‹ Tribut à la chirurgie; ou, Mémoires sur divers sujets de cette scienceChapitre 7 sur 54 · INDICATIONS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

INDICATIONS HISTORIQUES

S*il fallait s'en rapporter à quelques préceptes thérapeutiques énoncés par Galien, cet auteur aurait connu les fractures longitudinales ; car, en parlant de la formation du cal , il recommande de serrer un peu plus le bandage dans la fracture en long que dans la fracture transversale, c Ac de transversis quidem fracturis h<ec satisfaciunl; de longis verà reliqua omnia ad eumdem se habent modum : ceterum comprimendœ hœ magis in ipso fracturœ loco sunt\ etc. Fabrice d'Âquapendente donne le même conseil, et énumère quelques signes de la fracture longitudinale des os des membres : Quod si os secundùtn longitudinem fractum sit, primo adest membri crassitiesy ultra naturalem staUm^ deindè doloVy tùm membri ine^ qualitm '\ On aurait beaucoup de peine à reconnaître à de tels signes ce genre de fractures ; aussi y a-t-il lieu de présumer que Fabrice avait plutôt supposé que constaté réellement leur existence. La même incertitude s'attache aux indications de Félix Wurtz, qui consacre un chapitre spécial de sa Chirurgie pratiqtie à la description des fractures en long , et qui ne cite aucun fait particulier. Ses preuves ne sont, d'ailleurs, de

1 Meihodus medendi, liber sextus , tom. VI, in-folio , pag. 160, éd. Freben.

2 Chirurgia universalis, lib. VI, De Fracturis, cap. 1,

nature à ramener aucun incrédule. En assurant qu'il a guéri des douleurs osseuses traitées pendant quinze ans comme des rhumatismes , mais qui ne dépendaient que d'une fracture en long, Wurtz donne le droit de douter de la valeur de ses assertions. On ne trouve pas d'indications plus précises dans l'ouvrage de Heyne *, malgré les efforts que fait Heister pour trouver dans une de ses observations la preuve d'une fracture longitudinale. Louis fait très-bien remarquer que, dans les cas en question , Heister a pris à la lettre le mot fissura y employé par Heyne pour indiquer une ouverture de l'os ; mais qu'en réalité ce mot ne sert à désigner qu'une de ces ouvertures qui se forment sur la diaphyse des os atteints d'une lésion profonde , et telles qu'on en voit , en particulier, sur les os nécrosés.

Le même doute est permis au sujet d'une observation publiée par Stalparl van der Wiel", sous le titre de Fissure du tibia. Un domestique est blessé à la jambe par un coup de pied de cheval : la plaie se cicatrise, mais la douleur persiste. Un chirurgien soupçonne une fissure , trépane le tibia, et le malade guérit. Où est, dans ce fait, la preuve d'une fracture longitudinale ?

L'existence de ces fractures était restée à Tétat d'assertion sans preuve, jusqu'à la publication du Traité des maladies des os^ de Duvemey '. Dans cet ouvrage, des faits détaillés furent rapportés, et, bien qu'ils n'impliquent pas cette certitude qui naît de l'examen direct des pièces pathologiques y on ne saurait méconnaître au moins qu'ils apportent avec eux des apparences d'exactitude dans l'observation. Duverney cite plusieurs exemples de fractures ou de fêlures longitudinales. Voici le sommaire des deux faits les plus importants.

Dans le premier cas, il est question d'un chanoine qui, dans une chute d'environ douze pieds de haut, se heurta la partie antérieure et moyenne de la jambe gauche. Il en résulta une tumeur sans ecchymose, aocompa-

< Tentamen medicum de prœcipuit ossium morbit. 3 Observât, rar, med. anat, chir, LeydOi 1687.

* De la Fraciure en long de$ grandi os , qu*on nomme fente, — Traité des Maladies des os , tom. I , pag. 156.

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gnée d'une vive douleur ; mais tous les symptômes cédèrent, au bout de quelques jours, à l'emploi de la saignée et des topiques convenables, et le malade se crut guéri. Ayant agi en conséquence , il ne tarda pas à s'apercevoir d'une rougeur, avec tension, au devant du tibia. La douleur devint très- vive. Il fallut faire une incision qui donna issue à de la sérosité sanguinolente , placée entre le périoste et l'os. Le périoste étant détaché de plus de deux travers de doigt, permit d'apercevoir une fracture en long Irès-étendue.

Dans la deuxième observation de Duverney , il s'agit d'un garde du corps qui reçut vers le milieu de la jambe un coup de pied de cheval. La douleur fut d'abord très-aiguë et suivie plus tard d'engourdissement. Vingt-quatre heures après, survinrent des phénomènes de mortification locale ; une escarre se détacha et guérit en peu de temps. Au bout de trois mois , l'os était redevenu le siège d'une douleur pongitive avec gonflement. On fit une incision pour le mettre à nu , et on découvrit une fente très-apparente, très-longue et très-profonde. La partie gonflée de l'os fut attaquée par la gouge et le maillet, ce qui donna issue à une liqueur jaunâtre et fétide. Au pansement suivant , on appliqua sur le tibia trois couronnes de trépan et on fit sauter les ponts de substance osseuse. La moelle était abcédée; il fallut quatre mois pour l'entière guérison.

Un autre fait rapporté par Duverney est bien moins explicite , et l'incertitude qui l'accompagne a peut-être nui au caractère démonstratif de ceux que nous avons cités. Quoi qu'il en soit , lej chirurgiens des derniers siècles qui avaient le plus d'autorité, n'ont pas été convaincus par ces exemples. Le secrétaire de l'Académie de chirurgie , dans le Discours préliminaire placé en tête du Traité des Maladies des os, de J.-L. Petit, s'attache à réfuter point par point tous les détails des observations publiées par Duverney. Louis ajoute que les fractures longitudinales sont physiquement impossibles , et Petit , qui fait pourtant quelques réserves au sujet des fentes en long que peuvent occasionner les balles de mousquet, dit qu'il n'a jamais vu des lésions de cette espèce. Il s'appuie de l'autorité de praticiens éminents , qui lui ont assuré n'en avoir trouvé que dans les livres , et il rend compte de la non-existence des fractures

loûgitudinales , en faisant remarquer qu'il n'y a point de coup capable de fracturer l'os suivant sa longueur, qui ne puisse le rompre en travers avec bien plus de facilité. Cette dernière considération de J.-L. Pelit a paru assez spécieuse à deux chirurgiens célèbres de notre siècle , Boyer et Richerand, pour qu'ils se soient contentés de répéter à peu près textuellement les réflexions de J.-L. Petit

Cependant , la science acquérait d'autres exemples , auxquels la vérification par l'inspection des pièces anatomiques donnait une valeur particulière.

Déjà en 1775, Bécane * avait cité l'histoire d'un individu blessé d'un coup de marteau sur la partie moyenne du tibia. Cet accident ne l'avait pas empêché de marcher sur le coup ; mais il survint plus tard de nombreux accidents, dont la mort fut le résultat  l'examen du membre , le tibia Ait trouvé fendu dans l'étendue d'environ deux pouces. Cette observation , consignée dans un ouvrage assez obscur, avait passé presque inaperçue. Le fait suivant était destiné à plus de retentissement.

Léveillé " le raconte en ces termes : « Des circonstances m'ont forcé d'amputer la cuisse à un soldat autrichien conûé à mes soins, en 1800. Â la bataille de Marengo, ce militaire , blessé d'un coup de balle au tiers inférieur de la jambe, fît plusieurs milles à pied pour se rendre à Alexandrie , d'où il se transporta à Pavie. La plaie parut assez simple et n'attendre, pour se cicatriser, que l'exfoliation de la portion du tibia touchée par la balle. Les événements en décidèrent autrement , et j'amputai la cuisse. Je conserve le tibia, sur lequel on voit l'impression de la balle, d'où partent plusieurs lignes longitudinales et obliques, qui, du tiers inférieur, se prolongent jusque vers l'extrémité fémorale de cet os. Ce sont des fentes qui intéressent toute l'épaisseur des parois du canal médullaire Elles ont été reconnues par les professeurs Dubois , Chaussier, Dumeril , et par MM. Deschamps et Roux , nommés par la société de l'École pour vérifier cette lésion et qui en ont fait leur rapport avec la pièce pathologique à l'appui. J'ai donc constaté, le premier, l'existence des

< Abrégé des wtaladie* qui aitaquetU la substance des os. Toulouse , 1775 , pag. 134. 3 NouvfUe doctrine chirurgicale, tom. U , pag. 158.

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fractures en long, sans solution de continuité oblique ou transversale, sans possibilité de courber un os ou de le faire plier sur un point de sa longueur. i>

La publicité donnée à l'observation de Léveillé , bien qu'elle n'ait pas triomphé du scepticisme de la plupart des chirurgiens contemporains, eut cependant pour résultat de ramener l'attention sur un genre de lésion jusqu'alors contesté ou méconnu. Les grandes guerres du commencement de ce siècle permettant d'observer les effets les plus graves et les plus insolites des plaies par armes à feu et des fractures qui les accompagnent, on eut l'occasion de vérifier l'observation de Léveillé. Samuel Cooper recueillit divers cas afférents à la question qui nous occupe , mais il les raconte avec une brièveté regrettable. Il se contente de dire * que, parmi les blessés qu'il eut à traiter en j Hollande , avec le docteur Cole, plusieurs présentèrent des fractures déterminées par des armes à feu, et dans lesquelles l'os était fendu longitudinalement dans l'étendue de sept à huit pouces.

Depuis cette époque , la science a recueilli d'autres faits qui, bien que racontés aussi d'une manière trop sommaire , ne laissent plus la moindre incertitude sur la possibilité des fractures longitudinales. Les plus intéressants sont dus à M. J. Cloquet ^, qui en a donné la figure dans sa thèse de concours. L'un de ces exemples a été fourni par un soldat russe, dont le fémur avait été traversé par une balle. Le projectile s'était engagé d'arrière en avant, au-dessus des condyles du fémur, et avait déterminé une fracture longitudinale incomplète, étendue depuis l'intervalle deâ condyles jusqu'au milieu de l'os. — L'autre cas fut observé sur le cadavre d'un couvreur, qui mourut à l'hôpital Saint-Louis, après une chute qu'il fit du haut d'un toit. Le fémur, présenté à l'Académie de médecine , permettait de constater une fracture étendue, depuis le milieu de la poulie fémorale jusqu'au-dessous du petit trochanter. La fracture était exactement longitudinale dans ses quatre cinquièmes inférieurs, et devenait oblique en dedans, à son cinquième supérieur.

* Dictionnaire de Chirurgie pratique , tom. 1, art. Fracture^ p. 467, et art. Amputation, p. 45. ^ Pathologie chirurgicale, — Plan et méthode qu'il faut suivre dans l'enseignement de cette science. Paris, 1831, in-4o.

Aux exemples de M. J. Cloquet, il faut ajouter un fait observé par M. Campaignac *, sur une femme de 38 ans , morte subitement à la suite d'une chute de la hauteur d'un deuxième étage. Le tibia gauche présentait quatre fêlures longitudinales. Le même auteur cite, d'après M. Ripault, un exemple de fracture longitudinale de l'humérus, survenue sur un enfant de 11 à 12 ans, dont l'avant-bras avait été arraché par une roue de mécanique , et dont le bras avait été si meurtri , que cette lésion avait exigé la désarticulation immédiate de l'épaule. L'humérus fut trouvé fendu longitudinalement de bas en haut. La fente, commençant audessus des tubérosités, s'étendait en haut et en dehors, jusqu'à l'empreinte deltoïdienne, et présentait un écartement assez prononcé pour admettre une lame de couteau. On doit à Chaussier * un exemple de fissure presque longitudinale du cubitus. Il s'agit d'un criminel âgé de 40 ans , et qui mourut peu d'heures après avoir subi le supplice de la la roue. A l'autopsie , on trouva une fracture linéaire étendue du quart supérieur du cubitus à l'extrémité articulaire. Un autre cas du même genre a été signalé par M. Debrou '. Il est relatif à une fracture longitudinale du fémur produite par un coup de bâton.

Si l'on réunit aux observations qui précèdent, les cas constatés par des pièces conservées dans les Musées , et sur lesquels on manque de renseignements, on aura la liste à peu près complète des preuves acquises jusqu'à ce jour, relativement à l'existence des fissures ou fractures longitudinales des diaphyses. Ainsi, M. Malgaigne a donné la figure d'une trèsbelle pièce, représentant un fémur fissuré, que possède le musée du Val-de-Grâce. Il cite également deux tibias fissurés , faisant partie de la collection du musée Dupuytren. L'un d'eux porte les traces de l'impression faite par une balle sur son bord interne. Le musée d'Alfort renferme aussi plusieurs pièces qui démontrent l'existence de fractures longitudinales, chez divers animaux. M. Gerdy en a spécialement signalé sur les os des chevaux.

» Des Fractures incomplètes , etc. — Journal hebdomadaire, 1829 , tom. iV, pag. 115.

3 Médecine légale , pag. 447 et sui?.

* Cité par M. CniTeilhier ; Anat, path. génér., tom. 1, pag. 93.

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