‹ Triomphe de la mortChapitre 4 sur 7 · I04 TKIOMFUE DIS LA MORT · texte numérisé non relu

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verts, bleus ou cendrés. Un léger nuage de poudre de riz la rendait plus pâle encore. Elle avait deux roses sur le sein.

« Peut-être me ressemble-t-elle aussi autrement que par le visage. Peut-être porte-t-elle dans l'âme, à son insu, quelqu'un des germes funestes qui, en moi conscient, se sont développés avec tant de puissance. Elle doit avoir le cœur plein d'inquiétudes et de mélancolies médiocres. Elle est malade, sans connaître son mal. »

A ce moment, sa mère se leva. Tous la suivirent, excepté le père et don Bartolomeo Gelaia, qui restèrent à table pour causer; ce qui les rendit l'un et l'autre plus odieux à George. Il avait entouré d'un bras la taille de sa mère et, de l'autre, la taille de Christine, affectueusement ; et il passa ainsi dans la chambre contiguë, les entraînant presque. Il se sentait le cœur gonflé d'une tendresse insolite et d'une insolite compassion. Aux premières notes du Nocturne que Camille commençait à jouer :

— Veux-tu descendre au jardin ? dit-il à Christine. La mère resta près des fiancés. Christine et George

descendirent avec l'enfant silencieux.

D'abord, ils marchèrent à côté l'un de l'autre, sans rien dire. George avait mis son bras sous le bras de sa sœur, comme il faisait avec Hippolyte. Christine s'arrêta , murmurant :

— Pauvre jardin à l'abandon I Te rappelles-tu nos jeux, quand nous étions petits?

Et elle regarda Luc, son fils.

— Va, mon Luchino ; cours, joue un peu.

Mais l'enfant ne bougea pas d'auprès de sa mère ; au contraire, il lui saisit la main. Elle soupira en regardant George.

— Tu vois ! c'est toujours la même chose ! Il ne court pas, il ne joue pas, il ne rit pas. Jamais il ne se détache de moi, jamais il ne veut me quitter. Tout lui fait peur.

Absorbé dans la pensée de sa maîtresse absente, George n'entendait pas les paroles de Christine.

Le jardin, moitié au soleil, moitié à l'ombre, était ceint d'un mur au haut duquel scintillaient des tessons de verre fixés dans le ciment. D'un côté courait une treille. De l'autre côté, à distances égales, se dressaient des cyprès hauts, minces, droits comme des cierges, avec, au sommet de leur tige, une pauvre touffe de feuillage sombre, presque noir, en forme de fer de lance. Dans la partie exposée au midi, sur une bande de terrain ensoleillée, prospéraient quelques rangs d'orangers et de citronniers qui étaient alors en fleur. Le reste du terrain était semé de rosiers, de filas, d'herbes aromatiques. Çà et là on voyait quelques petits buissons de myrtes plantés régulièrement et qui avaient servi de bordure à des plates-bandes aujourd'hui détruites. Il y avait dans un angle un beau cerisier; il y avait au milieu un bassin rond, plein d'une eau morne où verdoyaient des lentilles.

— Dis, te rappelles-tu, demanda Christine, le jour où tu es tombé dans le bassin et où notre pauvre oncle Démétrius t'en a retiré 1 Comme tu nous as fait peur, ce jour-là ! C'est miracle qu'il ait pu te retirer vivant 1

Au nom de Démétrius, George eut un sursaut. C'était 'e nom aimé, le nom qui lui mettait toujours au cœur une grande palpitation. Il prêta l'oreille à sa sœur ; il regarda l'eau sur laquelle des insectes aux longues jambes faisaient des courses rapides. Une envie inquiète lui vint de parler du mort, d'en parler abon-

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damment, de ressusciter tous les souvenirs ; mais il se retint, par ce sentiment d'orgueil qui fait qu'on veut conserver un secret pour s'en repaître l'âme dans la solitude ; il se retint, par un sentiment qui était presque de la jalousie, à la pensée que sa sœur aurait pu s'émouvoir et s'attendrir sur la mémoire du mort. La mémoire du mort, c'était son bien exclusif. Il la gardait dans l'intimité de son Ame, avec un culte attri profond, pour toujours. Démétrius avait été son père véritable ; il était son seul et unique parent.

Et il lui réapparut, l'homme doux et méditatif, ce visage plein d'une mélancolie virile auquel donnait une expression étrange la boucle de cheveux blancs mêlée aux cheveux noirs sur le milieu du Iront.

— Te rappelles-tu, disait Christine, le soir où tu t'es caché et où tu as passé toute la nuit dehors, sans plus te laisser voir jusqu'au matin? Comme nous avons eu peur, cette fois aussi !J Comme nous t'avons cherché 1 Comme nous t'avons pleuré I

George sourit. Il se rappelait s'être caché, non par jeu. mais par une curiosité cruelle, pour faire croire qu'il était perdu, pour se faire pleurer par les siens. Dans la soirée, une soirée humide et calme, il avait enlendu les voix qui l'appelaient, il avait ëplé lôâ moindres bruits qui venaient de la maison bdule^ersée, il avait retenu sa respiration avec une joie mêlée lie terreur en voyant passer près de sa cachette lés pi ; 'Mines qui le cJu-rchaient. Après qu'on eut fouillé tout le jardin sans résultat, il resta étti <>rr t.i;>i dans sa Cachette. El alors, au spectacle de la maison dont les feu s'illuminaient et s'ob.seiireis.saieui tour à tour comme par le passage de gèris eb émoi, il avait ressenti une émotion extraordinaire, aiguë jusqu'aux larmes ; il

s'était apitoyé sur l'angoisse des siens et sur lui-même, comme s'il eût été réellement perdu ; mais, malgré tout, il s'était obstiné à ne pas se faire voir. Et puis, l'aube était venue ; et la lente diffusion de la lumière dans l'immensité silencieuse avait balayé de son cerveau comme un brouillard de folie, lui avait rendu la conscience du réel, avait éveillé en lui le remords. Il avait pensé à son père et au châtiment, avec terreur, avec désespoir ; et le bassin l'avait fasciné : il s'était senti attiré par cette eau pâle et douce qui reflétait le ciel, cette eau où, quelques mois auparavant, il avait failli périr...

« C'était en 1 absence de Démétrius, » se rappela-t-il encore.

— George, sens-tu ce parfum ? disait Christine. Je vais cueillir un bouquet.

L'air, imprégné dune humidité chaude et chargé d'effluves, disposait à la nonchalance. Les grappes de lilas. les fleurs d'oranger, les roses, le thym, la marjolaine, le basilic, le myrte, toutes les essences se mariaient, en une essence unique, délicate et forte.

Tout à coup, Christine demanda :

— Pourquoi e.-s-tu si pensif?

Le parfum venait de susciter en George un grand tumulte, une insurrection furieuse de toute sa passion, un désir d'Hyppolyte qui avait mis en déroute tout autre sentiment, mille souvenirs de délices sensuelles qui lui couraient dans les veines,

Christine reprit, souriante, hésitante :

— Tu penses. . . à elle ?

— Ahl c'est vrai, tu ?ais ! dit George, qui rougit soudain >ous le regard indulgent de sa soeur.

Et il se rappela qu'il lui avait parlé u liippoiytel'au-

tomne précédent, en septembre, lors du séjour qu'il avait fait chez elle aux Tourelles de Sarsa, sur le bord de la mer.

Toujours souriante, toujours hésitante, Christine demanda encore:

— Est-ce que... tu l'aimes toujours autant?

— Toujours.

Sans rien dire de plus, ils se dirigèrent vers les orangers et les citronniers, troublés l'un et l'autre, mais de manière différente : George sentait ses regrets augmentés par la confidence faite à sa sœur ; Christine sentait revivre confusément ses aspirations étouffées, en pensant à cette femme inconnue qu'adorait son frère. Ils se regardèrent et se sourirent, ce qui atténua leur peine.

Elle fit quelques pas rapides vers les orangers, s'exclamant :

— Mon Dieu ! que de fleurs !

Et elle se mit à cueillir des fleurs, les bras levés, en agitant les rameaux pour casser de petites branches. Les corolles lui tombaient sur la tète, sur les épaules, sur le sein. Alentour, le sol était tout jonché de pétales, comme d'une neige embaumée. Et elle était charmante dans cette attitude, avec son visage ovale, avec son cou long et blanc. L'effort lui animait le visage. Tout à coup elle laissa retomber ses bras, pâlit, pâlit, chancela, comme prise de vertige.

— Qu'as-tu, Christine? tu te trouves mal? s'écria George effrayé, en la soutenant.

Mais la violence de la nausée lui étreignait la gorge; elle ne pouvait pas répondre. D'un signe, elle fit entendre qu'elle voulait s'éloigner des arbres ; et, Soutenue par son frère, elle s'avança de quelques pas

incertains, tandis crue Luc la regardait avec des yeux terrifiés. Puis elle s'arrêta, poussa un soupir et, reprenantpeu à peu ses couleurs, dit d'une voix faible encore :

— Ne t'effraie pas, George... Ce n'est rien. Je suis enceinte... L'odeur trop forte m'a fait mal... C'est passé maintenant ; je suis remise.

— Veux-tu rentrer à la maison?

— Non, restons au jardin. Asseyons-nous.

Ils s'assirent sous la treille, sur un vieux banc de pierre. George, à l'aspect de l'enfant grave et absorbé, l'appela pour le secouer de sa torpeur.

— Luchino !

L'enfant inclina sa tête pesante sur les genoux de sa mère. Il avait la fragilité d'une tige de fleur ; il semblait avoir peine à porter sa tête sur son cou. Sa peau était si fine que toutes les veines y transparaissaient, déliées comme des fils de soie bleue. Ses cheveux étaient si blonds qu'ils étaient, presque blancs. Ses yeux, doux et humides comme ceux d'un agneau, montraient leur pâle azur entre de longs cils clairs.

Sa mère le caressa, en serrant les lèvres pour "retenir un sanglot. Mais deux larmes débordèrent, coulèrent sur ses joues.

— Oh ! Christine !

L'accent aflectueux du frère accrut l'émotion de la sœur. D'autres larmes débordèrent, coulèrent sur ses joues.

— Tu vois, George ! Je n'ai jamais rien réclamé ; j'ai toujours accepté tout, je me suis toujours résignée à tout; jamais je ne me suis plainte, jamais je ne me suis révoltée... Tu le sais bien, George. Mais cela encore, cela encore ! Oh ! ne pas même trouver dans mon fils un peu de consolation !...

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Les pleurs tremblaient dans sa voix désolée.

— Oh ! George, tu vois, tu vois comment il estl II ne paile pas, ne rit pas, ne joue pas; jamais il ne B'égaie, jamais il ne fait ce que font les autres enfants... Qu'a-t-il? Je n'en sais rien. Et il me semble qu'il m'aime tant, qu'il m'adore! Il ne se détache jamais de moi, jamais, jamais. J'en viens à croire qu'il ne vit que de mon souffle. Oh ! George, si je te racontais certaines journées, des journées longues, longues, qui n'en finissent pas... Je travaille près de la fenêtre; je lève les yeux, et je rencontre ses yeux qui me regardent, me regardent... C'est une torture lente, un supplice que je ne saurais te dire. C'est comme si je sentais mon sang s'écouler goutte à goutte de mon cœur...

Elle s'interrompit, suffoquée par l'angoisse. Elle essuya ses larmes.

— Si du moins, ajouta-t-elle. si du moins celui que je porte naissait, je ne dis pas avec la beauté, mais avec là santé! Si, pour cette fois, Dieu me venait en aide !

Et elle se tut, attentive, comme pour tirer un présage du tressaillement de la vie nouvelle qu'elle portait dans son sein. George lui prit la mairç. Et. pendant quelques minutes, sur le banc, le frère et la sœur restèrent immobiles et muets, accablés par l'existence.

Devant eux s'étendait lejard;n solitaire etabandonné. Les cyprès, hauts, droits, immobiles, se dressaient religieusement vers le ciel, comme des cierges votifs, ouffles rares qui passaient sur les rosjers voisins avaient à peine la force d'effeuiller quelques roses fanées. Tour à tour on entendait et on cessait d'entendre le piano, là-bas, dans la maison.

f Quand? quand? L'acte qu'ils veulent m'impose? devient donc inévitable ? Je serai donc obligé d'affronter cette' brute? » George voyait approcher l'heure avec une crainte folle. Une insurmontable répugnance montait des racines de son être à la seule pensée qu'il devrait se trouver seul, dans une chambre close, en tête à tête avec cet homme.

A mesure que les jours passaient, il sentait croître son anxiété et l'humiliation que lui donnait sa coupable inertie; il sentait que sa mère, que sa soeur, que toutes les victimes attendaient de lui, du premier né, l'acte énergique, la proteatation, la protection. — En eflet, pourquoi avait-il été appelé? Pourquoi était-il venu? — Désormais, il ne lui semblait plus possible de partir avant d'avoir rempli ce devoir. Sans doute, h |a dernière minute j) «urait pu s'esquiver sans prends

congé, s'enfuir, puis écrire une lettre où il justifierait sa c induite par n'importe quel prétexte plausible... Au plu;- fort de sa détresse, il osa songer à cette ignominieuse ressource; il s'attarda à en examiner les moyens, à en combiner les moindres détails, à en imaginer les résultats. Mais, dans les scènes imaginées, le visage douloureux et ravagé de sa mère suscitait en lui un intolérable remords. Les réflexions qu'il faisait sur son égoïsme et sur sa faiblesse le révoltaient contre luimême ; et il s'acharnait avec une furie puérile à trouver quelque parcelle d'énergie intérieure qu'il pût exciter et soulever efficacement contre la majeure partie de son être et qui lui permît d'en avoir raison comme d'une lâche canaille. Mais ce soulèvement factice ne durait pas, ne lui servait à rien pour le pousser vers la résolution virile. Alors il entreprenait d'examiner sa situation avec calme, et il se faisait illusion par la rigueur même de son raisonnement. Il pensait : « A quoi pourrais-je être utile? A quels maux mon intervention pourrait-elle remédier ? Cet effort douloureux que ma mère et les autres exigent de moi, produiraitil quelque avantage réel? Et que) avantage? » Gomme il n'avait pas trouvé en lui-même l'énergie nécessaire pour l'exécution de l'acte, comme il n'avait pas réussi à provoquer en lui-même une révolte profitable, il recourait à la méthode opposée : il tâchait de se démontrer l'inutilité de l'effort. < A quoi cet entretien aboutiraitil? A rien, certainement. Selon l'humeur de mon père et selon la marche de la conversation, il serait ou violent ou persuasif. Dans le premier cas, les hurlements et le* injures me prendraient au dépourvu. Dins le second cas, mon père trouverait une foule d'arguments pour me prouver, soit son innocence, soit la nécessité de se§

fautes, et je serais également pris au dépourvu. Les faits sont irréparables. Le vice, lorsqu'il est enraciné dans l'intime substance de l'homme, devient indestructible. Or, mon père est à l'âge où les vices ne se déracinent plus, où les habitudes ne s'abolissent plus. Il a depuis des années cette femme et ces enfants. Ài-je la moindre chance que mes admonestations l'induisent à y renoncer ? Ai-je la moindre chance de le convaincre gu'il doit rompre toutes ces attaches? Hier j'ai vu cette femme. ïl suffit de la voir pour deviner qu'elle ne lâchera jamais l'homme dont elle tient la chair sous sa griffe. Elle le dominera jusqu'à la mort. La chose est maintenant sans remède. Et puis, il y a ces enfants, les droits de ces enfants. D'ailleurs, après tout ce qui a eu lieu, une réconciliation serait-elle possible entre mon père et ma mère ? Jamais . Toutes mes tentatives seraient donc infructueuses. Et alors?. . . Reste la question du dommage matériel, du gaspillage, de la dilapidation. Mais dépend-il de moi d'y mettre ordre, puisque je vis loin du foyer ? ïl y faudrait une vigilance de tous les instants, et Diego seul pourrait l'exercer . Je parlerai à Diego, je me concerterai avec lui... En fin de compte, pour l'heure, l'unique affaire urgente, c'est la dot de Camille . Le fait est qu'Albert se remue beaucoup à ce sujet, et il est même le plus ennuyeux de tous mes solliciteurs . Peut-être ne me sera-t-il pas trop difficile de trouver un arrangement . »

Il se proposait de favoriser sa sœur en contribuant à lui constituer une dot ; car, héritier de toute la fortune de son oncle Démétrius, il était riche et déjà en possession de ses biens. Le projet d'accomplir cet acte généreux le releva dans sa propre conscience. Il se crut dégagé de tout autre devoir, de toute autre dé-

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marche pénible, par le sacrifice qu'il consentait ?» faire de son argent.

Lorsqu'il se dirigea vers l'appartement de .sa mère, il se sentait moin& inquiet, plus léger, plus à l'aise. En outre, il avait appris que, depuis le matin, son père était retourné à la maison de campagne où il avait l'habitude de se retirer pour être plus libre dans ses agissements. Et cela le soulageait beaucoup de penser que, le soir, à table, certaine place resterait vide.

— Ah ! George, tu arrives au bon moment ! lui cria sa mère dès qu'elle ie vit entrer.

Cette voix courroucée lui donna un coup si imprévu et si rude qu'il s'arrêta ; et il regarda sa mère avec stupeur, tant elle lui parut transfigurée par le transport de la colère. Il regarda aussi Diego, sans comprendre; il regarda Camille qui se tenait debout, muette et hostile.

— Qu'y a-t-il ? balbutia George en portant de nouveau les yeux sur son frère, attiré par l'expression mauvaise qu'il voyait pour la première fois sur le visage du jeune homme.

— La caisse où l'on serre l'argenterie n'est plus à sa place, dit Diego sans lever les yeux, en fronçant les sourcils et en mangeant les mots ; et on prétend que c'est moi qui l'ai fait disparaître...

Un flot de paroles amères jaillit de la bouche méconnaissable de la malheureuse femme.

— Oui, .oi, toi, d'accord avec ton père... Tu as été de connivence avec ton père... Oh I quelle infamie! Encore cette douleur! Encore cette douleur! Avoir contre moi jusqu'à l'enfant qui a bu mon lait! Mais tu es le seul qui lui ressemble, le seul... Pour ies autres, Dieu m'a (ait la grâce... 0 mon Dieu! que

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votre nom soit béni, béniàjamais, pour la grâce que vous m'avez iaite! Tu es le seul qui lui ressemble, le seul...

Elle se tourna vers George qui restait paralysé, sans mouvement, sans voix. Elle avait dans lé menton un tremblement spasmodique ; et elle était si convulsée qu'on aurait cru qu'elle allait d'un instant à l'autie s'affaisser sur le parquet:

— Vois-tu maintenant la vie que nous menons ! Dis, la vois-tu ? C'est tous les jours une infamie nouvelle. Tous les jours il faut lutter, défendre du saccage cette malheureuse maison, tous les jours, sans répit! Es-tu convaincu que, si ton père le pouvait, il nous mettrait sur la paille, nous ôterait le pain de la bouche ! Et ceia sera ; nous finirons par y venir. Tu verras, tu verras...

Elle continuait, haletante, avec un sanglot étouffé dans la gorge à chaque pause, poussant par moments de rauques éclats de voix qui exprimaient une haine presque sauvage, une haine inconcevable chez une créature d'apparence aussi délicate. Et encore une fois toutes les accusations jaillirent de sa bouche. — Cet homme n'avait plus aucun égard, aucune pudeur. Pour taire de l'argent, il ne reculait plus devant rien ni devant personne. D avait perdu la raison ; il semblait en proie à une folie furieuse. Il avait ruiné ses terres, coupé ses bois, vendu son bétail au hasard, à l'aveugle, au premier venu, au plus offrant. Maintenant, il commençait à dépouiller la maison où ses enfants étaient nés. Il avait depuis longtemps jeté son dévolu sut cette argenterie, une argenterie de famille, ancienne, héréditaire, gardée pieusement comme une relique de la grandeur de la maison Aurispa, conservée complète jusqu'à ce joitr. Rien n'avait servi de la cacher. Diego

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s'était concerté avec son p'-re ; et les deux complices, éludant la vigilance la plus attentive, l'avaient soustraite pour la jeter Dieu sait en quelles mains !

— Tu n'as pas honte? poursuivait-elle, tournée vers Diego qui avait grand'peine à contenir l'explosion de sa violence. Tu n'as pas honte de prendre contre moi le parti de ton père? Contre moi, qui ne t'ai jamais refusé ce que tu m'as demandé, qui ai toujours fait ce que tu as voulu! Et pourtant tu sais, tu sais bien où cet argent s'en va. Et tu n'as pas honte?... Tu ne dis rien? Tu ne réponds rien? Ton frère est là, regarde! Dis-moi où la caisse s'en est allée. Je veux le savoir, entends-tu ?

— J'ai déjà dit que je n'en sais rien, que je n'ai pas vu la caisse, que je ne l'ai pas prise, s'écria Diego sans se contenir davantage, avec une explosion de brutaliié, en secouant la tête ; et la flamme sombre qui éclairait son visage le faisait ressembler à l'absent. A.s-tu compris?

La mère, pâle comme une morte, regarda George, à qui ce regard parut communiquer la pâleur maternelle.

Saisi d'un tremblement impossible à cacher, l'aîné dit au cadet :

— Diego, sors d'ici !

— Je sortirai quand il me plaira, répliqua Diego en haussant insolemment les épaules, sans toutefois regarder son frère dans les yeux.

Alors une exaspération subite s'empara de George, une de ces exaspérations extrêmes qui, chez les hommes faibles et irrésolus, ont une si excessive véhémence qu'elles ne peuvent se traduire par un acte extérieur, mais font passer devant la volonté opprimée des éclairs d'images criminelles. La haine entre frères, cette haine odieuse qui, depuis les origines, couve sourdement au fond de la nature humaine pour celuLer au premier désaccord,

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plus féroce que toute autre haine ; cette inexplicable hostilité qui existe latente dans les mâles du même sang, encore que l'accoutumance et la paix de la maison natale aient créé entre eux des liens d'affection ; et aussi cette horreur qui accompagne l'exécution ou la pensée d'un crime et qui n'est peut-être que le sentiment vague de la loi inscrite par l'hérédité séculaire dans la conscience chrétienne; tout cela s'insurgea confusément en une sorte de rafale vertigineuse qui, pour une seconde, abolit dans son âme tout autre sentiment et lui mit aux mains une impulsion agressive. L'aspect même de Diego, ce corps trapu et sanguin, cette tête fauve sur ce cou de taureau, l'évidente supériorité physique de cette robuste musculature, l'offense faite à son autorité d'aîné, tout contribuait à augmenter sa fureur. Il aurait voulu avoir un moyen prompt d«i dominer, de subjuguer, d'abattre cette brute, sans résistance et sans combat. Instinctivement, il lui regarda les poings, ces poings larges, puissants, couverts d'un duvet roux, qui, pendant le dîner, employés au service d'une bouche vorace, lui avaient déjà causé un si vii mouvement de répulsion.

— Sors ! sors immédiatement ! répéta-t-il d'une voix plus vibrante, plus impérieuse ; ou demande immédiatement pardon à me. mère !

Et il s'avança contre Diego, la main tendue comme pour lui empoigner un bras.

— Je ne te permets pas de me donner des ordres, cria Diego en regardant enfin son frère aîné au visage.

Et, sous son tiont bas, ses petits yeux gris exprimaient une rancune couvée depuis longtemps.

— Diego, prends garde !

— Tu ne me fais pas peur.

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— Prends garde !

— Mais qui donc es-tu? que. viens-tu faire ici? hurla Diego avec emportement. Tu n'as pas le droit de souffler mot dans nos affaires. Tu es un étranger. Je ne \eu\ pas te connaître. Quel a été ton rôle jusqu'à présent ? Tu n'as jamais rien fait pour personne ; tu ne t'es préoccupé que de tes aises et de ton intérêt, toutes caresses, les préférences, les adorations, tout

a été pour toi. Que prétends-tu donc aujourd'hui? Reste à Rome et manges-y ton héritage à ta guise; mais ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas...

Il exhalait enfin toute sa rancune, toute sa jalousie, toute sa haine envieuse contre le frère fortuné qui, làbas, dans la grande ville, vivait une vie de plaisirs inconnus, étranger à sa famille comme un être d'une autre race, favorisé de mille privilèges.

— Tais-toi ! tais-toi I

Et la mère, hors d'elle-même, se jetant entre eux, frappa Diego au visage.

— Va-t'en ! Pas un mot de plus ! Hors d'ici ! Vat\ n chez ton père! Je ne veux plus t'entendre, je ne veux [il us te Noir...

Diego hésitait, secoué par le frémissement de la fureur, n'attendant peut-être pour s'élancer qu'un geste jon frère.

— Vn-t'en ! répéta la mère à bout d'énergie.

El elle tomba défaillante dans les bras de Camille, ouverts pour la soutenir.

Alors Diego sortit, livide de rage, murmurant entre les dents un mot que George ne comprit point. Et on ent.-ndit son pas lourd qui s'éloignait dans la morne enfilade des chambres où déjà la lumière du jour commençait à mourir.

C'était une soirée pluvieuse. Étendu sur so?? George se sentait corporelletnent si brisé et si triste qu'il ne pensait pour ainsi dire plus. Sa pensée flottait» vague et incohérente ; mais sa tristesse se modifiait et s'exaspérait sous l'influence des moindres sensations : rares paroles prononcées dans la rue par les passants, tic-tac de l'horloge sur la muraille, tintements d'une cloche lointaine, piétinement d'un cheval, coup do sifflet, claquement d'une porte battante. H se sentait seul. ir=olé du reste du monde, séparé de sa propre existence antérieure par l'abîme d'un temps incalculable Son imagination lui représenta en une vision indécise le geste par lequel sa maîtresse avait abaissé la voilette noire sur le dernier baiser; elle lui représenta l'enfant à Ja béquille qui recueillait les larmes de» cierges. Il pensa : i Je n'ai plus qu'à mourir. » Sang

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cause définie, son angoisse grandit tout à coup et devint insoutenable. Les palpitations de son cœur lui étranglaient la gorge, comme dans les cauchemars nocturnes. H se jeta à bas de son lit, fit quelques pas dans sa chambre, éperdu, bouleversé, incapable de contenir son angoisse. Et ses pas résonnaient dans son cerveau.

« Qui est là? quelqu'un m'appelle? » Il avait dans l'oreille un son de voix. Il prêta l'oreille, pour mieux percevoir. Il n'entendit plus rien. Il ouvrit la porte, s'avança dans le corridor, écouta. Tout était silencieux. La chambre de sa tante était ouverte, éclairée. Un étrange effroi l'assaillit, une sorte de terreur panique, en pensant qu'il pourrait voir tout à coup paraître sur le seuii cette vieille au masque de cadavre. Un doute lui traversa l'esprit : elle était morte peutêtre, assise là-bas dans son lauteuil, immobile, le menton sur la poitrine, morte. Cette vision avait le relief de la réalité et le glaçait d'une épouvante véritable. Il ne bougea plus, n'osa plus faire un mouvement, debout, avec un cercle de fer autour de la tête, un cercle qui, pareil à une matière élastique et froide, s'élargissait et se resserrait selon les pulsations de ses artères. Ses nerfs le tyrannisaient, lui imposaient le désordre et l'excès de leurs sensations. La vieille se mit à tousser, et cela le fit tressaillir. Alors il se retira doucement, doucement, sur la pointe des pieds, pour ne pas être entendu.

« Que m'arrive-t-il ce soir ? Je ne puis plus rester seul dans cette chambre. Il faut que je descende... * D'ailleurs il prévoyait que, après Ja scène atroce, il lui serait également impossible de supporter l'aspect douloureux de sa mère. « Je sortirai ; j'irai chez Chris-

tine. » Ce qui l'engageait à cette visite, c'était le souvenir de l'heure touchante et triste passée dans le jardin avec la bonne sœur.

C'était une soirée pluvieuse. Dans les rues déjà presque, désertes, les rares becs de gaz jetaient des lueurs ternes. D'une boulangerie close venaient des voix de mitrons à l'ouvrage et une odeur de pain ; un cabaret envoyait les sons d'une guitare accordée à la quinte et un refrain de chanson populaire. Une bande de chiens errants passa à la course et se perdit dans les ruelles sombres. L'heure sonna au clocher.

Peu à peu, la marche à l'air libre calma son exaltation. Il semblait comme se vider de cette vie fantastique qui lui encombrait la conscience. Son attention s'attachait à ce qu'il voyait et entendait. Il s'arrêta pour écouter les sons de la guitare, pour aspirer l'odeur du pain. Quelqu'un passa dans l'ombre sur l'autre trottoir, et il crut reconnaître Diego. Cette rencontre l'émut ; mais il sentit que toute sa rancune était tombée, que rien de violent ne subsistait au fond de sa tristesse. Certains mots de son frère lui revinrent à la mémoire. Il pensa : « Qui sait s'il n'a pas dit vrai? Je n'ai jamais rien fait pour personne ; j'ai toujours vécu pour moi seul. Ici, je suis un étranger. Tout le monde, ici, me juge peut-être de la même manière. Ma mère disait : — Vois-tu maintenant la vie que nous menons ? Dis, la vois-tu ? — J'aurais beau voir couler toutes ses larmes, je ne trouverais pas la force de la sauver... »

Il arrivait à la porte du palais Celaia. Il entra, franchit le vestibule; en traversant la cour, il leva les yeux. On ne voyait de lumière à aucune des haute» tenêtres ; il y avait dans l'air comme une odeur de

naille pourrie ; un robinet de fontaine dégouttait dans un angle obscur; sous le portique, devant une image rie la "Vierge recouverte d'une grille, une petite, lanterne brûlai» , et, à travers la grille, on apercevait aux pieds de la Vierge un bouquet de roses artificielles ; les marches du large escalier étaient creusées au milieu par l'usure comme celles d'un autel antique, et chaque creux de la pierre avait des reflets jaunâtres. Tout exprimait la mélancolie de la vieille maison héréditaire où don Bartolomeo Gelaia, resté dans la solitude et parvenu au seuil de la vieillesse, avait conduit cette compagne et engendré cet héritier.

En montant, George voyait avec les yeux de l'âme cette jeune femme pensive et cet enfant exsangue ; il les voyait très lointains, dans un éloignement chimérique, au fond d'une chambre écartée où personne ne pouvait pénétrer. Il eut un moment l'idée de revenir sur ses pas et il s'arrêta, perplexe, au milieu de l'escalier blanc, haut et désert. Il était dans un état d'inquiétude indéfinissable ; il venait de perdre encore une fois le sens de la réalité présente ; il se sentait encore une fois sous le coup d'une terreur vague, comme tout à l'heure dans le corridor lorsqu'il avait aperçu la porte ouverte et la chambre vide. Mais, soudain, il entendit un bruit et une voix, comme si quelqu'un chassait quelque chose ; et un chien grrs, efflanqué, misérable, un mâtin de carrefour que la faim sans doute avait poussé à s'introduire furtivement, dé\ala da haut de l'escalier et le rasa au passage. Un domestique en train de poursuivre à grand bruit le fuyard apparut sur le palier.

— Qu'y a-t-il? demanda George, visiblement agiti per la surprise.

— Rien. rien, monsieur. Je chassais un chien, un vilain chien rôdeur qui. tous les soirs, se glisse dans la maison sans qu'on sache comment, à la manière d'un fantôme.

Ce petit fait insignifiant, joint aux paroles du domestique, fil croître en lui cette inexplicable inquiétude qui ressemblait à l'angoisse confuse d'un pressentiment superstitieux. Et ce fut cette angoisse qui lui suggéra la question :

— Luchino va bien ?

— Oui. grâce à Dieu, monsieur.

— Il dort?

— Non, monsieur; il n'est pas encore couché. Précédé par le domestique, il traversa de vastes

chambres qui paraissaient presque vides et où les meubles, de forme démodée, occupaient des places symétriques. Rien n'indiquait la présence d'habitants, comme si ces chambres fussent restées closes jusqu'alors. Et il se dit que Christine ne devait pas aimer cette demeure, puisqu'elle n'y avait pas répandu la ;- race de son âme. Tout y était, demeuré te! quel, dans Tordre où l'épouse l'avait trouvé en y entrant le jour de son mariage, dans l'ordre où l'avait laissé la dernière disparue des femmes de la maison Celaia.

La visite inattendue de George réjouit sa sœur qui était seule et se disposait à mettre l'enfant au lit.

— Oh 1 George, comme tu as bien fait de venir ! sYxclama-t-elle avec une effusion de joie sincère, en îe serrant dans ses bras, en l'embrassant sur le Iront ; et cette tendresse eut pour effet subit de dilater le cœur serré de son frère. Regarde, Luchino. regarde ton oncle George. Tu ne lui dis rien? Allons , donne-lui ou baiser.

Un faible sourire parut sur la bouche pâle de l'enfant; et, comme il avait baissé la tête, ses longs cils blonds s'éclairèrent par en haut et mirent sur ses joues blêmes leur ombre frissonnante. George le prit dans ses bras, sans pouvoir se défendre d'une émotion profonde en sentant sous ses mains la maigreur de cette poitrine d'enfant où battait un coeur si débile. Et il eut presque peur, comme si cette pression légère eût été suffisante pour étouffer une vie si chétive ; il eut une peur et une pitié qui ressemblaient un peu à ce qu'il avait ressenti jadis en tenant prisonnier dans sa main un oiselet effaré.

— Léger comme une plume ! dit-il.

Et l'émotion qui tremblait dans sa voix n'échappa point à Christine.

Il le fit asseoir sur ses genoux, lui caressa la tête, lui demanda :

— Tu m aimes bien ?

Son cœur s'emplissait d'une tendresse insolite. Il avait un besoin désolé de voir sourire le pauvre enfant maladif, de voir ses joues se teindre une fois au moins d'une rougeur fugitive, de voir une légère efflorescence de sang sous cette peau diaphane.

— Qu'est-ce que tu as ici? demanda-t-il en lui voyant un doigt enveloppé de linge.

— Il s'est coupé l'autre jour, dit Christine, dont les yeux attentifs suivaient les moindres gestes de son frère. Une petite coupure, mais qui ne veut pas se cicatriser encore.

— Laisse-moi voir, Luchino, reprit George que poussait une curiosité pénible, mais qui souriait pour appeler un sourire. En souillant dessus, je te guérirai.

L'enlant, surpris, laissa débander son doigt malade.

George, sous le regard inquiet de sa sœur, mettait à cet acte des précautions infinies. L'extrémité du linge s'était collée à la petite plaie, et il n'eut pas le cœur de le détacher ; mais, sur le bord mis à découvert, il vit poindre une goutte blanchâtre qui ressemblait à du petit-lait. Ses lèvres tremblaient. Il leva les yeux ; il s'aperçut que sa sœur, suspendue à ses gestes, avait le visage altéré par une contraction douloureuse ; et il sentit qu'en cet instant l'âme de la pauvre femme se concentrait toute dans la paume de cette petite main.

— Ce n'est rien, dit-il.

Et il s'efforça de sourire en soufflant sur la plaie, pour faire illusion à l'enfant qui attendait le miracle. Puis il rebanda le doigt avec précaution. Il repensait à l'étrange angoisse qui l'avait envahi dans l'escalier désert, au chien qu'on chassait, aux paroles du domestique, aux questions que lui avait suggérées une frayeur superstitieuse, à tout ce trouble sans cause.

Christine, remarquant qu'il était absorbé, lui demanda :

— A quoi penses-tu?

— A rien.

Puis, tout à coup, sans réfléchir, sans autre intention que de dire une chose qui réveillerait l'attention de l'enfant déjà somnolent :

— Tu sais? dit-il, j'ai rencontré un chien dans l'escalier...

L'enfant ouvrit de grands yeux.

— Un chien qui vient tous les soirs...

— Ah! oui, dit Christine. Jean m'en avait parlé. Mais elle s'interrompit à l'aspect des yeux dilatés et

épouvantés de l'enfant, qui était sur le point d'éclater en sanglots.

126 TRIOMPHE 1)S LA MOttl

— Non, Luchino ; non, non, ce n'est pas vrai, reprit-elle en l'enlevant des genoux de George et en le serrant dans ses bras. Non, ce n'est pas vrai. Ton oncle a dit cela pour rire.

— Ce n'est pas vrai, ce n'est pas vrai ! répéta George en se levant, bouleversé par ces pleurs tels qu'aucun autre enfant n'en pleurait, car ils semblaient ravager la pauvre créature.

— Allons, allons, disait la mère d'une voix câline ; Luchino va se coucher, maintenant.

Elle passa dans la chambre contiguë, toujours caressant et berçant son fils en larmes.

— Viens aussi avec nous, George.

Pendant qu'elle déshabillait l'enfant, George la regardait. Elle le déshabillait lentement, avec des précautions infinies, comme si elle eût craint de le briser ; et chacun de ses gestes mettait tristement à nu la misère de ces membres grêles où déjà commençaient à paraître les déformations d'un rachitisme incurable. Le cou était long et flexible comme une tige fanée; le sternum, les côtes, les omoplates, presque visibles à travers la peau, faisaient une saillie qu'accentuait encore l'ombre répandue dans les parties creuses ; les genoux grossis semblaient noués ; le ventre un peu gonflé, au nombril saillant, faisait ressortir la maigreur anguleuse des hanches. Lorsque l'enfant souleva ses bra3 pour que sa mère le changeât de chemise, George éprouva une pitié douloureuse jusqu'à l'angoisse en apercevant les petites aisselles fragiles qui, dans cet acte si simple, semblaient exprimer la peine d'un effort pour vaincre la langueur mortelle où cette faible via était sur le point de s'éteindre.

— Embrasse-le, dit Christine à George.

Et elle lui tendit le bébé, avant de le mettre sous les couvertures. Ensuite elle prit les mains de l'enfant, porta celle qui avait un doigt bandé depuis le front jusqu'à la poitrine, depuis l'épaule gauche iusqu'à l'épaule droite, pour faire le signe de la croix; et elle les lui joignit en disant : Amen.

H y avait en tout cela une gravité funèbre. L'enfant. dans sa longue chemise blanche, avait déjà l'aspect d'un petit cadavre.

— Dors, maintenant; dors, mon amour. Nous resterons près de toi.

Le frère et la sœur, unis une fois encore dans la même tristesse, s'assirent de chaque côté du chevet. Us ne parlèrent plus. On sentait l'odeur des médicaments entassés sur une table près du Ht. Une mouche se détacha de la muraille, vola vers la flamme de la lampe avec un fort bourdonnement, se posa sur la couverture. Dans le silence, un meuble craqua.

— Il s'endort, dit George à voix basse.

Tous deux s'absorbaient dans la contemplation de ce sommeil, qui suggérait à tous deux l'image de la mort. Une sorte de stupeur oppressée les dominait, sans qu'ils pussent distraire leur pensée de cette image.

Un lemps indéfini s'écoula.

Soudain, l'enfant poussa un cri d'épouvante, ouvril les yeux tout grands, se souleva sur l'oreiller comme dans l'effroi d'une vision terrible.

— Maman 1 maman !

— Qu'as-tu, qu'as-tu, mon amour?

— Maman !

— Qu'as-tu, mon amour ? Je suis là.

— Chasse-le 1 chasse-le l

Au souper, où Diego s'était abstenu de paraître, Camille n'avait-elle pas répété l'accusation sous une forme voilée, lorsqu'elle avait dit : « Quand les yeux ne voient pas, le cœur ne souffre pas? » Et, dans les paroles de sa mère — oh! comme sa mère avait vite oublié les larmes par lesquelles avait fini l'entretien à la fenrtre! — jusque dans les paroles de sa mère, l'accusation n'avait-elle pas reparu à plusieurs reprises?

George pensait, non sans amertume : « Tout le monde ici me juge de la même manière. En somme, personne ne me pardonne ni ma renonciation volontaire à mon droit d'aînesse, ni l'héritage de mon oncle Démétrius. J'aurais dû rester à la maison pour surveiller la conduite de mon pt re et de mon frère, pour défendre le bonheur domestique I Selon eux, rien ne serait arrivé si j'étais resté. Par conséquent le coupable,

c'est moi. Et voici l'expiation. » A mesure qu'il avançait vers la villa où s'était retiré l'ennemi contre lequel il avait été poussé par des moyens extrêmes, pour ainsi dire à coups de trique, sans miséricorde, il sentait peser sur lui une sorte d'oppression vexatoire, il éprouvait ce genre d'indignation que provoque une contrainte inique. Il se faisait à lui-même l'effet d'être victime de gens cruels et implacables qui ne voudraient lui faire grâce d'aucune torture. Et le souvenir de certaines phrases prononcées par sa mère le jour de l'enterrement, dans l'embrasure de la fenêtre, au milieu des larmes, augmentait son amertume, aigrissait son ironie : « Non, George, non 1 ce n'est pas à toi de t'affliger, ce n'est pas à toi de souffrir ! . . . J'aurais dû me taire, j'aurai dû ne te dire rien... Ne pleure plus. Je ne peux pas te voir pleurer. » Et pourtant, depuis ce jour-là, aucune torture ne lui avait été épargnée. Cette petite scène n'avait amené aucun changement dans l'attitude de la mère à son égard. Les jours suivants, elle n'avait pas cessé de se montrer courroucée et violente : elle l'avait condamné à entendre sans répit les accusations vieilles et nouvelles, aggravées de mille particularités odieuses ; elle l'avait condamné en quelque sorte à compter sur son visage, une à une, les marques des souffrances endurées ; elle lui avait presque dit : — Regarde comme mes yeux sont brûlés par les pleurs, comme mes rides sont profondes, comme mes cheveux ont blanchi aux tempes. Et que serait-ce, si je pouvais te montrer mon cœur 1 — A quoi donc avait servi le grand chagrin de ce jour-là ? Sa mère avait donc besoin de voir couler des larmes brûlantes pour s'émouvoir de pitié? Elle ne sentait donc pas toute la cruauté du supplice qu'elle infligeait inutilement à

l3o fhlOMPHE I)E LA MORT

Bon fils? « Oh ! comme ils sont rares sut' terre, ceux qui savent souffrir en silence et accepter le sacrifice avec un sourire ! » Bouleversé et exaspéré encore par les excès récents dont il avait dû être témoin, envahi déjà par l'horreur de l'acte décisif qu'il se préparait à accomplir, il arrivait ainsi jusqu'à méconnaître sa mère, jusqu'à se plaindre qu'elle ne sût pas souffrir avec assez de perfection.

A mesure qu'il avançait sur le chemin (il n'avait pas voulu prendre la voiture et s'était mis en route à pied, pour être plus libre d'allonger à sa guise la durée du trajet et peut-être aussi pour avoir, au dernier moment, la possibilité de revenir sur ses pas ou de s'égarer dans la campagne) ; à mesure qu'il avançait, il sentait croître cette horreur indomptable, tant qu'enfin elle surmonta tout autre sentiment et masqua toute autre pensée. La seule image de son père lui occupa la conscience, avec le relief d'une figure réelle. Et il se mit à supposer la scène qui aurait lieu tout à l'heure, il étudia la contenance qu'il prendrait, prépara ses premières phrases, s'égara end'invraisemblables hypothèses, explora les souvenirs les plus lointains de son enfance et de son adolescence, tâcha de se représenter les attitudes successives de son âme vis-à-vis de son père pendant les périodes successives de sa vie passée. Il pensa : « Peut-être ne l'ai-je jamais aimé. » Et, en effet, dans aucun de ses souvenirs les plus clairs, il ne retrouva ni mouvement spontané de confiance, ni chaude erfusion de tendresse, ni émotion intime et suave. Ce qu'il retrouva jusque dans les souvenirs de sa première enfance, ce fut une continuelle crainte qui opprimait toute affection : la crainte du châtiment corporel, de la parole âpre suivie de coups. « Je ne l'ai jamais

TIUOMPUE DE LA MORT l3l

aimé. » Démétrius avait été son père véritable; il était son seul et unique parent.

Et il lui réapparut, l'homme doux et méditatif, ce visage plein d'une mélancolie virile auquel donnait une expressiou étrange la boucle de cheveux blancs mêlée aux cheveux noirs sur le milieu du front.

Gomme toujours, l'image du mort lui donna un soulagement soudain et lui rendit étrangères les choses qui l'avaient préoccupé jusqu'alors. Les inquiétudes s'apaisèrent, l'amertume se déposa, la répugnance fit place à une sensation nouvelle de sécurité traî?quille. — Qu'avait-il à craindre ? Pourquoi son imagination grossissaitelle si puérilement là souffrance qui l'attendait et qui désormais était inévitable ? — Et encore une fois il eut la conscience intime qu'il se détachait radicalement de sa vie présente, de l'état présent de son être, des contingences qui l'avaient le plus troublé. Encore une fois, sous l'influence que son oncle exerçait sur lui du fond de la tombe, il se sentit envelopper d'une sorte d'atmosphère isolante et perdit la notion précise de ce qui était advenu et de ce qui allait advenir encore ; les événements réels semblèrent se dépouiller pour lui de toute signification, n'avoir plus qu'une importance passagère. Et c'était comme la résignation d'un homme que la fatalité obligerait à subir une épreuve pour atteindre la délivrance prochaine dont son âme aurait déjà la prévision et la certitude..

Cette interruption du souci intérieur, ce répit singulier qu'il avait obtenu sans effort et qui ne l'étonnait pas, firent que ses yeux s'ouvrirent enfin au spectacle du paysage solitaire eî grandiose. L'attention qu'il lui donna fut caime et sereine. Dans l'aspect de la campagne, il crut reconnaître un symbole de ses propres

i3a rmoiiPUE de la mokt

sentiments et comme l'empreinte visible de ses pensées.

C'était l'après-midi. Un ciel pur et liquide baignait de sa couleur toutes les apparences terrestres et semblait en subtiliser la matière par une pénétration infiniment lente. Les diverses formes végétales, distinctes de près, se dégradaient dans le lointain, perdaient peu à peu leurs contours, semblaient s'évaporer parle haut, tendaient à se fondre en une seule forme, immense et confuse, qu'animerait une seule respiration rythmique. Peu à peu, sous un déluge d'azur, les collines s'égalisaient et le fond de la vallée prenait l'aspect d'un golfe paisible où se refléterait le ciel. Sur ce golfe uni, le massif isolé de la montagne se dressait, opposant aux espaces liquides l'inébranlable solidité de ses arêtes que la blancheur des neiges illuminait d'une lumière presque surnaturelle.

Vïï

Enfin la villa parut entre les arbres, toute voisine, avec ses deux larges terrasses latérales garnies de balustrades soutenues par de petits pilastres de pierre ornés de vases de terre cuite en forme de bustes représentant des rois et des reines à qui les pointes aiguës des aloès mettaient sur la tête de vivantes couronnes.

La vue de ces grossières figures rougeâtres, don!; quelques-unes se détachaient en plein sur l'azur lumineux, réveilla subitement chez George de nouveaux souvenirs de sa lointaine enfance : souvenirs confus de récréations champêtres, de jeux, de courses, de romans imaginés au sujet de ces rois immobiles et sourds dont les plantes tenaces pénétraient de leurs racines le cœur d'argile. Il se rappela même qu'il avait eu longtemps une prédilection pour une reine à laquelle le feuillage pendant d'une plante grasse taisait une épaisse et

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longue chevelure qui, au printemps, se constellait d'innombrables fleurelt.es d'or. Il la chercha curieusement de? yeux, tandis qu'en son esprit repullulaient los images de la vie obscure et intense dont sa fantaisie enfantine l'avait animée. En la reconnaissant sur nn pilastre d'angle, il sourit comme s'il avait reconnu une amie ; et, pendant quelques secondes, toute son âme resta tendue vers le passé irrévocable, avec un trouble qui n'était pas san- douceur. Grâce à la résolution finale qui s'était formée en lui lors de l'apaisement imprévu au milieu de la campagne glauque et taciturne, il retrouvait maintenant à ses sensations une saveur désapprise et prenait goût à remonter jusque dans les méandres les plus reculés le cours de sa propre existence, si proche désormais du terme résolu. Cette curiosité pour les manifestations, même les plus fugitives, que son être avait dispersées dans le temps, cette sympathie émue pour les choses avec lesquelles il avait été autrefois en rapport, tendaient à se changer en un attendrissement alangui et larmoyant, presque féminin. Mais, lorsqu'il entendit des voix près de la grille, il secoua cette langueur: et. lorsqu'il aperçut une fenêtre ouverte où la cage d'un serin pendait entre les rideaux blancs, il revint au sentiment de la réalité présente et éprouva de nouveau sa première angoisse. Les alentours étaient calmes, et on percevait distinctement les roulade* de l'oiseau prisonnier.

D se dit avec un serrement de cœur : « Ma visite est inattendue. Si cette femme était avec lui? » Près de la grille, il vit deux entants qui jouaient dans le sable ; et, sans avoir le temps de les observer, il devina que c'étaient ses frères adultérins, les fils de la concubine. Il s'avança; etlesdeuxenianth*.e. retournèrent, se mirent

TRIOMPHE DE LA MORT ï35

à le regarder avec étoanement, mais sans intimidation. Sains, robustes, florissants, avec des joues vermeilles de santé, ils portaient l'empreinte manifeste de leur origine. Cette vue le bouleversa ; une terreur irrésistible l'assaillit; il eut l'idée de se cacher, de revenir en arrière, de fuir : et il leva les yeux vers la fenêtre, avec la crainte d'apercevoir entre les rideaux la figure de son père ou celle de cette femme odieuse, dont il avait entendu raconter tant de fois les perfidies, les convoitises, toutes les turpitudes.

— Ah ! monsieur ! vous ici ?

C'était la voix d'un domestique qui venait à sa rencontre. En même temps, son père lui criait de la fenêtre :

— C'est toi, George? Quelle surprise !

Il reprit contenance, se composa un visage riant, tâcha de se donner de la désinvolture. Il avait senti que déjà, entre son père et lui, venaient de se rétablir ces rapports artificiels, de forme presque cérémonieuse, dont ils usaient depuis plusieurs années vis-à-vis l'un de l'autre pour déguiser leur gêne lorsqu'ils se trouvaient en contact immédiat et inévitable. Et il avait senti en outre que sa volonté venait de l'abandonner totalement et qu'il ne serait jamais capable d'exposer avec franchise le vrai motif de sa visite inattendue.

Son père lui disait de la fenêtre :

— Tu ne m ...'

— Oui, oui, je monte.

Il aurait voulu faire croire qu'il n'avait pas remarqué les deux enfants. Il se mit à monter par l'escalier découvert qui conduisait à l'une des grandes terrasses. Son père vint au devant de lui. Ils s'embrassèrent. Il y avait chez le père une ostentation manifeste de manières affectueuses.

— Tu t'es donc enfin décida à venir?

— Je voulais faire une promenade à pied, et ma promenade m'a conduit jusqu'ici. Je n'avais pas revu l'endroit depuis si longtemps ! Rien n'est changé, ce me semble...

Ses regards erraient sur la terrasse couverte d'asphalte ; il examinait les bustes l'un après l'autre, avec plus de curiosité qu'il n'était naturel.

— A présent tu es presque toujours ici, n'est-ce pas? demanda-t-il pour dire quelque chose, pour se soustraire au malaise des intervalles de silence dont il prévoyait la fréquence et la longueur.

— Oui ; à présent j'y viens souvent, et j'y reste, répliqua le père, avec dans la voix une nuance de tristesse dont le fils fut surpris. Je crois que l'air me fait du bien. . . depuis que s'est déclarée ma maladie de cœur.

— Tu as une maladie de cœur ? s'écria George en se retournant vers lui avec un émoi sincère, frappé qu'il était par l'imprévu de cette nouvelle. Comment ? depuis quand? Je n'en ai jamais rien su... Personne ne m'en a jamais soufflé mot...

Maintenant il regardait son père au visage, sons cette grande lumière crue que réverbérait le mur battu par le soleil oblique, et croyait découvrir les symptômes de la maladie mortelle. Et c'était avec une compassion douloureuse qu'il observait ces rides profondes, ces yeux bouffis et troublés, ces poils blancs qui hérissaient les joues et le menton rasés de la veille, ces moustaches et. ces cheveux auxquels la teinture donnait une couleur indécise entre le verdâtre et le violacé, ces grosses lèvres où la respiration avait un halètement d'asthme, ce cou court qui paraissait coloré de sang extravasé.

— Depuis quand? répéta-t-il sans cacher son trouble.

Et il sentait diminuer sa répugnance à l'égard do cet homme qu'une rapide succession d'images, claires comme la réalité, lui représentait sous la menace de la mort, défiguré par l'agonie.

— Est-ce qu'on sait jamais depuis quand ? repartit le père qui, en face de ce trouble sincère, exagérait sa souffrance pour entretenir et pour accroître une pitié dont il réussirait peut-être à tirer profit. Est-ce qu'on sait jamais depuis quand? Ce sont des maladies qui couvent pendant des années ; et puis, un beau jour, elles se déclarent à l'improviste. Mais alors il n'y a plus de remède. Il faut se résigner, attendre le coup d'une minute à l'autre...

En parlant ainsi, d'une voix altérée, il semblait se dépouiller de sa dureté et de sa brutalité massives, devenir plus vieux, plus faible, plus cassé. C'était comme une dissolution subite de toute sa personne, mais pourtant avec quelque chose, d'artificiel, d'excessif et de théâtral qui n'échappa point à la perspicacité de George. Et le jeune homme pensa aussitôt à ces comédiens qui, sur la 'scène, ont la faculté de se métamorphoser instantanément, comme s'ils s'ôtaient et se remettaient un masque. Il eut même l'intuition soudaine de ce qui allait suivre. — Sans nul doute, son père avait deviné le motif de cette visite inattendue ; et maintenant il tâchait d'en tirer quelque effet utile par l'étalage de son mal. Sans nul doute encore, il se proposait d'atteindre un but bien défini. 'Quel était ce but? — George n'eut aucune indignation, aucune colère intérieure ; il ne se prépara pas non plus à se défendre contre l'embûche qu'il prévoyait avec

l38 TRI O M PHfi DE LA MORT

tant de certitude ; au contraire, son inertie, s'accrut en proportion de sa lucidité. Et il attendit que la comédie suivit son cours, prêt à en subir toutes les péripéties triste et résigné.

— Veux-tu entier ? dit le père.

— Comme tu voudras.

— Eh bien ! entrons. J'ai des papiers à te faire voir.

Le père passa le premier, se dirigeant vers cette pièce dont la fenrtre ouverte versait dans toute la villa les roulades du serin. George le suivait, sans regarder autour de lui. Il s'aperçut que son père avait aussi changé sa démarche, de façon à feindre la fatigue ; et ce lui fut un poignant chagrin de songer aux impostures dégradantes dont il serait tout à l'heure le spectateur et la victime. Il sentait dans la maison la présence de la concubine ; il était sûr qu'elle se cachait dans quelque chambre, qu'elle était aux écoutes, qu'elle , espionnait- Il pensa : « Quels papiers va-t-il me faire voir ? Que prétend-il obtenir de moi ? Sans doute il veut de l'argent. Il saisit l'occasion au passage... » Et il crut entendre encore certaines invectives de sa mère; il se rappela certaines particularités presque incroyables qu'il avait apprises d'elle... « Que ferai-je? Que répondrai-je? »

Le serin dans sa cage chantait d'une voix limpide et forte, variant les modulations ; et les rideaux blancs s'enflaient comme deux voiles, laissant entrevoir un lointain d'azur. Le vent agitait quelques-uns des papiers qui encombraient la table ; et, sur cette table, George aperçut, dans un disque de cristal qui servait1 de presse-papier, une vignette libertine.

— Quelle journée niau\ ai.se aujourd'hui I murmura

TRIOMPHE DE LA MORT l3o

le père qui, affectant d'être tourmenté par les battements de cœur, se laissa choir de tout son poids sur une chaise, ferma à demi les paupières et se mit à respirer comme un asthmatique.

— Tu souffres? dit George, presque timide, sans savoir si cette souffrance était réelle ou simulée, ni quelle contenance il devait prendre.

- — Oui... mais cela passera dans un instant... Dès que j'ai la moindre agitation, la moindre inquiétude, je me sens plus mal. J'aurais besoin d'un peu de tranquillité, d'un peu de repos. Et au contraire...

Il recommençait à parler sur ce ton lamentable de plainte entrecoupée qui, à cause d'une vague ressemblance d'accent, éveilla chez George le souvenir de la tante Joconde, de la pauvre idiote, lorsqu'elle essayait de l'apitoyer pour avoir des sucreries. Maintenant, la teinte était si évidente, si grossière, si ignoble, et, malgré tout, il y avait tant d'humaine misère dans l'état de cet homme réduit à de telles bassesses pour satisfaire son vice implacable, il y avait tant de souffrance vraie dans l'expression de ce visage menteur, qu'il parut à George qu'aucune des angoisses de sa vie passée n'était comparable à l'horrible angoisse de ce moment-là.

— Et au contraire?... demanda-t-il comme pour encourager son pore a poursuivre, comme pour hâter le terme de sa propre torture.

— Au contraire, depuis quelque temps, tout va de mal en pis, et les catastrophes se succèdent sans relâche. J'ai fait des pertes considérables. Trois mauvaises années consécutives, la maladie de la vigne, le bétail décimé, les îermages réduits de plus de moitié, le* impôts accrus dans d'énormes proportions... Re-

l/|0 TRIOMPHE DE I.* MORT

garde, regarde. Voici les papiers que je voulais te faire voir...

Et il prit sur la table une liasse de papiers, les étala sous les yeux de son fils, se mit à expliquer confusément une quantité d'affaires très embrouillées relatives à des impositions foncières non payées qui s'accumulaient depuis plusieurs mois. — Il fallait absolument se mettre en règle, et tout de suite, pour éviter un préjudice incalculable. On avait déjà opéré la saisie, et, d'un moment à l'autre, on poserait peut-être les affiches de vente. Comment faire, dans l'embarras momentané où il se trouvait, sans qu'il y eût rien de sa faute? Il s'agissait d'une somme assez forte. Gomment faire ?

George se taisait, les yeux fixés sur les papiers que le père feuilletait de sa main bouffie, presque monstrueuse, aux pores très visibles, pâle d'une pâleur qui faisait un singulier contraste avec le visage sanguin. Par intervalles, il cessait d'entendre les mots ; mais il gardait dans l'oreille la monotonie de cette voix sur laquelle se détachaient les roulades aiguës du serin et les cris intermittents qui montaient de l'allée où les deux petits bâtards continuaient sans doute à jouer dans le sable. Les rideaux s'agitaient aux fenêtres lorsqu'une brise plus vive s'engouffrait dans leurs plis. Et toutes ces voix, toutes ces rumeurs avaient une inexplicable expression de tristesse pour le visiteur silencieux qui considérait avec une sorte de stupeur ce? écritures serrées d'huissiers sur lesquelles passait cette main bouffie et pâle où les saignées avaient laissé de petites cicatrices apparentes. Une image lui surgit dans la mémoire, un souvenir d'eniance étrangement net : son père était auprès d'une frnètre, la figure grave, la cbe-

rKlÛUPUE Ut LA MORT l£l

mise retroussée sur un bras qu'il tenait plongé dans un bassin rempli d'eau ; et l'eau se rougissait du sang coulé par la veine ouverte ; et, à côté de lui, le cliirurgien, debout, surveillait Je flux du sang et tenait les bandages prêts pour la ligature. — Les images B*ap] datent l'une l'autre : il revoyait encore les lancettes luisantes dans l'étui de cuir vert ; ii revoyait la femme qui emportait de la chambre le bassin plein de sang ; il revoyait la main tenue en écharpe par un ruban noir qui se croisait sur le dos gras et mou, s'y enfonçant un peu...

Son père, le voyant réveut, lui demanda :

— M'écoutes-tu '}

— Oui, oui, je t'écoute.

En ce moment, le père s'attendait peut-être à une oflïe spontanée. Déçu, il fit une pause ; puis, sunn tant .^on embarras :

— Bartolomeo, dit-il, me sauverait s'il me donnait la somme...

Il hésita, et sa physionomie prit une expression indéfinissable où le fils crut reconnaître le dernier u d'une pudeur vaincue par le besoin presque désespéré indre Je but.

— Ii me donnerait bien cette somme contre une lettre de change; mais... je crois qu'il exigerait ta signature.

Enfin le piège était tendu.

— Ah! ma signature... balbutia George troublé, non par la demande, mais par le nom odieux de ce beau-frère que les accusations maternelles lui avaient déjà représenté comme un corbeau de mauvais augure, avide de dévorer les débris de la maison Aurispa.

, comme il restait perplexe et assombri sans ajou-

l42 TRIOMl'HJb: UE LA MORT

ter rien, le pore, par crainte d'un relus, laissa de côté toute réserve et eut recours aux supplications. « Il n'avait plus que ce moyen-là, l'unique moyen pour éviter uns vente judiciaire désastreuse qui déterminerait certainement tous ses autres créanciers à lui tomber dessus. Le désastre serait inévitable. Son fils voulait-il donc être témoin de sa ruine? ounecomprenait-il pas qu'en intervenant dans cette circonstance il travaillait pour son propre intérêt et défendait un héritage qui devait bientôt échoir à son frère et à luimême? »

— Ohl cela ne tardera guère; cela viendra d'un jour à l'autre, peut-être demain !

Et il se remit à parler de sa maladie incurable, du péril continuel qui le menaçait, des inquiétudes et des chagrins qui hâtaient pour lui l'heure de la mort.

A bout de torces, ne pouvant plus supporter cette voix et ce spectacle, retenu néanmoins par la pensée de ses autres bourreaux, de ceux qui l'avaient poussé de force en ce lieu et qui l'attendaient maintenant pour lui demander compte de sa démarche, George balbutia :

— Mais cet argent, est-il vrai que tu l'emploieras pour ce que tu dis?

— Oh ! toi aussi, toi aussi ! s'écria le père qui, sous une apparente explosion de douleur, réprimait mal un de ses accès de violence. On t'a donc répété, à toi aussi, ce qu'on va colportant partout et toujours : que je suis un monstre, que j'ai commis tous les crimes, que je suis capable de toutes les intamies ! Et tu l'as cru, toi aussi!... Mais pourquoi, pourquoi me haïssent-ils à ce point, là-bas. dans cette maison? Pourquoi me souhaitent-ils la mort? Oh I tu ne sais

pas combien ta mère me hait !... Si tu retournais près d'elle à cette heure et si tu lui racontais que tu m'as laissé agonisant, elle t'embrasserait et dirait : « Dieu soit béni! j> Oh! tu ne sais pas...

Dans la brutalité de l'accent, dans l'ouverture de la bouche qui donnait de l'aigreur aux mots, dans la respiration véhémente qui dilatait les narines, dans la rougeur irritée des yeux, l'homme vrai réapparaissait malgré lui ; et, contre cet homme, le fils eut un nouveau mouvement de l'aversion primitive, un mouvement si soudain et si impétueux que, sans réfléchir, par besoin d'apaiser son père et de s'en délivrer, il l'interrompit, disant d'une voix convulsive :

— Non, non; je ne sais rien... Dis-moi, que doisje faire? où dois-je signer?...

Et il se leva éperdu, s'approcha de la fenêtre, se retourna vers son père. Il le vit chercher quelque chose dans un tiroir, avec une sorte d'impatience haletante; il le vit poser sur la table une lettre de change encore vierge.

— Ici. Mets ta signature ; cela suffira...

Et, de son énorme index où l'ongle plat s'écrasait dans des bourrelets de chair, il indiquait l'endroit de la signature.

Sans s'asseoir, sans avoir une claire conscience de ce qu'il faisait, George prit la plume et signa rapidement. Il aurait voulu être déjà libre et hors de cette chambre, courir en plein air, s'en aller très loin, se trouver seul. Mais, lorsqu'il vit son père prendre la lettre de change, examiner la signature, la sécher en la soupou drant d'une pincée de sable, puis la replacer et iermerà ciel le tiroir; lorsqu'il remarqua en chacun de ces actes l'ignoble joie ma! dissimulée de l'homme qui

l44 TRIOMPHE DE LA MORT

a réussi un mauvais coup ; lorsqu'il eut dans l'âme la certitude qu'il s'était laissé prendre à une honteuse fourberie* lorsqu'il pensa aux interrogatoires de ceux qui l'attendaient dans l'autre demeure; alors l'inutile regret de son acte le bouleversa si fort qu'il fut sur le point de donner carrière à son extrême indignation et de s'insurger enfin de toutes ses forces contre le scélérat, pour la défense de lui-même, de sa famille, des droits violés de sa mère et de sa sœur. « Ah! c'était vici, c'était donc vrai, tout ce que sa mère lui avait dit ! Tout était vrai. Cet homme n'avait plus ombre de retenue, ombre de pudeur. Il ne reculait devant rien et devant personne quand il s'agissait de faire de l'argent... » Et il sentit encore une fois la présence de la concubine, de la femme rapace et insatiable qui se cachait certainement dans une chambre voisine, et qui se tenait aux écoutes, et qui espionnait, et qui attendait sa part de butin.

Il dit, sans réussir à réprimer le frisson qui le secouait :

— Tu me promets... tu me promets que cet argent ne te servira pas... à autre chose?

— Mais oui, mais oui, répliqua le père, qui laissait voir maintenant combien cette insistance l'agaçait et qui avait manifestement changé de contenance depuis qu'il ne lui était plus nécessaire de supplier et de feindre pour obtenir.

— Fais attention que je le saurai, ajouta George devenu très pâle, d'une voix qui s'étranglait un peu, avec un effort pour contenir l'éclat de son indignation qui croissait à mesure que cet homme lui réapparaissait plus visiblement sous son aspect odieux, à mesure que se dessinaient plus nettement les conséquences de

TRIOMPHE DE U WCBT I "j.'l

rade irréfléchi qu'il venait d'accomplir. Prends g' J-3 ne veux pas être ton complice contre ma mère...

Affectant d'être blessé par ce soupçon, haussant brusquement la voix comme pour intimider son fils qui se faisait une horrible violence afin de le regarder dans les yeux, le père rugit :

— Que prétends-tu dire? Quand ta vipère de mère aura-t-elle fini de cracher son venin? Quand aura-t-eUe fini ? Quand aura-t-elle fini ? Elle veut donc que je lui ferme la bouche à jamais ? Eh bien ! je le ferai un de ces jours. Ah! quelle femme! Depuis quinze ans, oui. quinze, ans. elle ne me laisse pas une minute de repos. Elle a empoisonné ma vie. elle m'a fait périr à petit feu. Si je suis ruiné, c'est sa faute: comprends—tu ? c'est sa taute !

— Tais— toi ! cria George hors de lui. méconnaissable, blême comme un mort, tremblant de tous ses membres, envahi d'une fureur pareille à celle qui l'avait déjà soulevé contre Diego. Tais-toi ! Ne prononce pas son nom ! Tu n'es pa« digne de lui baiser les pieds. J'étais venu pour t'en faire souvenir. Et je me suis laissé berner par ta comédie ! Je me suis laissé prendre à ton piège ! Ce que tu voulais, c'était une aubaine pour ta ribaude, et tu es arrivé à tes fins... Oh ! quelle honte ! . . . Et tu as le cœur dinjurier ma mère !..

La voix lui manquait : sa eorçre s'étranglait : un voile couvrait ses yeux ; ses genoux se dérobaient sou? lui comme si les forces allaient l'abandonner.

— Maintenant, adieu ! Je sors d'ici. Agis l guise. Ton fils, ie ne îe suis plus. Je ne veux plu» SB te voir ni rien savoir de toi. Je prendrai ma mère, *-.l'emmènerai au loin. Adieu!

iijb TRIOMPHR l>ï! LA. MORT

Il sortit en chancelant, avec de l'ombre dan» les prunelles. Tandis qu'il traversait les pièces pour gagner /a terrasse, il entendit un froufrou de jupes et une porte qui claquait, comme derrière quelqu'un qui se retirerait, en hâte pour ne pas être surpris. Aussitôt à l'air libre, hors de la grille, il eut une envie folle de pleu- ?er, de crier, de courir à travers champs, de se frapper k front contre une roche, de chercher un précipice où tout finirait. Ses nerfs vibraient douloureusement dans sa tête et lui donnaient des élancements cruels, comme s'ils se fussent rompus l'un après l'autre. Et il pensait, avec une épouvanté que la mort du jour rendait plus atroce : « Où vais-je aller? Retournerai-je là-bas ce soir ? » La maison lui paraissait reculée dans un lointain infini ; la longueur de la route lui paraissait infranchissable ; tout ce qui n'était pas la cessation immédiate et absolue de son affreuse torture lui paraissait inadmissible.

ntt

Le matin suivant, lorsqu'il ouvrit les yeux après u» sommeil très agité, il ne conservait des événements de la veille qu'un souvenir contas. La tombée tragique du crépuscule sur la campagne déserte ; le son grave de Y Angélus qui, prolongé dans ses oreilles par une hallucination de l'ouïe, lui avait semblé n'avoir pas de fin ; l'angoisse qui l'avait talonné en approchant de la maison, à la vue des fenêtres lumineuses que traversaient par moments des ombres mobiles ; la surexcitation fiévreuse qui l'avait saisi lorsque, pressé de questions par sa mère et «a sœur, il avait raconté la chose en exagérant la violence de ses invectives et l'atrocité de l'altercation ; le besoin presque délirant de parler beaucoup, de mêler au récit des faits réels l'incohérence de ses imaginations ; les élans de mépris ou de tendresse par lesquels sa mère l'avait interrompu au fur et A

l£8 TRIOMPHE DE LA MORT

mesure qu'il lui décrivait l'attitude de cette brute et sa propre énergie à l'affronter; puis l'enrouement soudain, l'exaspération rapide de la douleur qui lui martelait les tempes, les efforts spasmodiques d'un vomissement amer et incoercible, le grand froid qui l'avait transi dans le lit. les fantômes horribles qui l'avaient fait sursauter dans la première torpeur de ses nerfs exténués; tout lui revenait confusément à la mémoire, tout augmentait sa stupeur corporelle, si pénible, et dont il n'aurait pourtant voulu sortir que pour entrer dans une obscurité complète, dans une insensibilité de cadavre. La nécessité de la mort continuait d'être suspendue sur lui avec la même imminence ; mais il lui était insupportable de penser que, pour mettre son dessein à exécution, il devrait sortir de son inertie, accomplir une série d'actes fatigants, vaincre la répugnance physique qui l'éloignait de tout effort. — Où se serait-il tué? par quel moyen? à la maison? ce jour même? avec une arme à feu? avec un poison? — Son esprit n'avait pas encore rencontré d'idée précise et définitive. La torpeur même qui l'accablait et l'amertume de sa bouche lui suggérèrent l'idée d'un narcotique. Et, vaguement, sans s'attarder à la recherche du moyen pratique par lequel il se procurerait la dose efficace, il imagina les eiTets. Peu à peu, les images se multiplièrent, se particularisèrent, devinrent plus distinctes ; et leur association forma une scène visible. Ce qu'il tâchait d'imaginer, c'étaient moins les sensations de sa lente agonie que les circonstances qui amèneraient sa mère, sa sœur et son frère à connaître la catastrophe ; il tâchait d'imaginer les manifestations de leur douleur, les attitudes, les paroles, les gestes. De proche en proche, son attention curieuse s'étendait

TRIOMPHE DE LA MORT l/Jo

à tous les survivants, non pas seulement aux consanguins mais à toute la famille, aux amis, à Hippolyte, à celte Hippolyte lointaine, si lointaine qu'elle lui était presque devenue étrangère...

— George !

C'était la voix de sa mère qui frappait à la porte.

— C'est toi. mère? Entre.

Elle entra, s'approcha du lit avec un empressement tendre, se pencha vers lui, lui mit une main sur le front, lui demanda :

— Comment te trouves-tu? Te sens-tu mieux?

— Un peu... encore étourdi... J'ai la bouche amère ; je voudrais boire.

— Camille va te monter une tasse de lait. Veux-tu que j'ouvre davantage les battants de la fenêtre?

— Comme tu voudras, mère.

Sa voix était altérée. La présence de sa mère irritait en lui ce sentiment de pitié pour soi-même qu'avait fait naître le tableau imaginaire des regrets funèbres dont il croyait l'heure prochaine. Dans son esprit, l'acte réel de sa mère ouvrant les fenêtres s'identifiait avec l'acte imaginé qui amènerait la découverte terrible; et ses yeux se mouillaient de commisération pour lui-même et pour la pauvre femme à laquelle il destinait un coup si cruel ; et la scène tragique lui apparaissait avec la netteté d'une chose vue. — Sa mère se retournait dans la lumière, l'appelait encore par son nom, un peu effrayée ; elle s'approchait pour la seconde fois, tremblante, le touchait, le secouait, le sentait inerte, glacé, rigide ; et alors elle tombait à plat ventre, évanouie sur son cadavre... — « Morte peut-être? Un tel coup pourrait la foudroyer. » Et son trouble s'accrut; et l'instant lui sembla solennel comme tout ce qui est

i5o TRioupas »a la mort

final; et l'aspect, les actes, les paroles de sa mère prirent pour lui une signification et une valeur si insolites qu'il les suivit des yeux avec une attention presque anxieuse. Tiré tout à coup de sou inertie intérieure, il venait de reprendre un sentiment de la vie extraordinairement actif. En lui réapparaissait un phénomène bien connu, dont la singularité avait souvent attiré son attention. C'était un passage instantané d'un état de conscience à un autre; il y avait entre l'état nouveau et l'état antérieur la même différence qui existe entre la veille et le sommeil, et cela lui rappelait le changement subit qui arrive au théâtre, lorsque la, rampe s'allume à l'improviste en projetant sa plus vive clarté. Aussi, comme au jour des funérailles, le fils ouvrit-iî sur sa mère des yeux qui n'étaient plus les mêmes, et la vit-il telle qu'il l'avait vue alors, avec une lucidité étrange. Il sentit que la vie de cette femme se rapprochait, devenait attenante et comme adhérente à sa propre vie; il sentit les correspondances mystérieuses du sang et la tristesse du destin qui les menaçait l'un et l'autre. Et, quand sa mère revint près de lui et s'assit à son chevet, il se souleva un peu sur l'oreiller, lui prit une main, essaya de dissimuler son trouble par un sourire. Sous prétexte de regarder le camée d'une bague, il examinait cette main longue et maigre où chaque particularité mettait une extraordinaire expressior de vie et dont le contact lui donnait une sensation qui ne ressemblait à aucune autre. Il pensait, l'âme toujours enveloppée des sombres images évoquées naguère : « Quand je serai mort, quand elle me touchera, quand elle sentira cette glace...» Et il frissonna au souvenir de la répulsion qu'il avait éprouvée luimême en touchant un cadavre.

TRIOMPHE UE LA MORT l5ï

— Qu'as-tu ? iui demanda sa mère.

— Rien... un tressaillement nerveux.

— Oh 1 tu n'es pas bien, reprit-elle en hochant ia tête. Où souffres-tu?

— Nulle part, mère... Encore un peu agité, naturellement.

Mais ce qu'il y avait de forcé et de convulsif dans le visage du fils n'échappait point au regard maternel. Elle dit :

— Gomme je me repens, comme je me repens de t' avoir envoyé là-bas ! Gomme j'ai mal fait de t'y envoyer !

— Non, mère. Pourquoi? Tôt ou tard, cela était nécessaire.

Et tout à coup, sans nulle confusion désormais, iî revécut l'heure affreuse ; il revit les gestes, réentendit la voix de son père ; iî réentendit sa propre voix, cette voix si changée qui, contre toute attente, avait proféré des paroles si graves. Il lui semblait être étranger à cet acte, à ces paroles proférées ; et néanmoins, au fond de son âme, il sentait une sorte de remords obscur, il avait comme une conscience instinctive d'avoir dépassé les bornes, d'avoir commis une irréparable transgression, d'avoir foulé aux pieds quelque chose d'humain et de sacré. — Pourquoi s'était-il départi avec une telle violence de la grande résignation calme que l'image funèbre de Dérnétrius lui avait inspirée, lorsqu'elle lui était apparue au milieu de la campagne muette ? Pourquoi n'avait-il pas persisté à considérer avec la même pitié douloureuse et clairvoyante la bassesse èl l'ignominie de cet homme sur qui, comme sur tous les autres hommes, pesait un invincible destin? Et lui-même, lui qui portait ce sang dans ses veines, ne portait-il pas

l52 TRIOMPHE DE LA MORT

aussi peut-être au fond de sa substance tous les germes endormis de ces vices abominables? S'il continuait à vivre, ne risquait-il pas, lui aussi, de tomber à son tour dans une semblable abjection? — Et alors toutes les colères, toutes les haines, toutes les violences, tous les châtiments lui parurent injustes et vains. La vie, c'était une sourde fermentation de matières impures. Il crut sentir qu'il avait dans sa substance mille forces occultes inconnaissables et indestructibles, dont l'évolution progressive et fatale avait composé son existence jusqu'alors et aurait composé son existence à venir, s'il n'était pas précisément arrivé que sa volonté dût obéir à l'une de ces forces qui lui imposait maintenant l'acte suprême. « En somme, pourquoi regretter ce que j'ai fait hier? Aurais-je pu m'empêcher de l'accomplir? »

— C'était nécessaire, répéta-t-il avec une signification nouvelle, comme se parlant à lui-même.

Et il assistait, lucide et attentif, au déroulement du peu de vie qui lui restait à vivre.

Lorsque sa mère et sa sœur l'eurent laissé seul, il demeura quelque instants encore dans son lit, par une répugnance physique à faire n'importe quoi. Il lui semblait que, pour se lever, il aurait besoin d'an effort énorme. Il lui semblait trop fatigant de quitter cette position horizontale où, dans une heure peut-être, il allait trouver le repos éternel. Et, de nouveau, il pensa au narcotique. « Fermer les yeux et attendre le sommeil ! » La virginale clarté de ce matin de mai, l'azur reflété dans les vitres, la bande de soleil qui s'allongeait sur le plancher, les voix et les rumeurs qui montaient de la rue, toutes ces vivantes apparences qui semblaient donner l'assaut au balcon pour pénétrer jusqu'à lui et le reconquérir, tout lui inspirait une sorte d'effroi mêlé de rancune. Et il revoyait en esprit l'image de sa mère faisant le geste d'ouvrir la fenêtre.

l5£ TftlOMPlIi: OB LA MORT

Il revoyait Camille au pied du lit ; il réentendait les paroles de l'une et de l'autre, toujours relatives au même homme. Ce qu'il gardait le plus nettement dans la mémoire, c'était une exclamation cruelle proférée par sa mère avec des lèvres débordantes d'amertume ; et il y associait la vision du visage paternel, ce visage où il avait cru découvrir, là-bas, sur la terrasse, dans la lumière violente que réverbérait la blancheur du mur, les indices de la maladie mortelle. Devant Camille et lui, sa mère avait dit avec emportement : « Si c'était vrai 1 Plût au ciel que ce fût vrai » 1 Voilà donc l'impression dernière que lui laissait dans le cœur, à la veille de disparaître du monde, la créature qui avait été jadis dans sa maison la source de toutes les tendresses!...

A eut un brusque mouvement d'énergie ; il se jeta à bas de son lit, résolu définitivement à agir. « Avant ie soir, ce sera fait. Où le ferai-je? » Il songea aux chambres closes de Démétrius. Il n'avait pas encore de plan arrêté ; mais il constata au tond de lui-même la certitude que, pendant les heures qui restaient à courir, le moyen s'offrirait spontanément, par une suggestion soudaine à laquelle il serait forcé d'obéir.

Pendant qu'il procédait aux soins de sa toilette, la préoccupation le hantait de préparer son corps pour la tombe. Chez lui apparaissait cette espèce de vanité funéraire qu'on remarque chez certains condamnés et chez certains suicidés. Il rendait ce sentiment plus intense en l'observant sur lui-même. Et un regret lui vint de mourir dans cette petite ville obscure, au fond de cette province sauvage, loin de ses amis qui peut-être ignoreraient longtemps sa mort. Si au contraire l'acte se fut accompli à Rome, dans la grande ville où il était

TRIOMPHE DE LA MORT l55

fort connu, ses amis l'auraient pleuré, ils auraient sans doute donné au tragique mystère une parure de poésie. Et, de nouveau, il essayait de se représenter ce qui suivrait sa mort : son attitude sur le lit, dans la chambre de ses amours ; l'émotion profonde des âmes juvéniles, des âmes fraternelles, à l'aspect du cadavre reposant dans une paix austère ; les dialogues de la veillée funèbre, à la lueur des cierges ; le cercueil couvert de couronnes, suivi par une foule de jeunes hommes silencieux ; les paroles d'adieu prononcées par un poète, par Stefano Gondi : « Il a voulu mourir parce qu'il n'a pu rendre sa vie conjorme à son rêve » ; et puis la douleur, le désespoir, la folie d'Hippolyte...

Hippoly te ! . . . Où était-elle? Qu'éprouvait-eiie ? Que taisait— elle ?

« Non, pensa-t-il, mon pressentiment ne me trompait pas !» Et il revit en imagination le geste de l'amante qui abaissait la voilette noire sur le dernier baiser ; et il repassa en esprit les petits faits finaux. Cependant, une chose qu'il ne parvenait pas à s'expliquer, c'était l'acquiescement presque absolu de son âme à la renonciation nécessaire et définitive qui le dépossédait de cette femme, naguère objet de tant de rêves et de tant d'adorations. Pourquoi, après les fièvres et les angoisses des premiers jours, l'espérance l' avaitelle abandonné peu à peu ? Pourquoi était-il tombé dans la désolante certitude que tout effort serait inutile pour ressusciter cette grande chose morte et incroyablement lointaine, leur amour? Pourquoi tout ce passé s'était-il si bien détaché de lui qu'en ces derniers jours, sous le coup des récentes tortures, il en avaifc à peine senti quelques vibrations se répercuter clair©" ment dans sa consience ?

l56 TRIOMPHE DE LA MORT

Hippolyte ! Où était-elle ? Qu'éprouvait-elle ? Que faisait-elle? A quels spectacles s'ouvraient ses yeux? De quelles paroles, de quels contacts subissait-elle le trouble? D'où pouvait venir que, depuis deux semaines, elle n'eût pas trouvé le moyen de lui envoyer des nouvelles moins vagues et moins brèves que quatre ou cinq télégrammes expédiés d'endroits toujours différents ?

« Peut-être succombe-t-elle déjà au désir d'un autre homme. Ce beau-frère dont elle me parlait à tout propos... » Et l'affreuse pensée, suscitée par la vieille habitude du soupçon et de l'accusation, s'empara de lui subitement, le bouleversa comme aux heures les plus sombres de jadis. Un tumulte de souvenirs amers se souleva en lui. Penché sur ce même balcon où, le premier soir, parmi le parfum des bergamotes, dans l'angoisse du premier regret, il avait invoqué îf Dom de l'aimée, il revécut en une seconde ses m'sères de deux ans. Et il lui sembla que, dans la splendeur de ce matin de mai, c'était le récent bonheur du rival inconnu qui s'épanouissait et se propageait jusqu'à lui,

Comme pour s'initier au mystère profond où il allait entrer, George voulut revoir l'appartement désert où Démétrius avait passé ses derniers jours.

En léguant toute sa fortime à son neveu, Démétrius lui avait aussi légué cet appartement. George avait conservé les chambres intactes avec un soin pieux, comme on garde un reliquaire. Ces chambres occupaient l'étage supérieur ; elles avaient vue au midi, sur le jardin.

Il prit la clef et monta l'escalier avec précaution, pour éviter qu'on ne le questionnât. Mais, en traversant le corridor, il devait passer nécessairement devant la porte de tante Joconde. Dans l'espoir de passer inaperçu, il marchait doucement, sur la pointe des pieds, retenant son souffle. Il entendit que îa vieille toussait ; il fit quelques pas plus rapides, croyant que le bruit de la toux couvrirait le bruit de ses pas.

i58 TRIOMriIE DE LA MORT

— Qui est là ? demanda de l'intérieur une voix enrouée.

— C'est moi, tante Joconde.

— Ah ! c'est toi, George? Viens, viens...

Elle apparut sur le seuil, avec son masque jaunâtre qui, dans l'ombre, était presque cadavérique ; et elle jeta sur son neveu ce regard particulier qui allait aux mains avant d'aller au visage, comme pour voir tout d'abord si les mains apportaient quelque chose.

— Je vais dans l'appartement d'à côté, dit George, repoussé par cette ignoble odeur humaine qui l'emplissait de dégoût. Au revoir, tante. Il faut que je donne un peu d'air aux chambres.

Et il reprit sa marche dans le corridor, s'avança jusqu'à l'autre porte. Mais, comme il mettait la clef dans la serrure, il entendit derrière lui le boitement de la vieille.

George sentit son cœur défaillir en pensant qu'il ne trouverait peut-être pas le moyen de se débarrasser d'elle, qu'il serait peut-être obligé d'écouter sa voix bégayante dans le silence presque religieux de ces chambres, parmi les souvenirs chers et terribles. Sans rien dire, sans se retourner, il ouvrit la porte et entra.

La première pièce était sombre, pleine d'un air tiède et un peu suffocant, imprégnée de cette odeur singulière qu'ont les vieilles bibliothèques. Un filet de faible lumière indiquait la fenêtre. Avant d'ouvrir la croisée, George hésita : il tendit l'oreille pour écouler le grincement des la rets. Tante Joconde se mit à tousser, invisible dans l'ombre. Alors, en tâtonnant sur la croisée pour trouver l'espagnolette de fer, il eut un petit frisson, une frayeur fugitive. Il ouvrit el s6 retourna ; il vit les formes vagues des meubles dans

TRIOMPHE DE LA MORT l5ç

la pénombre verdâtre que produisaient les persiennes ; il vit la vieille au milieu de la chambre, déjetée d'un côté, dandinant son corps flasque et mâchonnant quelque chose. Il repoussa les persiennes qui grincèrent sur leurs gonds. Un flot de soleil inonda l'intérieur. Les rideaux décolorés eurent une palpitation.

D'abord il resta indécis : la présence de la vieille l'empêchait de s'abandonner à ses sentiments. Son irritation s'accrut à tel point qu'il ne lui dit pas un mot, par crainte que sa voix ne fut dure et courroucée. Il passa dans la pièce contiguë, ouvrit la fenêtre. La lumière se répandit, les rideaux palpitèrent. Il passa dans la troisième pièce, ouvrit la fenêtre. La lumière se répandit, les rideaux palpitèrent.

D n'alla pas plus loin. La pièce suivante, dam l'angle, était la chambre à coucher. Il voulait y entrer seul. Il entendit avec écœurement le pas boiteux de l'importune vieille qui le rejoignait. Il prit un siège et s'enferma dans un silence obstiné, pour attendre.

La vieille passa le seuil avec lenteur. En voyant George assis sans parler, elle resta perplexe. Elle ne savait quoi dire. Le vent frais qui soufflait par la fenêtre irrita sans doute son catarrhe ; et elle se reprit à tousser, debout au milieu de la chambre. A chaque quinte, son corps semblait se gonfler et se dégonfler. comme une outre de cornemuse sous un souffle intermittent. Elle tenait les mains sur sa poitrine : des mains grasses, des mains de suif, aux ongles ourlés de noir. Et, dans sa bouche, entre ses gencives vides, sa langue blanchâtre tremblotait.

Aussitôt l'accès de toux calmé, elle tira de sa poche un cornet sale et y prit une pastille. Toujours debout,

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plie mâchonnait en fixant sur George un regard slupide. Ce regard se détacha de George pour aller vers la porte close de la quatrième pièce. Et la vieille fit le «igné de la croix, puis vint s'asseoir, elle aussi, sur le siège le plus voisin de George. Les mains sur le ventre et les paupières baissées, elle récitait un Requiem.

George pensa : « Elle prie pour son frère, pour l'âme du damné. » Que cette femme fût la soeur de Démétrius Aurispa, cela lui paraissait inconcevable ! Gomment le sang fier et généreux qui avait trempé le lit de la chambre voisine, ce sang jailli d'un cerveau déjà corrodé par les plus hauts soucis de l'intelligence, comment ce sang-là pouvait-il venir de la même source que celui qui coulait appauvri dans les veine* de cette béguine ! « Chez elle, c'est la gourmandise, la seule gourmandise qui regrette la libéralité du donateur. Comme c'est étrange, cette prière reconnaissante qui monte d'un vieil estomac délabré vers le plus noble des suicidés ! Comme la vie est bizarre ! »

Tout à coup, tante Joconde se reprit à tousser.

— Va-t'en, ma tante, cela vaut mieux, dit George qui n'avait plus la force de maîtriser son impatience. L'air d'ici te fait mal. Va-t'en, cela vaut mieux. Vite, Jève-toi ; je te reconduis.

Tante Joconde le regarda, surprise de cette parole brusque et de ce ton insolite. Elle se leva ; elle traversa les chambres clopin-clopant. Arrivée dans le corridor, elle fit de nouveau le signe de la croix, en manière d'exorcisme. Derrière elle, George ferma la porte à double tour. Enfin il était seul et libre, avec un compagnon invisible.

Il demeura quelques instants immobile, comme sous

TRIOMPHE DE JLA MORT l6l.

une influence magnétique. Et il se sentit pénétré jusqu'aux racines de l'être par la fascination surnaturelle qu'exerçait sur lui, du fond de la tombe, cet homme existant hors de la vie.

Et il lui réapparut, l'homme doux et méditatif, ce visage plein d'une mélancolie virile, auquel donnait une expression étrange la boucle de cheveux blancs mêlée aux cheveux noirs sur le milieu du front.

« Pour moi, pensa George, il existe. Depuis le jour de sa mort corporelle, je sens sa présence à toute heure. Jamais aussi bien que depuis sa mort je n'ai senti notre consanguinité. Jamais aussi bien que depuis sa mort je n'ai eu la perception de l'intensité de son être. Tout ce qu'il dépensait au contact de ses semblables ; tous les actes, tous les gestes, toutes les paroles qu'il a semées dans le cours du temps ; toutes les manifestations diverses qui déterminaient le caractère spécial de son être en rapport avec les autres êtres ; toutes les formes, constantes ou variables, qui distinguaient sa personnalité des autres personnalités et faisaient de lui un homme à part dans la multitude humaine ; bref, tout ce qui différenciait sa vie propre parmi les autres vies ; tout maintenant me semble ramassé, concentré, circonscrit dans l'unique attache idéale qui le lie à moi. Il n'existe plus que pour moi seul, affranchi de tout autre contact, en communication avec moi seul. ïl existe, plus pur et plus intense que jamais. »

Il fit quelques pas, lentement. Dans le silence palpitaient de petits bruits mystérieux, à peine perceptibles. L'air vif, la chaleur du jour contractaient lea fibres des meubles engourdis et habitués à l'obscurité des fenêtres closes. Le souffle du ciel pénétrait les pores du bois, agitait les grains de poussière, gonflait les

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plis des tentures. Dans une raie de soleil tourbillonnaient des myriades d'atomes. L'odeur des livres était vaincue peu à peu par le parfum des fleurs.

Les choses suggéraient au survivant une foule de souvenirs. De ces choses montait un chœur loger et murmurant, qui l'enveloppait. De toutes parts s'élevaient les émanations du passé. On aurait dit que les choses émettaient des effluves d'une substance spirituelle qui les eût imprégnées. « Est-ce que je m'exalte?» se demanda-t-il à l'aspect des images qui se succédaient en lui avec une rapidité prodigieuse, claires comme des visions, non pas obscurcies par une ombre funèbre, mais vivantes d'une vie supérieure. Et il demeura perplexe, fasciné par le mystère, saisi d'une angoisse terrible au moment de se risquer sur les confins de ce monde inconnu.

Les rideaux, que semblait enfler une haleine rythmique, ondulaient avec mollesse et laissaient entrevoir un paysage noble et calme. Les bruissements légers des boiseries, des papiers et des cloisons continuaient. Dans la troisième pièce, sévère et simple, les souvenirs étaient musicaux et venaient des instruments, muets. Sur un piano long en palissandre, dont la surface vernie reflétait les choses comme un miroir, un violon reposait dans sa boîte. Sur un siège, une page de musique se soulevait et s'abaissait au gré de la brise, presque en mesure avec les rideaux.

George s'approcha. C'était une page d'un motet de Mendelssohn : Domenica II post Pascha : Andante quasi allegretto. Surrexit. paitor bonus... Plus loin, sur une table, il y avait un monceau de partitions pour violon et piano, éditions de Leipzig : Beethoven, Bach. Schubert, Rode. Tartini. Viotti. George ouvrit

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tyui, exairma îe frêle instrument qui dormait sur le velours d' couleur olive? avec se* quatre cordes intactes, une curiosité lui vint de le réveiller. Il toucha la chanterelle, qui rendit un gémissement aigu dont vibra *oute la boîte. C'était un violon d'Andréa Guarneri, daté de 1680.

Démétrius, grand et svelte, un peu courbé, avec son 'jng cou pâle, avec ses cheveux rejetés en arrière, avec sa boucle blanche sur le milieu du front, réapparut. Il tenait le violon. Il se passa une main dans les cheveux, sur la tempe, près de l'oreille, d'un geste qui lui était familier. Il accorda l'instrument, frotta l'archet de colophane, puis, attaqua la sonate. Sa main gauche, crispée et fière, courait le long du manche ; le bout de ces doigts maigres pressait les cordes, et, sous la peau, le jeu des muscles était si visible que cela faisait peine ; sa main droite, pour donner le coup d'archet, avait un geste large et impeccable. Parfois, il appuyait plus fort avec le menton, inclinait la tète, fermait à demi les paupières, se recueillait dans la volupté intérieure ; parfois il redressait le buste, fixait devant lui des yeux illuminés, souriait d'un fugitif sourire ; et son front avait une pureté extraordinaire.

Tel réapparut le violoniste au survivant. Et George revécut des heures de vie déjà vécues ; il les revécut, non pas seulement en images, mais en sensations réelles et profondes. Il revécut les longues heures de chaude intimité et d'oubli, alors que Démétrius et lui-même, seuls, dans la chambre tiède où ne péuétrait aucun bruit, exécutaient la musique de leurs maîtres préférés. Comme ils s'oubliaient alors ! En quels ravissements étranges les emportait bientôt cette musique exécutée de leurs propre? mains ! Souvent la fascination d'une

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siMile mélodie les retenait prisonniers tont une aprè». midi, sans qu'ils pussent sortir du cercle magique où ils étaient enfermés. Que de fois ils avaient fépété cette Romance sans paroles de Mendelssohn, qui leur avait révélé a eux-mêmes, dans le fond de leur propre cœur, une surte de désespérance inconsolable ! Que de fois ils avaient répété une sonate de Beethoven qui semblait leur étreindre l'âme, L'entraîner avec une rapidité vertigineuse à travers l'infini de l'espace et la pencher au passage sur tous les abîmes l

Le survivant remontait dans ses souvenirs jusqu'à l'automne de 188 — à cet inoubliable automne de mélancolie et de poésie, alors que Démétrius sortait à peine de convalescence. Ce devait être le dernier automne ! — Après une longue période de silence forcé, Démétrius reprenait son violon avec un trouble étrange, comme s'il eût craint d'avoir perdu toutes ses aptitudes et toute sa maîtrise, de ne plus savoir jouer. Oh 1 le tremblement des doigts affaiblis sur les cordes et l'incertitude de l'archet, lorsqu'il voulut essayer les premières notes 1 et ces deux larmes qui se form 1 lentement dans la cavité de ses yeux, coulèrent sur ses joues et s'arrêtèrent dans les fils de sa barbe un peu longue, mal soignée encore !

Le survivant revit le violoniste en train d'improviser, pendant que lui-même l'accompagnait sur le piano avec j une angoisse presque insoutenable, attentif à le suivre, à le deviner, craignant toujours de rompre la mesure, de se tromper de ton, de prendre un faux accord, de; manquer une note.

Dans ses improvisations. Démétrius Aurispa s'inspirait presque toujours d'une poésie. George se souvint de l'improvisation merveilleuse qu'un certain jour

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d'octobre le violoniste avait brodée sur un poème lyrique d'Alfred Tennyson, dans la Princesse. George a\ait lui-même traduit les vers pour que Démétrius pût les comprendre, et il les lui avait proposés pour thème. — Où était ce feuillet?

La curiosité d'une sensation triste poussa George aie rechercher dans un album placé parmi les partitions. Il était sûr de le retrouver ; il en avait un souvenir net et précis. Et en efl'et il le retrouva.

C'était un feuillet unique, écrit à l'encre violette. Les caractères avaient pâli et le feuillet était chiffonné, jaunAtre, sans consistance, mou comme une toile d'araignée. Il avait la tristesse des pages tracées jadis par une main chère, désormais disparue pour toujours.

George, qui ne reconnaissait presque plus les caractères, se disait à lui-même : a C'est moi qui ai tracé ce feuillet ! Cette écriture est de ma main ! » C'était une écriture un peu timide, inégale, presque féminine, qui rappelait encore l'école, qui gardait l'ambiguïté de la récente adolescence, la gentillesse hésitante d'une âme qui n'ose pas encore tout savoir. « Quel changement, en cela aussi ! » Et il relut les vers du poète, dépouillés de leur mélodie natale.

Ces larmes, ces vaines larmes, je ne sais ce qu'elles veulent dire, — ces larmes qui, des profondeurs d'un désespoir divin, — jaillissent du cœur et s'amassent dans les yeux — à la vue des heureuses campagnes automnales,

— à la pensée des jours qui ne sont plus.

Frais comme le premier rayon flamboyant sur la voile

— qui nous ramène nos amis du pays d'outre-mer ; — tristes comme le dernier rayon rougeoyant sur la voile — qui sombre avec tout ce que nous aimons ; — aussi tristea »t aussi frais, les jour.s qu' ne sont plus 1

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— Oh! tristes, étranges comme, dans une aube obscure, — le gazouillement des oiseaux qui s'éveillent — fest pour l'oreille d'un mourant. — lorsque aux yeux du mourant la fenêtre, avec lenteur, devient un carré pale; — aussi tristes, aussi étranges, les jours qui ne sont plus.

Chers comme les baisers rappelés après la mort, — doux comme ceux qu'une imagination sans espoir — rêve de prendre sur des lèvres qui sont pour d'autres ; protonds comme l'amour, — comme le premier amour, et farouches de regrets; — ô Mort dans la Vie, les jours qui ne sont plus!

Démétrius improvisait debout, à côté du piano, un peu plus blanc, un peu plus courbé; mais, de temps à autre, ii se redrossait sous le souffle de l'inspiration comme un roseau penché se redresse au souffle du vent. Il tenait les yeux fixés vers la fenêtre où, comme dans un cadre, apparaissait un paysage d'automne rougeâtre et nébuleux. Selon les vicissitudes du ciel extérieur, une lumière changeante venait par intervalle» inonder sa personne, brillait dans l'humidité de ses yeux, dorait son front extraordinairement pur. Et le violon disait : « Tristes comme le dernier rayon rougeoyant sur la voile qui sombre avec tout ce que nous aimons ; aussi tristes, les jours qui ne sont plus ! » Et le violon répétait en pleurant : « O Mort dans la Vie, les jours qui ne sont plus I »

A ce souvenir, à cette vision, une suprême angoisse assaillit le survivant. Lorsque ces imnges furent pale silence lui parut plus vide. L'instrument délicat, où l'âme de Démétrius avait chanté ses chants les plus hauts, s'était rendormi sur le velours de l'étui avec ses quatre cordes intactes.

George abaissa le couvercle, comme sur un cadavre. Autour de lui, le silence se fit lugubre. Mais il gardait

toujours au fond du cœur, pareil à un refrain prolongé indéfiniment, ce soupir : — 0 Mort dans la Vie, les jours qui ne sont plus 1

Il resta quelques instants devant la porte qui fermait la chambre tragique. Il sentait que désormais il n'était plus maître de lui-même. Ses nerfs le dominaient, lui imposaient le désordre et l'excès de leurs sensations. Il avait autour de la tête un cercle qui se resserrait et s'élargissait selon les palpitations de ses artères, comme si c'eût été une matière élastique et iroide. Le même froid lui courait dans l'épine dorsale.

Avec.une énergie soudaine, avec une sorte d'emportement, il tourna le bouton et entra. Sans rien regarder autour de lui, marchant dans la raie de lumière qui, projetée par l'ouverture de la porte, se déroulait sur le plancher, il alla droit vers l'un des balcons, l'ouvrit à deux battants. Il ouvrit aussi l'autre à deux battants. Après cette action rapide, accomplie sous l'impulsion d'une sorte d'horreur, il se retourna, bouleversé, haletant. Et il s'aperçut que la racine de ses cheveux était devenue sensible.

Ce qu'il vit avant tout le reste, ce fut le lit dressé en face de lui, avec sa courtepointe verte, tout en noyer, mais de forme simple, sans sculptures, sans ornements, sans rideaux. Pendant quelques minutes, il ne vit rien que le lit, comme en ce jour terrible où, franchissant le seuil de la chambre, il était resté pétrifié devant le cadavre.

Évoqué par l'imagination du survivant, le cadavre, avec la tête enveloppée d'un voile noir et les bras posés le long du corps, reprit sa place sur la couche mortuaire. La lumière crue qui faisait irruption par les balcons grands ouverts ne réussissait point à dissiper ce tan-

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tome. C'était une vision, non pas continue, mais intermittente, entr'aperçue comme dans un rapide battement de paupières, bien que les paupières du témoin demeurassent immobiles.

Dans (e silence de la chambre et dans le silence de son âme, George entendit, très distinct, le grincement d'un taret. Et ce petit fait suffit pour dissiper momentanément en lui l'extrême violence de la tension nerveuse, comme une piqûre d'aiguille suffit pour vider une vessie gonflée.

Toutes les particularités du jour terrible lui revinrent à la mémoire : la nouvelle imprévue, apportée aux Tourelles de Sarsa vers les trois heures de l'après-midi par un courrier essoufflé qui balbutiait et larmoyait ; le voyage foudroyant, à cheval, sous les ardeurs de la canicule, à travers les collines en teu, et, pendant le trajet, les défaillances subites qui le faisaient vaciller sur la selle; puis la maison pleine de sanglots, pleine d'un fracas de portes battues par la rafale, pleine du bourdonnement qu'il avait dans les artères; et enfin, l'entrée impétueuse dans la chambre, la vue du cadavre, les rideaux qui se gonflaient et bruissaient, le tintement du bénitier pendu à la muraille...

Le fait avait eu lieu dans la matinée du k août, sans aucun préparatif suspect. Le suicidé n'avait pas laissé de lettre, même pour son neveu. Le testament par lequel il instituait George son légataire universel tait de date déjà ancienne. Démétrius avait pris des précautions évidentes pour dissimuler les causes de sa résolution et même pour ôter tout prétexte aux hypothèses ; ii avait eu soin de détruire jusqu'aux moindres traces des actes qui avaient précédé l'acte suprême. Dans 1 appartement, on avait trouvé tout en ordre,

dans un ordre presque excessif : pas un papier resiè sur le bureau, pas un livre sorti des rayons de la bibliothèque. Sur la petite table, près du lit. l'étui das pistolets, ouvert ; rien de plus.

Pour la millième fois, une question se dressa dans l'esprit du survivant : « Pourquoi s'est-il tué? Avait-il un secret qui lui rongeait le cœur? Ou bien, est-ce la cruelle sagacité de son intelligence qui lui rendait la vie insupportable? Il portait en lui-même son destin, comme je porte le mien en moi. »

Il regarda la petite vasque d'argent pendue encore à la tête du lit contre la muraille, signe de religion, pieux souvenir maternel. C'était une œuvre élégante d'un vieux maître orfèvre-émailleur de Guardiagrele, Andréa Gallucci : une sorte de joyau héréditaire, a II aimait les emblèmes religieux, la musique sacrée, l'odeur de l'encens, les crucifix, les hymues de 1 église latine. C'était un mystique, un ascétique, le plus passionné contemplateur de la vie intérieure; mais il ne croyait pas en Dieu. »

Il regarda l'étui des pistolets; et un pensée, latente au plus profond de son cerveau, se révéla comme dans une lueur d'éclair. « Je me tuerai, moi aussi, avec un de ces pistolets, avec le même, sur le même lit. » Après un court apaisement, son exaltation le reprenait ; la racine de ses cheveux redevenait sensible. Il eut de nouveau la sensation réelle ôt profonde du frisson déjà éprouvé le jour tragique, lorsqu'il avait voulu soulever de ses propres mains le voile noir étendu sur la face du mort et lorsqu'à travers les linges il avait cru découvrir le ravage de la blessure, l'horrible ravage produit par l'explosion de l'arme, par le heurt de la balle contre les os du crâne, contre ce front si délicat et

si pur. En réalité, il n'avait vu qu'une partie du ne?,, la bouche et le menton. Le reste était caché par des bandages plusieurs fois mis en double, peut-être parce que les yeux étaient sortis des orbites. Mais la bouche intacte que laissait à découvert la barbe fine et rare, cette bouche pale et fanée qui, vivante, s'ouvrait si doucement pour le sourire imprévu, cette bouche avait reçu du sceau de la mort une expression de calme surhumain rendue plus extraordinaire par le dégât sanglant que cachaient les bandages.

Cette image, fixée en une incorruptible empreinte, s'était gravée dans l'âme de l'héritier, au centre de «on âme; et, après cinq années, elle conservait encore la même évidence, entretenue par un pouvoir fatal.

En pensant que lui aussi s'étendrait sur le même lit et qu'il se tuerait avec la même arme, George n'éprouvait pas cette émotion tumultueuse et vibrante que donnent les résolutions soudaines ; c'était plutôt un sentiment indéfinissable, comme s'il se fût agi d'un projet formé depuis longtemps et admis d'une façon un peu confuse, et que l'heure fût venue de le préciser et de l'accomplir. Il ouvrit la boîte, examina les pistolets.

C'étaient des armes fines, rayées, des pistolets de combat, de vieille fabrication anglaise, avec une crosse parfaitement adaptée à la main. Lis récusaient sur une étoffe vert clair, un peu éraillée au bord de» cc^oartiments qui contenaient tout ce qu'il fallait pour la charge. Comme les canons étaient d'un fort calibre, les balles étaient grosses: de celles qui, quand elles touchent le but, produisent toujours un effet décisif.

George en prit une, la soupesa dans la paume de sa main. « Avant cinq minutes, je pourrais être mort. Démétrius a laissé sur ce lit le creux où je me couche-

rai. » Et, par une transposition imaginaire, ce fut lui-même qu'il vit étendu sur la couche. Mais ce taret, ce taret ! ïl avait une perception du rongement aussi distincte et aussi effrayante que si l'insecte eût été dans son cerveau. Ce rongement implacable venait du lit, et il s'en aperçut. Alors, il comprit toute la tristesse de l'homme qui, avant de mourir, entend sous lui grincer le taret. En se représentant lui-même dans l'acte de presser la détente, il éprouva par tous les nerfs une contraction angoissée et répulsive. En constatant que rien ne le forçait, à se tuer et qu'il pouvait attendre, il éprouva au plus profond de sa substance la détente spontanée d'un soulagement. Mille fils invisibles le reliaient encore à la vie. « Hippolyte! »

Il se dirigea vers les balcons, vers la lumière, avec une sorte d'impétuosité. Un lointain de paysage immense, bleuâtre et mystérieux, se fondait dans la langueur du jour. Le soleil déclinait doucement sur la montagne qu'il inondait d'or, comme vers une maîtresse couchée qui l'eût attendu. La Majella, énorme et pâle, toute trempée de cet or liquide, s'arrondissait dans le ciel.

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