‹ Tribut à la chirurgie; ou, Mémoires sur divers sujets de cette scienceChapitre 45 sur 54 · DES MUSCLES ET DE LEURS ANNEXES · texte numérisé non relu

DES MUSCLES ET DE LEURS ANNEXES

Chargé, en qualité de chef des travaux anatomiques, de diriger les dissections dans Tamphithéâtre de Montpellier pendant l'hiver de 1835, j'examinai un cadavre portant des traces évidentes de syphilis, et je fus frappé de voir dans l'épaisseur de quelques muscles, notamment du grand fessier et du trapèze , des tumeurs circonscrites fortement adhérentes aux faisceaux charnus. La tumeur du grand fessier paraissait assez récente; elle avait la forme et le volume d'une noix, sa densité était médiocre , et elle était constituée par une matière grisâtre , d'apparence fibrineuse, dans le sein de laquelle on trouvait encore des vestiges d'organisation musculaire. Il n'y avait point de pus dans le tissu cellulaire ambiant, ni de traces appréciables d'inflammation aiguë. La tumeur du muscle trapèze semblait plus ancienne , elle était plus petite et plus dure que la précédente. Il y avait lieu de supposer qu'après avoir passé par la période à laquelle se trouvait la tumeur du musQle grand fessier, elle avait éprouvé des transformations successives qui l'avaient amenée à l'état d'un produit accidentel subcartilagineux^ où étaient déposées quel-

ques granulations de substance osseuse. Celle petite tumeur ressemblait à un osléide placé dans l'épaisseur des fibres musculaires comme les sésamoïdes sont placés dans l'épaisseur des tendons.

J'ai eu depuis d'autres occasions d'observer, soit sur des cadavres, soit dans les musées d'anatomie pathologique, des tumeurs de même nature ayant subi diverses transformations.

On a si imparfaitement étudié jusqu'à pt'ésent les lésions organiques des muscles, et surtout les rapports qu'elles peuvent avoir avec raflection syphilitique, que ces faits étaient inscrits dans mes souvenirs comme de simples détails d'anatomie pathologique, et que je n'avais nullement songé à rattacher leur origine à l'influence d'une diathèse bien déterminée. Mais depuis quelques années le hasard a présentée mon observation divers exemples dans lesquels la relation de la syphilis avec des tumeurs musculaires ne pouvait être méconnue. Ces faits m'ont remis en mémoire les exemples antérieurs dans lesquels les rapports de la cause avec le résultat n'avaient pas été suffisamment appréciés ; ils m'ont porté à examiner avec plus d'attention les nouveaux cas qui se sontoflerts, et il est devenu évident pour moi que l'action de la syphilis confirmée sur l'organisme peut se traduire par des lésions des muscles et des tendons, constituant des tumeurs particulières susceptibles d'être guéries par un traitement anti vénérien. Avant tout autre développement et pour poser avec netteté le sujet de ce mémoire, qu'il me soit permis de citer deux cas qui ne laissent aucun ^oute sur la réalité de cette affection.

Première Observation.

Tumeurs syphUUiques des muscles stemo^mastoicUens.

J.-B. Sér...I, de Montpellier, âgé de 55 ans, d'une constitution détériorée par des privations , des chagrins prolongés et par des maladies successives , s'est présenté à mon observation le 25 juin 1845. Il m'a raconté que dans son enfance il avait été aflecté d'une hém/iturie qui avait disparu après une durée de plusieurs mois. Dans sa jeunesse, il eut une blennorrhagie qui fut imparfaitement traitée et qui se compliqua d'abord d'épididymite , et plus tard d'une irritation tiës-douloureuse

et prolongée du col de la vessie. Pendant plusieurs années, le malade rendait avec difficulté des matières glaireuses et présentait les symptômes rapportés au catarrhe vésical. Délivré de cette indisposition par divers moyens dont il n'a pu me rendre compte, Sér...l s'exposa de nouveau à contracter la syphilis et fut atteint de blennorrhagie et de chancres au gland. Un traitement abortif ayant fait disparaître promptement ces symptômes, Sér...l se crut guéri et ne subit aucun traitement général.

Plusieurs années après, sui'vinrent une éruption syphilitique sur le cuir chevelu , une ulcération considérable au voile du palais et des douleurs ostéocopes. Le malade se décida à entrer à THôpital-Général de Montpellier , où il fut méthodiquement traité par la liqueur de Van- Swiéten, la tisane de salsepareille, les bains de sublimé, etc. Deux des symptômes indiqués cédèrent promptement, mais les ulcérations du voile du palais exigèrent beaucoup plus de temps. Sér...l quitta l'hôpital avant leur cicatrisation complète; aussi, lorsque l'influence du traitement eut cessé de se faire sentir, le travail destructeur qui s'était manifesté dans l'arrière-bouche recommença- t-il avec une intensité nouvelle; le voile du palais fut découpé d'une manière fort inégale par l'ulcération vénérienne, la luette tomba, les amygdales participèrent à l'affection, qui ne respecta pas non plus la paroi postérieure du pharynx et envahit même l'ouverture glottique. Sér...l perdit sa voix, qui ne consista plus qu'en une prononciation sourde et nasonnée. Il fut obligé de recommencer un traitement général et local. Des préparations d!or furent administrées; des gargarismes d'abord émollients , plus tard alumineux , furent employés; quelques symptômes de phthisie laryngée s'étant manifestés, le malade fut soumis au régime lacté. Ces divers moyens amenèrent une amélioration réelle , mais temporaire.

Quelques mois après leur suspension , le malade s'aperçut du développement d'une tumeur sur la partie antérieure du cou , en même temps que des douleurs se réveillaient dans les os des membres. Ne soupçonnant pas la nature syphilitique de ces nouveaux symptômes, Sér...l ne s'en préoccupa que lorsque la tumeur du cou eut acquis un volume déjà

considérable et qu'elle commença à gêner la respiration. C'est alors qu'il vint me consulter. Voici dans quel état je trouvai cette tumeur.

Sa partie la plus volumineuse correspondait à la poignée du sternuni, au niveau de l'insertion des muscles sterno-mastoïdiens ; elle avait dans ce point le volume d'une orange et paraissait un peu bilobée, chaque lobe correspondant lui-même à l'extrémité inférieure des muscles désignés. L'extrémité supérieure de chaque lobe se prolongeait dans la direction du muscle sterno-mastoïdien à peu près jusqu'à la hauteur de l'os hyoïde. Le muscle était triplé de volume de chaque côté, et faisait par conséquent un relief considérable. L'ensemble de la tumeur représentait une sorte de corde demi-elliptique renflée au point de jonction qui correspondait au sternum.

Cette tumeur était d'une dureté remarquable , surtout au niveau de son prolongement le long du cou; elle n'offrait au reste aucune trace de fluctuation , ni de disposition lobulée de densité inégale. Aucun batleraent ne s'y faisait sentir et la peau qui la recouvrait ne présentait ni adhérences, ni coloration anormale. La portion libre des sterno-mastoïdiens était seule contractile , mais une raideur complète empêchait la contraction de la moitié inférieure de ces muscles, et cette disposition gênait les mouvements du cou, particulièrement ceux de flexion. Au reste, il y avait peu de sensibilité 5 la pression et la douleur spontanée qui s'y manifestait n'était ni pulsative comme dans les douleurs inflammatoires, ni lancinante comme dans le cancer. C'était une douleur sourde etcontusive, pareille à celle que la syphilis détermine dans la périostose et s'exaspérant dans la nuit et les temps humides.

Je prescrivis des frictions avec 4 grammes de pommade d'hydriodale de potasse, et 50 centigrammes d'iodure de potassium à prendre dans 120 grammes d'infusion de sapon. e. Un régime sobre et de nature végéliile, de la tisane et du sirop de salsepareille furent aussi prescrits à ce malade.

Huit jours après l'emploi de ce traitement , il existait déjà une amélioration sensible. La résolution de la tumeur avait commencé à s'opérer; l'iodure de potassium fut porté à la dose de 75 centigrammes par jour. Dès le vingtième jour, la tumeur avait diminué de moitié et son décrois-

sèment suivit une proportion uniforme à mesure que l'influence spécifique et résolutive de Tiodurede potassium se prolongea. Un mois après le commencement de son administration, là portion sternale de la tumeur avait complètement disparu. Les muscles sterno-mastoïdiens avaient repris leur volume primitif, mais leur tiers inférieur était resté tellement dur qu'on aurait dit qu'un noyau osseux occupait leur centre. Je pense en effet que telle était la cause de la sensation perçue pendant l'exploration.

J'ai cru devoir continuer l'usage de l'iodure de potassium, à la dose de 2 grammes par jour , pendant im mois après la guérison de cette remarquable tumeur, et jusqu'à présent il ne s'est manifesté aucun signe de récidive. Le malade paraît coipplètement rétabli, et ne présente aucun symptôme de son ancienne syphilis.

Dans le cas qui vient d'être rapporté, la nature syphilitique de la tumeur musculaire a été démontrée non-seulement par les antécédents du malade, mais parles phénomènes particuliers de la guérison. Il en est de même dans le fait ci-après, où l'on voit coexister avec une' tumeur de même nature, une lésion du système osseux.

Deuxième Observation.

Tumeur syplulilique du muscle vaste externe.

X , âgé de 38 ans, domicilié à Agde, exerçant la profession de

douanier, est entré à l'hôpital Saint-Éloi de Montpellier, le 6 juin 1845. Ce malade, doué d'une constitution assez vigoureuse, présente à la partie inférieure et externe de la cuisse gauche, une tumeur du volume du poing, sans changement de couleur à la peau et médiocrement douloureuse pendant le repos du membre. L'exploration de cette tumeur démontre qu'elle est placée au-dessous des téguments et de l'aponévrose, et cependant elle jouit d'une certaine mobilité; il est du moins évident, par l'impulsion qu'on peut lui imprimer, qu'elle n'est pas adhérente à l'os. Sa position, son degré de profondeur et l'action qu'exercent sur elle les contractions du muscle vaste externe, indiquent que cette portion du triceps crural est son véritable siège. Lorsqu'on prescrit au malade

d'étendre la jambe, et de contracter le moscle désigné, la tumeur devient dure et une sensation douloureuse s'y manifeste. Celle-ci s'accroît aussi par la pression ; elle est plus intense pendant la nuit La forme de la tumeur est globuleuse , sa consistance assez grande; elle est dépressible par une action prolongée ; on n'y distingue aucun signe de fluctuation.

Interrogé sur les antécédents, le malade déclare que son affection s'est développée graduellement, sans qu'il puisse en rapporter l'origine à aucune cause particulière. Il n'a point reçu de coups ; il déclare seulement avoir subi l'influence de l'humidité pendant ses fonctions de nuit, en qualité de douanier. L'étiologie de cette affection étant obscure, je dus procéder à une interrogation détaillée et méthodique, et j'appris que le malade avait eu plusieurs fois la syphilis ; que la dernière affection de ce genre datait d'une douzaine d'années , pendant qu'il était au service militaire y que les symptômes avaient consisté , cette fois , en des chancres qui avaient promptement disparu , et pour lesquels il n'avait subi qu'un traitement général incomplet. Éclairé par ces circonstances, j'examinai avec plus d'attention le malade, et je découvris une exostose sur le tibia. Le condyle externe du fémur gauche était aussi tuméfié ; dèslors je ne doutai nullement de la nature de cette affection. Il devenait évident qu'il s'agissait d'une syphilis constitutionnelle , et que la tumeur du muscle vaste externe en était une manifestation.

50 centigrammes d'iodure de potassium, en solution dans un verre d'infusion de saponaire, furent prescrits, et tous les cinq jours la dose fut augmentée de 5 centigrammes jusqu'à celle de 2 grammes par jour. Le malade prit en même temps de la tisane de salsepareille. Quant au traitement local , il consista en deux frictions par jour avec de la pommade *d'hydriodate de potasse , et en une douche hydrosulfureuse tous les deux jours. La tumeur ne tarda pas à s'affaisser ; du quinzième au vingtième jour, elle était déjà réduite de moitié, et elle finit par disparaître complètement, à mesure que le traitement fut plus longtemps poursuivi; Le malade se]'voyant ainsi promptement délivré d'une tumeur qui lui avait d'abord inspiré quelque inquiétude, voulut sortir de l'hôpital avant que la duréej régulière du traitement fût accomplie. Il quitta Montpellier

vers le 40 juillet, avec les apparences d'une guérison complète, et promettant de continuer encore pendant ^un mois l'usage de l'iodure de potassium.

Ces faits pratiques , à la narration desquels je borne l'introduction de mon sujet, donnent lieu à considérer deux points principaux, savoir : l'examen de l'influence générale que la maladie vénérienne exerce sur le système musculaire , et l'étude spéciale des tumeurs syphilitiques des muscles et de leurs annexes.

Page 1