CHAPITRE XXXIV
TRÉSOR DE CüRRE*\y.
ui parlerait de la maison religieuse de Corbeny , si Njeüe n’était pas devenue célèbre par la possession de la châsse qui renfermait les reliques de saint Marcoul ( 1 ) ?
Elles étaient originairement conservées dans l’église de Bayeux. Pour les soustraire à la rapacité des Normands, le clergé de Neustrie les apporta dans nos contrées [905].
Le roi Charles-le-Simple les reçut avec vénération et leur donna place dans son trésor. Il finit par fonder une église dans son domaine de Corbeny , qu’il mit sous l’invocation de saint Pierre. Il la dota et y plaça des clercs à la charge de veiller sur les reliques de saint Marcoul, qu’il leur confia. Cet établissement relevait de Saint-Remi.
(I j Saint Marcoul, né dans le diocèse de Bayonne, à la fin du ve siècle , mourut vers 558 , dans le monastère de Nanteuil, près de Coutances, qu’il avait fondé. On lui attribuait de nombreux miracles, et notamment la guérison de gens atteints des écrouelles.
L’église fut pillée en 905 et en ii0\. On promena la châsse dans le diocèse , dans les villes voisines , pour obtenir les secours nécessaires à sa reconstruction : les aumônes ne manquaient pas à l’appel.
Elle passait pour guérir les écrouelles, et comme le roi Charles-le- Simple lui avait donné l’hospitalité , ses successeurs eurent la prétention de participer, au jour de leur sacre, de la toute-puissance du saint. Leur pouvoir en ce grand jour ne se bornait pas à guérir les Français. Les chrétiens de toutes les nations pouvaient se présenter à l’attouchement royal et espérer remède à leurs maux. — Les rois d’Angleterre, comme prétendus héritiers de la couronne de France, faisaient mine aussi de toucher les écrouelles; mais, si nous en croyons nos chroniques nationales , ils touchaient et ne guérissaient pas.
Au moyen-âge , on appelait morbum regiiim les maladies qui ressemblaient à cette triste infirmité.
Depuis saint Louis, tous nos rois touchèrent successivement, le lendemain de leur sacre, les individus qui avaient obtenu la faveur de leur être présentés. Nous empruntons au récit du sacre de Louis XVI les détails de cette cérémonie :
« Après avoir entendu une messe basse à Saint-Remi le roi alla faire une prière devant la châsse de saint Marcoul, et entra ensuite dans le parc de l’abbaye pour y toucher les malades qui se trouvaient rangés dans les allées du parc; il y en avait plus de 2,000.
» Le premier médecin du roi appuyait sa main sur la tête de chaque malade, dont un capitaine des gardes tenait les mains jointes.
» Le roi, la tête nue, les toucha les uns après les autres , en étendant la main droite du front au menton et d’une joue à l’autre , et formait ainsi sur leur visage le signe delà croix (1); il accompagnait ce geste delà formule : « Dieu te guérisse, le roi te touche. » Chaque malade, après avoir été touché, recevait un secours d’argent des mains du grand-aumôniei* qui marchait derrière le roi.
» Trois chefs du gobelet se présentèrent quand tous les malades eurent été vus par le monarque. Ils portaient chacun, entre deux assiettes d’or, des serviettes mouillées l’une de vinaigre, l’autre d’eau fÉ’aiche, la troisième d’eau de tleurs d’oranger. Elles furent données au roi, la première par M. le comte de Provence, la deuxième par M. le comte d’Artois , la troisième par M. le duc d’Orléans.
'> Le roi s’en lava les mains, i>uis retourna faire sa prière devant la châsse de saint Remi. »
(l) C’est ainsi que les choses se passaient déjà au sacre de Philippe k'r.
A. d’autres sacres, le roi, après chaque attouchement, lavait ses mains dans de l’eau fraîche.
Après la cérémonie, les malades pendant neuf jours jeûnaient et buvaient pour tout remède de l’eau qui avait mouillé les mains du roi. Les choses se passaient encore ainsi au xv® siècle.
Dans l’origine , le roi allait à Corbeny s’agenouiller devant la châsse de saint Marcoul , et il y faisait neuvaine avant de toucher les écrouelles. Le prieur de Saint-Remi et ses moines allaient au-devant de lui et lui remettaient entre les mains le reliquaire contenant le chef du saint. Le roi le recevait avec respect , le rapportait lui-même dans l’église et le déposait sur le grand-autel. Plus tard, il se dispensa du voyage : on apportait à Saint-Remi la châsse de saint Marcoul. Le roi ouvrait la neuvaine et ses aumôniers la continuaient pour lui.
Mais en renonçant au voyage, il n’en était pas moins obligé de faire un présent au monastère. Ce don était ordinairement un joyau qui ne lui coûtait rien. Saint Louis avait placé la corporation des merciers sous le patronage de saint Marcoul. Leur confrérie avait donné le titre de roi à leur chef; à chaque sacre le roi des merciers était tenu de remettre au grand-chambellan de France un bijou de prix. Celui-ci le donnait au monarque, qui l’olfrait à saint Marcoul quand il allait faire sa neuvaine.
Quand le prieur de Corbeny portait à Saint-Remi le chef de Saint- Marcoul , on l’indemnisait pécuniairement de ce déplacement. Il avait droit à 43 sols parisis. U les reçut notamment en 1496 et en 4531. Le reliquaire en question était appelé pour faire partie des grandes processions faites dans l’intérêt public , auxquelles figuraient toutes les châsses célèbres du pays.
Quand sa châsse venait à Saint-Remi , on lui donnait asile dans le trésor. Elle en sortait pour être exposée dans une des chapelles de l’église. Le sacre fini, elle était reportée à Corbeny. Il paraît qu’on ne se hâtait pas toujours de la ramener à Corbeny , et (pi’elle faisait de longs séjours à Saint-Remi.
C’est là que Louis XIV la visita lors de son sacre. Elle s’y trouvait avant cette cérémonie. On l’y avait conduite à cause des guerres de Flandre.
Depuis, nos rois n’allèrent plus à Corbeny, et la châsse de Saint-MarcoLil fit pour ainsi dire partie du trésor de Saint-Remi.
Cette châsse fut entièrement refaite à différentes reprises.
En 1229, elle était d’argent. La tête du saint était renfermée dans un \ase de même métal.
Il paraît ((ue dans l’origine le roi était de droit membre de la confrérie de saint Marcoul de Corbeny.
La châsse fut refaite en 1295.
En 4350 , elle subit de nouvelles et importantes modifications.
En 4478, sous Ijouis XI, on fit une châsse nouvelle.
A.« XVI® siècle , des voleurs enlevèrent le chef du saint et le reliquaire qui le renfermait. On retrouva la relique à Saint-Quentin. Elle fut enlevée de nouveau. Depuis, dit-on , elle fut conservée dans une église des environs de Saumur.
En 4790, la châsse de saint Marcoul était d’argent doré; elle fut détruite (4).
Du reste, l’inventaire qui fut fait à cette époque nous apprend que le mobilier de l’église était des plus modestes. On y trouva trois calices d’argent , un soleil et un ciboire de même métal , une paire de burettes , un encensoir, une croix processionale, le tout en argent. C’était tout ce qui restait du trésor de Corbeny.
(I) Nous avons vu qu’à celle époque elle se trouvait à Saiiit-Remi.