une petite chapelle. Ses restes furent partagés au x® siècle entre la cathédrale et les églises Saint-Remi et Saint-Nicaise. Quelques-unes de ces reliques furent portées à Hambourg et a Fulde.

('i) Jean de Craon, 63^ arehevêque de Reims, mort en 1573. C’est lui qui défendit la ville contre les .Vnglais en 1360, et les empêcha de la prendre.

(.’>) On eut recours à ce moyen afin d’obtenir les fonds nécessaires pour achever l'église.

(le saint Thierry , de saint Crépin, de saint Cr(^pinien (1) et de saint Benoit d’Âniane (2).

Une pantoufle qu’on disait avoir appartenu à la Vierge.

Un morceau de sa chemise.

Un fragment de sa ceinture.

Des cheveux de saint Jean-Baptiste.

Un morceau de la tunique de Jésus-Christ.

Des ossements de saint Pierre, de saint André, de saint Laurent, de sainte Marguerite (3) , de sainte Agathe, de saint Vincent , de sainte Elisabeth , do sainte Agnès, de saint Barthélemy, renfermés dans divers reliquaires.

Un ange d’argent doré portait et présentait aux fidèles une croix d’or ornée de pierreries et de perles renfermant une petite croix faite du bois de la vraie croix. Les ailes de l’ange étaient en filigrane d’argent. Il était placé sur un piédestal enrichi d’ornements, d’or et de pierreries.

On conservait encore l’étoleque portait saint Nicaise quand il fut massacré par les Vandales. Elle était faite d’étoffe fabriquée en Orient et passait pour avoir la [uiissance d’alléger les douleurs des femmes enceintes. Elle était renfermée dans un coffre sur lequel étaient représentés quelques rois de France et quelques archevêques. Ces portraits étaient peints sur un champ d’azur semé de fleurs-de-lys. Suivant d’autres auteurs, cet écrin aurait porté seulement les armes de France et celles des archevêques de Beims ; l’écu de France était semé de fleurs-de-lys sans nombre. Ce qui ferait remonter l’existence de ce reliquaire au moins aux premières années du xiv" siècle.

Un coffre d’argent renfermant la tête de saint Sixte (4).

Un autre reliquaire renfermant un bras d’un des petits innocents massacrés par ordre d’IIérode.

Des ossements de saint Agricole (5) et de saint Vital (0), premiers patrons

(1) Saint Crépin et saint Crppiiiien violent en France rtans le troisième siècle prèclier le cliristianisme avec Saint-Quentin ; ils se fixèrent à Soissons, où ils exerçaient pour vivre la profession de cordonniers. Ils furent décapités en 287.

(2) Saint Benoit dWniane réforma la discipline monastifjue en France. 11 mourut en 821. Le surnom dWniane lui vint de ce qu’il fonda nnejabbaye ainsi appelée.

(3) Il y eut plusieurs saintes du nom de iMargnerite.

(4) Saint Sixte, premier évêque de Beims, premier apôtre de notre province. 11 mourut en 1287. Ses reli(iues eurent la même destinée que celle de saint Sinice, son successeur. (Voir plus haut.)

(3) Saint Agricole , si on en croit les légendes , était parent de Jovin , qui mit l’église sous son nom.

(6) Saint Vital était esclave. Ils furent tous deux martyrs sous le règne de Julien-l’Apostat.

de l’église, donnés par les chanoines de Clermont en Auvergne , occupaient le centre d’un autre reliquaire.

Un coffret renfermait le haut du crâne de saint Aigulf.

ÎSous avons parlé, en traitant du trésor de Saint-Remi, du reliquaire du Saint-Sang. Les Bénédictins de ce monastère voulurent donner à, ceux de Saint-Nicaise une marque non équivoque de leur confraternité : ils se décidèrent, suivant les uns, à leur donner cette précieuse relique; suivant les autres, à la partager avec eux. Ce qu’il y a de certain, c’est que Dom Marlot , prieur de Saint-ÎSicaise , décrit ce reliquaire en parlant du trésor de .son abbaye. Le Christ était assis sur son trône et montrait du doigt son côté blessé. C’était là que l’art plaça la relique. Peut-être chacun des deux couvents avait-il un reliquaire pareil. On aurait dans ce cas fait faire l’un dessus l’autre. Au surplus, je ne sais à quelle époque il aurait disparu (1).

iNous terminerons ce chapitre en parlant du tombeau de saint Nicaise et des châsses qui renfermaient ses reliques et celles de sa sœur.

On avait élevé à saint Nicaise un cénotaphe portant cette inscription : An siih hiinnis, Attila rege Vel sub Yandalis, urbi Remorum obsessa ,

Prœsid que Nicasius inlerfectiis (2).

11 était placé sur une tombe de forme antique, et portant aussi une inscription ainsi conçue :

« Cy est le lieu et la place où Monsieur saint Nicaise, jadis archevêque de Reims, et Madame sainte Eutrope, sa sœur, furent inhumés, après que furent martyrs pour la foi chrétienne. »

Ce monument reposait sur quatre colonnes de marbre ; il avait quatre côtés qui avaient été faits à des époques bien distinctes.

Les deux faces du tombeau étaient ornées de bas-reliefs représentant le Bon-Pasteur accompagné de deux apôtres, David et Goliath, Job sur son fumier, et le prophète Ezéchiel. Ces sculptures étaient fort antiques.

(ij Parmi les bienfaiteurs de l'église, nous citerons le bâtard de Claude de Lorraine duc de Guise, Claude de Gui-e, quarante-quatrième abbé , qui donna des vêtements; Jean Willemet , quaraiite-unicme abbé , à qiu ou dut des meubles précieux, des ornements pour les châsses des saints, des croix , des livres à reliures d’argent, des pupitres ciselés avec soin et d’autres objets; et encore Jacques Joirrin , son s iceesseur, qui couvrit de lames d’argent les châsses, et enrichit la sacristie de vêtements précieux.

(2) On sait que saint Nicaisc refusa d’abandonner Reims quand les Vandales vinrent l’assiéger. II resta à son poste et prit le commandement de la ville , qu’il ne put sauver. Il fut massacré par les vainqueurs. Cette mort glorieuse explique la vénération qu’obtintsa mémoire. Les hommes qui savent mou' ir pour la bberle de eonseience et l’indépendance nationale méritent bien un tombeau.

A un des bouts du monument était représenté le martyre de saint Nicaise et de sainte Eutrope ; de l’autre bout était figuré le tombeau qui avait reçu les restes des compagnons de saint Nicaise.

Le bas-relief qui représentait le martyre, une urne qui couronnait le monument, et quatre figures d’anges assises à ses quatre coins, avaient été faits dans le siècle dernier.

Ce cénotaphe a été détruit lorsque l’église fut démolie. Les débris en ont été dispersés, comme si on eût craint de transmettre à la postérité les monuments de l’bistoire de nos devanciers.

La place où saint INicaise fut immolé, celle où il fut inbumé, la possession de ses reliques , furent de tout temps matières à discussion.

11 paraît que ces reliques furent emportées de Reims, peut-être pour les soustraire aux profanations de la guerre. Ce qu’il y a de certain , c’est que celles qu’on révérait à Reims avaient d’abord été gardées à Tournay ; de là elles revinrent dans nos murs sous l’arebevêque Gervais, vers lOGO.

Tout ce que l’on avait des ossements de saint INicaise venait-il de Tournay, ou bien en avait-on conservé une partie? C’est ce qui donna lieu aux plus vives contestations.

Les moines de Saint-Nicaise se prétendaient les seuls dépositaires du corps du saint, et faisaient entendre que les reliques que l’on voyait à Notre-Dame étaient supposées. Deux d’entre eux, qui avaient eu l’imprudence de répandre leurs doutes à cet égard, furent contraints de faire amende honorable au jubé et de rétracter ce qu’ils avaienUdit [1341].

On ne s’en tint pas là : de propos en propos, on en vint à un procès en règle, qui occupa trop long-temps l’attention publique (1).

H y avait à Notre-Dame un antique tableau , représentant le martyre de saint Nicaise. Au dessous était cette inscription :

« Icy repose le corps de saint Nicaise et le chef d’iceluy. »

Les religieux de Saint-Nicaise firent furtivement enlever ce tableau en 1419. Us furent eontraints de le rapporter, et ce tableau fut remis à sa place. La cathédrale gagna son procès , et ses adversaires durent se résigner à voir à Notre-Dame la châsse de leur patron (2).

(1) On alla plus loin, et les moines de Saint-.Xicaisc se permirent des voies de fait graves. Deux moines robustes enlevèrent la châsse un jour de procession et la déposèsent dans leur couvent. Ce fut un grand scandale. Des arbitres furent chargés de juger la difficulté. Ils ordonnèrent que la châsse serait restituée à Xotre-Dame et que les coupables demanderaient excuse ; ce qui fut fait.

^2) On vit long-temps à Xotre-Damc , dans le centre de la nef , une pierre ronde entourée d’une

Ses reliques étaient quelque peu dispersées; il y en avait à Noyon, à Fulde, à la Sainte-Chapelle de Paris, où on en porta en 1257. En 1378, quand l’empereur Charles IV vint à Reims, on lui en donna; nous avons vu que Notre-Dame en avait dans différents reliquaires.

A Saint-Nicaise , outre 1a dent et son reliquaire, dont nous avons parlé , on montrait :

Une châsse d’argent, portée par des anges, qui renfermait les principaux ossements du saint. Ils étaient rougeâtres, attachés en paquet et entourés d’un suaire de soie. Ce reliquaire, qui renfermait aussi quelques os de saint Amand, confesseur, était placé sur une pyramide de bois, faisant partie du grand-autel de l’église.

Un autre châsse, longue de deux pieds, renfermait les petits ossements du saint; elle était couverte de lames d’argent ciselées et gravées, représentant les miracles opérés par saint Nicaise. Cette châsse passait pour être celle qui avait été rapportée de Tournay sous l’archevêque Gervais (1).

La mâchoire inférieure de saint Nicaise était renfermée dans un chef d’argent doré. Sur la tête de ce buste était une mitre de même métal, enrichie de perles et de pierres précieuses ; l’occiput avait été donné en 1421 à l’église d’Arras , et on reconnaissait à Saint-Nicaise que le crâne était à Notre-Dame.

Un bras d’argent doré, orné de pierreries, porté primitivement par

giille de bois. Elle marquait la place où saint Nicaise avait fait élever le premier portail de la cathédrale , et en même temps celle où il eut la tète tranchée.

Cette pierre avait deux pieds deux pouces de circonférence. Elle était posée sur une autre pierre carrée. Cette pierre et le châssis qui l’enfermait pouvaient avoir quatre pieds carrés. C’est ce que le peuple appelait la cage de saint Nicaise. Cette pierre et son châssis étaient enfermés dans un monument de marbre ayam quatre portes de jaspe. Chaque porte était ornee du chiffre de saint Nicaise, en cuivre doré. Sur la pieire ronde on lisait cette inscription :

Forma fit exempli Nicashts hostia Christ i-,

.4 cuneo trisli mactatus ad ostia templi.

Factd cœde gregis pastorem plebs pia, toio Ad summi volo comitatur pascua regis.

Ce monument, fait en t663 , fut démoli en 1744. 11 fut remplacé par une dalle de marbre noir placée devant la chaire a pi êclier, sur laquelle on lit ces mots ;

Hoc in loco, sanctus Nicasius Femensis archipræsul, truncato capite, martyr occubuit, anno Domini 406.

Nous empruntons ces détails à M. Povillon-I’ierrard , qui les a consignés dans sa description de iNotre Dame de Reims.

(1) Gervais, quarante-troisième archevêque de Reims, rendit d’immenses services aux églises et aux abbayes du diocèse; nous avons eu déjà et nous aurons encore occasion d’en parler. On lui reprocha cependant des abus de pouvoir et des actes de despotisme qui font tache dans sa vie.

(leux anges, renfermait les os du bras du saint. Ce reliquaire avait été lait en 1315 aux frais du trésorier.

Les reliques de sainte Eutrope n’avaient pas eu les tristes honneurs d’un procès, et on montrait à Saint-Nicaise une châsse (i) qui les renfermait ; elle était recouverte de lames d’argent, sur lesquelles étaient gravés différents actes de la vie de sainte Eutrope.

Un chef d’argent renfermait une mâchoire de sainte Eutrope; une petite ouverture, fermée par un morceau de cristal, permettait de voir dans l’intérieur du reliquaire.

En 1792, toutes ces reliques furent inhumées dans les cimetières de Saint-Maurice et de Saint-Remi. Quelques ossements de saint Nicaise furent sauvés. Ils sont maintenant à Saint-Remi.

Philippe de Valois, étant malade et ne pouvant se guérir, eut recours à l’intercession de saint Nicaise. Il lit placer près de l’autel la statue de Jean, sonlils, duc de Normandie, depuis roi de France, de sa femme et de ses enfants, en argent massif.

En 1356, les Bénédictins obtinrent la permission de les faire fondre et d’en employer la valeur aux travaux nécessaires à l’achèvement de l’église. Elles furent remplacées par des statues de bois peint.

Lorsqu’on 1791 , on arrêta que Saint-Nicaise était un monument à supprimer, on transféra à Saint-Remi tous les objets que les spoliations antérieures avaient épargnés. On y transporta :

l.,e chef de saint Nicaise.

Celui de saint Agricole.

Quatre bras d’argent.

Deux textes d’épîtres et d’évangiles.

Une croix processionale.

Un reliquaire en forme de pyramide.

Deux crosses d’argent doré (2).

Ce dépôt n’était que provisoire, et le tout fut peu après envoyé à l’hôtel des monnaies.

Ainsi péril le trésor de l’église Saint-Nicaise (3). Aujourd’hui ce magnifique monument n’est plus même une ruine. Ses traces ont entièrement disparu. De misérables maisons ont pris sa place. 11 ne reste plus de celle illustre abbaye que des livres et des manuscrits qui font partie de la bibliothèque municipale.

(1) 11 fallait deux hommes pour la porter. On la promenait notamment aux processions des Rogations.

(2) Les abbés de Saint-Nicaise jouissaient des privilèges accordés aux abbés de Saint-Remi.

(5) La bibliothèrpie , qui se composait de 15,000 volumes, fut portée à !’bôtel-de-ville.

La ville ne peut s’en tenir à cette hospitalité, qui n’est pas tout-à-fait désintéressée ; elle se rappellera sans doute un jour que les services rendus, si reculée que soit l’époque à laquelle ils remontent , ont toujours droit à la reconnaissance des peuples ; un jour sans doute elle s’empressera de rendre à saint Nicaise, sinon son église, au moins son monument : qu’un marbre s’élève donc dans les murs de Reims et raconte à tous les vertus d’un homme qui fut le chef et le père de nos devanciers.

Page 1