‹ Trésors des Églises de ReimsChapitre 6 sur 78 · TRÉSOR DE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

TRÉSOR DE NOTRE-DAME

E trésor, si riche autrefois, avait son sanctuaire. Sa place a varié à plusieurs reprises. Sur les anciens plans de Notre-Dame, faits à la fin du xvii' siècle ou au commencement du xviii' , on la voit marquée dans l’arrière-cliœur, derrière le grand-autel.

Mais à cette épo({ue même ce n’était pas là que reposaient tous les reliquaires, tous les objets précieux qui faisaient l’honneur de l’antique église. Une grande partie d’entre eux déeoraient habituellement les dilférents autels où l’on disait la messe. A la partie postérieure du grand-autel était un tabernacle (|ui servait à serrer des châsses et des joyaux. On en voyail un autre du côté des orgues, qui avait la même destination; i| était fait en pierres ; près de lui était une armoire où l’on renfermait des meubles, des vêtements destinés au culte.

Vers le milieu du xvni® siècle, on plaça le trésor au-dessous des orgues, entre l’autel de la Vierge et la porte d’entrée. Là fut prati. quée une sorte de chambre obscure , dans laquelle étaient disposés des

gradins, sur lesquels étaient posés les joyaux de l’église. C’est là que le gouvernement révolutionnaire les trouva et les prit. C’est là que sont encore aujourd’hui placés les débris de l’ancien trésor. Si nous sommes bien informés, ils changeront encore de place, et bientôt le voyageur ira les visiter dans la sacristie qu’il est question d’élever dans les cours qui dépendent du palais archiépiscopal.

Le trésorier avait la garde du trésor ; l’administration en était réservée au Chapitre.

Un règlement indiquait les reliquaires qui devaient décorer chaque autel aux jours de fête , et les coutres devaient l’exécuter scrupuleusement. Ils n’avaient pas seuls le droit de déposer les reliques sur' l’autel. On avait fait deux grandes classes de reliquaires. Ceux qui se trouvaient placés dans la première ne devaient être pris, mis sur Uautel et rapportés que par des prêtres ayant droit de porter l’étole ; les chanoines s’étaient réservé ce privilège. Les reliques du second ordre étaient confiés aux coutres. Cette distinction fut consacrée par des décisions prises à différentes époques, et notamment en 1755.

Les sénéchaux du Chapitre gardaient la clef de l’armoire qui rejifermait la mitre, la crosse et la croix du cardinal Charles de Lorraine. Le clerc de la chapelle du saint Lait était personnellement responsable de la relique de ce nom quand elle était sur l’autel.

Aux jours de calamité publique, les reliquaires quittaient les autels où on les posait ordinairement , et on les plaçait sur les dalles de l’église : Marlot, tome 2, pages 82 et 8.3, cite quelques circonstances où l’on employa ce moyen de fléchir la colère céleste : si je ne me trompe, il était usité dans d’autres églises de France. Cet usage, dans tous les cas, était tombé en désuétude, et il faut remonter loin pour en trouver des exemples.

Les ornements de l’église eurent long-temps une autre destination : on les prêtait à ceux qui représentaient des mystères sur les théâtres publics. En 1373, on défendit des actes de complaisance qui paraissent si singuliers de nos jours, et que peut seule expliquer la naïveté des mœurs du bon vieux temps. Il paraît que les acteurs réclamèrent et promirent de n’user des vêtements ecclésiastiques et des ornements de l’autel que pour jouer des sujets tirés de l’écriture sainte. On pensa que ce qui était destiné au service de Dieu ne devait pas servir aux divertissements publics ; et la prohibition fut maintenue en termes généraux et sans distinction. J’ai vainement cherché la pièce originale qui contient l’interdiction dont s’agit; je ne puis que citer la mention que Cocquault en fait, tome 3, page 490.

11 est curieux de voir l’art dramatique emprunter à l’église ses premiers costumes ; il ne l’eût pas été moins, dans l’intérêt de l’histoire littéraire, de publier les documents qui constataient le moment où les mystères cessèrent d’être joués sous le patronage du clergé.

Les châsses qui se trouvaient à Reims et dans les principaux monastères du diocèse, ne servaient pas seulement à décorer les autels, elles figuraient avec pompe dans les processions religieuses qui se faisaient à certaines fêtes de l’année; portées sur des brancards recouverts de brillantes tentures , elles donnaient aux cérémonies l’éclat que portent avec eux les objets d’art et les précieux métaux. Le grand nombre des châsses qui figuraient aux processions rémoises, leur beauté, leur richesse, avaient fait un grand renom aux fêtes célébrées dans l’église métropolitaine ; et de toutes parts les fidèles accouraient pour y assister.

Pour maintenir leur réputation , assurer à toujours la présence des diocésains et accroître la dignité des cérémonies, le clergé exigeait, dans certaines occasions , la réunion des châsses célèbres des monastères voisins. A la procession que l’on faisait, par exemple, à la seconde fête de la Pentecôte, on voyait figurer, non-seulement les reliquaires des églises de Reims , mais encore la châsse de sainte Hélène que l’on apportait de l’abbaye de Hautvillers , celles de saint Basle et de saint Thierry , qui venaient des monastères qui portaient leurs noms. Les moines de Corbeny y amenaient la châsse de saint Marcoul ; ceux de Senne, celle de saint Oricle ; les abbayes de Saint-Remi et de Saint- Nicaise , jadis hors la ville^ envoyaient, l’une la châsse de sainte Célinie, l’autre celle qui contenait les vêtements de la Vierge.

Parfois les monastères éloignés refusaient de faire parvenir au saint congrès les reliquaires réclamés par un usage qui avait fini par passer en force de loi. C’est ce qui arriva par exemple en 1309. L’abbé de Hautvillers n’envoya pas au jour indiqué les châsses de sainte Hélène et de saint Nivard ; c’était un précédent dangereux ; on ne le laissa pas passer inaperçu : l’abbé récalcitrant fut traduit devant la cour ecclésiastique , et perdit son procès. 11 fut décidé que l’envoi des châsses n’était pas un acte de complaisance, mais un devoir. M. de Hautvillers confessa son tort, et promit d’exécuter à l’avenir l’arrêt qui le condamnait ; ce qu’il fit.

Les mêmes circonstances firent naître des dillicultés d’un autre genre. Pour apporter les châsses à Reims, il fallait voyager à pied ; la course était parfois longue, et un beau temps ne favorisait pas toujours les pieux pèlerins ; ils arrivaient fatigués et avaient besoin de réparer leurs

forces ; comme ils remplissaient une obligation , on ne se croyait pas tenu de leur fournir les aliments qui leur étaient nécessaires en pareil cas. Mais les moines \oyageurs, pensant sans doute que le vassal en corvée doit être nourri par le seigneur, demandaient au moins le pain et l’eau. La question fut soulevée en 1289 par les moines de Sainl- Thierry : elle fut tranchée en leur faveur à l’occasion de la procession dont nous avons parlé, et il fut décidé que les religieux de Saint-Denis de Reims leur donneraient douze pains, douze omelettes et douze pots de vin.

Quand l’église manquait d’argent , on faisait appel à la charité et à la piété des fidèles en exposant les châsses; on les plaçait tantôt au milieu du chœur, tantôt au centre de la nef, sur des tables couvertes de riches tapisseries, de vases, de guirlandes de fleurs; un nombreux et riche luminaire décorait ces autels d’un jour; au pied était placé le tronc destiné à recevoir les dons.

Quand ce moyen ne suffisait pas , les châsses allaient frapper à la porte des diocésains ; on les portait à dos d’homme de maison en maison , de village en village , de cité en cité ; on visitait même les évêchés suffragants, et on récoltait ainsi parfois de nombreuses offrandes; on employait cette ressource seulement à la dernière extrémité ou dans les grandes occasions, par exemple, pour construire une église, ou faire de grandes réparations à un édifice sacré, ou bien encore quand il fallait faire des fonds pour la conversion des Infidèles, la conquête des lieux saints , ou toute autre entreprise politique intéressant la religion.

Les châsses voyageuses s’abritaient la nuit dans les monastères , dans les églises, dans les châteaux; le jour, elles marchaient. Sur leur route, les peuples s’agenouillaient et priaient ; le riche donnait sa pièce d’or, le pauvre son denier. Mais ces voyages n’étaient pas sans chances périlleuses : les voleurs, qui craignaient peu la colère des saints et vénéraient peu leurs reliques, tendaient des embuscades aux pèlerins, et les dévalisaient. Parfois les porteurs des châsses étaient fort mal accueillis, et on se permettait de les frapper : c’est ce qui arriva notamment en 1353. Les délinquants furent poursuivis et condamnés.

Quelquefois aussi c’était le clergé qui entravait la marche des quêteurs. Les aumônes et les offrandes données à la métropole par l’intermédiaire de ces châsses étaient nécessairement enlevées aux besoins des localités qui étaient visitées ; il pouvait y avoir aussi chez les ecclésiastiques voisins des petits motifs de jalousie et de rivalité, sur lesquels il est inutile d’insister; bref, on s’opposait aux quêtes, on les

gênait , et l’hospitalité était souvent refusée. En 1355 , le prieur de Crépy en Valois chassa de son église les porteurs de reliques : c’était un grand scandale : un exemple devait être fait. Le coupable fut mis à l’amende.

D’autres fois les couvents visités cherchaient à retenir les reliques et s’assurer ainsi les visites des fidèles, et leurs aumônes. C’est ainsi qu’en 1485, la ceinture de la Vierge, que l’on conservait à Saint-Nicaise, resta à Tournay. On se hâta d’envoyer de Rheims des chanoines pour la réclamer et la ramener : ce qui fut fait.

De tout temps l’escroquerie spécula sur les croyances et les passions de l’espèce humaine, et le masque de l’hypocrisie religieuse lui servit tout aussi bien que celui du fanatisme politique. On savait que les promenades des châsses rapportaient de l’argent : on se mit à fabriquer de prétendus reliquaires , et on allait quêter en les promenant. C’est ce qui arriva dans le diocèse de Reims , entre autres fois en 1491. Les promeneurs ne purent justifier de l’authenticité de leurs reliques. Personne n’avait autorisé leurs processions dans le diocèse : ils furent condamnés.

Les châsses sortaient encore avec grande pompe, lorsqu’il s’agissait de demander à Dieu la fin d’un fléau, la pluie dont la terre a parfois besoin, la paix qui fait le bonheur des peuples, ou la victoire qui assure leur indépendance quand elle est menacée. Enumérer toutes les occasions où on les promena en pareilles circonstances serait vouloir faire un volume de l’histoire de France et de celle de Reims.

Après toutes ces cérémonies , on les replaçait aux lieux qui étaient destinés à les recevoir. Nous allons voir dans le chapitre suivant que parfois aussi le trésor de Notre-Dame vit sortir de son sein de riches joyaux qui n’y rentrèrent jamais.

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