‹ Tribut à la chirurgie; ou, Mémoires sur divers sujets de cette scienceChapitre 26 sur 54 · EXAMEN DE QUELQUES RÉSULTATS STATISTIQUES · texte numérisé non relu

EXAMEN DE QUELQUES RÉSULTATS STATISTIQUES

Nous avons vainement recherché des résultats précis au sujet de la taille au grand appareil , telle qu'on la pratiquait au temps des Golot et avant la fin du XYII® siècle. La statistique, basée sur des faits susceptibles d'un certain contrôle qui garantît leur exactitude , n'était ni appréciée par le public ni désirée par les auteurs ; nous avons même vu que , pendant une trop longue période, l'opération était entourée de mystère, et que les opérateurs se contentaient de laisser supposer de nombreux succès, sans établir des proportions entre les guérisons et les morts. François Colot lui-même n'a laissé aucun document de ce genre qui puisse satisfaire auxvraies exigences scientifiques. Il se borne à affirmer que ses procédés sont excellents et habituellement couronnés de succès ; mais, s'il faut en croire quelques partisans de la taille par-dessus les pubis, qui faisaient tous leurs efforts pour détrôner l'opération de Marianus Sanctus, le grand appareil était très-meurtrier. L'éditeur de l'ouvrage de F. Colot, tout en prodiguant des éloges au livre et à l'auteur, est impitoyable pour la méthode et prétend que, sur vingt malades, on en sauve à peine cinq ou six , dont la vie est même fort triste après l'opération , à cause des fistules qui en sont la suite. Il est regrettable que les résultats de la taille au grand appareil soient entourés d'assertions si contradictoires, au moins en ce qui concerne la pratique des Colot. Dans les premiers temps , on voit Gaspard Bauhin et Paré émettre des opinions complètement opposées sur la valeur de cette méthode. Dans les derniers, SénacetF. Colot donnent l'exemple d'un semblable désaccord, en sorte que

la science manque de données précises , et ne peut se borner qu*à des conjectures tirées de la nature même de Topération. Nous avons vu que ces conjectures étaient loin d'être favorables à la méthode du grand appareil ; nous devons néanmoins tempérer la sévérité de cette appréciation, par renoncé des seuls résultats statistiques publiés précisément à Tépoque du déclin de cette opération.

L'un de ces relevés statistiques appartient au lithotomiste Tolet et permet de se faire une idée des résultats qu'il obtenait de l'emploi de la taille par le grand appareil. Envoyé en 1693 dans les Pays-Bas, par ordre exprès de Louis XIV, pour y opérer plusieurs calculeux , Tolet en tailla quarante-quatre et n'en perdit que sept, ce qui donne une proportion de un sur six et demi. Un de ces malades avait une pierre de grosseur monstrueuse, et sa guérison n'en fut pas moins obtenue, quoique tardive. Une circonstance particulière donne quelque valeur aux cures obtenues par Tolet : elles furent, en effet, entourées d'une certaine publicité. Ce chirurgien parle d'un usage singulier alors établi à Gand, qui avait été le Ihéâtre de ses opérations. Personne ne pouvait se faire tailler sans avoir présenté requête au conseil municipal, dont trois membres assistaient à l'opération avec les médecins et les chirurgiens pensionnaires de la ville.

Méry publia , quelques années plus tard, des résultats afférents au sujet qui nous occupe; il indique 400 cas de taille, dont 22 par le grand appareil et 78 par l'appareil latéral. On compte 34 morts, 33 guérisons complètes et 30 guérisons incomplètes , et 3 cas dans lesquels le résultat n'est pas noté. En déduisant les deux dernières catégories et en basant la proportion de mortalité sur le chiffre de 67, on verrait qu'elle est de 1 sur 1,97, soit de 1 sur 2. Nous serions bien au-dessous du chiffre de Tolet; mais cette statistique repose sur des éléments de nature différente : elle confond les résultats de deux opérations, puisque Méry fait figurer la taille latérale, sur le chiffre total, pour un nombre trois fois plus fort que celui du grand appareil.

A l'époque où Mareschal transforma la vieille opération de Marianus Sanctus et des Colot en taille médiane régulière, c'est-à-dire au commencement du XVllI* siècle, on ne prit aucun soin d'établir des statistiques démonstratives, eu égard au nouveau mode opératoire. Mareschal ne

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fit connaître aucun relevé ; mais le témoignage favorable de ses contemporains tend à établir qu'il guérissait presque tous ses malades. Ses confrères calculeux s'adressaient à lui pour se faire tailler; de ce nombre se trouva Fagon, médecin de Louis XIV, qui avait assisté aux essais de frère Jacques,'et qui néanmoins préférait la méthode de Mareschal Cette préférence en dit plus, sans doute, que les statistiques qu'on faisait à cette époque.

Ce ne fut que vers 1730 et au moment où toutes les grandes méthodes opératoires applicables à l'extraction des calculs vésicaux étaient en discussion parmi les chirurgiens , qu'on sentit le besoin d'éclairer plus exactement par des chiffres les questions litigieuses du moment. La statistique appliquée à la chirurgie prit naissance précisément à l'occasion de l'opération de la taille ; mais elle se présenta encore avec les imperfections attachées à un contrôle dont il était difficile d'assurer la fidélité, et auquel on donnait d'ailleurs une base trop générale pour qu'elle eût une valeur probatoire.

Un des relevés statistisques les plus complets est celui que nous devons à Morand et qui porte sur un total de 812 opérations faites par le grand appareil, à l'Hôtel-Dieu et à la Charité de Paris, depuis 1720 jusqu'à 1727.

En voici le détail exact :

laiUé#, guérif, morlt*

En (Hôtel-Dieu 70 52 18

1720. . < Charité 26 23 3

( Hôtel-Dieu 65 51 14

l Charité 23 H 12

l Hôtel-Dieu 75 56 19

l Charité 29 20 9

( Hôlel-Dieu 75 49 26

^^^••l Charité 27 16 11

( Hôtel-Dieu 83 49 34

^'•l Charité 26 16 10

( Hôlel-Dieu.... 52 32.,... 20

l Charité.. 29.... 13 16

( Hôtel-Dieu 91 60 31 .

*^^^*i Charité 23 16 7

I Hôtel-Dieu 93 71 22

^^'^•'{ Charité 25 22 J^

Ce relevé, qui aurait pu donner des indications précieuses si on avait eu soin de signaler au moins les principales catégories d'opérés, ne fournit malheureusement aucun renseignement sur l'âge des malades, le volume et l'ancienneté des calculs, non plus que sur le procédé opératoire. On sait bien qu'il s'agit du grand appareil , mais on n'indique pas si l'on a exclusivement suivi le procédé de Colot ou celui de Mareschal, en sorte qu'on n'en peut Urer que des conclusions , en somme, peu instructives ; on voit seuJement que la proportion générale de mortalité est de un sur trois et demi , ce qui est équivalent à beaucoup de relevés concernant d'autres espèces de tailles.

Ledran a fourni lui-même une donnée statistique et personnelle , qui aurait une certaine importance s'il précisait mieux la méthode suivie et les cas qui en ont réclamé l'application. On sait que ce chirurgien a successivement adopté plusieurs manières d'opérer, et que dans les premiers temps de sa carrière il pratiquait le grand appareil. Nous ne pouvons mieux faire, pour fournir des éléments d'appréciation sur cette question chirurgicale, que de citer les paroles mêmes de Ledran * . « Sans prétendre, dit-il, élever le grand appareil au-dessus des autres méthodes dont je dois donner le détail, qu'il me soit permis d'en faire l'apologie, puisqu'il a été adopté avant moi par tant de grands chirurgiens qui ne l'ont jamais quitté, et qui , par lui , ont sauvé la vie à tant de malades ; qu'il me soit permis de le défendre, puisqu'en 1728 et en 1729, de seize malades que j'ai taillés aux yeux de tout le monde, dans l'hôpital de la Charité, à plusieurs desquels j'ai tiré des pierres du poids de 6 à 8 onces , il n'y en a pas un qui ne soit parfaitement guéri, i» Il est vrai que Ledran ajoute, quelques pages plus loin , que certains libelles n'ayant pour but que de décrier le grand appareil ou ceux qui le pratiquent, ont cherché à répandre des doutes sur ces faits , mais que les registres de la Charité en font foi.

En écartant les doutes que pourraient suggérer ces dénégations, on doit encore regretter que Ledran ne dise pas s'il s'est conformé aux pré-

^Parallèle des difftrentes manières de tirer la pierre hors de la vessie, pag. 66 , in-S*. Paris , i730.

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ceptes de Colol ou à ceux de Mareschal. On peut supposer qu'il a profité des corrections de ce dernier chirurgien, qui étaient bien connues à cette époque, et alors on s'expliquerait plus facilement la belle série de succès obtenus par Ledran. Quoi qu'il en soit, la statistique telle qu'on la retrouve à cette époque, laisse beaucoup à désirer pour la solution du problème chirurgical. En présence de ces résultats, où l'on voit Ledran ne pas perdre de malades sur 16 opérations , Tolet n'en perdre que 7-sur 44; tandis que, d'après Sénac, on comptait 14 ou 15 victimes sur 20 tailles, on ne peut méconnaître l'insuffisance et la signification contradictoire de ces comptes-rendus, qui éclairent beaucoup moins le sujet qu'une étude réfléchie des caractères et des conditions de l'opération.

Après les relevés de Morand et de Ledran , nous ne trouvons plus de données statistiques sur la taille médiane, qui tombe dans une défaveur complète, et il faut nous transporter à la fin du siècle dernier ou au commencement de celui-ci, pour retrouver quelques rares essais de ce mode cystotomique.

Dans ces reprises partielles de la taille médiane, nous avons à signaler les résultats de Guérin, de Bordeaux, qui affirme dans un Mémoire reproduit dans le Bulletin médical de la Gironde ^ que Ton observait à Bordeaux de tels succès par l'application de son procédé; qu'en cumulant toutes les opérations faites dans cette ville depuis plus de trente ans, on reconnaît que les 18/20 au moins des malades ont obtenu leurguérison.

Dans les essais tentés en Italie par Vaccà-Berlinghieri et Barbantini, le premier de ces chirurgiens a réussi sur les 3 malades qu'il a opérés ; le second n'a perdu que 2 malades sur 8, d'après les éditeurs de la Médecine opératoire de Sabatier.

Dans le compte-rendu des travaux cliniques de l'école d'Abou-Zabel, publié par Clot-Bey en 1831 , ce chirurgien dit avoir obtenu 13 guérisons consécutives par l'emploi de la taille médiane.

Sur les 10 malades que j'ai opérés à la clinique de Montpellier , 9 guérisons ont été rapidement obtenuesv Un opéré, emporté rnopinémont parle choléra, était en voie de guérison au moment où il fut atteint par l'épidémie.

Ce court inventaire des opérations de taille médiane ne saurait par lui-

même servir à faire connaître la véritable valeur de cette méthode cystotomique ; il serait nécessaire qu'une statistique de ce genre fût établie sur un plus gi*and nombre de faits , et que ces derniers fussent à leur tour distribués en catégories propres à faire apprécier exactement le genre de service rendu par l'opération. Nous n'entendons , en conséquence , tirer aucune conclusion définitive d'une base numérique restreinte et que nous n'avons rapportée qu'à titre d'élément pour l'histoire de la taille médiane. On remarquera toutefois que ces chiffres , loin d'infirmer la valeur que nous avons essayé de rendre à une opération oubliée, peuvent encourager les praticiens à demander de nouvelles ressources à cette espèce de taille. Un examen général des procédés abandonnés serait peut-être une occasion de progrès inattendus pour la chirurgie, et,à côté des brillantes créations de l'art moderne , on verrait figurer avec profit des idées longtemps refoulées et qui se montreraient fécondes h l'heure tardive de leur révision.

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