DEUXIÈME OBSERVATION
Lésion organique complexe de Varliculation tibio^tarsienne et du tiert inférieur des os de la jambe ; amputation au lieu d'élection; hémorrhagie consécutive miermittente enrayée par le sulfate de quinine.
Antoine Lignon, maître d'école à Ces^enon (Hérault), âgé de 36 ans, d'une constitution détériorée , entra à l'hôpital Saint-Éloi , le 7 décembre 1845, pour se faire amputer la jambe droite". L'origine de la maladie qui exigeait cette opération remontait à l'enfance du sujet. Il avait présenté, dès les premières années de sa vie , les phénomènes de l'affection scrofuleuse, et sa jambe droite avait été particulièrement le siège de nécroses et d'abcès restés longtemps fistuleux. Cette lésion avait paru néanmoins se guérir pendant quelques années , lorsqu'elle se renouvela avec plus de violence après la puberté, fit des progrès incessants, et se manifesta par un gonflement considérable de l'articulation tibio-tarsienne , avec formation d'abcès, suivie de destruction de l'astragale, d'une nécrose du tibia, de trajets fistuleux aboutissant à des excavations osseuses et de suppurations intarissables, qui rendirent l'amputation absolument nécessaire. L'état général du malade n'était pas d'ailleurs très-satisfaisant : il éprouvait des sueurs nocturnes abondantes et une oppression qui nous firent un devoir d'examiner minutieusement la poitrine ; mais cet examen nous convainquit que les organes pulmonaires étaient sains, et que la dyspnée ne tenait qu'à la déformation du thorax, subordonnée elle-même à une scoliose.
L'amputation de la jambe, pratiquée le 17 décembre 1845, ne présenta aucun incident remarquable , et eut des suites immédiates régulières. Tout se passa bien jusqu'au quatrième jour , où les pièces extérieures de l'appareil furent renouvelées : aucun suintement sanguinolent ne s'était fait; le moignon n'offrait ni gonflement inflammatoire, ni distension
occasionnée par des caillots entres les lèvres de la plaie.
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Le 20 décembre, vers six heures du soir, l'opéré fut pris d'un violent frisson, suivi d'une période de chaleur proportionnée; il se fit une légère hémorrhagie pendant ce stade de l'accès de fièvre. Au pansement du lendemain , on se contenta d'absterger le moignon et d'enlever quelques points de suture ; dans la soirée , il y eut reproduction du même accident et hémorrhagie plus intense, qui affaiblit beaucoup le malade. On enleva l'appareil pour vérifier si quelque ligature avait cédé ou si quelque vaisseau non lié donnait du sang ; mais l'hémorrhagie parut capillaire et se faisait par la surface du moignon ; une légère compression suffît pour la suspendre.
A la visite du 22 décembre, le sulfate de quinine fut prescrit à la dose de 80 centigrammes, distribués par pilules d'un décigramme; mais le malade ne put en prendre assez pour empêcher un troisième accès. Toutefois , celui-ci fut notablement affaibli dans son intensité , et rhémorrhagie concomitante se réduisit à un léger suintement.
Le lendemain, le sulfate de quinine, administré à la même dose et plus régulièrement, empêcha le retour de l'accès et de l'hémorrhagie.
Nous continuâmes quelques jours encore l'usage de ce médicament, dont l'effet fut très-favorable. Rien de particulier ne se manifesta pendant la durée de la cicatrisation , qui était complète un mois après l'amputation. Le malade quitta l'hôpital à la fin du mois de janvier 1846.
Cette seconde observation nous montre encore un exemple d'hémorrhagie intermittente évidemment liée à des accès de fièvre de même nature. Nous ferons remarquer, à celte occasion, que l'opéré avait été placé dans la salle Saint-Jean , qui , en raison de son indépendance , était spécialement destinée aux malades payants , mais qui est peut-être la moins salubre de l'hôpital Saint-Éloi, à cause de sa mauvaise aération, de sa position dans une partie basse, et peut-être de sa proximité du bassin où l'on élève les sangsues. Quoi qu'il en soit , nous avons souvent remarqué que les opérés, les amputés surtout, qui étaient placés dans cette salle, étaient pris de fièvre intermittente, et par suite d'hémorrhagie ou de résorption purulente, et que la mortalité était proportionnellement plus grande chez eux que chez les opérés traités dans
la salle des blessés du deuxième étage, où toutes les conditions de salubrité sont remplies et où presque toutes nos amputations sont suivies de succès. Nous ferons la même remarque pour la salle des femmes blessées, qui se trouve 4ans des conditions à peu près analogues à celles de la salle Saint-Jean, et où la proportion des succès à la suite des opérations est un peu moins considérable que chez les blessés de la grande salle Saint-Éloi.
D'après ces remarques , nous pensons que le malade dont nous venons de citer l'histoire , a subi l'influence du lieu malsain où il recevait des soins , et qu'il a été ainsi prédisposé à contracter cette fièvre intermittente dont les accès ont suscité l'hémorrhagie. Le phénomène initial de l'accident qui a fixé notre attention , fut un violent frisson , et nous eûmes d'abord la crainte qu'il ne marquât le début d'une résorption purulente. Nous fûmes presque rassuré sur ce point lorsque nous vérifiâmes la production d'une hémorrhagie , car cet accident nous parut le témoignage d'une prédominance du mouvement d'expansion sur celui de concentration, circonstance qui ne se retrouve pas au même degré lorsque la résorption purulente se manifeste. Le frisson est très-intense dans ce cas, mais la réaction qui lui succède est incomplète, à forme insidieuse, et ordinairement suivie d'une sueur irrégulière et visqueuse ; les frissons , quoique comparables par leur retour à ceux des fièvres intermittentes, ne se reproduisent pas avec une parfaite périodicité. Il n'en est pas ainsi dans les cas où l'hémorrhagie a lie.u. Lorsqu'elle est véritablement liée à une fièvre intermittente, elle se produit avec la régularité qu'affectent les accès de celle-ci ; elle survient pendant la période de chaleur , et elle semble remplacer la sueur qui termine ordinairement ces accès. Nous n'avons du moins observé, en aucune manière, de période de sueur, ni chez le malade qui nous fournit le sujet de ces réflexions, ni chez les autres dont nous rapporterons ultérieurement l'histoire, en sorte que l'hémorrhagie nous paraît, dans des cas de ce genre, représenter la crise naturelle de l'accès. Sous ce rapport, son pronostic est infiniment plus favorable que celui de la résorption purulente, avec laquelle elle Semble être en antagonisme. Ce pronostic ne peut être rendu grave que par l'intensité même de l'accès ; mais , si l'on prend en considération la nature de sa cause et le
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précieux secours que présente alors l'administration du quinquina, on peut reconnaître qu'il est plus facile d'en triompher, qu'il ne l'est d'enrayer les phénomènes de la résorption purulente. L'administration du sulfate de quinine produisit chez notre malade un effet évident et salutaire ; on put même reconnaître la corrélation qui se manifesta entre l'élévation de la dose du médicament et l'intensité de la maladie qu'il était destiné à combattre. Dès le premier jour, la quantité de sulfate de quinine que le malade devait prendre ne put être donnée en totalité, par le fait de circonstances particulières : l'hémorrhagie ne fut qu'affaiblie ; la dose fut augmentée le lendemain, et l'hémorrhagie cessa complètement. Il était d'autant plus important de ne pas négliger l'administration de l'antipériodique, chez notre malade, qu'il était très-affaibli , et que l'intensité de l'accident ainsi que sa réitération auraient pu être pour lui la source d'un danger immédiat; celui-ci fut heureusement conjuré par l'emploi opportun du sulfate de quinine , et , à dater de ce moment , les phénomènes qui annoncent la guérison se prononcèrent de plus en plus. L'organisme reprit de l'énei^ie, et la plaie, subissant l'influence d'une meilleure disposition générale, se cicatrisa promptement.