PERTES ESSUYÉES PAR LE TRÉSOR DE NOTRE-DAME DE REIMS
^ LUS haut, nous avons dit comment le trésor de Notre- Dame de Reims s’enrichissait sans cesse ; voyons maintenant comme il s’est appauvri. Ses pertes remontent pour ainsi dire à son origine, et se cachent dans la nuit des temps. 11 serait aussi difficile de préciser ce que renfermait Notre-Dame sous la première race, que ce qu’elle a vu périr à cette époque. On connaît les entreprises faites par Charles Martel sur les biens du clergé, sur les richesses des églises. Reims a dû subir, comme toutes les cités de France , le règne de la force brutale et en souffrir les conséquences. La guerre étrangère n’était pas moins dangereuse pour les riches monuments ; et dans le ix" siècle et ceux qui l’ont précédé , nous voyons fuir devant les Rarhares et les Normands le clergé emportant les vases sacrés et les ornements de l’autel.
En 882, le savant Hincmar, après avoir fait tout ce qui dépendait de lui pour soustraire les joyaux de Notre-Dame à la rapacité des hommes du nord , fut contraint de leur en donner une partie pour racheter les captifs qu’ils avaient faits aux bords de la Marne : — il lit son devoir d’évêque et de père; personne n’osera le blâmer.
Dans le siècle suivant, vers 941, des voleurs sacrilégfes enlevèrent une magnifique croix d’or donnée par l’archevêque Hervé : ils furent pris ; ils avaient encore en leur possession l’objet volé. !l fut rendu ; mais comme des mains impures l’avaient profané, on fit fondre la croix, et elle devint calice.
A la fin du même siècle, une troisième dynastie montait sur le trône ; les princes carlovingicns , proscrits, détrônés, ne régnaient plus que sur Laon. Charles de France, le dernier descendant de Charlemagne, lutta quelques années contre la destinée qui lui refusait la couronne. En 988 et 990 , il prit Reims ; ses troupes mirent la ville au pillage ; les églises ne furent pas épargnées; les vases sacrés, les ornements des autels furent la proie de la soldatesque. Celte époque fut fatale à notre trésor ; il dut perdre tout ce qu’il tenait des libéralités des rois des deux premières races et des anciens archevêques. Les dons faits à saint Remi et à ses successeurs , ceux qu’ils firent eux-mêmes à leur cathédrale , furent anéantis : nous verrons , huit cents ans après , le même malheur se renouveler.
Pendant plusieurs siècles , nous n’avons rien trouvé qui put nous faire croire que le trésor de Notre-Dame, qui s’était enrichi de nouveau, fut dépouillé : cela tient sans doute à l’insuffisance de nos recherches. H n’est pas probable que les Croisades , la guerre contre les Albigeois , les luttes contre les Anglais , n’aient rien coûté aux richesses de notre église. En 1456, nous voyons que des bandits violaient encore la maison de Dieu, et enlevèrent plusieurs joyaux de prix. La même année, la bibliothèque du Chapitre fut volée. Cette fois, justice fut faite : le coupable fut pris et pendu.
En 1482, l’incendie dévora la partie supérieure de la cathédrale. Les cloches furent fondues, les joyaux du trésor furent mis en gage pour obtenir des fonds nécessaires aux reconstructions.
En 1522, les malheurs de la guerre avaient ruiné le royaume; le gouvernement demandait de l’argent de toutes parts; le clergé ne fut pas oublié : on taxa celui de Reims à 50,000 livres, qu’il devait fournir en écus , sinon en vaisselle ou en joyaux. Les commissaires royaux se présentèrent bientôt et firent voir les lettres qui faisaient connaître quel était leur mandat ; le roi, au surplus, offrait de payer sur les re-
venus du Domaine les intérêts des sommes qu’il demandait. Le Chapitre, consterné , répondit qu’il ne pouvait ni fournir la somme demandée, ni consentir à la spoliation de l’autel. 11 déclara cependant qu’il s’en rapportait à ce que la sagesse royale déciderait après nouvel examen. On en écrivit au roi; celui-ci répondit qu’d lui fallait les 50,000 livres. On les fournit en vaisselle, en objets d’art, en joyaux. La correspondance qui eut lieu à cette occasion se trouve dans Cocquault , à la date de 1522.
En 1555, on dut faire des réparations à l’église : pour avoir de l’argent, on vendit deux grands vases d’argent donnés par François i"‘ et Henri 11.
En 1562, le cardinal Charles de Lorraine gouvernait la France ; le roi eut encore besoin d’argent ; il se souvint du fatal exemple donné par son aïeul, et demanda un subside au clergé : il fallut vendre des joyaux et de l’argenterie, et on s’exécuta. La vente produisit vingt mille livres, qui furent, il est vrai, rendues en 1564, mais on les employa à racheter les biens du clergé qui avaient été aliénés, et à fonder un séminaire. On consola le Chapitre de ce détournement de fonds en le classant parmi les bienfaiteurs du nouvel établissement. Pour augmenter la somme employée au rachat des biens ecclésiastiques , on vendit encore deux mitres, une croix, un vase d’argent doré donné à l’offrande par Henri H, le jour de son sacre, et d’autres objets précieux.
En 1507 , là guerre civile déchirait la France; et comme elle avait la religion pour prétexte, les catholiques demandèrent aide et assistance aux églises. Le trésor de Reims fut encore mis à contribution.
Les désordres de la cour, les malheurs du pays avaient épuisé les ressources royales. En 1588, le roi demanda encore de l’argent; et comme il n’en trouvait pas, il fit enlever les ornements des églises : celles de Reims ne furent pas épargnées; à Saint-Michel, l’une d’elles, on prit l’orgue, la table de l’autel et les cloches. Le Chapitre protesta avec énergie contre les rapines des commissaires , qui, comme dit Cocquault, faisaient les bons valets et mettaient dans leurs exactions une rigueur qui n’était pas commandée.
Cependant la Ligue avait livré le royaume aux Espagnols et aux Lorrains. Les Rémois étaient sous la main des Guise, qui ne se faisaient faute de leur enlever des bommes et de l’argent. Le Chapitre vendit ses futaies, son argenterie, ses grains; il emprunta même à rente des sommes qu’il remit aux Ligueurs. En 1589 et 1591, on enleva des joyaux du trésor; l’argenterie de l’hôpital fut fondue pour nourrir les pauvres; et quand, cette même année, il fallut faire à Notre-Dame quelques
réparations, la caisse se trouva vide : on fut forcé d’avoir recours au trésor.
La Ligue, fatale à la France, qu’elle accoutuma aux divisions politiques, aux luttes contre la monarchie et les lois du royaume, ruina les églises de Reims : elles payèrent cher leur dévoûment à la maison de Lorraine. La fin du x' siècle avait vu périr tous les trésors de l’art roman , enfouis dans la cathédrale. La fin du xvi' vil disparaître une grande partie des objets bizanlins ou gothiques qui avaient remplacé ceux détruits en 988 et 990.
En 1598, de nouveaux besoins se firent sentir, cl l’on vendit encore des joyaux pour solder le prix des réparations à faire à l’église. Ainsi , chaque nouveau besoin enlevait à notre trésor un reliquaire, 'un vase sacré, des pierres gravées ou de riches tentures.
Près d’un siècle s’écoula sans que la France ait eu de grands malheurs à réparer; mais vinrent enfin les dernières années du règne de Louis XIV : la construction de Versailles , des conquêtes utiles , mais coûteuses^ avaient ruiné les finances publiques. Le roi ordonna, en 1689, que chacun porterait son argenterie à l’hotel des monnaies, où elle serait fondue; il en donna l’exemple, chacun le suivit, et l’église de Reims fit encore de nouveaux sacrifices. Les objets qui périrent en cette occasion avaient été inventoriés en 1669, et nous en donnerons la description.
En 1759, la fatale guerre de sept ans couvrait la France de honte; et, pour la soutenir, le roi fit un appel aux trésors des églises, et leur demanda tout ce qui n’était pas rigoureusement nécessaire à la dignité du culte : il fallut obéir. Le trésor de Notre-Dame allait bientôt avoir à répondre à des demandes non moins impérieuses et plus exigeantes encore.
Louis XVI avait succédé à son aïeul ; il ne sut être à la fois bon et ferme ; il voulut réformer les abus , et ne put maîtriser des évènements qui l’entraînèrent dans leur marche rapide, et le jetèrent en bas de ce trône où Dieu l’avait cependant appelé pour faire le bonheur de la France. Les richesses du clergé, ses privilèges excitaient l’envie depuis long-temps, et l’Assemblée constituante voulut que les communautés, les églises, les Chapitres, lissent connaître à la nation l’état de leurs biens.
Elle décréta, le 43 novembre 4789, que les titulaires de bénéfices, les .supérieurs de maisons ou établissements ecclésiastiques seraient tenus, dans les deux mois pour tout délai, de faire, par-devant les juges royaux ou les officiers municipaux , une déclaration détaillée do tous
leurs biens mobiliers ou immobiliers, de leurs revenus et charges. Les supérieurs devaient affirmer qu’ils n’avaient pas connaissance de détournements directs ou indirects; ceux qui auraient fait de fausses déclarations devaient être poursuivis devant les tribunaux et privés de leurs bénéfices .
Le 14 du même mois, un autre décret arrêta que l’inventaire des livres et manuscrits possédés par chaque corporation religieuse serait fait par le clergé lui -même; il devait déposer les catalogues qu’il dresserait au greffe des municipalités; on le constituait gardien de toutes les richesses littéraires qui devinrent plus tard la propriété des chefslieux.
On le traitait en vaincu ; le peuple pillait les biens ecclésiastiques : les moines cherchaient à soustraire aux mains de la révolution des châtres qui faisaient leurs titres , des livres soutiens indispensables d’une vie de travail et de prières. Le même décret mit tous les biens du clergé, meubles ou immeubles, sous la sauve garde de la loi, et menaça des peines du vol quiconque y porterait la main.
Le 27 du même mois, les municipalités recevaient des instructions détaillées pour assurer l’exécution de ces deux décrets.
On a compris (jiie tous ces inventaires n’étaient pas faits pour salisfaire la curiosité des archéologues. Déjà, avant qu’on y procédât, le Chapitre de la cathédrale avait été contraint d’envoyer à la monnaie soixante-et-onze marcs quatre onces cinq gros de vermeil, et vingt-huit marcs cinq gros d’argenterie. Ne cherchons pas à savoir ce qui périt en cette circonstance; ce qui restait ne devait pas tarder à prendre la même route.
Les 4 et 7 janvier 4790, avant l’expiration des deux mois, les décrets des 43 et 44 novembre reçurent leur exécution : les inventaires furent faits à Reims ; on s’en servit bientôt pour achever la spoliation des autels.
Le 49 octobre 4790, le comité qui dirigeait l’aliénation des biens saisis, confisqués ou déclarés nationaux, arrêta qu’il serait fait dans chaque église un état des objets utiles au culte; ceux qui furent jugés inutiles devaient bientôt être anéantis.
Le 3 mars 4794, un nouveau décret décida que l’argenterie des églises serait envoyée aux hôtels des monnaies par les directoires de district. Les pièces d’or ou d’argent doré furent envoyées directement à Paris. On dut adresser au comité d’aliénation des états détaillés de tout ce qu’on déposait aux hôtels des monnaies; on ne détruisait que quand le comité avait donné son avis : l’article 4 du décret du 49
octobre 1790 le prescrivait ainsi. C’était une concession faite aux réclamations des arts et à celles de l’histoire.
Le 9 septembre 1792 , un décret de l’Assemblée législative arrêta purement et simplement que l’argenterie des églises serait convertie en monnaie. Le lendemain , un second décret décida que , dans les vingt-quatre heures, des citoyens, désignés par le conseil -général de chaque commune et pris dans son sein, dresseraient un état détaillé de tous les objets d’or ou d’argent qui se trouveraient encore dans les églises. On devait, le jour suivant, les livrer, avec copie de l’inventaire, au directeur du district, qui en donnait décharge aux municipalités; le directoire était chargé d’envoyer tout ce qu’il recevait aux hôtels des monnaies les plus voisins; là tout était fondu. On excepta des dispositions qui précèdent les soleils, ciboires, calices et autres vases sacrés seulement; tout le surplus dut périr et périt en effet.
Le 43 novembre 4792 se faisait le dernier inventaire des richesses de Notre-Dame de Reims : tout avait été déposé au district. C’est là que se lit l’opération , c’est là que furent laissés provisoirement quelques objets qu’on y retrouva plus tard. Nous publierons ce document: c’est le dernier adieu de l’histoire aux monuments de l’art et de la piété de nos pères. Nous aurions pu citer des instructions nombreuses relatives à l’exécution des décrets que nous avons analysés : nous n’en ferons rien; ce serait décrire l’agonie d’un ami qui n’est plus; ce serait rouvrir des blessures mal fermées.
Le comité d’aliénation , comme on le pense , était rarement d’avis de conserver, et les hôtels de monnaies reçurent presque tout ce qui fut enlevé aux églises : Notre-Dame de Reims ne fut pas plus épargnée que ses sœurs. La révolution suivit l’exemple donné par la Ligue et la monarchie ; mais l’histoire et les arts lui reprocheront toujours d’avoir agi avec aveuglement et violence : elle n’a pas demandé , elle a pris, elle a détruit sans réllexion. Nous ne voulons pas ici lui faire son procès, nous aurions à .soulever bien d’autres chefs d’accusation.
Plus tard , les églises que l’on avait brutalement dépouillées furent profanées; les clubs révolutionnaires envahirent les uns, le culte de la Raison s’installa dans les autres : on a compris qu’à pareille époque on ne s’en prit plus uniquement à l’or, à l’argent, aux pierreries : le cuivre, le fer, le bois, la pierre même, tout devint bon à prendre et à détruire. La maison du Seigneur fut mise à nu; les tombes furent violées , les reliques dispersées. Les églises elles-mêmes s’écroulèrent sous le marteau spéculateur.
Quand les jours d’orage eurent fait place à des temps plus heureux
quand il fut permis à la France de se consoler de ses malheurs en priant Dieu , on rendit aux églises désolées ce que les municipalités avaient pu sauver, et Notre-Dame eut sa part de cette triste distribution.
Terminons ici ce chapitre de deuil , nous n’aurons que trop d’occasions de revenir sur le détail des pertes éprouvées par notre antique cité. Le voyageur qui marche sur des ruines sent son cœur se serrer ; le pèlerin qui passe les mers peut -il sans tristesse demander la place où fut Troie? Triste leçon que nous donne sans cesse l’histoire : tout ce qui était jadis a péri; autour de nous tout s’écroule; tout ce que nous voyons, un jour ne sera plus. Plaignons l’espèce humaine, qui ne sait pas attendre l’exécution de cette loi de mort, et qui oublie sans cesse qu’elle est ici - bas pour créer et non pour détruire.
flp ' a'iiia-diJifa . ap8 wlqmoù^. p8 U ,, bo-^) ■ - ;
aàJîfiîqbliioaJ^ 89l >u p ‘ao , ,^^3^,.xi;«/ï}bodi -ao ^ uok^ lafittq 'J
.sîahî' i‘îfïq -|
. .. gi,- ■■■ qxià ■'■ j:;v,.*r”. rv- "■■ V: ■
-ao'^ qmî 9fi|> 8x»Q;u^ij'q^^,|Oûqj^,îi«4>,. J3iîq»^ ^
ajipûüfï- a'?loo ;M 1»« V/fe' - . ■ ■ .
• 'tù^rm -.«a ‘um.j qoa , aai!hî;|,.«|b %p , . ' v;^
ÿî)fi{q GÎ -i^fcrieJBd d8^ib'ïb:^îM .: '^'i
j»<3i : 'ppiofeîfr? -ïgap» ,80Gs^£^ob ^^ùofi '^f/p
wp 3p Uîüi ^.püippÔb, îMp^,
ou wp ,,s(üü(miM p()k(^f>l':m^a^ifji^ ;!^(jkf: nj^tüp,^ ' :;,;
aaaa. &U<im «ip. i9 |,i-i©(«' kb' hj. ■ 9 Uaa bfa ■ •
' ' ' .p'Thi:£lM» ‘inoij .(iOi^:jspl}vi .^Uÿî/p,;,p|^ ' ■ '
. .. , . rxi -y <■ v; v ;; ;■ ■ . • '^ ^
'i- r-'. w' /vUilre <ÎIS» ■«k‘lktà«%.'
. . V ; ^.■' ,b ' ^; ■ ' ■'- ^b--(ri('L f . '-■ '■'v
^ fâ ; -■
G V iy
■“- dbvb' v"’’V'
:;;V m qnf . p‘, •"'
4|1ÿt'' . ,: .:\ ■